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mardi 1 février 2011

En écoutant François Bayrou...


En qualité de grand témoin, François Bayrou s'est rendu à un séminaire historique consacré aux centres sous la Cinquième République : sont-ils ou non en marge du système ? Attentif, il écoute d'abord deux mises au point.


L'une, celle de Jean Garrigues, est synthétique. L'historien expose et analyse les différentes stratégies centristes successivement mises en oeuvre pour reconquérir une certaine initiative politique, ou au moins une place significative dans un régime qui, surtout depuis 1962, repose sur la bipolarisation. L'autre mise au point est due à Jean-Pierre Rioux ; elle met en avant, avec une sympathie certaine pour elles, les valeurs du centre.


Puis François Bayrou prend la parole. D'emblée, ses propos confirment l'interprétation de sa stratégie par Jean Garrigues ; ce dernier avait en effet silhouetté un "centrisme présidentiel", misant tout sur la conquête de l'Elysée pour bousculer le système politique et placer une force centriste indépendante au coeur de celui-ci.


Défendant un centre "autre" et non pas "entre", le leader du Modem développe ensuite la vision qui l'habite. Disons-le tout de suite, l'homme force le respect ; son courage et sa détermination sont connues, et lui-même évoque un souvenir qui reste vif chez beaucoup, celui de son discours de Toulouse, en 2002, où face à un auditoire acquis à la fusion des gaullistes et des centristes dans l'UMP toute neuve, il avait lancé son célèbre "si nous pensons tous la même chose, c'est que nous ne pensons plus rien".


Les thèmes qu'il développe sont semi-gaulliens : l'union nationale préférable au clivage droite-gauche, la cacophonie interne des partis, et même l'idée que la construction européenne doit être conditionnée à une reprise d'initiative de la France. La critique des ralliements des uns et des autres, de l'interpénétration des intérêts publics et privés, de l'influence directe ou indirecte du pouvoir sur les médias, reste dans la tonalité de la campagne de 2007.


François Bayrou se présente également comme quelqu'un qui a mis vingt ans, après un début de carrière politique rapide, à comprendre à quel point le système était bloqué et le pouvoir y était en trompe-l'oeil. Cette reprise rapide de son itinéraire, sa volonté de ne pas se décourager alors même qu'il pense être passé tout près du succès en 2007, tout cela donne l'impression d'un homme qui a pris son risque, qui l'assume. L'auditoire se fait un peu spectateur. C'est en effet toujours un spectacle, et qui ne laisse pas insensible, de voir un homme face à son destin.


Qui sait ? Peut-être que dans la confusion générale qui s'annonce pour l'instant, ses chances en 2012 ne sont pas négligeables... l'élection est loin, et les Français votent souvent pour des personnages qu'ils connaissent bien.


Mais l'exercice est solitaire. Toute stratégie a un coût immédiat, en plus des risques qu'elle entraîne. Le discours sur l'Europe, sur les Etats-Unis, sur les institutions, la critique globalisante, comme tout cela est loin du centrisme ! L'horizon d'une politique équilibrée, "raisonnable", est maintenu, mais recule dans le futur. En attendant, c'est un discours contestataire qui est tenu. Un discours tellement rodé qu'il en est clos.


Certes, on peut dire que le centre a, avec François Bayrou, un leader, si l'on s'en tient à la fermeté et à la densité du personnage. Mais ce leader s'est coupé de la tradition qu'il incarne ; il a manifestement pris goût à la solitude. Le basculement stratégique vers l'objectif présidentiel et la volonté d'un centre "autre" ont fait de lui un homme sans troupes, presque sans élus pour le soutenir. Ce leader n'est pas un rassembleur, comme si tout effort de construction politique était repoussé à l'après-victoire, dans une perspective presque révolutionnaire.


