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mardi 14 février 2012

Droite année zéro ?

Nul ne peut prédire avec certitude le résultat de la prochaine consultation, mais il est certain que la défaite de Nicolas Sarkozy laisserait la droite républicaine française dans un état idéologique d’une déliquescence absolue.

Je ne suis pas convaincu par ceux qui prédisent l’éclatement de l’UMP en ce cas. L’échec du Nouveau Centre, et l’échec précédent de la conclusion d’un vrai parti politique autour de François Bayrou renvoient sans doute aux calendes grecques une recomposition de la droite classique sur le modèle du binôme RPR-UDF des années 1970, 1980 et 1990. Et quand un parti rassemble un potentiel de 20 à 30% d’électeurs, qu’il est en outre assuré d’avance, en cas de victoire de la gauche aux échéances nationales de cette année, d’un bon score aux prochaines élections locales ( toujours difficiles pour le pouvoir en place), nul, parmi les élus, n’a vraiment intérêt à son éclatement. Les élus restent, et c’est ce qui fait le cœur de nos partis diaphanes. Combien de fois a-t-on, dans le passé, prédit l’éclatement du PS ?

Sur le plan du leadership, l’explication serait rude entre François Fillon et Jean-François Copé, avec Xavier Bertrand en troisième homme. Mais après tout, une querelle de leadership, c’est aussi l’occasion de faire le point sur de grandes orientations.

Marine Le Pen rêve bien sûr de construire un grand parti populiste, passant la barre symbolique des 20%, absorbant la mouvance souverainiste, et dont la puissance contraindrait la droite classique à une alliance indispensable. Je pense que cette stratégie est intelligente, mais que son succès est très aléatoire. L’alliance avec l’extrême droite a coûté cher à tous ceux qui l’ont pratiquée dans le passé. Un bon ancien ministre de la défense, Charles Million, auquel paraissait promis l’héritage lyonnais de Raymond Barre, a ainsi disparu. Et l’abandon du centre au Parti socialiste est sans doute peu tentant pour la droite républicaine.

L’UMP peut survivre à la défaite et à un affrontement pour le leadership. Je ne la crois pas menacée d’éclatement par l’enracinement du Front national. La crise idéologique est beaucoup plus préoccupante.

Il y a, comme on sait, trois familles parmi les républicains de droite et du centre : les démocrates-chrétiens, les libéraux et les gaullistes. Leur seul dénominateur commun, ou plus exactement l’axe qui leur permet de travailler ensemble, ce que Georges Pompidou avait admirablement saisi en son temps, c’est le libéralisme d’Etat, ce libéralisme républicain français qui se modèle par un Etat orienteur, quand il le peut – et le peut-il encore ?-, soucieux de la cohésion nationale, et garant de la solidarité sociale. Avec un discours à la fois d’adaptation à la nouvelle donne mondiale et de prise en compte de la spécificité française, et un souci de la grandeur du pays.

C’est ici que le gaullisme synthétique convergeait avec l’héritage des républicains à la Gambetta et à la Ferry. C’était le point de soudure de cette tradition et de l’héritage républicain, qui pouvait servir de souche à un pragmatisme résolu, qui savait se démarquer de la tournure très idéologique que prenait souvent la gauche française.

L’opportunisme chiraquien et le souci de la communication de Nicolas Sarkozy, qui les ont conduit à radicaliser successivement plusieurs messages différents, ont fait voler en éclat cette sensibilité, qu’il aurait fallu approfondir au moment où le Parti socialiste s’orientait franchement vers la modération. C’est dommage, car l’optique libéralo-républicaine (ou républicano-libérale, pour ne pas choquer les âmes sensibles), offrait une perspective de maîtrise de la modernisation française. Dorénavant, la modernisation est présentée soit comme un impératif absolu, tellement absolu qu’on ne peut même en concevoir plusieurs versions, soit comme la lointaine et souffreteuse perspective d’une France vieillissante qu’il faut avant tout ménager.

