dimanche 13 décembre 2009

Changer le monde ou l'assumer ?


Terminer un cycle de cours, c’est toujours un moment un peu étrange. Un rendez-vous régulier qui disparaît, des visages auxquels on s’était habitué, cette ambiance particulière qu’un groupe, même condamné en silence en amphi, dégage. Et puis tous ces signes d’attention, d’ennui, d’adhésion, de perplexité ou même d’indifférence qui font si souvent masse et montrent qu’un public n’est jamais neutre. Je faisais vendredi 12 décembre la dernière leçon d’un programme ambitieux. En vingt-quatre heures au total (on imagine un cours d’un seul tenant), nous avons parcouru ensemble le panorama mouvant et contrasté des « courants politiques mondiaux de 1850 à nos jours ». Toute l’équipe y a cru… on devait bien mieux voir, dans les conférences associées, rassemblant chacun une vingtaine d’étudiants, ce que ce programme pouvait représenter, et comment il était reçu. Personnellement, j’aurais rarement appris autant de choses pour les enseigner.
Passé un certain âge, ce qu’on apprend de nouveau, lectures, entretiens divers, rejoue sur nos chères vieilles idées, les renforce ou les cabosse, en brise certaines qui étaient déjà fragiles. Seule une partie de notre esprit se remet à l’école, et encore faut-il qu’elle fasse bouger l’autre.
Les idées politiques étudiées venaient de partout : ouvrages d’analyse, témoignages, discours publics, programmes et manifestes les plus divers. On pourrait adapter la Bruyère : « Tout est dit [en politique] et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qu’il pensent ». Les 7 000 ans ne nous ramènent plus à la Création, mais nous placent en plein néolithique, ce qui permet de retrouver une pertinence… Rien que pour les 160 dernières années, nous avons vu défiler devant nous les plus conservateurs et les plus révolutionnaires, les réformistes modestes ou ambitieux, les théoriciens les plus subtils et les producteurs de slogans à la douzaine, au moins quatre manières d’articuler le politique et le religieux (la républicaine, la totalitaire, la libérale et la théocratique…), des personnages pour qui la politique était une sorte de guerre (d’Hitler à Mao), des passionnés du débat parlementaire qui rêvent de discussions à la fois raisonnables et fougueuses (de Jaurès à François Furet), les traditions libérale et socialiste dans toute leur diversité. Tout ce que les hommes ont pu inventer pour construire un ordre durable, pour se protéger les uns des autres ou pour s’asservir les uns les autres…
Il en va de la politique comme de la philosophie ou de la religion : le spectacle d’un tel foisonnement peut mener au scepticisme pur et simple. Il faut le dire franchement : l’histoire rend toujours au moins un peu relativiste. Le surgissement d’une conscience historique a coïncidé avec le recul de la foi religieuse parmi les élites. Que valent nos idées, nos croyances, quand tant d’autres s’en sont passés ? Pourquoi seraient-elles soustraites à l’éternelle variation des choses ? Ne renions pas ce mouvement, qui nous délivre du fanatisme.
Mais ce spectacle que nous nous offrons – l’histoire, c’est toujours s’asseoir dans les première loges où l’on s’est invité tout seul – n’est pas seulement déstabilisant ou corrosif. Il rassure aussi sur la permanence de l’humanité, parce qu’il montre l’aspect enraciné de certaines interrogations.
Dans le dernier cours, où je présentais les néoconservateurs et les pensées alternatives qui contestaient globalement « l’ordre néolibéral » d’après 1989, j’ai eu le bonheur sans mélange de pouvoir évoquer François Furet. Et en particulier une idée de lui que j’aime beaucoup : il voyait Jean-Jacques Rousseau comme un « grand frère génial » qui avait diagnostiqué la tension interne de la modernité, entre la proclamation de la liberté individuelle et le rêve d’une communauté réconciliée, mais aussi entre la promesse libératrice et toutes les servitudes concrète.
L’article du 19 juin 1978 intitulé « La faute à Rousseau » affirme ainsi, après avoir rappelé que Jean-Jacques cherche ailleurs que dans les traditions religieuses la manière de constituer une société non pas à partir de corps, mais d’individus : « Son angoisse, c’est ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la démocratie, l’écart entre les principes du social et l’aliénation des hommes (…). Bien loin de l’abolir, ceux qui se sont battus sous le drapeau marxiste n’ont fait que l’illustrer. C’est pourquoi Jean-Jacques nous parle toujours comme un frère génial qui aurait, le premier, donné les termes de la tragédie . »
Personne n’abolit cette tension : je la crois motrice et tragique en même temps, et j’aurais même tendance à lui donner une valeur universelle. Elle prend bien d’autres formes, cette question toujours posée, pas seulement celle de la dialectique tocquevillienne entre égalité et liberté. Elle travaille de partout ce vieux monde qu’il ne s’agit pas tant de « changer », comme le proclame la communication politique la plus charlatanesque, que d’assumer pour y œuvrer. La liberté est à la fois irremplaçable et en quête permanente d’un contenu, l’individu en même temps toujours menacé d’être asservi et toujours en quête de relations avec les autres… Fin de la politique ? Non, elle est bien consubstantielle à l’humanité. Seule le dandysme dépressif peut nous faire croire que les débats les plus passionnants sont derrière nous.