L'afflux brusque, en 2007, d'électeurs socialistes non convaincus par Ségolène Royal et d'écologistes déçus par les Verts, joint à la fidélité d'une partie des centristes, tout cela pourra-t-il encore être au rendez-vous en 2012 ? Il reste cependant à François Bayrou une ressource : la fermeté dans un paysage politique pulvérulent.
Mais en l'écoutant, on se demande si l'élection présidentielle au suffrage universel, devenue l'élection centrale dans notre système, n'est pas, finalement, une épreuve trop intense pour ceux qui s'y présentent. Il faut, pour survivre à la pression médiatico-politique qu'elle entendre, développer une telle résistance que ceux qui ont tenu, gagnants et perdants, se trouvent comme isolés de leurs contemporains. Peut-être aussi que seuls ceux qui sont prédisposés à cet isolement y résistent, alors même que, face à un monde complexe, nous avons un énorme besoin de travail collectif.


lundi 22 novembre 2010

Quel centre ?


On a beaucoup disserté, et avec talent, sur la situation du centre ces derniers temps. Au Sénat, autour de Jean-Louis Borloo, à propos de la situation difficile de François Bayrou, des projets présidentiels d'Hervé Morin et du Nouveau Centre, de l'éclipse des centristes de l'UMP. Ces derniers ont été, en 2007, les grandes victimes de l'ouverture et du ralliement à Nicolas Sarkozy d'anciens bayrolistes dans l'entre-deux-tours. L'ouverture liquidée, ils n'ont pas retrouvé leur place. D'où une interrogation : ne pourrait-on réunir enfin tous les centristes dans une formation qui pourrait, à nouveau, peser véritablement sur la politique française ?

Commençons par le calcul de Nicolas Sarkozy. Il faudrait d'abord rappeler que Jean-Louis Borloo n'a pas été exclus du gouvernement, mais qu'il a refusé de continuer à y figurer. Cela dit, le resserrement sur l'UMP, et singulièrement sur ceux qui, à l'UMP, viennent du défunt RPR, est clair. Ce sont les gaullistes qui sont en ordre de bataille, avec, à la tête de l'UMP, un Jean-François Copé qui devrait se montrer actif et dynamique. Pourquoi le président n'a-t-il pas voulu s'appuyer sur le centre ?

Il faut rappeler qu'en 2002, le futur président n'était pas un enthousiaste du projet chiraquien de réunir dans une seule formation gaullistes et centristes. Et j'ajouterai qu'il n'est pas sûr que ce ne soit pas, au final, son intérêt d'avoir des personnes capables, au premier tour, de rassembler des centristes qui ne se rueront pas sur sa propre candidature, et constitueraient, dans une élection qui s'annonce serrée, des réserves de voix. Est-ce son calcul ? Je l'ignore.

D'autre part, ce centrisme divisé, que représente-t-il ? Les radicaux de Borloo, les anciens démocrates chrétiens de l'UMP, François Bayrou en cavalier solitaire qui poursuit son destin en prenant tous les risques et sans fédérer autour de lui, quelques orphelins prévisibles du rapprochement Europe Ecologie - Les Verts... Qui peuvent-ils unir autour d'eux ?

En effet, dans tous les propos qui bruissent, il manque pour moi quelque chose d'essentiel : quel est le contenu idéologique qui pourrait servir de base à l'unification centriste ? A priori, on pourrait dire : l'Europe, le libéralisme social (commun avec la droite du PS et une partie des gaullistes), et le goût du libéralisme politique (respect des institutions, pluralisme, rejet de ce qui ressemble au pouvoir personnel). Pour l'instant, on n'a pas entendu parler de tout cela. Les centristes les plus explicites se disent "sociaux" : peuvent-ils vraiment s'attribuer le monopole de ce qualificatif ? Les apprentis leaders d'un rassemblement centriste devraient, de ce point de vue, mettre en avant leur conception du centre, tout en disant clairement s'ils sont centre gauche ou centre droit (ce qu'on peut difficilement attendre des survivants du modem).

Si le centre veut qu'on compte avec lui, il faudrait savoir quelles sont ses demandes, et pour cela, quelles sont ses priorités. On attend donc un manifeste, un programme, une plate-forme. J'allais dire : "quelque chose, quoi )". L'habitude prise du silence, ou du renvoi dos-à-dos des grandes formations politiques, paraît avoir privé cette famille politique de toute lisibilité. Il est bon de vouloir être quelque chose, mais pour cela il faut déjà savoir ce que l'on veut être et plus profondément encore ce que l'on veut faire.

