Affichage des articles dont le libellé est centrisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est centrisme. Afficher tous les articles

jeudi 2 juin 2011

Au bonheur du Centre. Les origines du centrisme français

Il y a quelque temps, Cécile Carpentier évoquait Dominique de Villepin dans ce blog et nous faisait bénéficier de son talent journalistique. Je suis heureux aujourd'hui d'ouvrir le blog "commentaires politiques" à Christophe Bellon, historien du monde parlementaire, spécialiste d'Aristide Briand et fin analyste du monde politique contemporain, qui n'est pas pour lui un simple objet d'histoire... Il nous donne l'exclusivité de cette remise en perspective historique du centre. Lecteurs, à vos commentaires !
J. G.


Au Panthéon des forces politiques, il est un courant de pensée dont il semble, aujourd’hui encore, que la place ne soit pas définitive ; la remise en cause de l’effectivité de sa culture politique, aux yeux de nombre d’observateurs trop assurés, le condamnerait même à n’en disposer d’aucune, légitimement acquise. Depuis le XIXème siècle où il trouve ses sources et au cours d’une partie duquel il s’est épanoui, malgré le XXème siècle, dont les idéologies meurtrières ont renforcé, en contrepoint, l’intensité de sa clairvoyance, ses premiers géniteurs – les Français – s’amusent toujours de cette sensibilité, qu’ils chérissent autant qu’ils moquent.

Oui, le Centre, puisqu’il est question de lui, semble tout hagard, à la fenêtre de 2011. Seul, mal structuré, donc déséquilibré, polarisant tout et son contraire, il se cherche. Il est partout et nulle part, ici et là, attiré par tous, repoussé par les mêmes ; bref, il vit par procuration un destin qui aurait dû être le sien.

Pourtant, à l’inverse de bien d’autres courants politiques, il n’est pas orphelin, loin s’en faut. Ses fondements le condamneraient presque à la vie éternelle….Ses parents naturels ne sont-ils pas précisément la gauche et la droite ? C’est dire si la force de son message, les manifestations de sa vigueur et le rayonnement transversal de son positionnement d’équidistance témoignent de son existence et de la potentialité de son action. Oui, le Centre existe.

Pour que soient ainsi défendus, tant son message que son ardeur, au-delà de son existence même, il faut apporter plus de clarté à sa définition. Le Centre, qu’est-ce que c’est ?

A gauche, on a longtemps fait semblant de l’ignorer. François Mitterrand avait coutume de dire, lorsqu’on évoquait ce sujet : « le Centre, c’est bien gentil, mais dites-moi où il est. » A droite, il fut longtemps considéré comme un enfant bâtard, dans le meilleur des cas un demi-frère, celui que l’on vient chercher lorsque, par le plus grand des hasards, il reste une place à la table familiale. Il peut aussi subir les foudres de cette même fratrie qui ne manquera pas de venir, plus tard, lui vanter ses mérites ; les gaullistes en savent quelque chose, de l’affaire du Volapük aux propos d’Alexandre Sanguinetti, l’un de leurs secrétaires généraux, qui le qualifia un jour de « vichysme de temps de paix ». Aussi, l’intérêt indécis et tardif que la droite manifesta et continue à manifester pour le Centre, s’apparente-t-il la plupart du temps à l’hommage que le vice rendrait à la vertu.

Au même titre que l’on évoque les gauches ou les droites en France, n’est-il donc pas préférable, d’emblée, de parler de centrisme plutôt que de Centre, position géographique qui, par définition, isole plus qu’elle ne rassemble ? Assurément oui, si l’on veut en comprendre autant les sources que les manifestations et les promesses de sa vitalité.

En effet, dans les méandres du combat politique, comme dans l’affrontement des idées philosophiques, il est une question dont la solution apportée est au fondement du centrisme, jusqu’à lui donner un nom : les relations entre le temporel et le spirituel. Parce que ses aînés – droite et gauche - se disputaient la dépouille de l’Eglise constitutionnelle, à l’heure des prêtres autant jureurs que réfractaires, au nom de la Constitution civile du Clergé ou contre elle, les centristes, coincés entre Monarchiens et Girondins, furent les auteurs et les premiers exécutants de ce que l’affrontement révolutionnaire avait produit : l’article X de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses », apprenait-on à sa lecture.

