vendredi 18 avril 2008

À la recherche du "pacte républicain"


L’invocation d’un « pacte républicain » à « refonder » est devenue rituelle, ce dont témoigne sa large diffusion politique. Elle laisse souvent perplexe l'historien que je suis : quand a été fondé ce pacte républicain ?
On peut évoquer la journée du 14 juillet 1790, la fête de la fédération, avec 14 000 délégués représentant les gardes nationaux de toute la France, et où après une messe célébrée par Talleyrand, encore évêque d’Autun, le roi Louis XVI et La Fayette (représentant les gardes nationaux fédérés) prêtèrent serment à la Constitution. Cette journée symbolise une nouvelle conception de la nation, associant des citoyens égaux en droit. Certes, deux forces traditionnelles, le roi et l’Église catholique (300 prêtres autour de Talleyrand, ceints de l’écharpe tricolore) sont présentes ; on peut cependant en faire un moment fondateur du « pacte républicain » pour deux raisons.
La première, c’est que le centrage sur la souveraineté nationale et l’idée selon laquelle la loi était l’expression de la volonté générale (présents tous deux dès la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789) laissaient bien peu de place au roi dans cette France de 1790. Malgré eux, les membres de l’Assemblée constituante s’étaient bel et bien situés dans une logique républicaine.
La seconde, c’est qu’à partir des années 1870-1880, les républicains sont apparus, ce qui n’était pas le cas auparavant, comme les seuls héritiers de 1789, de la mouvance « bleue » qui comprenait auparavant des monarchistes et des bonapartistes.
Les citoyens égaux en droit constituant une nation unie, par-delà les particularismes, des citoyens actifs marquant volontairement leur participation, voilà bien les fondements d’un pacte républicain. C’est bien encore ce que l’on retrouve dans le courant de philosophie politique dénommé le « républicanisme », qui se différencie du communautarisme valorisant les appartenances culturelles diverses, comme du libéralisme plus soucieux d’autonomie de la société civile que de participation politique. Plus de problème, nous tenons notre « pacte républicain »…
Oui, sauf que la République concrète a été assez différente. L’esprit républicain, celui du «modèle républicain » de la Troisième République, qu’on a un peu tendance à enseigner comme un régime totalitaire (le consensus, l’émotion collective devant les grands symboles du drapeau, du défilé du 14 juillet et de la marseillaise, la valorisation de l’unité nationale), était beaucoup plus divers que cela – heureusement pour lui, à mon sens.
Il s’agit en fait d’un mélange entre républicanisme et libéralisme : les républicains mettent en place l’enseignement public laïque, mais ils conservent, quitte à la limiter, la liberté de l’enseignement et permettent ainsi le maintien d’un enseignement confessionnel. Ils veulent l’unanimité nationale, mais ils accordent en 1881 une législation sur la presse extraordinairement libérale, et en 1901 la liberté d’association qui permet la structuration de partis politiques… Sauf exceptions pour la mouvance anarchiste après la vague d’attentats et le catholicisme intransigeant, la République parlementaire laisse la porte ouverte à sa contestation… Elle laisse s’organiser le monde catholique après la loi de 1905, qui supprime pratiquement toute tutelle de l’État sur le religieux. La république est tout autant acceptée par les Français que l’objet de l’investissement affectif et militant qu’on attendrait du « pacte ».
Et puis, après 1945, la République intègre bien des requêtes, bien des courants qui s’étaient développés en partie hors d’elle : le socialisme, le catholicisme social, le nationalisme de tendance bonapartiste, une certaine conception monarchique du pouvoir colorent à des degrés divers la quatrième et la cinquième républiques. L’esprit proprement républicain y demeure, mais comme une tendance parmi d’autres.
Et peut-être même comme une tendance très affaiblie.
Notre célébration rituelle, politique et scolaire, du « pacte républicain » et de « l’esprit républicain » correspond ainsi curieusement à un moment où la France politique paraît se réduire à un curieux face à face entre une monarchie élective (dont il se pourrait qu’elle corresponde depuis 1962 à ce qu’on appelait autrefois le « tempérament national ») et une contestation quasi-institutionnalisée pour laquelle le respect de l’ordre légal est facultatif.
Il en va de la République comme des Lumières : les célébrer comme images mythiques n’est souvent qu’une manière de les abandonner comme projet…

4 commentaires:

Pauline Bruley a dit…

D'où ta conclusion : est-ce un mythe ? Le mythe existe en histoire, par ses effets. L'intérêt est qu'il offre un arrière-plan moral et non forcément idéologique ou religieux, assez souple.
Sous l'idée de pacte républicain, il doit encore y avoir bien des mythes. Finalement, je serais assez tentée de renégocier ton idée sur le religieux dans le politique à l'aide de l'idée de mythe. Le mythe permet de rendre le religieux fréquentable en politique, et en particulier de permettre la formalisation de valeurs morales. Ce n'est pas le machiavélisme des hommes politiques qu'on apprend d'abord aux élèves à qui l'on parle de la République et de la représentation.
Mais la légitimité de la République est de permettre qu'en son sein, tous se sentent représentés, mystiques, rationalistes et révolutionnaires, idéalistes et intéressés, y compris le mythe d'un régime neutre. D'où la difficulté de trouver une date au pacte.
Peut-on lui trouver des hommes ? Faire entrer un grand homme au Panthéon, est-ce essayer de consolider (ou de refonder)le "pacte républicain" ?

Emilie a dit…

Y aurait-il un pacte républicain dans les autres pays qui sont républicains ?

Dans ce cas, y aurait-il un fondement commun au pacte commun français, et par exemple au pacte commun italien ?

Merci pour votre réponse,
Emilie - Rennes II

A propos de l'auteur a dit…

Pour répondre à Emilie :
L'emploi courant du terme "pacte républicain" reste très caractéristique de la culture politique française. La république italienne née après la chute du fascisme a été très tôt marquée par l'affrontement démocratie chrétienne / parti communiste, aucun des deux n'ayant une "mystique républicaine". La singularité française vient de ce que la république n'est pas vue simplement comme un régime, mais comme porteuse d'un "esprit", incluant avec la laïcité un certain type de rapport avec le religieux.
On peut trouver des "pactes" ici ou là, mais ce sont plutôt des fondements d'alliances électorales.

gilles ferragu a dit…

et si on jouait un peu sur les mots : "pacte" républicain ou "pacte social", ou même "contrat", plus proche des idées des lumières et moins entâché de démonomanie que le pacte... de fait, je me pose la question du sens à conférer à ce "pacte", qui me fait plus penser à quelque chose de sacré et d'irraisonné, là où le contrat républicain désigne une adhésion volontaire, citoyenne et rationnelle (cf la phrase de Renan sur la nation) ?