vendredi 25 avril 2008

Auguste Comte et le pessimisme ambiant


Auguste Comte (1798-1857), acteur majeur de la vaste méditation sur la modernité qui a suivi la Révolution Française et occupé tout le XIXe siècle, père de la sociologie et du concept de « société industrielle », a aussi mis en avant une notion qui me semble avoir une pertinence actuelle : celle de « pouvoir spirituel ». Cette autorité, à ses yeux, n’était pas directe, cela ressemblait plutôt à un vaste magistère d’influence ; mais, à la différence des libéraux, Comte pensait qu’une société ne pouvait pas fonctionner sans elle. Dans sa jeunesse, il pensait que désormais, les savants devaient l’exercer, puis il compléta cette idée dans son âge mûr en inventant une « religion de l’humanité »…
La religion de l’humanité a fait long feu, et je crois que peu de gens pensent encore aujourd’hui que la science à elle seule puisse régler les problèmes de l’humanité contemporaine. À première vue, Comte est loin de nous… Pourtant, on pourrait traduire sa vision : remplaçons la « science » par toutes les projections que nous essayons, à l’aide de notre raison, de lancer vers l’avenir, par la manière dont nous voyons la modernisation, par tous les projets collectifs que nous essayons de construire. Remplaçons donc, en fait la « science » par les visions de l’avenir que nous essayons de construire. Remplaçons également la religion de l’humanité par l’ensemble des forces religieuses, complétées par tout ce qui produit des valeurs spirituelles.
Précision enfin la notion de pouvoir spirituel. Qu’est-ce qui le compose dans notre société ? Qu’est-ce qui produit des idées, des représentations, des projets, qu’est-ce qui structure notre vision de l’avenir ? Les forces religieuses sont toujours présentes, l’école, l’enseignement secondaire, l’enseignement supérieur également ; la science est présente sous ses diverses formes ; le livre compte toujours beaucoup. Depuis le formidable développement de la presse avant 1914, avec l’essor de la radio dans l’entre-deux-guerres, avec ensuite la télévision, avec la révolution de la communication des années 1970, les mass médias représentent un « pouvoir spirituel », en même temps qu’ils filtrent les autres forces.
Le pouvoir spirituel n’est pas unifié comme le pensait Comte : il est, revanche des libéraux, morcelé ; il n’est pas seulement un « pouvoir » mais aussi en partie le reflet des espérances et des angoisses qui traversent nos sociétés. Cependant, certaines tendances dominantes émergent.
Les Français, les jeunes en particulier, sont pessimistes, plus que les jeunesses des autres pays, nous disent les enquêtes d’opinion. Je reste persuadé que dans ce « cher et vieux pays » à la fois contestataire et raisonneur, nous tous qui exerçons comme enseignants, comme journalistes, comme militants politiques, comme responsables religieux, comme producteurs de discours, dans les salles de classe, les livres, les articles… qui participons donc, que nous le voulions ou non, au pouvoir spirituel moderne, nous devrions passer un peu plus de temps à nous interroger sur la vision de l’avenir que nous diffusons. Non pas pour nous convertir à un optimisme béat et niais qui se déclinerait en slogans, mais pour essayer de penser les mutations contemporaines.
Et les grandes adversaires de tous ceux qui essaient de penser sont la peur et l’indignation. On peut brocarder le « positivisme » de Comte, et plus largement le positivisme de tous ceux qui ont cru qu’on pouvait produire une analyse strictement scientifique de la société contemporaine. Mais ne jetons pas le bébé recul avec l’eau du bain positivisme. Les médias jouent volontiers sur la peur comme sur tous les comportements instinctifs, sur l’indignation comme sur tous les comportements affectifs, mais la vieille opposition raison/passion a gardé ses vertus : pourquoi ne pas remettre en honneur, à la manière du récent numéro spécial des Échos sur la politique économique du gouvernement Sarkozy, la vieille habitude du jugement nuancé ? Rien n’y pousse en ce moment, mais la raison sert aussi à tempérer les passions, quand l’indignation ou la colère aveuglent.
La croyance au progrès automatique et aux « lendemains qui chantent » est certes morte, et c’est tant mieux. Il me semble que la gauche française, dont le poids est majoritaire dans le « pouvoir spirituel » de notre pays, en porte le deuil interminable. Comme si l’effondrement du communisme nous avait atteints bien au-delà du poids qu’avait le Parti, comme s’il avait emporté avec lui la partie la plus naïve du progressisme républicain. Quand on relit les grands auteurs du XIXe siècle, les Comte, les Tocqueville, les Saint-Simon, les Victor Cousin, les Stuart Mill, les Hegel, les Benjamin Constant, tous essaient de se faire une idée de l’avenir, et d’y conformer leur action, et tous ont commencé… par réfléchir calmement. Tous ont tenté de construire une espérance raisonnable.
Et pour la France ? Penser son évolution politique autrement qu’en s’enthousiasmant pour tel ou tel ou en le vouant aux gémonies ; penser l’articulation de la nation et de la mondialisation autrement qu’en évoquant la remontée des nationalismes avec des tremblements dans la voix, ou en peignant la mondialisation sous des couleurs terrifiantes ; penser l’intégration et le respect des minorités autrement qu’en hurlant au communautarisme ; penser la politique sociale autrement qu’en jetant l’État aux orties ou en voyant de l’ « ultralibéralisme » partout ; penser la nouvelle place des femmes et les nouvelles formes de la famille autrement qu’en évoquant la décadence des mœurs ou le retour de l’ordre moral : je persiste à penser que s’atteler à ces tâches est le meilleur moyen, quand on dispose de tant soi peu d’influence, de combattre l’espèce de dépression collective dans laquelle nous nous attardons.

3 commentaires:

gilles Ferragu a dit…

c'est beau comme du Cousin... mais la réflexion "au calme" à laquelle tu appelles si justement me semble devenue un luxe dans notre société où, depuis mai 68, le temps même se serait accéléré... qui sont les héritiers de Comte, aujourd'hui ? Qui dresse des autels à la raison pratique ? Et pour quel objectif : un culte du résultat ? de la réforme inspirée et rationnalisée ? dis moi, au delà de l'excellent bouquin de Prochasson sur la fortune du saint simonisme, quelle est, jusqu'à nous, la fortune du comtisme ?

Jérôme Grondeux a dit…

Oui, la réflexion "au calme" est difficile mais toute personne qui "tient une plume" peut se donner un peu de calme. D'une certaine manière, tous les professeurs et plus généralement tous les commentateurs, quels qu'ils soient, ont à se donner du recul qu'effectivement la société ne leur donne pas...
Je crois d'autre part qu'on ne peut plus faire de synthèse unifiante parce qu'il y a trop d'information. Mais on peut chercher à dégager quelques idées fortes, et en cela on contribue à un rapport moins anxiogène à l'avenir...

Emmanuel a dit…

Auguste Comte était loin de penser que « la science à elle seule puisse régler les problèmes de l’humanité contemporaine ». Ne recommandait-il pas à l’un de ses disciples « Déjà spontanément désillusionné quant aux savants, il faut que vous soyez systématiquement émancipé de la science, comme de la métaphysique et de la théologie » ? (Lettre au Dr Audiffrent du 1er Homère 69 –
cité par Léon Kun ; source)

Voir aussi mes pages Auguste Comte, un scientiste ? et Irrationalité et Immoralité de la science moderne (selon Comte).