dimanche 8 novembre 2009

L'identité nationale se met-elle en débat ?


C’est peut-être une habitude d’historien que de rechercher comme un randonneur un point élevé d’où l’on puisse profiter d’une vraie vue panoramique. Voir le plus loin possible dans toutes les directions. Une autre habitude, inverse et complémentaire, est de chercher des angles originaux, de considérer un site-événement de tous les points de vue possibles. Ajoutons à cela nécessité méthodologique de comprendre avant de juger. Quête d’altitude, mobilité intérieure, défiance vis-à-vis du jugement moral : l’histoire nous entraîne, quand on commente la politique contemporaine, à nous contenter parfois de peu. Dès lors qu’une mesure, qu’une idée, trouve sa place dans le cours des choses, qu’elle édifie plus qu’elle ne détruit, on peut, quand bien même on ne l’approuve pas, la suivre avec attention et se garder de la condamner. Qui sait si elle n’est pas grosse de réalisations futures ?
Il y a pourtant parfois, dans la politique contemporaine, des objets insauvables. On peut les regarder d’aussi haut qu’on le souhaite, on peut prendre tout le recul chronologique possible (qui est l’altitude des historiens), on peut multiplier les points de vue et les approches. La mesure ou l’idée ne ressemblent à rien, et rien n’en sort qui puisse avoir une chance de trouver quelque consistance. Cette idée, cette décision s’épuisent au moment même où elles prennent chair.
Il en va ainsi, j’en ai peur, du débat sur l’identité nationale. Éric Besson peut se réjouir de voir cette idée approuvée par les sondages. La belle affaire ; on en reste à l’usage à court terme. La thématique de l’identité nationale, dans la campagne présidentielle, avait servi de chiffon rouge. La gauche s’était majoritairement indignée, et il avait dès lors suffit de « s’étonner » de cette indignation pour récupérer avec un minimum de risques politiques les électeurs du Front National. Ruse infâme ou de bonne guerre, on peut en discuter jusqu’à la fin des temps. Mais nous ne sommes plus en campagne, quand bien même celle des régionales est à l’arrière-plan de cette consultation. C’est bel et bien l’identité nationale que l’on choisit… de mettre en débat.
Du point de vue de la gauche, quand bien même Ségolène Royal tente de se démarquer, la mise en rapport de l’immigration et de l’identité nationale est grosse de repli xénophobe ; il me semble difficile d’écarter d’emblée cette inquiétude. Les centristes historiques penseront que ce type de débats est porteur de plus de divisions que d’union. Certains esprits philosophiques remarqueront que lorsqu’on s’interroge sur ce qu’on est, c’est qu’on ne sait plus guère où l’on va et surtout ce qu’on doit faire. Et la droite républicaine, vers l’électorat de laquelle (sans parler de celui de l’extrême droite) est tournée l’opération, peut-elle y trouver quelque chose ? En d’autres termes, l’initiative est-elle au moins « sauvable » du point de vue d’un nationalisme dont il resterait encore à déterminer s’il est d’exclusion ou de synthèse ? Après tout, c’est bien d’un nationalisme élargi que le gaullisme procède…
Même pas. Du très nationaliste Barrès au centriste républicain Poincaré, ferme patriote, tous ceux qui ont fait leurs gammes sur l’idée nationale sont d’accord sur ceci : la nation est un fait global, profond qui transcende largement l’opinion qu’on en a. Barrès, dont on sait l’anti-intellectualisme, aurait frémi à l’idée que l’on allait jeter l’identité nationale sur le forum, et la réduire ainsi à un certains nombre de principes. L’identité nationale devenu ce sur quoi les Français de 2009 vont se mettre d’accord, alors qu’en bons Français, ils ne sont pas d’accord sur grand-chose. L’identité nationale, comme s’il s’agissait de l’inventer, de la fonder. Comme s’il n’existait pas déjà un drapeau, un hymne, une histoire commune avec ses ombres, ses lumières et ses clairs-obscurs, comme s’il n’y avait pas ces paysages multiformes, ces désaccords mêmes, la fronde continuelle d’un Brassens, comme si le « cher et vieux pays » de de Gaulle n’existait plus. Comme si on n’avait pas passé tant de temps à combler, si même on y est parvenu, le hiatus entre la France traditionnelle et la France nouvelle issue de 1789, entre la mémoire du militantisme ouvrier et celle des riches heures de la République, comme si ce n’était pas mieux encore de n’y être jamais tout à fait parvenu ?
François Fillon a senti le péril, rappelant à l’Assemblée la diversité des convictions nationales, citant la célébrissime « certaine idée de la France » qui ouvre les mémoires du général de Gaulle. Mais cela ne l’a pas conduit, on s’en doute, à revenir sur le projet annoncé, tout au plus à le modérer.
La grande faiblesse du nationalisme français a été, depuis sa naissance comme mouvement politique au temps du général Boulanger et de l’affaire Dreyfus, de superposer deux discours : l’un appelait à l’union des Français et au respect du pays concret, l’autre voulait à toute force imposer une idée bien déterminée de la France et exclure par avance tous ceux dont on soupçonnait qu’ils s’y opposeraient. Prêchant l’union nationale et poussant le pays à s’entredéchirer, le nationalisme se tirait en permanence une balle dans le pied ; les années passant, Barrès l’a senti de plus en plus.
Aujourd’hui, le gouvernement pousse chacun d’entre nous à tenter de convaincre les autres que sa France est la plus française. À identifier à toute force un pays avec un discours. Et finalement, on ne retrouve dans cette démarche que la faiblesse du nationalisme : produire de la division en prétendant affirmer l’existence de la communauté nationale.

