jeudi 6 février 2014

L'histoire, l'âge et l'espérance


J’ai terminé il y a quinze jours mon cours de l’interâges. La Sorbonne, comme nombre d’universités, organise ces cours où un public composé essentiellement de retraités suit un cycle de conférences sur un thème choisi par l’enseignant. Je suis toujours touché par ces gens qui acceptent de se faire enseigner par de plus jeunes qu’eux, qui sortent de chez eux, et parfois viennent de loin, pour entendre ce que nous pouvons avoir à dire.

Ils sont notre public. L’histoire a d’abord été un des plus délicieux loisirs du grand âge. Il faut avoir vécu, vu changer bien des choses, avoir mesuré, parfois à ses dépens, la formidable résistance ou la force d’entraînement de l’Histoire, fait les deuils de bien des illusions et connu bien des surprises pour acquérir cette curiosité informée et doucement sceptique qui fait apprécier l’histoire écrite ou parlée.

Combien, parmi les historiens de métier, ont d’abord compris l’épaisseur du temps en faisant parler un de leurs grands-parents. Combien, dans leur innocence, étaient dévorés de l’étrange appétit d’avoir vécu afin de pouvoir raconter ? Je me souviens avoir dit un jour à un collègue avec qui je discutais de l’interâges, que notre discipline était à l’origine un « loisir de vieux » (et je ne mettais pas de mépris dans ce terme). Il avait pris la mouche et m’avait asséné un « nous n’avons pas la même conception de notre métier » qui avait clos l’échange.

Écouter nos aînés et lire de l’histoire, c’est au fond la même chose. Ici, les « sciences humaines », dont je ne suis pas bien sûr qu’elles soient des sciences, sont très différentes des sciences où le laboratoire révolutionne périodiquement le savoir et périme vite les théories antérieures. Nous inventorions certes des ruptures, nous historiens, mais nous constatons aussi bien des permanences. Porte-paroles, quand nous en sommes conscients, de la finitude humaine et de la relativité, nous tombons parfois sur de redoutables constantes. Il est dommage que la spécialisation, qui nous cantonne dans des périodes étroites, ne nous permette pas de les constater davantage.

Il y a une humanité dispersée dans l’espace. Nous en sommes conscients. Il y en a une dispersée dans le temps, nous l’oublions bien plus facilement. Peut-être parce que l’échange entre générations, dépouillé des vieux codes, est devenu plus brutal, à la fois plus franc et moins profond. Pourtant, chaque fois que j’enseigne à l’interâges, chaque fois que des questions, des remarques et des échanges d’après-cours se prennent place dans le grand amphi de l’Institut de géographie, je me dis que c’est dans notre rapport au passé et à l’expérience accumulée que se noue notre perception de l’avenir – et donc une partie de  la dépression collective où se morfond et se complait notre pays depuis bientôt trente ans.

dimanche 12 janvier 2014

Liberté, liberté chérie...

