jeudi 16 février 2012

L'impossible union nationale


Une impression tout d'abord sur l'état de l'opinion : la stagnation des petits candidats donne une impression de sérieux. Nous n'allons pas vers un premier tour "défouloir", où chaque électeur est avant tout soucieux d'exprimer son originalité, de mettre en avant la marge critique qui le sépare des autres.

Ensuite, la répartition entre les cinq candidats qui se dégagent : si on additionne les intentions de vote de François Hollande, Nicolas Sarkozy et François Bayrou, on constate que presque 70 % des Français sont d'accord pour considérer que l'impératif de réduction de la dette doit être accepté.
Si on additionne les voix de Jean-Luc Mélanchon et de Marine Le Pen, et de quelques petits candidats, on arrive à environ 30 % des Français qui considèrent que le système, et l'ancrage européen actuel de la France, doivent être remis en question.

Une nette majorité d'électeurs, pour l'instant du moins, savent donc que le prochain gouvernement devra prendre des mesures impopulaires, difficiles, courageuses. Il ne serait pas absurde, au moins en théorie, d'en conclure que l'union nationale serait possible pour assainir les finances publiques, et réorienter au moins partiellement l'investissement public vers la production.

Un homme prône depuis longtemps l'union nationale : François Bayrou. En 2002, c'est précisément cette politique, comme on l'a déjà rappelé dans ce blog, qu'il avait proposée à Jacques Chirac après la victoire de celui-ci. Mais s'il la prône, il n'en apparaît pas comme le possible metteur en oeuvre : c'est le plafond de verre auquel il se heurte, aujourd'hui comme en 2007.

L'union nationale a existé dans notre pays, où plusieurs gouvernements ont tenté de s'affranchir de la frontière entre droite et gauche. Je laisse de côté l'union sacrée de 1914, liée à la guerre. Mais Raymond Poincaré en 1926, face à la crise du franc, Pierre Mendès-France en 1954, face à une situation désastreuse en Indochine, l'ont pratiquée. Cependant, c'était les deux fois dans le cadre d'un régime parlementaire, où l'on pouvait former une alliance de circonstance, sans la présenter au préalable aux électeurs.

Le rêve de Charles de Gaulle, en 1958, a été d'incarner ce rassemblement. Mais les socialistes ne l'ont pas soutenu longtemps, et le MRP l'a laissé choir en 1962, à la suite d'un désaccord avec sa politique européenne.

Il a cru alors retremper la légitimité du président de la République en en faisant un élu du suffrage universel. Mais c'est précisément cette élection, clivante, bipolarisante, qui rend impossible l'union nationale. De ce point de vue, notre régime est sans souplesse. La gauche n'a pu gagner la présidentielle, en 1981, que grâce à l'Union de la gauche. En 2007, Nicolas Sarkozy a construit son succès en fédérant les différentes sensibilités de la droite.

Le futur élu et son gouvernement pourront donc compter sur le fait qu'une majorité de citoyens accepte la perspective de mesures peu agréables, si on peut les convaincre de leur nécessité et de leur légitimité en terme de justice. Par contre, ils seront livrés à la critique rongeuse d'une opposition d'autant moins complaisante qu'elle attendra avec impatience les élections intermédiaires.

En attendant, les deux principaux candidats sont conduits à parler de la réalité, qui est la même pour tous, de la France, qui ne rassemble pas seulement leurs partisans, et de tenir en même temps un discours clivant pour se préparer au premier tour.

Le vainqueur ne pourra pas tendre la main à l'autre camp. En 1988 comme en 2007, l'ouverture a été perçue comme une volonté non pas de travailler avec l'autre moitié de l'échiquier politique, mais comme une manœuvre destinée à achever l'adversaire à terre.

Privé de la facilité d'augmenter l'endettement, le futur président de la République ne pourra donc pas partager le fardeau de la charge du pays. Sa seule marge de manoeuvre viendra du temporaire désarroi des vaincus.

mardi 14 février 2012

Droite année zéro ?