Idéologique sur les questions de sécurité et d’immigration, livrée à un empirisme brouillon où surnagent quelques exigences sur les questions financières et économiques, sur la défensive sur les questions sociales, la droite républicaine, pour l’instant, n’a pour elle que d’avoir osé amorcer des réformes trop longtemps retardées. C’est un sens de la durée française, de la temporalité française, qu’il lui faudra retrouver.

lundi 6 février 2012

Un discours sur la France ?


Aujourd'hui, je ne voudrais pas partir de la campagne telle qu'elle devrait être. Mais la saisir telle qu'elle est, parce qu'elle indique les spécificités du moment.

Les deux principaux candidats, tout d'abord, restent les principaux candidats. Rien n'indique un décrochage dans les intentions de vote du premier tout ni de François Hollande, ni de Nicolas Sarkozy. Le fait est notable : on pourrait attendre, dans une crise comme celle que nous vivons, et devant la modestie programmatique des deux leaders, une montée des votes contestataires. Ceux-ci, pour l'instant, restent stables (dans le cas de Marine Le Pen, avec une légère baisse tout de même) voire faibles (Melenchon à 8%, on pouvait attendre plus au vu de la surface médiatique du personnage).

Faut-il placer François Bayrou dans les votes contestataires ? Au vu de son discours, qui depuis longtemps s'est éloigné des fondamentaux du centre, oui. Mais on ne peut nier que, tout comme il avait en 2007 capitalisé le vote des socialistes qui ne se reconnaissaient pas dans la candidature de Ségolène Royal, il bénéficie aujourd'hui des intentions de vote d'électeurs de droite modérée qui ne se reconnaissent pas dans ce que représente Nicolas Sarkozy.

Les "petits candidats" restent quant à eux de très petits candidats. Manifestement, ils ne sont pas pris au sérieux.

Si cela se confirmait, cela indiquerait une résignation, et à mes yeux une certaine maturité, de l'électorat français. L'idée qu'il n'y a pas de solution miracle face à la crise, celle que de toute manière, il faudra faire des efforts pour régler la crise de la dette, sont très répandues ; il suffit de discuter ici ou là, dans les cafés, dans les transports en commun, d'avoir l'oreille qui traîne partout où les gens échangent pour le sentir.

Il faut aussi reconnaître le mérite des deux principaux candidats : François Hollande a choisi un axe de campagne qui est le moins démagogique possible. Il sait que les Français sont prêts à accepter beaucoup de choses, dès l'instant qu'on ne leur demande pas de les approuver. Il a géré au mieux son handicap majeur, lié à l'organisation tardive des primaires et à la nécessité d'élaborer son propre programme, trouvé son ton dans cette campagne et montré qu'il était prêt, sur le plan personnel.

Nicolas Sarkozy, quant à lui, a refusé de laisser filer les finances pour faire campagne. Il ne peut plus le faire, dira-t-on - je répondrai que cela n'a pas gêné ses prédécesseurs. Il tente de répondre aux propositions de François Hollande en lui coupant l'herbe sous le pied, ou en se démarquant (comme dans l'affaire de la TVA sociale). Du coup, un certain débat existe.

On est bien loin de 2002, où les deux favoris, Lionel Jospin et Jacques Chirac, étaient en service minimum, et où toute l'attention du public était tournée, pour tromper sa faim, vers les petits candidats. Les deux hommes mènent une campagne très personnelle, et sur des enjeux précis.

François Hollande est bien sûr aidé. Le peu d'ampleur de son programme, l'absence de perspective d'ensemble apparaît peu, face au champ de ruines idéologique qu'est devenu l'UMP. Quand un parti de gouvernement en est réduit soit à reprendre des propositions de son adversaire en les modifiant un peu, soit à envoyer des signaux d'une lourdeur accablante en direction d'électeurs du Front national qui ont déjà une candidate de bon niveau, quand il semble écartelé entre le centre gauche et l'extrême droite, comment pourrait-il esquisser des perspectives d'ensemble ?

Aussi le débat tourne-t-il autour d'un catalogue de mesures. On y est un peu habitué depuis les 110 propositions de 1981. Tout en sachant que les plus douloureuses ne seront pas soumises aux électeurs, et seront élaborées pour l'essentiel après les élections.

Une chose en tout cas est certaine : si elle est battue, la droite républicaine devra se reconstruire après 2012. Au pouvoir depuis dix ans, elle ne paraît plus avoir grand chose à vendre.