Comme beaucoup de gens qui ont à la fois la fibre républicaine et la fibre libérale, l’affaire Dieudonné m’a plongé dans un malaise certain. Pourtant, je comprends ce que Manuel Valls essaie de faire à gauche : une espèce de retour aux sources républicaines qui ne soit pas l’archéologie chevènementiste, une conciliation de l’ordre républicain et des valeurs progressistes, susceptible, espère-t-il, de sortir le socialisme du deuil interminable des perspectives de changement social global sans le cantonner aux revendications sociétales. Mais j’ai mieux saisi la source de mon malaise quand le ministre de l’Intérieur a qualifié la décision du Conseil d’État relative au spectacle de Nantes de « victoire de la République ».
Dans cette remise au goût du jour du patrimoine républicain, c’est donc la « défense républicaine » qui est aujourd’hui mise en avant. Cela me paraît à la fois disproportionné et peu opportun.
La défense républicaine, c’était sous la Troisième République l’union des républicains quand le régime semblait en péril pour prendre des mesures exceptionnelles. Je dis bien « semblait ». Nous ne sommes pas sûrs que quand Jules Ferry expulsait les Jésuites au début des années 1880, quand le ministre de l’Intérieur Constans fait arrêter les comparses de Boulanger, quand Waldeck-Rousseau relance l’anticléricalisme en 1899 pour réprimer l’agitation antidreyfusarde en épargnant l’armée, quand Émile Combes fasait expulser les congrégations religieuses (l’image des Chartreux marchant dans la neige au milieu des soldats…), nous ne sommes pas sûrs que ces mesures étaient indispensables au salut du régime.
Dans un excellent ouvrage[1], Jean-Pierre Machelon avait autrefois inventorié ces mesures d’exception, et avait conclu que la politique de défense républicaine avait généré des entorses aux libertés publiques, mais que ces entorses ne suffisaient pas à faire oublier que le régime était, en fonctionnement normal, d’un libéralisme remarquable (il suffit de rappeler la loi de 1881 sur la liberté de la presse). L’anticléricalisme (à l’exception de la répression antiboulangiste) en était la source principale.
Au moins la République s’en prenait-elle, occasionnellement, à une force organisée, influente, qui était l’Église catholique de l’époque, avec laquelle elle avait fini d’ailleurs, par la loi de 1905 et par sa prudence dans son application difficile (puisque l’affaire ne se termine qu’en 1924, après des négociations avec Rome) par trouver un modus vivendi remarquable. Une force collective qui, officiellement, se réclamait encore, au moins à Rome, de principes antagonistes de ceux sur lesquels la République était fondée.
Dans l’affaire Dieudonné, nous sommes dans une forme atténuée de défense républicaine. Aucune loi d’exception n’a été prise. Nous sommes dans une initiative politique, celle du ministre de l’Intérieur, visant à mobiliser l’arsenal législatif existant pour empêcher une tournée de spectacles d’avoir lieu. La question n’est pas celle de la liberté d’association, mais celle de la liberté d’expression. En fait, on a lancé de nouvelles procédures pour empêcher un spectacle d’avoir lieu, au lieu de se contenter d’obtenir de Dieudonné le paiement des amendes auxquelles il a été condamnées.
Pour justifier l’entreprise, c’est la République qu’on invoque. Contre un homme seul, qui pour l’instant n’a fait que parler et se présenter, sans aucun succès, à quelques élections. Si ses opinions sont répréhensibles ou délictueuses, il peut tomber, et est déjà tombé d’ailleurs, sous le coup de la loi, qui encadre et limite déjà la liberté d’expression. Mais dans le cadre du contrôle a posteriori, véritable garant de la liberté. Ce que Manuel Valls a tenté était juridiquement possible, comme le prouvent les décisions du Conseil d’État dont l’indépendance en l’espèce est indiscutable. Mais croire que la République est menacée par les sketches de Dieudonné, c’est en avoir une piètre idée.
Nous ne sommes pas des enfants prêts à se ruer sur des idées nauséabondes. Nous sommes capables d’attendre que les propos de Dieudonné soient condamnés quand ils sont condamnables, et nous sommes en droit d’attendre que les peines prononcées contre lui soient exécutées. S’il structure son mouvement, nous sommes capables d’arracher le masque de l’antisionisme, et de montrer qu’on retrouve derrière ce masque tous les poncifs, toutes les structures idéologiques de l’antisémitisme. Si ce mouvement représente une vraie menace pour les principes républicains, il pourra être dissous. Nous sommes capables de combattre le complotisme, nous n’avons pas besoin qu’on en fasse l’objet d’un délit d’opinion.





[1] Jean-Pierre Machelon, La République contre les libertés ?, Paris, Presses de la FNSP, 1976.

samedi 4 janvier 2014

Contrainte économique, contrainte politique

L'audience des "antisystèmes" se nourrit bien sûr des mécontentements liés à la crise qui nous frappe depuis 2008. On nous pardonnera d'aligner ici des évidences.
 