Nul ne peut prédire avec certitude le résultat de la prochaine consultation, mais il est certain que la défaite de Nicolas Sarkozy laisserait la droite républicaine française dans un état idéologique d’une déliquescence absolue.

Je ne suis pas convaincu par ceux qui prédisent l’éclatement de l’UMP en ce cas. L’échec du Nouveau Centre, et l’échec précédent de la conclusion d’un vrai parti politique autour de François Bayrou renvoient sans doute aux calendes grecques une recomposition de la droite classique sur le modèle du binôme RPR-UDF des années 1970, 1980 et 1990. Et quand un parti rassemble un potentiel de 20 à 30% d’électeurs, qu’il est en outre assuré d’avance, en cas de victoire de la gauche aux échéances nationales de cette année, d’un bon score aux prochaines élections locales ( toujours difficiles pour le pouvoir en place), nul, parmi les élus, n’a vraiment intérêt à son éclatement. Les élus restent, et c’est ce qui fait le cœur de nos partis diaphanes. Combien de fois a-t-on, dans le passé, prédit l’éclatement du PS ?

Sur le plan du leadership, l’explication serait rude entre François Fillon et Jean-François Copé, avec Xavier Bertrand en troisième homme. Mais après tout, une querelle de leadership, c’est aussi l’occasion de faire le point sur de grandes orientations.

Marine Le Pen rêve bien sûr de construire un grand parti populiste, passant la barre symbolique des 20%, absorbant la mouvance souverainiste, et dont la puissance contraindrait la droite classique à une alliance indispensable. Je pense que cette stratégie est intelligente, mais que son succès est très aléatoire. L’alliance avec l’extrême droite a coûté cher à tous ceux qui l’ont pratiquée dans le passé. Un bon ancien ministre de la défense, Charles Million, auquel paraissait promis l’héritage lyonnais de Raymond Barre, a ainsi disparu. Et l’abandon du centre au Parti socialiste est sans doute peu tentant pour la droite républicaine.

L’UMP peut survivre à la défaite et à un affrontement pour le leadership. Je ne la crois pas menacée d’éclatement par l’enracinement du Front national. La crise idéologique est beaucoup plus préoccupante.

Il y a, comme on sait, trois familles parmi les républicains de droite et du centre : les démocrates-chrétiens, les libéraux et les gaullistes. Leur seul dénominateur commun, ou plus exactement l’axe qui leur permet de travailler ensemble, ce que Georges Pompidou avait admirablement saisi en son temps, c’est le libéralisme d’Etat, ce libéralisme républicain français qui se modèle par un Etat orienteur, quand il le peut – et le peut-il encore ?-, soucieux de la cohésion nationale, et garant de la solidarité sociale. Avec un discours à la fois d’adaptation à la nouvelle donne mondiale et de prise en compte de la spécificité française, et un souci de la grandeur du pays.

C’est ici que le gaullisme synthétique convergeait avec l’héritage des républicains à la Gambetta et à la Ferry. C’était le point de soudure de cette tradition et de l’héritage républicain, qui pouvait servir de souche à un pragmatisme résolu, qui savait se démarquer de la tournure très idéologique que prenait souvent la gauche française.

L’opportunisme chiraquien et le souci de la communication de Nicolas Sarkozy, qui les ont conduit à radicaliser successivement plusieurs messages différents, ont fait voler en éclat cette sensibilité, qu’il aurait fallu approfondir au moment où le Parti socialiste s’orientait franchement vers la modération. C’est dommage, car l’optique libéralo-républicaine (ou républicano-libérale, pour ne pas choquer les âmes sensibles), offrait une perspective de maîtrise de la modernisation française. Dorénavant, la modernisation est présentée soit comme un impératif absolu, tellement absolu qu’on ne peut même en concevoir plusieurs versions, soit comme la lointaine et souffreteuse perspective d’une France vieillissante qu’il faut avant tout ménager.