Une autre chose apparaît, au vu de la relative proximité des programmes de François Hollande et de Nicolas Sarkozy : une situation où la contrainte apparaît clairement à la majorité des Français devrait mener à la constitution d'un gouvernement d'union nationale, au moins pour quelques années. Mais nos institutions rendent cela impossible. François Bayrou avait proposé cela à Jacques Chirac en 2002, et à ce moment-là, c'était possible, à cause de cet étrange second tour qui ouvrait une faille dans la bipolarisation obligée. Rien n'indique, pour l'instant, que l'on aille vers ce type de scénario.

Le futur gouvernement aura un mandat explicite, appliquer les mesures proposées aux Français, et un mandat implicite : prendre toutes les mesures que la situation exige. Pour trouver une légitimité durable, il devra se montrer apte à faire ce que François Hollande avait esquissé dans son discours du Bourget : élaborer un vrai discours sur la France. Sur la France dans la mondialisation, sur la France en Europe. Sur ses atouts et ses faiblesses. Quand les Français s'interrogent, c'est sur leur pays qu'ils s'interrogent.

mardi 13 décembre 2011

Indécision 2012

Jamais, me semble-t-il, le paysage électoral n'a semblé plus flou, plus indéterminé à quelques mois d'une élection présidentielle. À une exception près : François Hollande reste largement favori pour le second tour. Mais les pronostics de second tour souffrent tous de négliger le premier, et c'est lui qui oriente la partie la plus longue de la campagne présidentielle.

Nicolas Sarkozy bénéficie incontestablement du contexte de crise européenne, qui met en avant sa réactivité et son dynamisme. Cependant, une épée de Damoclès est suspendue sur sa tête : la perte du triple A, difficile à éviter, ne pourra pas apparaître autrement qu'un échec pour le gouvernement. D'autre part, la montée de François Bayrou dans les sondages (dont la possibilité était envisagée dans le dernier post de ce blog, un peu d'autosatisfaction ne fait pas de mal) peut être embarrassante pour lui, parce qu'elle révèle non pas tant une adhésion forte au projet du président du Modem que le fait que beaucoup d'électeurs de droite modérée ne peuvent pas voter pour le président sortant au premier tour : le discours de Grenoble et ses suites, les attaques contre les magistrats les en détournent.

Quid de la candidature de Dominique de Villepin ? C'est pour récupérer le même électorat qu'il se lance, mais sans grand bilan, sans projet clair autre que celui d'apparaître comme un "homme providentiel" (mais à quel titre?), sans parti derrière lui, c'est à un pari risqué qu'il s'adonne. Seule une ruée de jeunes militants et/ou une montée rapide dans les sondages pourrait lui donner une légitimité qui pour l'instant est problématique.

François Hollande n'a pas encore choisi clairement son attitude : faut-il réagir au coup par coup au déroulement de la crise européenne et à la conclusion d'accords, ou privilégier une campagne de fond ? Il lui manque encore une équipe rapprochée, et non pas l'usine à gaz de son dispositif de campagne, pour lui donner du jeu et assumer la réactivité, tout en donnant le sentiment qu'une équipe est prête à prendre en main les affaires de la France. En effet, l'aspiration à un gouvernement d'union nationale, diffuse, est aussi celle d'un gouvernement de fortes personnalités, dont la compétence serait reconnue au-delà de leurs frontières politiques.

Pour l'instant, le candidat socialiste n'arrive pas à éviter une allure de "mouche du coche" qui met en avant les côtés les plus friables de sa personnalité, tout en masquant son potentiel d'homme d'union et de négociateur. La dénonciation d'accords obtenus de haute lutte et dans une contrainte maximale, fuits d'une entente franco-allemande difficile, ne le grandit pas.

Autre inconnue : les deux principaux candidats n'ont pratiquement rien à promettre, tant les caisses sont vides (elles sont en fait plus que vides). Comment l'électorat va-t-il se comporter ? Le vote protestataire, dans ses différentes variantes, et surtout le vote FN et Front de gauche, est-il susceptible d'en bénéficier ?