Je crois que dans les batailles qui s'annonce, chaque famille devra répondre à la question suivante : "où voulez-vous emmener ce pays?". Quelle place voulez-vous pour lui en Europe, dans la mondialisation ? ("La première!" ne sera pas une réponse suffisante.) Que pensez-vous de ses institutions, de l'évolution qu'elles ont ou non connue ? Ici, on attendra une réponse solide et balancée, capable de se décliner en réformes ou en vigilance. Où sont pour vous les forces inemployées jusque là ? Les recettes qui marchent et celles qui ne marchent plus ?

Quelle que soit la qualité du résultat, les socialistes et les gaullistes fourniront au moins des ébauches de réponse à ces questions. Les centristes ne peuvent se contenter de les critiquer.

Au total, j'avoue rester pour l'instant sceptique face au(x) centre(s) français, et aux centristes indignés qu'on se passe d'eux sans qu'ils nous montrent vraiment en quoi leur semi-éviction est une grosse perte.

vendredi 5 juin 2009

Ce qu'un clash peut révéler


La prise de bec entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou est du pain bénit dans une campagne européenne dont on peut dire qu’elle ne passionne pas les foules, quand bien même les militants peuvent s’y investir afin que leur formation sorte avec les honneurs de ce « test politique ». Enfin de l’animation… Ce clash m’intéresse surtout pour ce qu’il nous apprend sur François Bayrou et plus encore sur la situation où il a mis, en France, une partie importante du centre. Il m’intéresse aussi parce que je cherche à mieux cerner le substrat éthique, philosophique, voire spirituel, de la démocratie politique. Derrière tout échange politique un peu vif, toute discussion animée, même d’un niveau faible, il y a une conception de la démocratie qui se profile, puisque la démocratie est consubstantielle au libre débat politique.
Revenons en détail sur cet échange. François Bayrou commence un déplacement du débat politique vers la charge personnelle avec son « quand on fait des réponses trop longues, c’est qu’on se sent mal ». Il ne s’agit plus de contrer des arguments (vous avez tort ou raison, je ne suis pas d’accord, cela n’est pas exact, etc.) mais de mettre en jeu la personnalité de l’adversaire. On n’interprète plus ce qu’il dit, mais la manière dont il le dit, manière sensée révéler son malaise intérieur. Sa mauvaise conscience. Daniel Cohn-Bendit affirme en retour qu’il n’est pas « mal à l’aise » mais « fatigué », entre autres par les insinuations qui font de lui une sorte d’allié du président de la République. François Bayrou cite ensuite la réponse de Nicolas Sarkozy à une interpellation de Daniel Cohn-Bendit, réponse dans laquelle le premier dit au second qu’ils se téléphonent souvent, et qu’il est venu trois fois déjeuner à l’Élysée.
C’est ce dernier détail qui met le feu aux poudres. Le candidat écologiste précise qu’il y est venu en tant que président de groupe, et le leader du Modem enfonce le clou d’un « vous êtes mal à l’aise ». Le tutoiement de Daniel Cohn-Bendit, le voussoiement de François Bayrou s’opposent au long de l’échange : on a l’impression que le second éloigne le premier pour mieux épauler et viser.
C’est alors que Daniel Cohn-Bendit qualifie l’attitude de son adversaire d’ « ignoble », et il s’en explique : le président du Modem sait que les présidents de groupe sont amenés à déjeuner avec le président de la République. C’est François Bayrou qui passe au substantif, essayant de dire quelque chose sur l’ignominie (il s’apprête probablement déjà à relancer la polémique de 2001 qui avait déjà touché Daniel Cohn-Bendit) ; il ne peut interrompre son adversaire, qui lance le fameux, « ben mon pote, jamais tu seras jamais président de la République parce que t’es trop minable ». Ce n’est pas cette dernière phrase, semble-t-il, qui a fait sortir François Bayrou de ses gonds, puisque celui-ci essayait déjà de rebondir sur « l’ignominie » avant que Daniel Cohn-Bendit ne l’insulte. François Bayrou n’est pas sorti de ses gonds. Il a choisi de contrer son adversaire, qui vient de neutraliser l’argument de la proximité avec Nicolas Sarkozy, en sortant une arme d’un autre calibre… Et il retourne l’accusation d’ignominie en relançant les accusations de 2001.