Idéologique sur les questions de sécurité et d’immigration, livrée à un empirisme brouillon où surnagent quelques exigences sur les questions financières et économiques, sur la défensive sur les questions sociales, la droite républicaine, pour l’instant, n’a pour elle que d’avoir osé amorcer des réformes trop longtemps retardées. C’est un sens de la durée française, de la temporalité française, qu’il lui faudra retrouver.

lundi 6 février 2012

Un discours sur la France ?


Aujourd'hui, je ne voudrais pas partir de la campagne telle qu'elle devrait être. Mais la saisir telle qu'elle est, parce qu'elle indique les spécificités du moment.

Les deux principaux candidats, tout d'abord, restent les principaux candidats. Rien n'indique un décrochage dans les intentions de vote du premier tout ni de François Hollande, ni de Nicolas Sarkozy. Le fait est notable : on pourrait attendre, dans une crise comme celle que nous vivons, et devant la modestie programmatique des deux leaders, une montée des votes contestataires. Ceux-ci, pour l'instant, restent stables (dans le cas de Marine Le Pen, avec une légère baisse tout de même) voire faibles (Melenchon à 8%, on pouvait attendre plus au vu de la surface médiatique du personnage).

Faut-il placer François Bayrou dans les votes contestataires ? Au vu de son discours, qui depuis longtemps s'est éloigné des fondamentaux du centre, oui. Mais on ne peut nier que, tout comme il avait en 2007 capitalisé le vote des socialistes qui ne se reconnaissaient pas dans la candidature de Ségolène Royal, il bénéficie aujourd'hui des intentions de vote d'électeurs de droite modérée qui ne se reconnaissent pas dans ce que représente Nicolas Sarkozy.

Les "petits candidats" restent quant à eux de très petits candidats. Manifestement, ils ne sont pas pris au sérieux.

Si cela se confirmait, cela indiquerait une résignation, et à mes yeux une certaine maturité, de l'électorat français. L'idée qu'il n'y a pas de solution miracle face à la crise, celle que de toute manière, il faudra faire des efforts pour régler la crise de la dette, sont très répandues ; il suffit de discuter ici ou là, dans les cafés, dans les transports en commun, d'avoir l'oreille qui traîne partout où les gens échangent pour le sentir.

Il faut aussi reconnaître le mérite des deux principaux candidats : François Hollande a choisi un axe de campagne qui est le moins démagogique possible. Il sait que les Français sont prêts à accepter beaucoup de choses, dès l'instant qu'on ne leur demande pas de les approuver. Il a géré au mieux son handicap majeur, lié à l'organisation tardive des primaires et à la nécessité d'élaborer son propre programme, trouvé son ton dans cette campagne et montré qu'il était prêt, sur le plan personnel.

Nicolas Sarkozy, quant à lui, a refusé de laisser filer les finances pour faire campagne. Il ne peut plus le faire, dira-t-on - je répondrai que cela n'a pas gêné ses prédécesseurs. Il tente de répondre aux propositions de François Hollande en lui coupant l'herbe sous le pied, ou en se démarquant (comme dans l'affaire de la TVA sociale). Du coup, un certain débat existe.

On est bien loin de 2002, où les deux favoris, Lionel Jospin et Jacques Chirac, étaient en service minimum, et où toute l'attention du public était tournée, pour tromper sa faim, vers les petits candidats. Les deux hommes mènent une campagne très personnelle, et sur des enjeux précis.

François Hollande est bien sûr aidé. Le peu d'ampleur de son programme, l'absence de perspective d'ensemble apparaît peu, face au champ de ruines idéologique qu'est devenu l'UMP. Quand un parti de gouvernement en est réduit soit à reprendre des propositions de son adversaire en les modifiant un peu, soit à envoyer des signaux d'une lourdeur accablante en direction d'électeurs du Front national qui ont déjà une candidate de bon niveau, quand il semble écartelé entre le centre gauche et l'extrême droite, comment pourrait-il esquisser des perspectives d'ensemble ?

