vendredi 8 janvier 2010

François Hollande et les années Mitterrand


Ce qu’on aime dans la politique, c’est aussi que différents caractères s’y expriment. Beaucoup de nos antipathies ou de nos sympathies politiques viennent de là, et quand on dit que la politique se « personnalise » trop, on dit en partie une chose vraie, et en partie une bêtise : la politique a toujours été affaire de personnalité, et tout simplement parce qu’elle concerne l’humain. Il n’y a que les idéologues pour dépersonnaliser totalement la politique, et ainsi la déshumaniser.
François Hollande est par excellence le type du modéré en politique. Il en a la distance critique, l’ironie, et jusqu’à un certain recul par rapport à la politique même qu’il qualifie, dans le livre d’entretien qui nous retient ici (Droit d’inventaires, entretiens avec Pierre Favier, Paris, Seuil, 2009), de « guerre civile froide » (p. 36). On savait déjà, avant cet ouvrage, que François Hollande avait certaines des qualités qu’on est habitué à rencontrer plutôt chez les meilleurs commentateurs que chez les leaders politiques. Mais nous reviendrons là-dessus dans le prochain post.
Ce livre offre un vrai plaisir de lecture, malgré des coquilles qui témoignent d’une hâte de fabrication. François Hollande s’y montre témoin privilégié des années Mitterrand. Proche de Jacques Delors, il a choisi en 1979, au congrès de Metz, le camp de François Mitterrand, tout en ayant de l’estime pour Michel Rocard. Il évoque ainsi la manière dont il a rejoint l’équipe de campagne, qui en dit long sur la désillusion qui a suivi l’échec de Michel Rocard : « Fin 1980, les réseaux de la haute administration, de l’Université, voire des entreprises, qui avaient tant espéré de la candidature de Michel Rocard, s’étaient volatilisés, ouvrant ainsi un espace à de nouvelles générations. Et c’est ainsi que j’ai rejoint la campagne de François Mitterrand. » (p. 22.) On notera que la question européenne, qui devait tant lui nuire en 2005, est déjà présente dans les déterminants de la jeune carrière politique de notre homme : il suit Jacques Delors, lui-même rassuré par le fait que « François Mitterrand ne transigeait pas sur son engagement européen et qu’il n’avait rien concédé au Parti communiste… ni au Parti socialiste, j’allais dire ». (p. 21.) François Hollande semble donc témoigner d’une sorte de « mitterrandisme minimal », mais il est bien difficile de faire sa part à la pure stratégie. Il est vraie qu’épousant l’idéal européen, il coïncidait avec une des vraies convictions de François Mitterrand, mais on reste songeur quand on lit la réponse faite à une question concernant le rejet de la modernité qui serait incarné par l’échec de Rocard en 1979 : « La modernité c’était de gagner pour permettre enfin le changement de majorité et ce n’était possible qu’avec une gauche ardente. Certes, je voyais bien les limites du volontarisme et l’irréalisme de certaines promesses. Mais il ne fallait pas laisser le parti communiste instruire notre procès en déviation et en trahison. » (p. 20-21.)
Hollande est d’abord conseiller à l’Élysée, puis, de 1983 à 1984, directeur de cabinet de Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement.
Le titre même du livre, « droit d’inventaires », reprend, avec un pluriel, la revendication qu’avait eu Lionel Jospin, dont on sait l’importance du partenariat avec François Hollande, ce dernier à la tête du PS, de 1997 à 2002, revendication par rapport aux années Mitterrand. François Hollande, dans son évaluation globale des deux septennats, insiste sur la signification de la rupture de 1988. Tout d’abord, il se montre très critique par rapport à la campagne de François Mitterrand en 1988. « Sa « lettre à tous les Français » était une addition de principes, sans propositions fortes. Une sorte d’épître pour que la vie continue. (…) C’est une toute petite équipe qui a conçu cette stratégie de la France unie et qui a fait de François Mitterrand un objet publicitaire, souvenez-vous aussi du « Tonton, tiens bon » et de « génération Mitterrand ». La campagne de SOS racisme avait offert à François Mitterrand l’occasion de définir une ligne, généreuse sur les principes et ferme sur les valeurs, mais cette démarche ne pouvait résumer un projet politique. » (p. 40-42.)
Le parti socialiste de l’époque est aussi critiqué pour n’avoir pas théorisé le tournant de 1982-1983 et pour s’en être remis en 1988, inconditionnellement, à l’habileté stratégique de François Mitterrand. « Par la force des institutions, le PS est devenu – de 1988 à 1993 – le parti du pouvoir, comme l’UDR l’avait été autour du général de Gaulle ou l’UDF autour de Giscard d’Estaing. C’est-à-dire un parti qui décide de tout, qui contrôle tout, qui s’autorise tout, sauf l’exigence de la réflexion et du travail collectif. » (p. 44.) Le modéré Hollande s’offre d’ailleurs un peu d’empathie pour expliquer cette évolution, cet avachissement conservateur qui guette tout pouvoir en place : « Le PS a payé lourdement cette paresse. Il n’était pas un parti de gouvernement, mais un parti au gouvernement. C’est là que les socialistes se sont identifiés au pouvoir pour le pouvoir ; l’exercice leur apparaissait plus décisif que le sens à lui donner et que la définition de leur identité. Pas simplement pour les places et les honneurs, mais parce qu’ils se sentaient à leur tour comme les plus à même, les plus aptes à exercer les fonctions gouvernementales. » (p. 43.)
Les deux septennats s’opposent donc terme à terme pour François Hollande, qui nous fournit au passage une interprétation du gel de la vie politique française à partir de 1988, abordé du point de vue socialiste : alors que le premier septennat a été un septennat « de transformation » (et j’aurais tendance à inclure plus que ne le fait sans doute François Hollande la première cohabitation dans cette phase), « le second septennat est, en revanche, un septennat de circonstance : la réélection n’est rendue possible que par la gestion machiavélique de la cohabitation. La victoire n’est pas celle d’un projet, mais celle d’un homme. Le temps est utilisé moins pour agir que pour durer. La grande Histoire [la chute du mur de Berlin] s’invite comme pour mieux réduire les ambitions du quotidien. La maladie, celle du corps [du Président] mais aussi celle du parti majoritaire viennent ronger les volontés réformatrices [celles de Michel Rocard, sans doute] et aiguiser les rancunes et les revanches [liées à l’échec de Laurent Fabius, qui n’a pu s’emparer durablement du PS]. » (p. 79.)
C’est à une retombée du PS que François Hollande a eu le sentiment d’assister, brisé à la fois par la logique des institutions, dont François Mitterrand fut à la fois le principal critique et celui qui sut le mieux y adapter la gauche, et par son incapacité à penser le tournant de 1982-1983. François Hollande a voulu prendre le contre-pied de cette expérience. Est-il l’homme qui peut en compenser les effets ? Peut-il imposer un véritable projet au Parti socialiste, encore maintenant ? J’aborderai ces questions dans le prochain post.