Pour l'instant, la campagne est étouffée par l'actualité de la crise européenne et de ses multiples rebonds. Les candidats modérés souffrent de ne pas expliquer, depuis l'échec de Valéry Giscard d'Estaing pour la droite, depuis le tournant de la rigueur pour la gauche, en 1982-1983, la nature de la contrainte économique et les marges de manoeuvre qu'elle laisse aux gouvernants ; les candidats contestataires souffrent d'un déficit de crédibilité.

Nous assistons à une course où les faiblesses des uns et des autres sont criantes - renforcées par le fait que chacun, faute d'un projet bien établi, est tenté plutôt de mettre au jour les failles de ses concurrents. Le négatif, somme toute, risque de dominer longtemps cette campagne.

jeudi 24 novembre 2011

Une chance pour François Bayrou ?


Les candidats du PS et de l'UMP ont montré ces dernières semaines, à côté de leurs atouts respectifs, des faiblesses qui paraissent structurelles.

Rappelons d'abord les atouts, qui ne sont pas négligeables.

Nicolas Sarkozy a profité de la crise européenne ; sa réactivité, son énergie peuvent se donner carrière dans un contexte où il faut décider vite, trouver un accord avec l'Allemagne, et montrer que les gouvernants ne se laissent pas balloter sans réagir par les flots de marchés. Il campe ainsi sur des positions qui parlent à l'électorat de la droite républicaine : le pragmatisme et le souci de réalisme.

François Hollande a montré qu'il n'était pas prisonnier de ses alliances, en se montrant ferme dans les négociations avec les écologistes, et quand bien même Nicolas Sarkozy remonte dans les sondages, il reste largement en tête des intentions de vote au second.

Les faiblesses tiennent à la difficulté pour les deux candidats de se dégager de leurs errements traditionnels.

À droite, la réaction au meurtre horrible du Chambon-sur-Lignon est caricaturale. Alors que la question posée est bien celle des responsabilités personnelles des uns et des autres, et en particulier du chef d'établissement qui, semble-t-il, n'a pas voulu recevoir des informations capitales pour la décision d'admettre ou pas dans son établissement l'élève incriminé, on réagit en bricolant une loi à la va-vite, comme si la loi était magiquement le remède aux défaillances des individus. Ce n'est ni sérieux, ni, à mon sens, estimable. Les faits divers épouvantables ne sont pas des occasions politiques ; les lois, si on veut qu'elles soient équilibrées et applicables, ne s'improvisent pas sur un coin de table.

À gauche, le positionnement de campagne de François Hollande reste hasardeux. L'organigramme de son équipe de campagne est surréaliste ; on trouve une usine à gaz là où on pouvait attendre une équipe resserrée, avec des champs clairement définis pour chacun, et qui pourrait laisser présager ce que serait un futur gouvernement. Et le candidat ne parvient pas à s'empêcher de jouer les mouches du coche en commentant à chaud les négociations européennes, sans être encore porteur d'une alternative crédible.

Quant au centre, depuis le retrait en rase campagne de Jean-Louis Borloo, aucune candidature alternative ne décolle - et cet espace reste, finalement, libre pour François Bayrou.

Tenace, courageux, celui-ci s'est isolé et n'a pas réussi à construire un véritable rassemblement politique ; mais les Français le connaissent, et sa critique globale du système politique, quand bien même elle l'a éloigné de la tradition centriste, moins portée ordinairement aux jugements tranchés, peut trouver un écho en cette période de crise. Surtout, il pourrait reconquérir un électorat de centre droit qui peinera à voter pour Nicolas Sarkozy au premier tour, et peut-être aussi des électeurs écologistes modérés ne se retrouvant pas dans le radicalisme verbal d'Eva Joly.

Le terrain est cependant loin d'être dégagé pour lui. Il ne peut plus compter sur un engouement de la jeunesse comme en 2007, parce que l'effet de nouveauté ne jouera plus en sa faveur. Il lui faudra aussi pondérer son discours renvoyant systématiquement dos à dos la gauche et la droite, et passer d'une condamnation globale à une évaluation critique du bilan de Nicolas Sarkozy. La réforme constitutionnelle de 2008, par exemple, ne peut laisser les centristes indifférents.