Aussi le débat tourne-t-il autour d'un catalogue de mesures. On y est un peu habitué depuis les 110 propositions de 1981. Tout en sachant que les plus douloureuses ne seront pas soumises aux électeurs, et seront élaborées pour l'essentiel après les élections.

Une chose en tout cas est certaine : si elle est battue, la droite républicaine devra se reconstruire après 2012. Au pouvoir depuis dix ans, elle ne paraît plus avoir grand chose à vendre.

Une autre chose apparaît, au vu de la relative proximité des programmes de François Hollande et de Nicolas Sarkozy : une situation où la contrainte apparaît clairement à la majorité des Français devrait mener à la constitution d'un gouvernement d'union nationale, au moins pour quelques années. Mais nos institutions rendent cela impossible. François Bayrou avait proposé cela à Jacques Chirac en 2002, et à ce moment-là, c'était possible, à cause de cet étrange second tour qui ouvrait une faille dans la bipolarisation obligée. Rien n'indique, pour l'instant, que l'on aille vers ce type de scénario.

Le futur gouvernement aura un mandat explicite, appliquer les mesures proposées aux Français, et un mandat implicite : prendre toutes les mesures que la situation exige. Pour trouver une légitimité durable, il devra se montrer apte à faire ce que François Hollande avait esquissé dans son discours du Bourget : élaborer un vrai discours sur la France. Sur la France dans la mondialisation, sur la France en Europe. Sur ses atouts et ses faiblesses. Quand les Français s'interrogent, c'est sur leur pays qu'ils s'interrogent.

mercredi 25 janvier 2012

La fin d'un cycle ?

Nous arrivons, semble-t-il, à la fin d’un cycle, ou au moins d’une période. Celle-ci, en France, a commencé en 1988. De 1958 à 1988, en effet, tous les gouvernements de la Cinquième République, y compris celui de la première cohabitation (1986-1988), ont procédé à des réformes qui ne visaient pas seulement à s’adapter en catastrophe à la réalité présente, mais à anticiper l’avenir. Après 1988, la volonté réformatrice de quelques-uns des gouvernants ne s’est pas éteinte, mais leur fragilité politique, dans une période d’alternances répétées (de 1988 à 2002, aucune majorité législative sortante n’a été reconduite) les a conduit à limiter leur action. De plus, la profonde incertitude idéologique qui a frappé socialistes et gaullistes, devenue manifeste, était un frein considérable au traçage de perspectives à long terme.

Après 1988, nous sommes entrés dans l’ère de la modernisation contrainte. Les gouvernements, quand ils en ont eu le courage, se sont échinés à faire tolérer à une opinion rétive des réformes d’ajustement. La France se modernise bien, mais comme à reculons. Si les forces de gouvernement ont été durement sanctionnées (et pas seulement le parti socialiste) aux élections présidentielles de 2002, ce n’ était pas seulement parce que les deux principaux candidats, Lionel Jospin et Jacques Chirac, n’avaient pas fait campagne, mais aussi parce qu’une crise de confiance importante secouait le pays, crise que la volonté de clarté de Lionel Jospin n’a pas réussi à répondre. On peut lire pareillement l’échec du référendum sur le projet de constitution européenne en 2005.

Je me souviens des lendemains de 2007. Après une élection très mobilisatrice, beaucoup ont cru que nous sortions d’une période floue et indécise, à droite comme à gauche : Nicolas Sarkozy allait mener une politique clairement identifiable, et la gauche, après trois échecs successifs aux élections présidentielle, allait être obligée de se renouveler.