Cette crise a un double aspect : elle est à la fois liée à une conjoncture défavorable et à un endettement excessif des Etats. Les pouvoirs publics paraissent donc dépourvus des moyens d'agir à court terme et ne peuvent injecter grand chose dans l'économie sans que cela soit comme épongé par les propres besoins de financement de l'Etat et des collectivités locales.
 
Elle frappe dans un contexte de mondialisation/globalisation :  beaucoup des leviers d'action auxquels nous sommes habitués de recourir non pas pour sortir des crises (qui se terminent d'elles-mêmes au bout d'un certain temps parce qu'elles correspondent à des phases de transformation de l'activité économique), mais pour les accompagner et empêcher qu'elles ne soient trop désastreuses socialement, voire pour favoriser la reprise quand elle se dessine, échappent de facto aujourd'hui à l'Etat-nation.
 
En 1981-1982, il y a donc plus de trente ans, et bien avant l'euro, on a pu mesurer qu'une politique de relance par la consommation était vaine quand elle était pratiquée dans un seul pays. Le formidable accroissement des dépenses publiques décidé alors, comme cela avait été prévu par de nombreux économistes, n'avait abouti qu'à dégrader la balance du commerce extérieur : le pouvoir d'achat distribué avait servi à acheter des produits étrangers, sans que les entreprises nationales ait eu le temps d'en profiter, et le chômage n'avait pas reculé.
 
Le débat de politique économique est aujourd'hui en partie transféré autour de la gestion de l'euro, mais la contrainte est la même que celle qui pesait sur la politique nationale : une monnaie trop forte peut décourager l'investissement et pénaliser les exportations, une monnaie trop faible lance l'inflation qui pénalise le pouvoir d'achat des salariés et renchérit les importations. Le débat autour du mandat de la Banque Centrale Européenne, limité pour l'instant à la lutte contre l'inflation, est donc crucial.
 
Les Etats européens sont donc liés entre eux pour la politique conjoncturelle face à la crise, sans que leur déliaison éventuelle puisse leur apporter de solution : elle ne supprimerait pas l'interpénétration des économies et ne leur offrirait pas de choix qui puissent être différents de ceux de leurs principaux partenaires. Ils n'ont les mains entièrement libres que pour la politique structurelle : celle qui porte sur l'organisation du marché du travail, sur une partie très importante de la fiscalité, sur la manière d'aider les chômeurs à retrouver un emploi, sur l'éducation, sur les retraites, sur les aides aux entreprises... autant de domaines où les résultats d'une action difficile ne portent leurs fruits qu'au bout de plusieurs années.
 
Ajoutons à tout cela une spécificité française : le peu de croissance que nous avons pu avoir ces dernières années est tirée par la consommation des ménages, elle-même liée aux transferts sociaux, transferts eux-mêmes financés par le déficit et l'endettement. Le rétablissement des comptes publics gênera donc ainsi la croissance.
 
Donc, pas de miracle à attendre dans le court terme, et nécessité profonde d'avancer sur la voie de réformes souvent impopulaires - de celles que l'on peut se résigner à subir tant qu'on ne demande pas de les approuver, et dont les effets ne seront pas immédiatement perceptibles.
 
Je crois n'avoir dit que des évidences, mais elles ne sont, je crois, pas assez dites. Et je crois que quand une nation est dans ce type de situation, les dirigeants doivent le dire et les opposants en avoir conscience. Pas la peine de promettre "du sang et des larmes", simplement dire ce qu'il y a à faire, ce que l'on va faire et ce qu'on peut raisonnablement en attendre, en accomplissant la tâche difficile et noble d'élever la collectivité au-dessus du quotidien pour la projeter dans un avenir non fantasmé. 

dimanche 15 décembre 2013

À propos d'un grand historien.