Les centristes comprirent les premiers que dissocier citoyenneté et confession – la réforme – allait de pair avec le maintien des impondérables de la culture politique française – la tradition -, qu’on ne tarda pas à nommer « ciment social », pour qualifier les rapports quotidiens entre l’Etat et sa vieille maîtresse exigeante : la religion. Bien sûr et simultanément, aux yeux de tous, la France restait la fille aînée de l’Eglise. Aussi, première traduction dans les faits, de ce choix constitutif - ambivalent mais construit - du centrisme, le Concordat de 1801 opérait-il la synthèse a priori improbable, entre Bonaparte et la Papauté, les deux contractants recevant la bénédiction du premier centriste du XIXème siècle, Portalis, véritable maître d’œuvre du projet. Et tant pis si, avec les articles organiques de l’année d’après, au caractère totalement unilatéral, le pape fut contraint de boire le calice jusqu’à la lie, sous les yeux d’un Etat goguenard, généreux mais malicieux : la modération, consensus solide en perpétuel mouvement, triomphait des idéologies révolutionnaires et contre-révolutionnaires.

Le XIXème Siècle vécut sur cet héritage. Assurer l’équilibre de la vie politique française – sa survie même – revenait à veiller aux bonnes relations entre l’Etat et les cultes désormais reconnus. N’est-ce pas une époque, presque un siècle !, où l’on vit, partout en France, essaimer des préfets violets sous l’uniforme civilisé de l’évêque omnipotent, alors que par le budget des cultes, l’Etat rationaliste assurait par ailleurs un contrôle de tous les instants sur l’Eglise gallicane ? Et de citer, par là, de la Monarchie de Juillet jusqu’au Second Empire, d’autres centristes tout aussi soucieux, au fil des régimes, de la sérénité politique de leur pays, inséparable du caractère médian des décisions prises en la matière : François Guizot, Odilon Barrot, Charles de Montalembert et Félicité de Lamennais à leur manière, aussi bien que celui de leur successeur, Emile Ollivier qui, au plan politique, et au nom du « juste milieu », en traduisit les doutes autant que les hésitations.

Comme si personne ne savait être sans savoir devenir, des compromis étaient élaborés plus de trente-ans encore après la proclamation de la République, troisième du nom. Et le centrisme reçut ici une nouvelle impulsion. Avec le siècle finissant, stimulé par la volonté d’établir le plus durablement possible un modèle républicain, le régime de Léon Gambetta et de Jules Ferry contribua en effet à le conforter une nouvelle fois, presque malgré lui. En voulant faire évoluer la collaboration - souhaitée par le Concordat - entre l’Etat et les Eglises, vers un régime de vive laïcisation, les Républicains et leurs lois laïques, perdus dans l’outrance du combat anti-congréganiste du titre III de la loi de 1901 sur le contrat associatif, suscitèrent un deuxième centrisme, dont la structure nouvelle naît complètement avec la loi de séparation des Eglises et de l’Etat. Et Briand, après Portalis, de se faire l’un de ses premiers représentants.

A y voir de bien plus près, la Séparation n’est pas la traduction brutale du conflit entre les républicains et les catholiques. Ces derniers n’ont pas eu besoin de se retrouver face à cette grande loi pour faire état de leurs désaccords. Le texte de 1905, et surtout les trois lois suivantes de 1907 et 1908 qui l’amendent, traduisent un compromis dont le caractère libéral trahit, s’il en était besoin, la modération qui a prévalu à leur élaboration, dans le huis clos des commissions parlementaires, comme au rythme saccadé de la séance publique.

Aussi, la question se pose : y-a-t-il un si grand bouleversement entre la période concordataire et celle que nous connaissons depuis 1905 ? Pas vraiment, puisque passant d’un régime des cultes reconnus à celui des « religions connues », l’ordre public reste le grand maître des règles du jeu politique, celui dont le strict respect pousse désormais l’Etat républicain à garantir – pas moins que ça ! – aux cultes de fonctionner librement, et aux consciences de voir leur liberté assurée. Pour rendre viable le régime de 1905, l’Etat n’a-t-il pas été conduit à reconnaître la hiérarchie de l’Eglise catholique, seule Eglise qui s’opposa à la loi, au moment précisément, où il souhaitait s’en séparer définitivement ?