J’ai déjà essayé dans ce blog de démêler le bilan de Nicolas Sarkozy, masqué par la désorganisation de l’action gouvernementale. On trouve quelques réformes de fond (l’autonomie des université, la révision constitutionnelle, la création des conseillers territoriaux…), mais plus de chantiers ouverts que de réformes profondes. La multiplication des chantiers s’est faite au détriment de réformes abouties et surtout au détriment du dégagement de perspectives claires. Quant au parti socialiste, s’il a remis en ordre ses fondements idéologiques, avec la déclaration de principes de 2008, il a plus terminé sa mue en parti de gouvernement commencée en 1981 que montré sa capacité à indiquer les axes majeurs d’une action politique cohérente.

L’indécision politique, qui domine depuis 1988, a eu un coût financier important et une condition de possibilité : l’accroissement de la dette. Nous avons eu trente ans pour adapter le modèle social français et pour accomplir la modernisation de l’État lui permettant de retrouver des marges de manœuvre. Ces trente ans ont été perdus. Chaque fois que nous avons laissé en l’état quelque chose que nous ne pouvions plus financer, chaque fois que nous avons renoncé à moderniser l’État, le maintien plus ou moins complet de l’existant a été financé par le déficit, et donc par l’accroissement mécanique de la dette.
La crise des dettes souveraines, c’est la fin obligée de l’indécision politique. Les dirigeants français, et ceux qui aspirent à l’être, ont perdu la manne qui leur permettait de tenter de contenter tout le monde, et de maintenir dans un monde qui change à grande vitesse des structures inadaptées. La nouvelle période commence brutalement et paradoxalement, sous le signe d’une certaine impuissance politique : on le voit dans la campagne : les principaux candidats semblent n’avoir plus rien à promettre, ou, plus brutalement, plus rien à vendre qu’eux-mêmes et quelques décisions symboliques. Et il est possible que l’élection se joue ainsi – dans ce cas, la bonne performance oratoire de François Hollande, le week-end dernier, est un atout très sérieux.

Nul ne songe à se réjouir de la crise. Mais qui dit crise dit mutations. La crise que nous vivons est grosse d’une mutation politique : la modernisation contrainte du modèle français ne peut plus être envisagée pièce à pièce, là où le vaisseau prend l’eau de manière trop manifeste. Paradoxalement, l’urgence rend encore plus nécessaire une perspective de long terme. Ni l’UMP, idéologiquement carbonisée, ni le Parti socialiste, malgré la modération de son programme, ne possède ce type de perspective. Mais le futur gouvernement, quel qu’il soit, parce qu’il ne peut compter ni sur la manne publique, ni sur l’état de grâce, est condamné à plus de cohérence, à plus de vérité face à l’opinion, condamné à faire des choix clairs : il ne pourra plus croire qu’il pourra contenter tout le monde en laissant filer la dette qui ne peut plus filer – il sera obligé de choisir s’il veut au moins contenter une partie de l’opinion et pouvoir revendiquer le service de l’intérêt général.

mardi 17 janvier 2012

Des difficultés de François Hollande

Le démarrage de campagne de François Hollande est bien difficile. Certes, le candidat montre une pugnacité et une réactivité à la hauteur des enjeux. Cependant, il commence cette campagne dans une situation qui ne lui est pas favorable, puisque que l’actuel président est particulièrement à son aise dans les périodes de crise, et que l’enchaînement des événements place le favori des sondages dans une alternative douloureuse.

Première possibilité : François Hollande se positionne sur toutes les étapes des négociations, sur toutes les mesures prises par l’actuel gouvernement, et il risque d’une part d’apparaître comme la mouche du coche, et d’autre part de perdre la maîtrise de sa campagne. En effet, ce sont les décisions de Nicolas Sarkozy – et ce dernier continue à en prendre – et ses initiatives, comme de rouvrir le dossier de la TVA sociale, qui font événement. En 2007, le candidat Sarkozy avait pris en main l’agenda des présidentielles, et ne l’avait pas lâché jusqu’à la victoire ; manifestement, il tente aujourd’hui de reproduire cette stratégie.