Je penche pour la vérité de ce qu’on dit aujourd’hui au siège du Modem : l’argument était prêt. Cela en dit tout de même long sur la faiblesse (numérique et/ou intellectuelle) de l’entourage du candidat Bayrou. Que personne n’ait dissuadé le président du Modem de descendre aussi bas dans la polémique politique est en soi une information intéressante. Les conseillers sont souvent plus précieux par les bêtises qu’ils empêchent de faire que par les directions qu’ils proposent. Peut-être y a-t-il eu quelques voix lucides, qui n’ont pas été entendues ? Peut-être cet argument était-il tenu en réserve « au cas où » ?
Tout cela apprend des choses sur François Bayrou, sur le centre et sur la situation du débat démocratique français.
Sur François Bayrou. Homme certainement courageux, mais seul et voulant l’être. La stratégie du « tout présidentiel », ce pari audacieux de se servir de l’élection la plus défavorable aux centristes pour remettre le centre au premier plan aboutit à une fixation névrotique sur le président de la République actuel. Sur quel enjeu François Bayrou a-t-il utilisé cet argument massue nauséabond ? Sur la question de la proximité ou pas de son adversaire avec… Nicolas Sarkozy. Pour quelles élections ? Les européennes. Que venait faire Nicolas Sarkozy dans un débat entre le Modem et Europe-écologie sur les élections européennes ? D’autre part, comment est organisé l’entourage de François Bayrou pour qu’un argument aussi lamentable soit « validé » avant un débat ?
Enfin, François Bayrou a-t-il relancé le centrisme, ou l’a-t-il profondément transformé ? L’usage de plus en plus fréquent de l’argument ad hominem, le fait de voir la main de Nicolas Sarkozy, du « système » ou des milieux d’affaires derrière chaque contradicteur direct, tout cela, c’est ce que l’on fuit en politique quand on est de tempérament centriste. Quand on est centriste, c’est que l’on ressent un certain malaise vis-à-vis des tendances manichéennes de la politique démocratique. Que l’on cherche à les limiter, à les surmonter. À ce qu’elles ne nous aveuglent pas. Ce n’est pas croire qu’on a autant d’ennemis mortels à droite qu’à gauche et à gauche qu’à droite. La thèse du complot, traduction politique de la paranoïa, ne sied qu’à ceux qui considèrent la politique comme une guerre.
Pauvre centre, finalement. Entre le centre gauche inaudible au parti socialiste, le centre droit muet dans l’UMP, il reste donc un conglomérat écologico-catholique entraîné par son chef vers un refus profond de la politique démocratique, un « ni droite ni gauche » dont la seule justification est une affaire de stratégie présidentielle. Ni le Pen ni Besancenot, mais leur empruntant ce qu’ils ont en commun. Et pourtant, quel boulevard, actuellement, aurait un centre, combattant la démagogie anti-européenne au lieu d’y participer, privilégiant le travail de fond sur les effets d’annonce, assumant un rôle modernisateur, refusant l’infantilisation politique, ne confondant pas l’alliance du libéralisme et de la dimension sociale avec l’antilibéralisme stérile, et abordant enfin cette redoutable impasse théorique qu’a été pour lui la question nationale. Mais peut-être est-ce surtout le temps de la réflexion pour cette famille d'esprits…
Pauvre débat démocratique : avoir déjeuné avec le président de la République devient une marque d’infamie. Il faut s’en défendre. On me dira que prendre un repas en commun, c’est le rite social par excellence. Justement. Il est bon que le président reçoive des opposants à sa table, et il est bon que les opposants s’y rendent. Il est bon qu’ils mangent ensemble. Cela rappelle aux partisans des oppositions qu’ils ne sont pas des citoyens de seconde zone, aux partisans de la majorité qu'ils ne sont pas seuls dans le pays, cela distingue le président en fonction du chef de la majorité présidentielle. Cela montre qu’il y a quelque chose en commun entre toutes ces familles politiques, qui sont françaises et républicaines. Que des révolutionnaires de gauche ou de droite refusent cela, c’est logique : la politique est pour une guerre, et l’adversaire politique l’ennemi. Que des partis qui acceptent l’alternance démocratique partagent ce refus, c’est préoccupant. Que Daniel Cohn-Bendit et Nicolas Sarkozy puissent se parler autour d’une table me paraît une bonne chose. En faire une accusation, c’est tenir un discours de guerre civile. On a souvent reproché aux centristes de ne faire l’unanimité que contre eux, par un effet imprévu de leur souci de conciliation. Il était réservé à notre époque de voir l’un d’entre eux tenter la stratégie inverse.