Symétriquement, rappelons-nous que le régime concordataire de 1801-1802 a lui aussi toujours veillé à ce que l’harmonie, à son fondement même, se gardât de ne pas perturber la sérénité sociale, fût-elle bousculée, ici ou là, par les cultes minoritaires, reconnus ou non. Le prosélytisme leur avait permis jadis de résister à la religion d’Etat ; il était encore pour eux un moyen d’obtenir la reconnaissance officielle, quand certains autres refusaient de se coucher dans le lit concordataire. Il leur semblait ne pas avoir été fait pour eux : moderato cantabile, le respect de l’ordre public…. Ainsi, le centrisme politique né avec le Concordat, renforcé par la Séparation au point de franchir une nouvelle étape de son histoire, a-t-il connu un fondement durable avec les débuts du XXème siècle.
****
La question laïque et la résolution que la République apportait à ses conséquences séculaires contribuaient à ce que ce courant politique si présent, comme consubstantiel à la vie politique elle-même, acquît une culture politique propre. Fort de la légitimité donnée par l’acte politique d’une Séparation libérale, il pouvait s’étoffer. A l’instar du premier centrisme, le second se présentait comme l’enfant de la gauche et de la droite. Il venait d’abord de la première : les socialistes indépendants, opposés à l’unification de la S.F.I.O., rejoignaient les radicaux modérés et les élus de l’Alliance républicaine démocratique (A.R.D.) pour former un centre-gauche bien distinct des premiers soutiens au combisme et au Bloc des gauches : il était même en rupture sous les cabinets Monis et Caillaux. Il venait aussi de la droite – son aile la plus à gauche – qui avait soutenu le processus décisionnel de la Séparation d’un bout à l’autre : une partie de la Fédération républicaine s’était désolidarisée du parti d’Eugène Motte, et avait constitué un groupe parlementaire indépendant et fort influent, l’Union républicaine, nouveau centre-droit français, et véritablement « ralliement » des catholiques libéraux à la République. Ces deux entités centristes unissaient leurs forces aux élections législatives de 1914, en se regroupant dans la Fédération des Gauches, portée par Louis Barthou, Raymond Poincaré et Aristide Briand. Il s’agissait certes d’un succès électoral très mitigé, en raison du problème délicat des investitures, simples, doubles, parfois triples. C’était en revanche une parfaite victoire au plan de la mathématique parlementaire, ce « nouveau centre » se répartissant en cinq groupes parlementaires dont la somme des individualités participait d’une forte potentialité centriste. Le centrisme agissait alors comme dissolvant des deux France qui, jusqu’alors, s’étaient opposées l’une à l’autre, la Catholique contre la Républicaine.

Par ailleurs, le centrisme, dont l’existence dépendait entièrement de la question laïque, élargissait ses fondements politiques grâce au traitement de deux nouvelles questions rythmant la vie politique française. Il soutenait la représentation proportionnelle (R.P.), arlésienne des vingt premières années du XXème, et au plan social, manifestait une singularité qui attira un temps jusqu’aux réformistes de la C.G.T. : la participation, l’association capital-travail, le vote de la réforme des retraites en 1910, le mutualisme libre et volontaire, l’arbitrage obligatoire des conflits du travail tissaient les mailles de plus en plus étroites d’une démocratie sociale aux airs de solidarisme libéral, proche du radicalisme anglais.

A chaque étape de l’instauration de la République, ce courant politique modéré – mais « non modérément républicain » - témoigna de sa fidélité, du vote de l’amendement Wallon jusqu’à celui de la Séparation, en passant par l’Affaire Dreyfus qui le divisa moins que la gauche et par le gouvernement de Waldeck-Rousseau qui l’enthousiasma. Bref, au sortir de la Grande Guerre, le Centre était de tous les cabinets, presque naturellement. Et il ne se cachait pas sous les étiquettes politiques par un souci qui aurait été marqué par la timidité, voire la fadeur politique. C’est exactement l’inverse qu’il advint : à l’exception des extrémités de l’échiquier politique, socialistes et désormais communistes, comme pour les plus nationalistes d’entre elles, les différentes dénominations partisanes, au Parlement comme au fronton parisien des forces politiques, recherchaient la lumière et la chaleur de l’enseigne centriste, désormais assurance de bonne gestion de l’Etat républicain. Que de gouvernements ne se recentraient pas quand ils avaient débuté leur aventure sous les auspices d’une forte coloration ! On voulut un cabinet fidèle au traité de Versailles et au nationalisme : Georges Leygues, après Alexandre Millerand, porte-paroles de « l’Allemagne paiera », perdirent, eux, la confiance « dans la nuit ». Le gouvernement se recentra avec Briand, en 1921-1922. Poincaré voulut durcir le paiement des réparations ? Reparti sur la droite, le balancier ne tarda pas à opérer le mouvement inverse. Et le Cartel des gauches triompha en 1924. Point pour longtemps, puisque la volonté de son chef, le radical Edouard Herriot, incarnation de la République, d’user de la désormais vieille question anticléricale pour assurer les fondements de sa politique, n’eut qu’un faible écho. La vie politique française rappelait ainsi à ceux qui l’avaient le plus durablement marquée, depuis quarante ans, que l’affrontement laïque avait été réglé, et qu’à la République conflictuelle avait succédé une démocratie apaisée. Et le Cartel de terminer sa course au centre gauche. Jusqu’aux temps troublés des années 1930, ce sera la stable Union nationale de Raymond Poincaré, dont la caractéristique première fut d’être orchestrée par des gouvernements centristes, de 1926 à 1932.