Seconde possibilité : François Hollande prend une certaine distance, partant du principe que le gouvernement gouverne et qu’il prépare l’alternance. Le risque est alors d’apparaître déconnecté des enjeux très concrets de la crise des dettes souveraines ; surtout, il importe alors d’avoir un programme à la fois précis et crédible.

Les annonces qui seront faites le 21 janvier vont donc être déterminantes, parce qu’elles conditionnent en grande partie la possibilité pour le candidat socialiste de reprendre la main qu’il a pour l’instant perdue dans cette campagne électorale, et d’éviter des dérapages comme celui concernant le quotient familial, que nous avons connu il y a peu.

Nicolas Sarkozy réussit pour l’instant à maîtriser l’agenda de la campagne alors qu’il n’a pas de programme. François Hollande n’est pas en position, pour l’instant, de profiter de cette dernière faiblesse.

Si la désignation du candidat avait été faite plus tôt (comme le souhaitait d’ailleurs François Hollande) et liée plus clairement au choix d’un programme, les choses seraient plus aisées pour l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste. Il aurait eu le temps d’enfoncer le clou sur ses propositions principales, de familiariser l’électorat avec elles. J’ajoute que la campagne y aurait certainement gagné en qualité.

Faire d’abord un programme, désigner ensuite le candidat, le charge ensuite à la fois de faire campagne et de définir son programme présidentiel par rapport au programme du parti, c’est placer le candidat dans une situation presque inextricable. C’est aussi, finalement, limiter dramatiquement les possibilités de choix politiques offertes aux Français qui votent pour les partis de gouvernement.

Bien sûr, cela ne condamne pas François Hollande à l’échec. On ne sait pas quel effet la perte du triple A aura sur l’opinion, et il peut encore se passer bien des choses d’ici le premier tour. Je voulais juste souligner ici l’insuffisance du système des primaires, non pas en lui-même, mais tel qu’il a été mis en œuvre, comme adaptation du Parti socialiste au système de la Vème République post-1962.

Tout l’enjeu de la réflexion institutionnelle, et tout l’enjeu de la réflexion organisationnelle qui s’impose aux grands partis politiques français, c’est bien de contrebalancer le risque inhérent au fait que l’élection présidentielle est devenu l’élection décisive de la vie politique française. Georges Pompidou l’avait compris très tôt, qui avait inventé le terme de « majorité présidentielle ». Lionel Jospin et Jacques Chirac avaient montré à quel point cette logique était intériorisée par les acteurs politiques en inversant, en 2002, le calendrier électoral, qui prévoyait que les législatives devaient se tenir avant les élections présidentielles.

Le seul moyen désormais, pour les grands partis, de ne pas être complètement évacués du débat politique, c’est de lier la compétition pour l’élection présidentielle, le débat programmatique et même, à mon sens la question du leadership du parti. D’une certaine manière, l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 est de ce point de vue canonique : prise de contrôle de l’UMP, organisation d’une série de conventions pour construire un programme, thèmes de campagne bien identifiés et pouvant être martelés.

Le parti socialiste a certainement plus de familiarité avec le débat interne et plus de diversité que l’UMP. Il lui faut préserver cette habitude de la discussion en l’insérant dans une organisation apte à favoriser, pour les électeurs, la tenue d’un discours clair et concret.

Pour l’heure, et sauf une bonne surprise le 21 janvier, le débat de la campagne reste un débat par ricochets, qui porte sur des mesures isolées, non sur une politique cohérente.

mardi 3 janvier 2012

De la pédagogie en politique


Le débat sur la TVA sociale fait ressortir de manière particulièrement appuyée une caractéristique du paysage politique de ces vingt-cinq dernières années en France (et peut-être, plus largement, dans les pays développés). Mais commençons par la question elle-même.