Surtout, il lui faudrait, peut-être en s'appuyant sur des hommes comme Jean Arthuis, renouer des liens avec les autres centristes et avec des figures de la droite modérée. Après l'hyper-présidence, nombre d'électeurs attendent une équipe et un chef d'équipe. François Hollande tardant à s'engager dans la voie de la constitution d'une équipe crédible, il y a là, incontestablement, "un coup à jouer". Mais il faut pour cela sortir de l'isolement.

dimanche 2 octobre 2011

Déliquescence du centre

Le retrait de la candidature Borloo relève de déterminants à la fois personnels et collectifs.

Personnels, tout d'abord : les centristes vivent actuellement ce que les souverainistes ont vécu de manière chronique. Ils se sont engagés derrière un leader qui n'a manifestement pas la force de caractère, et la capacité à prendre des risques, qui permettent à un homme politique de s'imposer. Les qualités intellectuelles, discursives, humaines de Jean-Louis Borloo, son expérience n'ont pas suffi. Sa capacité à tenir un discours véritablement centriste, et à initier l'éventuel ralliement d'écologistes modérés non plus.

Il ne suffit pas d'avoir un profil. Il faut être prêt à se lancer, y compris quand les temps sont "troublés". Et il faut se sentir responsable de ceux qui se mouillent pour vous, de ceux qui ont pris le risque de se situer, de s'éloigner de leurs amis pour vous suivre.

Les déterminants collectifs ne sont cependant pas à négliger : les centristes demeurent des leaders sans troupes, et cumulent les réseaux de notables inorganisés. Ils n'ont pas travaillé ni vraiment renouvelé leurs thèmes centraux : le libéralisme politique, le "social" (oui, mais comment ? Il semble que la question soit considérable), l'Europe (le souhait de "plus de fédéralisme", à mon sens, ne suffit plus), et la question des alliances n'a pas été suffisamment explicitée.

Je pense que ces déterminants collectifs peuvent servir de base à tous les renoncements.

Maintenant, le retrait de Jean-Louis Borloo va-t-il profiter à Nicolas Sarkozy ? Rien n'est moins sûr. Toute une partie de l'électorat de droite modérée est orphelin. Il aura du mal à se rallier à un autre candidat de gauche que Manuel Valls, pourrait éventuellement suivre François Hollande, à la condition expresse, et pour l'instant non remplie, que celui-ci renonce à être l'homme de la synthèse socialiste. Il irait vers Hervé Morin, mais pas en grand nombre. Peut-être que Dominique de Villepin pourrait en retrouver une bonne partie.

L'inconnue demeure cependant les axes de campagne de Nicolas Sarkozy, et ici le rôle de Bruno Lemaire est déterminant, dans un contexte de déliquescence idéologique profonde de l'UMP. On attend logiquement (avec toutes les limites de la logique en politique) une mise en oeuvre du bilan du quinquennant, délicate du fait de l'aspect touffu et inachevé de l'action gouvernementale, mais la question du projet d'avenir nous projette dans les brumes du mystère.

Non, le retrait de Jean-Louis Borloo ne va pas clarifier les choses. En politique, seuls des projets charpentés et rassemblant un camp, ou au moins une famille politique, apportent de la clarté. Pour l'instant, quand bien même l'intérêt suscité par la primaire socialiste indique un intérêt profond d'une grande partie des français pour le débat politique, rien n'indique que la campagne à venir serait porteuse de solutions nouvelles et/ou de choix décisifs.

mardi 5 avril 2011

Nicolas Sarkozy : esquisse d'un bilan


Je n'ai jamais beaucoup parlé de Nicolas Sarkozy dans ce blog. Il me semblait que son action n'était pas facile à analyser à chaud, et ce pour deux raisons.

La première, c'est l'interpénétration entre communication politique et action. On le dit souvent, le président n'a jamais cessé d'être en campagne, au risque de lasser l'opinion et de jeter un soupçon sur sa capacité à habiter la fonction présidentielle. Le fait n'est pas si rare ; telle était la conception de Bill Clinton, et tel d'ailleurs était le conseil que le président américain avait donné à Tony Blair en 1997, comme ce dernier le rapporte dans les mémoires. Dans son ouvrage passionnant (The End of the Party. The Rise and Fall of New Labour, Penguin Books, 2010), Andrew Rawnsley signale d'ailleurs la relative frustration de Tony Blair par rapport à son premier mandat. Certes, le Labour avait réussi, enfin, à remporter deux élections générales de suite, mais le Premier Ministre n'avait pas le sentiment d'avoir mené une action réformatrice assez profonde...