Un ami m'a demandé un hommage à Jean-Marie Mayeur. Je le reproduis dans ce blog, surtout pour ce que je dis sur son dernier ouvrage...

Jean-Marie Mayeur nous a quittés le 8 octobre 2013. Pour plusieurs d’entre nous, c’était un maître qui ne voulait pas être un maître, mais qui l’était, à sa manière discrète et exigeante. Quand on était son thésard, ou son ancien thésard, et qu’on le disait autour de soi, on se rendait vite compte qu’il existait autour de lui un consensus, qui passait assez largement les frontières des querelles historiographiques et politiques. Dans un milieu où l’on parle beaucoup et où les susceptibilités sont chatouilleuses, je ne lui ai pas rencontré de véritable ennemi.

Et cela était d’autant plus étrange qu’il disait nettement ce qu’il pensait. Qu’il avait une sorte de culte naturel pour l’indépendance d’esprit, qu’il aimait aussi chez les autres. Qu’il avait exercé beaucoup de responsabilités, et eu dans les années 1970 le redoutable honneur de commenter dans Le Monde les publications des autres Fils d’inspecteur général, il avait, je crois, une sorte de religion du service public, fortifiée par cette alliance devenue rare, mais qui l’était moins dans sa génération, de patriotisme, d’esprit républicain, de foi catholique et de libéralisme intellectuel. Son goût des responsabilités, sa curiosité pour la politique lui avaient donné une autre sensibilité rare : un sens du concret et des arrangements nécessaires. La conception de la laïcité qui irrigue les études rassemblées dans La Question laïque (Fayard, 1997), originale et pragmatique, en témoigne. C’est peut-être à cause de cela, qui lui permettait de ne pas perdre de temps sur les débats secondaires, d’aller droit à ce qui comptait, qu’il générait du consensus.

Il avait pu prendre place dans le monde des contemporanéistes avec une biographie parue chez Casterman en 1968, celle de l’abbé Lemire, sans trop se préoccuper de l’air du temps, et rester attentif au développement de la recherche sans jamais cesser de lire les anciens. Je le revois expliquer, se moquant de lui-même, qu’il avait écrit sur l’esprit républicain dans un ouvrage publié en 1963 sans avoir encore lu… Gabriel Hanotaux. Il aimait se définir comme un « lecteur », ce qui était bien réducteur, mais rendait compte du prix qu’il accordait, et qu’il nous apprenait à accorder, aux témoignages, aux divers points de vue des contemporains d’un événement. Cela lui donnait une humilité profonde, et aussi cette familiarité avec les milieux républicains et catholiques des années 1870 à nos jours qui nous impressionnait tant. Elle explose dès 1966 dans ce petit volume réédité en 2005 sur la Séparation des Églises et de l’État, elle se donne libre carrière dans  Les Débuts de la IIIe République 1871-1898 (Seuil, 1973), Des partis catholiques à la démocratie chrétienne (Colin, 1980) ou La Vie politique sous la IIIe République (Seuil, 1984), ou dans Catholicisme social et démocratie chrétienne. Principes romains, expériences françaises (Cerf, 1986).

Une conversation avec lui pouvait être d’une brièveté touchant au laconisme ou donner lieu à des échappées délicieuses. Elle ne pouvait jamais être vaine. Le jugement était rapide, éclairant, suffisamment pour que l’on se sente un peu soulagé de converger avec lui. Il n’y avait pas de solution de continuité entre la manière dont Jean-Marie Mayeur envisageait le passé, le milieu universitaire dont il avait une expérience variée (Nanterre, Saint-Étienne, Lyon II, Paris XII, Paris IV) et le milieu politique contemporain. Une seule chose lui manquait : le souci de mettre en valeur sa propre pensée. Je reste persuadé qu’on n’a ainsi pas pleinement reçu son dernier ouvrage, Léon Gambetta. La Patrie et la République (Fayard, 2008): par-delà l’approche biographique, l’auteur y bouscule énormément de poncifs historiographiques. Comme pour la laïcité, il n’y livre pas sa théorie, il faut la chercher entre les lignes. On est sûr de l’y trouver.

