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jeudi 23 juin 2011

Caroline Fourest et Laurent Joffrin agents électoraux du Front national


Je me souviens d'un dîner de 2005, quelques jours après le référendum et la victoire du "non" au projet de constitution européenne. J'étais dans le camp du "oui", et comme beaucoup j'avais vu dans les derniers temps de la campagne à quel point la cause était perdue.

Les grosses caisses de la campagne du "oui" avaient sonné dans le vide, et, pire, la campagne avait été contreproductive. Votez "oui", sinon, c'est le désastre. Pas de lutte arguments contre arguments, et Dieu sait pourtant si, à mon sens, le camp du "non" était vulnérable, avec son "plan B" dont on cherche encore, des années après, la moindre trace de l'existence.

Les convives de ce dîner étaient "ouiistes", comme moi. Mais tous s'en tenaient à l'argument de la bêtise des électeurs, et à celui de la démagogie des "nonistes", pour expliquer leur défaite. Qu'ils minimisaient ainsi : simple accident de parcours, qui ne nous remettait pas en question.

Je croyais que nous étions dans une vraie crise du sens du débat et de la pédagogie politique. Que cette défaite nous remettait en question, qu'elle était le symptôme d'une crise de confiance, issue dans mon camp d'un double manque d'écoute des contradicteurs et de sens du combat politique. Ce que nous croyions, il fallait en convaincre sinon nos interlocuteurs nonistes, du moins les électeurs arbitres du combat.

Je repense ce soir à ce dîner parce que je viens de regarder sur France 2 l'émission de Marine Le Pen. Son talent de débatteuse est évident, sa ligne claire : créer une droite populiste et souverainiste, comme il en existe dans d'autres pays européens, sur la base d'un néonationalisme. Je suis inquiet face aux arguments de ses contradicteurs, dans les rangs desquels je me situe, tout comme j'étais dans le camp du oui. Dire de quelqu'un qu'il est "dangereux", en démocratie, c'est ne rien dire - il suffit de dire qu'on n'est pas d'accord avec lui et qu'on estime que ses projets ne feront pas de bien au pays.

Surtout, le "droit de suite", espèce de mot de la fin confié à Caroline Fourest et Laurent Joffrin, m'a atterré. Nul bilan tiré par ces deux intervenants de l'émission qui précède, où pourtant, malgré un climat tendu et l'évidente non maîtrise du débat par l'animateur, quelques arguments ont été échangés. Ils n'ont manifestement pas écouté.

A la place, une arrogance extraordinaire : on pose une question qui est en fait une attaque, et dès que la réponse n'est pas celle attendue, on proclame qu'il n'y en a pas eu. Laurent Joffrin inflige un minicours d'économie politique, d'ailleurs à mon avis pas faux sur le fond, et ne laisse pas Marine Le Pen répondre. Caroline Fourest accuse, invective, veut visiblement "faire tomber" la femme politique en face d'elle.

Ils savent, tous les deux. Ils n'ont rien à apprendre. Ils sont juste là pour montrer au bon peuple la clarté de leur conscience morale et l'ampleur de leur information, quitte à approximer à tour de bras. Marine Le Pen ne peut pas aligner deux phrases.

On sait à quel point l'extrême droite fonctionne sur la thèse du complot et de la dénonciation globalisée des élites coupées du peuple : on dirait que ces deux-là ont entrepris d'être la parfaite illustration de ce que leur adversaire pense d'eux.

Marine Le Pen a le droit de penser ce qu'elle pense. Elle a le droit de défendre ses idées. "Vous n'êtes pas républicaine", lui lancent-ils : qui, mais qui leur a donné le droit d'attribuer ce label ?

Du coup, ils sont en trente secondes sur la défensive. Comme si toute remise en question leur était insupportable, comme si au fond, leurs convictions étaient tellement fragiles qu'ils se transforment en dames patronnesses offfusquées dès qu'ils sont face à quelqu'un qui ne les partage pas.

J'ai peur que le camp du "oui" de 2005 n'ait rien appris. Qu'il se soit tellement éloigné de l'esprit démocratique et républicain que le forum lui fait peur. Et même le public : les téléspectateurs sont, je crois, assez grands pour se faire leur idée au sortir d'un débat contradictoire. Ils ne sont pas les enfants en bas âge de Laurent Joffrin et de Caroline Fourest.