Beaucoup d'hommes politiques voudraient connaître cette frustration, et beaucoup d'électeurs voudraient que les leaders politiques la ressentent. Nulle doute que cette angoisse ne saisisse les plus sincères d'entre les premiers, tant, comme le disait Philippe Séguin, le pouvoir n'est qu'une "perpétuelle lutte contre l'impuissance". La stratégie Clinton supposait de gagner incessamment la bataille de la communication pour maintenir un haut niveau de popularité, et je crois que tel a été l'objectif de Nicolas Sarkozy, enfant de la télévision, comme le rappellent dans leur livre d'entretiens Cartes sur table Patrice et Alain Duhamel. Les deux journalistes s'étonnent d'ailleurs de son échec médiatique et communicationnel, que rien ne laissait prévoir au vu de la campagne de 2007.

Démêler ce qui est communication (à la surface des choses) et action politique profonde nécessitait d'attendre, et de prendre du recul.

La seconde raison qui me poussait à ne pas me prononcer trop tôt, c'est une profonde méfiance vis-à-vis de la gestion par les médias des questions de popularité. Les politiques alignés sur les "people" sont l'objet de phases alternées d'adulation servile et de rejet inconditionnel, et la première phase paraît appeler la suivante. La fixation névrotique d'une partie de l'opinion contre le président, au motif d'un "déficit d'incarnation", les charges internet sur son physique, la haine qui se lisait derrière, tout cela me laisse un certain malaise, et, pour tout dire ne me semble pas républicain. Une monarchie médiatique et son cortège de frustrations infantiles ne me tente décidément pas.

Nous commençons cependant, à un an de la fin du quinquennat, à pouvoir tirer un bilan. Cela nécessite d'isoler ce qui relève des responsabilités propres de Nicolas Sarkozy et ce qui n'en relève pas, sous peine d'être rapidement très injuste.
On sait par exemple que la crise financière de 2008 a rendu impopulaire tous les gouvernants, qu'il y aient bien ou mal réagi. Certaines difficultés sont structurelles, comme celle des rapports entre président et premier ministre sous la Cinquième République. On sait aussi toute la difficulté qu'il y a à réformer en France, et que nous sortons d'une période longue (1988-2007 au moins) d'immobilisme et de non-adaptation, ou d'adaptation marginale, du "modèle français".

Je crois que Nicolas Sarkozy a été bon, ou au moins est parvenu à avoir une vraie influence, chaque fois qu'un homme presque seul, entouré de quelques conseillers techniques, pouvait avoir une influence marquante, du fait de son courage et de sa tenacité. L'opinion s'y intéresse peu, mais sa présidence européenne a été efficace. L'Europe a pu avoir un rôle dans la sortie de la crise géorgienne de 2008. La réaction de Nicolas Sarkozy à la crise financière de 2008 a été à la hauteur, et après le marasme post-révolution tunisienne, et épaulé par Alain Juppé, il redonné un rôle à la France en Côte d'Ivoire et en Tunisie. D'une certaine manière, c'est dans ces affaires qu'il y a une continuité entre l'image de dynamisme donné dans la campagne électorale et l'action présidentielle.

D'autres réformes importantes ont été mises en place, dont le bénéfice politique ne sera pas important, parce qu'elles ne sont pas spectaculaires : je pense à la réforme constitutionnelle, par exemple. D'autres entrent dans la catégorie des "réformes à réformer", mais lancent un mouvement et ouvrent des perspectives ; je crois que c'est le cas de la loi sur l'autonomie des Universités. Le résultat des élections de 2012 et les années qui suivront diront si 2007 a ou non lancé définitivement le pays sur la voie des réformes. Un tel tournant serait important et conduirait sans doute à réévaluer le bilan de Nicolas Sarkozy.