S’imposer en restant discret sur soi n’est pas chose facile. Mais l’œuvre est là, et nous sommes nombreux à penser qu’elle se révèlera durable. Quant à l’homme, je crois n’avoir pas été le seul à penser, en l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, que son mélange de distance et de vraie passion pour l’histoire, de culture et d’engagement manquera aux années qui viennent.

samedi 23 novembre 2013

De la réforme en France


Depuis la fin des années 1980, le thème de la réforme, et de la réforme difficile, est devenu une sorte de tourment inconscient des Français. On sait qu'il faut des réformes, on sait qu'il faut "s'adapter", on aimerait bien que quelqu'un s'en occupe sans avoir à y participer... Le changement fait vite peur, dès lors qu'il n'est pas porté par une espérance. Le radicalisme des conversations de café tourne vite au découragement. Et chaque réforme proposée se heurte à deux objections : 1)"Ce n'est pas la bonne réforme", disent ses adversaires, le plus souvent ceux qui sont lésés dans leurs intérêts 2) "Ce n'est qu'une demi-réforme", disent les spectateurs, en général ceux dont les intérêts ne sont pas directement remis en cause.

Eh oui, les réformes d'adaptation sont les plus difficiles à "faire passer" politiquement. D'où la résurgence, depuis 30 ans, d'un vieux discours. C'est la faute du pays. Ce pays qui ne saurait pas faire des réformes, mais des révolutions, qui serait incapable de s'unir autour de solutions pragmatiques. Trop fougueuse pour les uns, la France serait aussi trop fragile pour les autres. C'est ce que Jacques Chirac en était venu à penser ; il fallait avant tout rassurer, protéger... d'où le discours à la fois méprisant et doloriste que l'on nous sert depuis pas mal d'années.

Les Français ? avant tout des victimes, de pauvres êtres désorientés dont il faut calmer les peurs. Des gens dont on n'attend plus qu'une vague confiance faite d'une grande part de lâcheté, ou bien de grands enfants auxquels on annonce, comme durant la campagne de 2012, qu'on va "réenchanter le rêve français". Non seulement il s'agit de rêve et d'enchantement, quand nous sommes tous les jours face au réel, mais en plus on nous le dit : on va nous faire rêver, on va nous enchanter la réalité. Avouer aux citoyens qu'on leur vend du rêve est, au fond, une chose terrible.

Pour ceux qui pensent que les Français sont des adultes, la vraie question est de savoir ce qu'on nous propose sous nom de "réforme". Le terme n'est-il pas devenu lui-même un fétiche, un outil pour cliver à la hâte la nation entre "réformateurs" et "conservateurs" et donner à croire que l'on change tout alors qu'on ne fait pas vraiment évoluer les choses ?

La Fondapol diffuse actuellement une petite brochure des plus intéressante. Elle est signée par Pierre Pezziardi, Serge Soudoplatoff et Xavier Quérat-Hément et s'intitule (assez longuement) Pour la croissance, la débureaucratisation par la confiance. Mieux, plus simple et avec les mêmes personnes. Un titre qu'on croirait surgi de l"époque moderne ou du XIXe siècle, quand les titres ressemblaient à des banderoles ou à des quatrièmes de couverture.

Son contenu m'a donné à penser. Il s'agit d'une critique du modèle managérial élaboré des années 1940 aux années 1960, où pour répondre à un problème, on cherche à rationaliser a priori l'ensemble d'un système. Ce qui conduit tout à la fois à l'alourdir, à restreindre l'autonomie des personnes et à générer de nouveaux dysfonctionnement qui eux-mêmes rendront nécessaire une refonte...