7 commentaires:

mathieu a dit…

Bonjour,

Je suis un de vos étudiants à sciences po. j'ai assisté avec grand plaisir à vos cours que j'ai trouvé très stimulants intellectuellement, tout comme la majorité de mes camarades.
Concernant votre dernier cours, bravo, vous n'avez pas réduit l'écologie politique à l'environnementalisme, ce qui est une erreur fréquente dans les médias. Si, comme vous le disiez, les mesures proposées par les écolos semblent faibles en regard du changement de société qu'ils prônent, c'est parce qu'ils ne comptent pas seulement sur la loi mais aussi sur le changement des mentalités. Pour moi, c'est le changement de conscience qui fait changer la société en profondeur,la politique (hors régime totalitaire) ne se contentant que d'agiter la surface.
Je vous suggère d'aller voir un site qui s'appelle philosophie et spiritualité qui est très bien fait, vous trouverez un cours sur la tension énoncée par Rousseau.
Merci et bonne continuation,

Mathieu

christelle a dit…

je n'étais pas au cours, mais elle est émouvante cette conclusion.
Je remarque une chose, ce leitmotiv de vos derniers articles concernant le recul, la position de surplomb de l'histoire/de l'historien. Les traces laissées d'une réflexion qui vous travaille sur la matière? La réalisation récente de la montagne gravie pour observer tout cela?
Les mots du passionné font grand plaisir à lire. Et je vous souhaite de nombreuses occasions encore de ravir des étudiants.

Gabriel a dit…

Un article qui devrait être mis en introduction à votre blog, et lu à tout ceux qui rêvent un jour de "faire" de la politique, ou, mieux, de faire la politique...
Remarquable.

Théo a dit…

Monsieur,

C'est avec grand plaisir, et je pense parler pour une très grande majorité des élèves, que nous avons suivi votre cours ce semestre.
Pour une première, c'est un cours plutôt réussi et qui mériterait d'être poursuivi à l'avenir.
J'aime beaucoup la conclusion que vous nous offrez ici. Vous me faites penser au voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, et je ne m'imagine pas plus belle allégorie du travail de l'historien.
En tout cas si vous dites avoir beaucoup appris, sachez que vous avez su aussi transmettre, ce qui n'est pas le moindre des exploits quand on prétend observer l'Histoire d'aussi haut et d'aussi loin que le voyageur de Friedrich.
Merci,

Théo

Antoine a dit…

Bonjour,

Je suis un de vos étudiants à Sciences Po et j'ai pu goûter pleinement la richesse de ce cours que vous avec prodigué tout au long du premier semestre, avec un entrain et un intérêt que vous avez su transmettre à chacun de nous. Malgré la tentation du sommeil qui nous guettait dans ces sièges moelleux et confortables à souhait, toujours, à la "pause de 2 minutes pas plus", on voyait une cohorte d'étudiants se diriger vers les machines à café pour pouvoir, 1 heure de plus, apprécier pleinement la qualité de votre enseignement. J'en ai tiré pour ma part une grande satisfaction. Vous avez enrichi et ouvert sans discontinuer ma conception de la politique, de son histoire, de son relativisme aussi comme vous l'évoquez, mais encore de ses enjeux et de sa richesse.
Pour tout ça, merci !

Bonne continuation dans ce cours porteur d'un épanouissement intellectuel optimiste, qui saura j'en suis sûr, ravir vos prochains élèves comme ont pu l'être ceux de ce premier semestre.

Bardamu a dit…

Visitez mon blog politique !

http://certainesfois.blogspot.com/

Matthieu a dit…

Bonjour,

Je ne suis pas un étudiant de sciences-po, mais j'ai suivi vos cours à la Sorbonne il y a quelques années, qui m'avaient vraiment plu.

Je suis en train de finir Les Confessions, dont j'avais déjà étudié les quatre premiers livres à l'occasion du bac de français, il y a plus d'une dizaine d'années.

Et, lisant votre blog, je tombe sur ce billet qui me fait une impression comique: Jean-Jacques l'adorateur effréné de la campagne et de la vie privée, le déniaisé par "Maman", le moraleux persécuté, serait ce grand frère génial qui a le premier donné les termes de notre tragédie.

(Ceci à grands coups de livres écrits depuis ses retraites sous la protection de divers grands.)

Je trouve ça assez fendard.