Les fondements du centrisme se retrouvent donc ici, dans les méandres de la délibération parlementaire d’une Troisième République éloquente. Le centrisme tel qu’il se manifeste en ce début de XXIème siècle n’est pas fondé sur autre chose. Il vient de là, et puise l’énergie de son perpétuel renouvellement à la source de ces deux piliers que sont pour lui une gouvernance équilibrée et la laïcité de l’Etat. Il reste qu’entre la fin de la Troisième République, et les aléas de la structuration très contemporaine du Centre, la question européenne a musclé son combat politique, renforcé la cohérence de son messaAge et homogénéisé sa culture politique. C’est en effet de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance que naissent les caractères et les tempéraments les plus aboutis de ces humanistes du Centre. Parce que le combat a été rude, et que la condition humaine a souvent dicté des choix décisifs et courageux, la philosophie centriste s’est faite avant tout plus universelle et respectueuse de l’Homme. Le combat contre les totalitarismes a fait de l’Europe l’instrument du dépassement des querelles nationales et a rendu force au message que les premiers européens du XXème siècle, menés par Aristide Briand et défenseurs d’une Union fédérale européenne, avaient lancé dans les années Vingt. L’Europe, enfin, donne une véritable identité à ceux qui, par la démarche, les convictions et la personnalité, apparaissent comme de véritables centristes. Là réside l’unité de la culture politique centriste. Il faut bien le reconnaître, elle est dominée et le restera par les tenants de deux humanismes complémentaires, les démocrates-chrétiens du Mouvement républicain populaire (MRP) et les radicaux. Et même si la vie politique a longtemps vécu à l’épreuve de la question scolaire, ne trouvant dans la loi Debré de 1959 qu’une solution réaliste et reconnue comme telle, mais avec recul, c’est bien l’aventure européenne à laquelle s’identifie le plus fortement le centrisme. Quelle personnalité les manuels scolaires érigent-ils en père de l’Europe, sinon le démocrate-chrétien Robert Schuman ?

Il n’est donc pas bien étonnant de voir la classe politique se réorganiser, à intervalles réguliers, autour des valeurs du centrisme, constitutives de notre démocratie, et au sein desquelles la question sociale prend une influence croissante. Pour mener le combat électoral, quelle que soit la forme politique que le centrisme aura choisi de revêtir – une confédération des centres, un centre indépendant ou une alliance avec la droite ou la gauche –, il lui faudra se souvenir sans cesse que son avenir vient de loin. Et qu’il lui appartient de le construire, pour les générations de demain. C’est en respectant les sources de son inspiration et de son action passée que la singularité centriste sera reconnue, comme il revient à tout humanisme politique, au bonheur de ceux qui estiment qu’in medio stat virtus. Au bonheur du Centre….

Christophe Bellon





mardi 1 février 2011

En écoutant François Bayrou...


En qualité de grand témoin, François Bayrou s'est rendu à un séminaire historique consacré aux centres sous la Cinquième République : sont-ils ou non en marge du système ? Attentif, il écoute d'abord deux mises au point.


L'une, celle de Jean Garrigues, est synthétique. L'historien expose et analyse les différentes stratégies centristes successivement mises en oeuvre pour reconquérir une certaine initiative politique, ou au moins une place significative dans un régime qui, surtout depuis 1962, repose sur la bipolarisation. L'autre mise au point est due à Jean-Pierre Rioux ; elle met en avant, avec une sympathie certaine pour elles, les valeurs du centre.