La question de savoir si la mesure est efficace pour redresser les finances publiques et encourager la production française peut être discutée. Et cela nous fera du bien, après un mois de puérilités du type "achetons français". (C'est très bien d'acheter français et d'encourager les entreprises françaises, mais faire croire que cela règlera le problème de notre déficit commercial, c'est de la part des responsables encourager sciemment une approche puérile des faits économiques.) En gros, il s'agit de taxer la consommation plutôt que le travail, et de faire le choix d'une augmentation d'un impôt indirect plutôt que de l'impôt direct.

Le candidat François Hollande avait plutôt misé, outre sur l'abandon du "bouclier fiscal", sur une réforme de la fiscalité pour redresser les comptes publics (je laisse de côté la perspective d'une "relance" de l'économie, qui ne peut être que sectorielle et ne donnerait des fruits, si elle en donne, qu'à long terme). Il avait de vastes projets, dont certains ont déjà disparus, comme celui d'élargir l'assiette de l'impôt direct. C'est qu'un foyer fiscal sur deux, en France, est dispensé d'impôt sur le revenu.

La refonte de la fiscalité est une idée louable ; le système français est opaque, bardé d'exemptions diverses et passablement injuste. Il est tout à fait légitime que le candidat du parti socialiste propose un système plus juste. L'inconvénient est qu'une mise à plat du système sera longue, et surtout qu'elle ne rapportera pas plus à l'Etat. Nous aurions un système plus juste, peut-être moins dissuasif pour la production, et ce serait très bien, mais l'Etat et les collectivités publiques, qui prélèvent déjà environ la moitié de la richesse produite chaque année, n'auront pas plus d'argent, et ce d'autant plus qu'une réforme de cette ampleur... commence par coûter de l'argent.

Donc, vive la TVA sociale ? Pourquoi pas ? Après tout, un impôt sur la consommation, surtout s'il est modulable, permet aussi de faire payer les "riches". Et puis, les impôts indirects rapportent déjà en France bien plus que les impôts directs, sans que cela émeuve grand monde. D'autre part, les produits importés seraient soumis à cet impôts, et contribueraient ainsi au financement de l'Etat-Providence.

Je ne trancherai pas le débat à moi tout seul, mais autre chose m'intéresse, que nous saisissons là : quand Jean-Louis Borloo, en 2007, avait évoqué la TVA sociale, Laurent Fabius avait vivement contre-attaqué, et, à droite, on avait vu dans cette évocation et dans cette contre-attaque des facteurs des résultats relativement décevants pour la droite des élections législatives.

L'idée sentait désormais le souffre... On n'en parlerait plus désormais. Et revoilà le serpent de mer. Si finalement, sauf à empiler les plans de rigueur, nous avions là la manière la moins coûteuse économiquement, et peut-être même socialement, de redresser nos comptes publics, dont tout le monde sait qu'il faut les redresser. Si cette mesure était tout simplement indispensable ?

J'entends d'ici la déploration générale sur le politique qui devrait se soumettre à la contrainte économique. Oui, cela arrive. Où sont les temps bénis où l'économie était soumise à la politique ? Comme historien, je les cherche en vain. Oui, parfois, on n'a pas vraiment le choix, ou un ensemble de choix assez restreint.

La seule solution, dans ce cas là, c 'est d'expliquer pourquoi on va prendre telle ou telle mesure, et la manière dont on va la prendre. Et cela prend du temps. Pour la TVA sociale, c'est tout ce temps qui a été perdu entre 2007 et maintenant. Peut-être qu'au cours d'un long débat, la mesure se serait affinée, subtilisée. Peut-être qu'on se serait rendu compte que ce n'est pas la bonne mesure et que d'autres solutions (ce dont je doute) existent ? Peut-être que l'on pourrait arrêter de prendre les électeurs pour des enfants ?