Mais le problème du quinquennat qui s'achève est que les réformes dont a besoin le pays, pour ne pas être de simples réformes d'adaptation, celles dont on ne voit pas comment les éviter mais qui n'enthousiasment personne (type réforme des retraites), pour être à la fois des réformes profondes (ce que n'est pas la réforme des retraites) et des réformes parties prenantes d'un projet plus vaste, dessinant une perspective à moyen terme, ont besoin d'un grand travail collectif, d'une écoute non seulement des "partenaires sociaux" qui ne sont pas toujours des partenaires, mais aussi des citoyens concernés au premier chef par les réformes. On ne réformera pas l'enseignement contre les professeurs, la justice contre les magistrats, l'Université contre les universitaires. Ou plus exactement, pour éviter de sombrer dans l'idéologie béate du dialogue : il faut écouter pour élaborer la réforme qu'un minimum de contrainte politique permettra de faire passer.

On peut minimiser cette contrainte ; il est impossible de la supprimer. Le consensus sur les réformes n'existe pas dès lors que ces réformes supposent des arbitrages. Et la France a laissé passé des années de croissance où l'on pouvait faire des réformes en achetant sa paix.

L'idée selon laquelle chaque réforme devait être bouclée en six mois a été désastreuse ; elle a conduit à multiplier les demi-mesures et les réformes trop technocratiques, et accru les défauts du système. Mais revenons au travail collectif. Il est toujours difficile à mettre en place en France : les syndicats divisés, numériquement faibles, tremblants d'être débordés sur leur gauche, méfiants vis-à-vis d'un Etat qui coiffe souvent autoritairement le dialogue social, sont des partenaires peu fiables ; les partis politiques sont squelettiques, et un collage approximatif avec le monde syndical y tient lieu trop souvent du contact avec la société civile qu'on pourrait attendre d'eux ; les cabinets ministériels regorgent de jeunes diplômés talentueux qui y voisinent avec de vieux renards, et constituent des serres chaudes où tout s'élabore dans la hâte et dans l'idées obsessionnelle que "les gens ne comprendraient pas" toute mesure un peu simple et où, sous la pression des uns et des autres, on tente d'avance de parer à toutes les objections possibles.L'exemple de la réforme Darcos, qui voulait supprimer les filières en lycée et au final les renforçait, est de ce point de vue édifiante.

Le problème est ancien en France, où traditionnellement les contrepouvoirs sont faibles. On peut cependant le compenser en respectant les institutions. D'une certaine manière, l'Etat doit commencer par s'écouter lui-même : les maires, les magistrats, les enseignants, les policiers, et même les ministres, tous sont d'une manière ou d'une autre au contact de la société civile. La brutalisation des relations entre le chef du pouvoir exécutif et ces différent milieux marquent les limites de la "réforme bousculade". A force de taxer de "corporatisme" tous ceux qui sont en désaccord, même partiel, avec les projets qui les concernent, on se prive de leur expertise propre. Une certaine démagogie renforce ici la dérive technocratique du régime. Je n'en finis pas de mesurer la sagesse d'un propos déjà cité dans ce blog de mon ami Gilles Ferragu : "le drame en France, c'est que les réformateurs ont une rhétorique révolutionnaire".

Cette démagogie est particulièrement ruineuse auprès de l'électorat de droite modérée, légaliste et attaché aux institutions. Alliée à la volonté de chasser sur les terres du Front national, et à la visibilité forte de la ligne Hortefeux-Guéant, elle a conduit à couper en deux la droite française, et à créer un appel d'air au centre droit. Elle dévoile surtout l'ampleur de la crise idéologique de la droite française, que les difficultés du parti socialiste avait fait oublier.

D'où l'impression d'une faillite, impression que je persiste à juger excessive, mais qui n'est pas un simple malentendu. Le joueur qu'est Nicolas Sarkozy n'a pas abattu toutes ses cartes, et la campagne commençant, il va se retrouver sur son terrain. Son impopularité record ne peut masquer deux vérités : il reste le candidat incontestable de la droite pour 2012, et aucun candidat déclaré ne suscite pour l'instant, à gauche ou au centre, un véritable enthousiasme dans le pays.