Les auteurs pensent plus utile de guetter les points de dysfonctionnement, les goulots d'étranglement, d'inventorier les mécontentements de tous les acteurs (agents et usagers), et de proposer des solutions ponctuelles en laissant les plus d'initiative possible à ceux qui se trouvent sur le terrain. Leur idée est que la réforme ne peut pas venir exclusivement d'en haut, dans la mesure où les dirigeants ont généralement intériorisé toute la contrainte bureaucratique (j'avais avancé un point de vue similaire pour la réforme de l'Etat qui à mon sens ne pouvait sortir de la haute fonction publique http://iphilo.fr/2013/10/31/de-lutopie-republicaine-retrospective/)

La vraie réforme n'est pas la "refondation" ni forcément la "refonte globale" quand il s'agit non pas de créer, mais d'adapter. Elle est une démarche pragmatique qui isole les points à régler et assouplit au lieu de remplacer un système rigide pas un autre. Il paraît clair que cette démarche-là, politiquement, est plus vendable parce qu'elle évite la dramatisation des enjeux, qui peut être une nécessité politique, mais dont il ne faut se servir qu'avec mesure, car elle s'use rapidement.

Vous aurez compris mon scepticisme, de ce point de vue, relativement à la "refonte globale" annoncée de notre fiscalité. Prévue dans un délai ultra court, tout de suite négociée avec les partenaires sociaux, bien accueillie en principe (et uniquement en principe) dans l'opinion tant qu'elle reste sur le papier car chacun peut encore espérer qu'il y gagnera, je pense qu'elle se bornera à quelques mesurettes choisies non pas pour régler des problèmes précis, mais pour faire penser que l'on a mis en oeuvre une "vraie" réforme.

Le véritable enjeu, aujourd'hui, c'est de réformer des systèmes complexes. Et si le meilleur outil pour cela était une certaine modestie, une bonne dose de pragmatisme et le respect des acteurs de terrain ?

jeudi 14 novembre 2013

Fausse interview, vraies questions


Une ancienne étudiante, Claire de Roux, m'a demandé de répondre à une fausse interview pour sa formation. Les questions, pertinentes, m'ont intéressé. Voici donc mes réponses.

Selon vous, y-a-t-il une récupération politique et idéologique de « la montée du racisme » ?
C’est toujours délicat de distinguer chez les hommes politiques ce qui relève de la conviction et du calcul stratégique, parce que leur position les oblige toujours à mêler les deux choses. Il est certain que la gauche au pouvoir a intérêt dans une certaine mesure à une montée de l’extrême droite, de même que la droite au pouvoir a intérêt à une montée de l’extrême gauche. Mais la gauche est sincèrement opposée à l’extrême droite, et la droite à l’extrême gauche. L’antiracisme évoque un peu l’antifascisme, et il est forcément mobilisateur à gauche. Mais ce n’est pas Christiane Taubira qui a orchestré les attaques racistes contre elle ! Bien sûr que d’en être victime lui assure des sympathies dans toute l’opinion républicaine. Par contre, je ne crois pas qu’il y ait moyen pour le président de la République et le premier ministre de se refaire une santé politique à partir de cela ; les raisons du divorce avec l’opinion sont trop profondes, et l’image de faiblesse qu’à tort ou à raison on leur associe fait qu’ils ne peuvent pas mobiliser autour d’eux. Beaucoup sont prêts à défendre l’esprit républicain dans ce climat délétère, mais ils ne peuvent (en tout cas pour l’instant) en être personnellement l’incarnation.