Puis François Bayrou prend la parole. D'emblée, ses propos confirment l'interprétation de sa stratégie par Jean Garrigues ; ce dernier avait en effet silhouetté un "centrisme présidentiel", misant tout sur la conquête de l'Elysée pour bousculer le système politique et placer une force centriste indépendante au coeur de celui-ci.


Défendant un centre "autre" et non pas "entre", le leader du Modem développe ensuite la vision qui l'habite. Disons-le tout de suite, l'homme force le respect ; son courage et sa détermination sont connues, et lui-même évoque un souvenir qui reste vif chez beaucoup, celui de son discours de Toulouse, en 2002, où face à un auditoire acquis à la fusion des gaullistes et des centristes dans l'UMP toute neuve, il avait lancé son célèbre "si nous pensons tous la même chose, c'est que nous ne pensons plus rien".


Les thèmes qu'il développe sont semi-gaulliens : l'union nationale préférable au clivage droite-gauche, la cacophonie interne des partis, et même l'idée que la construction européenne doit être conditionnée à une reprise d'initiative de la France. La critique des ralliements des uns et des autres, de l'interpénétration des intérêts publics et privés, de l'influence directe ou indirecte du pouvoir sur les médias, reste dans la tonalité de la campagne de 2007.


François Bayrou se présente également comme quelqu'un qui a mis vingt ans, après un début de carrière politique rapide, à comprendre à quel point le système était bloqué et le pouvoir y était en trompe-l'oeil. Cette reprise rapide de son itinéraire, sa volonté de ne pas se décourager alors même qu'il pense être passé tout près du succès en 2007, tout cela donne l'impression d'un homme qui a pris son risque, qui l'assume. L'auditoire se fait un peu spectateur. C'est en effet toujours un spectacle, et qui ne laisse pas insensible, de voir un homme face à son destin.


Qui sait ? Peut-être que dans la confusion générale qui s'annonce pour l'instant, ses chances en 2012 ne sont pas négligeables... l'élection est loin, et les Français votent souvent pour des personnages qu'ils connaissent bien.


Mais l'exercice est solitaire. Toute stratégie a un coût immédiat, en plus des risques qu'elle entraîne. Le discours sur l'Europe, sur les Etats-Unis, sur les institutions, la critique globalisante, comme tout cela est loin du centrisme ! L'horizon d'une politique équilibrée, "raisonnable", est maintenu, mais recule dans le futur. En attendant, c'est un discours contestataire qui est tenu. Un discours tellement rodé qu'il en est clos.


Certes, on peut dire que le centre a, avec François Bayrou, un leader, si l'on s'en tient à la fermeté et à la densité du personnage. Mais ce leader s'est coupé de la tradition qu'il incarne ; il a manifestement pris goût à la solitude. Le basculement stratégique vers l'objectif présidentiel et la volonté d'un centre "autre" ont fait de lui un homme sans troupes, presque sans élus pour le soutenir. Ce leader n'est pas un rassembleur, comme si tout effort de construction politique était repoussé à l'après-victoire, dans une perspective presque révolutionnaire.


L'afflux brusque, en 2007, d'électeurs socialistes non convaincus par Ségolène Royal et d'écologistes déçus par les Verts, joint à la fidélité d'une partie des centristes, tout cela pourra-t-il encore être au rendez-vous en 2012 ? Il reste cependant à François Bayrou une ressource : la fermeté dans un paysage politique pulvérulent.
Mais en l'écoutant, on se demande si l'élection présidentielle au suffrage universel, devenue l'élection centrale dans notre système, n'est pas, finalement, une épreuve trop intense pour ceux qui s'y présentent. Il faut, pour survivre à la pression médiatico-politique qu'elle entendre, développer une telle résistance que ceux qui ont tenu, gagnants et perdants, se trouvent comme isolés de leurs contemporains. Peut-être aussi que seuls ceux qui sont prédisposés à cet isolement y résistent, alors même que, face à un monde complexe, nous avons un énorme besoin de travail collectif.


lundi 22 novembre 2010

Quel centre ?