dimanche 6 avril 2008

Situation du centre

François Bayrou a pris son risque au moment des élections présidentielles; on peut reconstituer le plan qui était le sien. Etre au second tour, c'était à la fois être sûr de gagner face à Nicolas Sarkozy, avec les voix de la gauche, et pouvoir enclencher une recomposition politique. On pouvait estimer que le PS n'allait pas résister à une seconde absence consécutive au second tour des présidentielles, qui aurait semblé la perte de son statut de parti de gouvernement, et que l'éclatement entre pro- et anti- européens, suivant les pointillés de 2005, allait logiquement s'ensuivre. Alors, François Bayrou aurait pu, pour la première fois peut-être de sa carrière, rassembler.

UDF, Force démocrate, Modem... autant d'étapes dans sa carrière. Au début de la campagne de 2007, certains le prenaient déjà au sérieux, sachant son opiniâtreté et son courage, mais faute est de constater aujourd'hui que le centre en France n'est pas en bonne santé.

Il y a des centristes à l'UMP, ceux qui ont répondu à l'appel du président Chirac en 2002, pour réaliser une grande union politique de la droite et du centre ; il y a en a au Modem autour de François Bayrou (mais le Modem ne rassemble pas que des centristes, il y a aussi, par exemple, pas mal d'écologistes en rupture de ban ou d'électeurs de gauche en attente d'une modernisation du PS) ; il y a enfin le Nouveau Centre, qui rassemble tous ceux qui n'ont pas épousé la stratégie de François Bayrou entre les deux tours, qui n'étaient donc pas prêts à la rupture totale avec la droite. Inutile de préciser que Modem et Nouveau Centre peinent à définir leur identité, tandis que les centristes de l'UMP, en marge du gouvernement, et peut-être grandes victimes de l'ouverture, peinent à se faire entendre.

Alors, « la faute à Bayrou » ? Pas seulement. Il n'a pas pris l'initiative de la fondation de l'UMP, il n'est pas non plus responsable du fait que ce nouveau parti n'ait pas vraiment organisé de tendances. Surtout, la réforme de 1962 et la définition subséquente du concept de « majorité présidentielle » fonctionnent comme un laminoir pour les centres. Dans ce cadre, donner la priorité à la conquête de la présidence, frapper le système en son cœur n'est pas absurde... mais très coûteux politiquement, car le « ni droite ni gauche » comme le « droite et gauche » sont d'un maniement très délicat si on veut éviter l'immobilisme en pratique et la surenchère verbale (critiquer la droite avec les arguments de la gauche et la gauche avec les arguments de la droite, écrivait Alain Duhamel).

Et puis, le centre français est des plus composites : on y trouve des radicaux, des libéraux, des démocrates-chrétiens, qui ne sont d'accord que sur l'Europe. Seul un libéralisme modéré (un « libéralisme social » comme le définissait Raymond Barre) pourrait en être l'armature idéologique, en y ajoutant un projet de réforme institutionnelle, et une vision renouvelée de l'Europe, dépassant la seule revendication fédéraliste. Et le grand handicap est que ce centre a du mal a développer la rhétorique contestataire chère au cœur de nombre de nos compatriotes – sauf à s'acharner dans un « ni droite ni gauche » difficile à tenir jusqu'au bout quand on a besoin de faire des alliances.

On peut toujours opposer à François Bayrou une épure rationnelle (j'aime cette expression pour désigner des vues de l'esprit, nonobstant les conditions historiques) : une droite à tendances face à une gauche à tendances, les modérés de chaque camp soucieux de réalisme, les radicaux de chaque camp osant soulever les problèmes devant lesquels les modérés se bouchent les yeux, les deux camps alternant, chacun faisant les réformes qu'il peut faire et défendant ce qu'il peut défendre... Mais la vie politique française est bien plus volatile, plus heurtée, traversée de multiples clivages, tous assez profonds... L'audace et la ténacité de François Bayrou trouveront peut-être à s'y faufiler !