Les attaques répétées contre Christiane Taubira sont-elles un des signes que le racisme n’a pas reculé ?
Indubitablement. Elles sont aussi un signe que les gens « se lâchent ». Twitter (plus globalement internet) est un outil remarquable, mais il a pour inconvénient de permettre à la fois l’anonymat et la levée des inhibitions. D’autre part, on a depuis quelques années l’impression (qui n’est pas inédite dans l’histoire de France) que tout est permis dès lors que l’on attaque élus et gouvernants. Il y a des racistes en France, la chose est ancienne et certaine, et ils osent davantage se montrer à visage découvert et attaquer des personnalités officielles.
Par contre, je refuse l’idée que « la France est raciste ». D’abord, la France, c’est 65 millions de personnes. Si on veut lui attribuer une orientation, il faut se tourner vers les décisions prises en son nom par les autorités. La France est une terre d’accueil pour des populations venues de l’ensemble de la planète, elle a un contact historique fort avec l’Afrique qui a mon avis est devenu partie prenante de son identité nationale, elle consacre des efforts remarquables à l’intégration des immigrés. De ce point de vue, elle peut être un exemple pour des pays qui découvrent les problèmes d’intégration sans avoir sa tradition historique.
Y-a-t-il de nouveaux populismes identitaires en France aujourd’hui ?
Oui. Quand on ne sait pas ce qu’on doit faire, on se replie sur ce qu’on est. Ce mouvement de bascule entre l’ouverture sur l’avenir et l’identité est normal s’il n’est pas trop ample et s’il est pendulaire. Or depuis la fin des années 1980, l’opinion publique sent confusément que les adaptations nécessaires à la nouvelle donne (mondialisation, chute du mur de Berlin) ne sont pas faites ou sont faites à reculons et a minima. Les élites ont largement renoncé à la pédagogie politique et à tenir un discours de vérité, et en sont venues à penser que le problème ne venait pas d’elles et de leur lâcheté, mais du pays. A droite, on ne le trouve pas assez libéral, à gauche, on le trouve « franchouillard » et replié sur lui-même. Droites et gauches radicales méprisent aussi le pays, mais plus subtilement, en lui tenant un discours « victimaire ». Quand les élites deviennent trop conservatrices, l’opinion devient réactionnaire, gouvernée par la peur de l’avenir et très défiante vis-à-vis des responsables.
Le populisme correspond à la fois à une demande de satisfaction immédiate des besoins du « peuple », comme le dit Guy Hermet, et à une critique des élites accusées de sacrifier « le peuple » à leurs propres intérêts. Il peut prendre une forme nationaliste, d’autant plus que la construction européenne en est venue à incarner la contrainte de la nouvelle donne.  Inapte à formuler un projet positif, il peut « mobiliser contre » assez facilement, et gêner considérablement l’action des partis de gouvernement (que celle-ci soit bonne ou mauvaise). Il est aussi très corrosif par rapport à l’idée de citoyenneté : le citoyen devient juste un consommateur insatisfait.
La seule manière de le contrebalancer consiste pour les partis de gouvernement (à gauche, au centre, à droite) à proposer une offre politique cohérente : un leader, une équipe, de grands choix, une pédagogie, une mobilisation des passions nobles (patriotisme, souci de l’autre, esprit de service…) et (avec modération !) de certains passions basses (goût du clivage, de l’affrontement, du spectaculaire). Cela, les politiques savent généralement le faire. Mais le PS et l’UMP n’ont ni leader, ni ligne, et le centre fraîchement réunifié a deux leaders et pas encore de discours audible au niveau national. Tant que les partis politiques n’ont pas clairement un leader, un ligne majoritaire et une opposition interne d’une loyauté minimale, capable d’animer le débat et d’attendre son heure sans se livrer à un sabotage interne, ils demeurent inaudibles.
Il y a trente ans, en 1983, avait lieu la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le contexte était- il différent ?
Les socialistes étaient au pouvoir depuis 1981, la question dite « des banlieues » venait de surgir dans l’espace public, le FN venait de commencer son essor avec les municipales de Dreux, et on pouvait encore penser que l’antiracisme suffirait à empêcher son installation. La marche de 1983 doit beaucoup à la Cimade, association œcuménique d’origine protestante, et à la mobilisation des « beurs » eux-mêmes. Dès 1984, la création de SOS racisme accroît la mobilisation antiraciste mais au prix d’une instrumentalisation politique par le PS, dont témoignent les rôles joués par Julien Dray (venu du trotskysme) et Harlem Désir. L’antiracisme n’a pas empêché l’enracinement du FN, mais il serait abusif d’y voir la cause de son essor ; encore aujourd’hui, je trouve que l’argument qui consiste à dire que l’apologie du multiculturalisme ferait monter l’extrême droite est très contestable et assez toxique.
 