On a beaucoup disserté, et avec talent, sur la situation du centre ces derniers temps. Au Sénat, autour de Jean-Louis Borloo, à propos de la situation difficile de François Bayrou, des projets présidentiels d'Hervé Morin et du Nouveau Centre, de l'éclipse des centristes de l'UMP. Ces derniers ont été, en 2007, les grandes victimes de l'ouverture et du ralliement à Nicolas Sarkozy d'anciens bayrolistes dans l'entre-deux-tours. L'ouverture liquidée, ils n'ont pas retrouvé leur place. D'où une interrogation : ne pourrait-on réunir enfin tous les centristes dans une formation qui pourrait, à nouveau, peser véritablement sur la politique française ?

Commençons par le calcul de Nicolas Sarkozy. Il faudrait d'abord rappeler que Jean-Louis Borloo n'a pas été exclus du gouvernement, mais qu'il a refusé de continuer à y figurer. Cela dit, le resserrement sur l'UMP, et singulièrement sur ceux qui, à l'UMP, viennent du défunt RPR, est clair. Ce sont les gaullistes qui sont en ordre de bataille, avec, à la tête de l'UMP, un Jean-François Copé qui devrait se montrer actif et dynamique. Pourquoi le président n'a-t-il pas voulu s'appuyer sur le centre ?

Il faut rappeler qu'en 2002, le futur président n'était pas un enthousiaste du projet chiraquien de réunir dans une seule formation gaullistes et centristes. Et j'ajouterai qu'il n'est pas sûr que ce ne soit pas, au final, son intérêt d'avoir des personnes capables, au premier tour, de rassembler des centristes qui ne se rueront pas sur sa propre candidature, et constitueraient, dans une élection qui s'annonce serrée, des réserves de voix. Est-ce son calcul ? Je l'ignore.

D'autre part, ce centrisme divisé, que représente-t-il ? Les radicaux de Borloo, les anciens démocrates chrétiens de l'UMP, François Bayrou en cavalier solitaire qui poursuit son destin en prenant tous les risques et sans fédérer autour de lui, quelques orphelins prévisibles du rapprochement Europe Ecologie - Les Verts... Qui peuvent-ils unir autour d'eux ?

En effet, dans tous les propos qui bruissent, il manque pour moi quelque chose d'essentiel : quel est le contenu idéologique qui pourrait servir de base à l'unification centriste ? A priori, on pourrait dire : l'Europe, le libéralisme social (commun avec la droite du PS et une partie des gaullistes), et le goût du libéralisme politique (respect des institutions, pluralisme, rejet de ce qui ressemble au pouvoir personnel). Pour l'instant, on n'a pas entendu parler de tout cela. Les centristes les plus explicites se disent "sociaux" : peuvent-ils vraiment s'attribuer le monopole de ce qualificatif ? Les apprentis leaders d'un rassemblement centriste devraient, de ce point de vue, mettre en avant leur conception du centre, tout en disant clairement s'ils sont centre gauche ou centre droit (ce qu'on peut difficilement attendre des survivants du modem).

Si le centre veut qu'on compte avec lui, il faudrait savoir quelles sont ses demandes, et pour cela, quelles sont ses priorités. On attend donc un manifeste, un programme, une plate-forme. J'allais dire : "quelque chose, quoi )". L'habitude prise du silence, ou du renvoi dos-à-dos des grandes formations politiques, paraît avoir privé cette famille politique de toute lisibilité. Il est bon de vouloir être quelque chose, mais pour cela il faut déjà savoir ce que l'on veut être et plus profondément encore ce que l'on veut faire.

Je crois que dans les batailles qui s'annonce, chaque famille devra répondre à la question suivante : "où voulez-vous emmener ce pays?". Quelle place voulez-vous pour lui en Europe, dans la mondialisation ? ("La première!" ne sera pas une réponse suffisante.) Que pensez-vous de ses institutions, de l'évolution qu'elles ont ou non connue ? Ici, on attendra une réponse solide et balancée, capable de se décliner en réformes ou en vigilance. Où sont pour vous les forces inemployées jusque là ? Les recettes qui marchent et celles qui ne marchent plus ?

Quelle que soit la qualité du résultat, les socialistes et les gaullistes fourniront au moins des ébauches de réponse à ces questions. Les centristes ne peuvent se contenter de les critiquer.

Au total, j'avoue rester pour l'instant sceptique face au(x) centre(s) français, et aux centristes indignés qu'on se passe d'eux sans qu'ils nous montrent vraiment en quoi leur semi-éviction est une grosse perte.