3 commentaires:

G a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
G a dit…

M. Grondeux,

Je vous l'ai déjà écrit au commencement de ce blog (il fut même question de nouer un débat par mail, hélas tourné court par la faute de mon dégoût total sinon mon sentiment de l'absurdité absolue du moindre effort de comprendre à présent), je ne puis comprendre comment un prof de votre qualité peut encore consacrer du temps et des neurones au théâtre d'ombres en pilotage automatique euro-mondialiste de la vie "politique française" - bête et méchant théâtre sur lequel le santon volubile Hollande fait si bonne figure.

L'histoire c'est un peu les montagnes russes : nous y acheminant avec une lenteur quasi-palpable on a certes raison de s'écrier en haut de la pente ; mais dans les creux zigzags d'en bas, on serre silencieusement les dents. Le reste n'est que mauvaise littérature, c'est-à-dire publicité.

Alors je vous réitère ma remarque : vous perdez votre temps à commenter le babillage de ces nigauds objectifs, tous complices en leur commun renoncement (et par pitié ne me plaidez pas le mythe technocratico-foireux de la "contrainte extérieure", ce mythe n'existant jamais mieux que par les forces qu'on lui cède) ; parlez-nous plutôt de Saint-Simon, Tocqueville, Marx. Là vous êtes passionnant.

"L'Histoire n'est pas notre code" : à défaut de leçons introuvables, elle est, je crois, porteuse d'espoirs. Voilà pourquoi l'on doit, me semble-t-il, essentiellement rester sourd à la sirène satanique de "l'actu" (croyez-en un ex-professionnel, les Médias sont l'épicentre de tous les coups fourrés de l'époque).

J'ajouterais, SVP : que les Sorbonnards cessent un peu d'éluder les vrais sujets, car il devient de plus en plus difficile de masquer les FAITS avec les fées du "concept" et autres superstitions psychologico-"morales"... En particulier, le silence des intellectuels a priori laïques et rationnels sur le 11-Septembre commence à devenir assourdissant...

Allez, je mets les pieds dans le plat : sans doute ne suis-je moi-même, comme les deux clowns Bigard et Kassovitz, qu'un affreux "théoricien de la conspiration" quand j'affirme que le 11/9, incontestablement, est un fait d'armes perpétré par certaines sphères occultes du Pouvoir US ?

Cordialement,

G a dit…

"...sinon mon sentiment de l'absurdité absolue du moindre effort de comprendre à présent".

Errata : merci de lire "effort de débattre". Comprendre étant, bien entendu, une nécessité ontologique.