dimanche 3 novembre 2013

Qui représente qui ?

En roulant dans la nuit, j'écoutais la radio : un nouveau portique écotaxe détruit en Bretagne, et une réunion prévue pour régler les problèmes de "la Bretagne" (prévue avant cette nouvelle destruction). Comme à l'ordinaire, les 30 000 manifestants de samedi, 10 000 selon la police, et les quelques centaines de casseurs d'aujourd'hui sont devenus "les Bretons" sont promus représentants légitimes de la Bretagne.

Problème vieux comme la démocratie : qui sont les représentants légitimes d'un peuple composite, clivé, uni sur quelques points et divisé sur tous les autres ? Dans la pratique, trois réponses sont généralement avancées : la légaliste, l'idéaliste et la révolutionnaire.

La légaliste tient en trois mots : suffrage universel, principe majoritaire et représentation (panachée éventuellement de recours au référendum). Les représentants sont ceux qui sont élus, ceux qui rassemblent au moment donné, et dans des systèmes variés, le plus grand nombre de voix sur leur nom ou sur la liste dont ils sont membres. La citoyenneté a ici une part d'ascèse et nécessite la patience.

L'idéaliste invoque le bien commun et l'intérêt général. Très prisée en philosophie politique, elle souffre d'un défaut majeur : le bien commun comme l'intérêt général dont à la fois invoqués par tous et objets d'un débat récurrent. Le bien commun, ici et maintenant, nécessite-t-il la mis en place de l'écotaxe ? De privilégier le dialogue ou le respect de la légalité ?

La révolutionnaire est régulièrement populaire en France où les gouvernants, s'ils ne sont pas autoritaires, ne le sont jamais. Ce sont les plus militants, les plus motivés, les plus politisés qui s'imposent, la majorité silencieuse, parce que silencieuse, a choisi son destin.

Une nouvelle réponse au problème de la représentation surgit, et comme ce problème est aussi ancien que la démocratie, elle pose autant de problèmes qu'elle n'en résout : les sondages. Le premier sondge d'opinion en France remonte à 1938, et il portait sur les accords de Munich : 57% des sondés approuvent les accords, 37% les jugent néfastes et 6% ne se prononcent pas.

On a tout dit sur cet outil précieux et d'un maniement délicat. Nul doute en tout cas que le plus souvent il permette de saisir des tendances. Mais ce n'est pas le sujet : dorénavant, chaque représentant, chaque gouvernant sait s'il est ou non populaire, et si telle ou telle mesure est bien accueillie. Il peut ainsi être traité comme s'il n'était pas légitime en ayant toutes les garanties qu'offre la légalité de sa désignation.

Dès lors, pour reprendre la désignation classique, face à la menace de l'impopularité et de la fronde institutionnalisée des manifestations, nos gouvernant doivent être à la fois des lions et des renards, tout comme le prince de Machiavel. La tâche nécessite sans doute des hommes et des femmes exceptionnels, mais aussi une équipe soudée et une forte majorité pour pouvoir faire jouer à fond la légitimité qui vient de la légalité institutionnelle.

La voiture filant dans la nuit, je me sentais heureux d'être commentateur. Il y a des moments où, comme disait Tocqueville, le citoyen souffre, mais l'observateur se réjouit.