Et si c'était, au fond, le seul avantage de cette campagne électorale où il n'y a rien à promettre ? Mais comme il est dommage que les principaux candidats n'aient, au fond, pas encore de programme ! A quatre mois du scrutin... Cela aurait pu amener des discussions utiles. Ah oui, j'oubliais : on a découvert tout de même pour l'instant au cours de la campagne cette recette miracle : acheter français...

mardi 13 décembre 2011

Indécision 2012

Jamais, me semble-t-il, le paysage électoral n'a semblé plus flou, plus indéterminé à quelques mois d'une élection présidentielle. À une exception près : François Hollande reste largement favori pour le second tour. Mais les pronostics de second tour souffrent tous de négliger le premier, et c'est lui qui oriente la partie la plus longue de la campagne présidentielle.

Nicolas Sarkozy bénéficie incontestablement du contexte de crise européenne, qui met en avant sa réactivité et son dynamisme. Cependant, une épée de Damoclès est suspendue sur sa tête : la perte du triple A, difficile à éviter, ne pourra pas apparaître autrement qu'un échec pour le gouvernement. D'autre part, la montée de François Bayrou dans les sondages (dont la possibilité était envisagée dans le dernier post de ce blog, un peu d'autosatisfaction ne fait pas de mal) peut être embarrassante pour lui, parce qu'elle révèle non pas tant une adhésion forte au projet du président du Modem que le fait que beaucoup d'électeurs de droite modérée ne peuvent pas voter pour le président sortant au premier tour : le discours de Grenoble et ses suites, les attaques contre les magistrats les en détournent.

Quid de la candidature de Dominique de Villepin ? C'est pour récupérer le même électorat qu'il se lance, mais sans grand bilan, sans projet clair autre que celui d'apparaître comme un "homme providentiel" (mais à quel titre?), sans parti derrière lui, c'est à un pari risqué qu'il s'adonne. Seule une ruée de jeunes militants et/ou une montée rapide dans les sondages pourrait lui donner une légitimité qui pour l'instant est problématique.

François Hollande n'a pas encore choisi clairement son attitude : faut-il réagir au coup par coup au déroulement de la crise européenne et à la conclusion d'accords, ou privilégier une campagne de fond ? Il lui manque encore une équipe rapprochée, et non pas l'usine à gaz de son dispositif de campagne, pour lui donner du jeu et assumer la réactivité, tout en donnant le sentiment qu'une équipe est prête à prendre en main les affaires de la France. En effet, l'aspiration à un gouvernement d'union nationale, diffuse, est aussi celle d'un gouvernement de fortes personnalités, dont la compétence serait reconnue au-delà de leurs frontières politiques.

Pour l'instant, le candidat socialiste n'arrive pas à éviter une allure de "mouche du coche" qui met en avant les côtés les plus friables de sa personnalité, tout en masquant son potentiel d'homme d'union et de négociateur. La dénonciation d'accords obtenus de haute lutte et dans une contrainte maximale, fuits d'une entente franco-allemande difficile, ne le grandit pas.

Autre inconnue : les deux principaux candidats n'ont pratiquement rien à promettre, tant les caisses sont vides (elles sont en fait plus que vides). Comment l'électorat va-t-il se comporter ? Le vote protestataire, dans ses différentes variantes, et surtout le vote FN et Front de gauche, est-il susceptible d'en bénéficier ?

Pour l'instant, la campagne est étouffée par l'actualité de la crise européenne et de ses multiples rebonds. Les candidats modérés souffrent de ne pas expliquer, depuis l'échec de Valéry Giscard d'Estaing pour la droite, depuis le tournant de la rigueur pour la gauche, en 1982-1983, la nature de la contrainte économique et les marges de manoeuvre qu'elle laisse aux gouvernants ; les candidats contestataires souffrent d'un déficit de crédibilité.

Nous assistons à une course où les faiblesses des uns et des autres sont criantes - renforcées par le fait que chacun, faute d'un projet bien établi, est tenté plutôt de mettre au jour les failles de ses concurrents. Le négatif, somme toute, risque de dominer longtemps cette campagne.