mardi 16 septembre 2008

Être compris en politique


Je reviens aux problèmes de communication, qui sont le nœud des rapports entre l’opinion et le gouvernement - du moins on nous les présente comme tel. Il est toujours difficile de faire l’histoire de l’opinion, mais des ouvrages comme celui de Pierre Laborie (L’Opinion française sous Vichy, Seuil « points histoire », 2001) sont devenus des classiques. On y apprend ainsi qu’alors que le maréchalisme (l’attachement à Pétain, vainqueur de Verdun, l’homme qui a fait « don de sa personne à la France », qui sera un « bouclier » contre l’occupant) est encore très majoritaire dans la population française, la rencontre de Montoire du 24 octobre 1940, et le lancement de la politique de collaboration ne sont pas compris des Français. C’est la racine d’un divorce entre l’opinion et Pétain qui prendra par la suite des proportions plus importantes.
Ainsi, l’opinion a parfois raison (en l’occurrence, elle avait mille fois raison) de ne pas « comprendre » ses dirigeants. « Comprendre »… au fil du long article du Littré, on glane : « saisir par l’esprit », « comprendre quelqu’un, entrer dans ses pensées, dans ses sentiments »… Une majorité de Français, semble-t-il, n’entrait pas dans les « pensées », dans les «sentiments » de Pétain à ce propos. On sait que pour Pétain, l’offre de collaboration devait lui permettre de garder une marge de manœuvre par rapport à l’Allemagne, et de pouvoir mener l’entreprise de « rénovation » du pays, qui reçut le nom de « Révolution nationale », et qui rompait avec les fondamentaux républicains. On sait qu’en réalité la collaboration se traduisit par une soumission toujours croissante aux exigences de l’occupant. Rien ne donne mieux l’impression du piège dans lequel le Maréchal s’était engagé en surestimant largement ses possibilités (peut-être aussi grisé de son projet réactionnaire ?) que la lecture des souvenirs de Henry du Moulin de Labarthète (Le Temps des illusions. Souvenirs (juillet 1940-avril 1942), Genève, Constant Bourquin, 1946), qui fut son chef de cabinet et, parmi les hommes de Vichy, un opposant à l’influence de Laval. La ligne Laval, qui l’emporta définitivement en 1942, avec les conséquences que l’on sait, est largement une conséquence du choix initial. De ce choix qu’en octobre 1940, l’opinion ne «comprenait » pas.
Ce qui n’est pas compris, c’est que Pétain, dont on attend une attitude digne face à l’occupant, dont on pense qu’il va faire tout ce qu’il peut pour limiter ses exigences, rencontre Hitler de sa propre initiative, lui serre la main, et annonce, si tôt, et alors que la guerre se poursuit encore, que la France va collaborer, au lieu de s’en tenir à la convention d’armistice. C’est peut-être même qu’il paraisse prêt à faire bon marché de l’honneur national pour se tourner vers des projets de politique intérieure.
Ce qui n’est pas compris, c’est finalement une dissonance, une contradiction… Adolphe Thiers n’avait pas offert à la nouvelle Allemagne, en 1871, de collaborer avec elle. Certes, les circonstances étaient différentes, mais retardant la question du choix du régime (en passant, un vilain tour joué aux monarchistes), il envoyait à l’opinion un message cohérent, et qui fut compris : l’heure n’était pas aux manœuvres de politique intérieure ni aux prises de risques inconsidérés.
Un autre Pétain se dessinait à Montoire sous le mythe du vainqueur de Verdun sacrifiant son repos…
Quand les politiques se plaignent qu’ils ne sont pas « compris » par l’opinion, c’est souvent qu’ils agissent au rebours de ce que l’on attend d’eux. C’est souvent qu’ils passent la ligne jaune du contrat tacite passé entre eux et la majorité de l’opinion. Parfois, ils le font involontairement (ce n’était sans doute pas le cas de Pétain)… Ils ne sont pas compris parce qu’ils ne sont plus lisibles, ils ne sont plus lisibles parce qu’ils brouillent leur image, ils brouillent leur image parce qu’ils agissent au rebours de ce qu’ils ont montré, de ce à quoi ils ont habitué l’opinion, des messages qu’ils ont envoyé auparavant. Ce n’est donc pas un « problème de communication » : de même qu’une bonne publicité ne peut faire vendre durablement un mauvais produit la communication ne peut pas rendre lisible une politique incohérente, elle procède au rebours, en tentant de noyer le poisson, stratégie défensive qui ne peut « mordre » sur l’opinion. Loin de moi la tentation de comparer nos modernes politiques à Pétain, mais on se trouve toujours dans le même jeu entre les attentes de l’opinion et son éventuel désarroi.
On l’a revu, pour prendre un exemple récent et beaucoup moins dramatique, pendant ces quelques semaines où notre président a multiplié les annonces, en tentant alors d’inverser sa chute dans l’opinion. Certaines, particulièrement malheureuses (comme celle qui visait à confier à la mémoire des élèves les noms d’enfants juifs déportés pendant l’occupation) étaient en outre contradictoires avec la ligne suivie pendant la campagne (se démarquer de la repentance, dans l’idée d’un rééquilibrage de la mémoire nationale, rééquilibrage d’ailleurs déjà amorcé dans les dernières années de la présidence Chirac)… Elles brouillaient l’image, elles ne pouvaient être «comprises ». Comme ces initiatives étaient improvisées, elles brouillaient aussi l’image de professionnalisme que la campagne du candidat à la présidentielle de 2007 avait dégagé. Le recentrage sur des enjeux de politique extérieure, la réactivité (dans la crise russe), plus dans ce que l’on attend de la fonction et du personnage, ont d’ailleurs inversé la tendance.
Quand une politique n’est pas « comprise », c’est tout simplement que même ceux qui globalement adhèrent à la ligne politique d’un gouvernant et à ses orientations fondamentales ne peuvent la justifier. C’est quand elle comporte des mesures qui entrent en contradiction avec l’ensemble. C’est que l’écart entre le discours et les pratiques, entre les objectifs et les moyens défie l’entendement. Ce n’est pas quand on est trop timide ou trop audacieux (ce qui s’explique aisément par des raisons stratégiques), trop négociateur ou trop brutal. C’est quand on envoie des signaux contradictoires.
Passons du gouvernement à l’opposition : François Bayrou n’a souvent pas été « compris » au municipales, quand le « ni droite ni gauche, mais les deux ensemble » est devenu « ici avec la droite, là avec la gauche ». Parce que les municipales ont mis en avant un vrai problème de fond qui est posé au Modem. Les leaders socialistes sont en ce moment peu « compris » de l’opinion, parce qu’ils se battent pour le leadership et la présidentielle en clamant ubi et orbi que cela est sans véritable importance politique. Et s’ils découplent le poste de premier secrétaire et celui de candidat à la présidentielle, cette incompréhension pourrait (sauf effondrement de l’actuelle majorité, toujours possible), durer longtemps.
Si on n’est pas compris, ce n’est pas à sa communication qu’il faut réfléchir. C’est à sa politique.

1 commentaire:

gilles Ferragu a dit…

d'accord avec toi pour cette conclusion... d'autant que les candidats actuels à la présidence du PS (Delanoé en particulier) ont fait de la communication leur seule politique (on reste dans le trip des ex soixante huitards qui estimaient qui pensaient que "dire", c'est "faire")et ne proposent à leur parti comme aux français qu'un dialogue (cf Ségolène) et non une politique... l'antithèse de ce qu'on attend d'un gouvernant (qu'il gouverne !).