4 commentaires:

Vivian a dit…

Bonsoir Monsieur,

pour une fois c'est plus facile de commenter car c'est une réaction spontanée de désaccord. Je comprend tout à fait votre analyse, on ne va pas redéfinir (même typologiquement ou de manière cumulative) ce qu'est être français. Mais le débat a une autre vertu (s'il réussi): il permet à chacun de se poser la question, de découvrir certaines de ses convictions et de ses contradictions, de les exprimer, les confronter et donc les clarifier. C'est aussi une tribune pour découvrir ce qui a été pensé, dit à ce sujet, quelles sont les lignes de convergence, de divergence (il n'y a qu'à voir les intellectuels qui publient des tribunes, les polémistes sur les plateaux tv ou même le, je trouve très intéressant, copus de textes proposé sur le site gouvernemental).
C'est comme ça que je le perçois non sans croire que toute discussion sur le fond fait se remettre en question et évoluer un peu... Très joli premier paragraphe sinon, historien et randonneur belle image.

gilles F a dit…

j'aime bien la métaphore du randonneur... quant à la proposition Besson, c'est à mon sens l'un de ces hochets qu'utilise la "politique politicienne" (causons comme Ardisson) pour donner l'impression d'un mouvement intellectuel, d'une vague activité, de la polémique à la petite semaine... ça occupe les médias et ça ne casse pas la troisième patte du canard... ergo je partage complètement ton point de vue (avec, en outre, le sentiment que Besson, en lançant ce projet, cherche désespérément à faire son coming out d'homme de droite... courage camarade, la vieille maison jauréssienne est derrière toi

Ju a dit…

"Comme s’il n’existait pas déjà un drapeau, un hymne, une histoire commune avec ses ombres, ses lumières et ses clairs-obscurs, comme s’il n’y avait pas ces paysages multiformes, ces désaccords mêmes, la fronde continuelle d’un Brassens, comme si le « cher et vieux pays » de de Gaulle n’existait plus".
Ils existent ce drapeau et cet hymne mais le problème est de savoir qui veut bien s'y reconnaître. Tant que la France ne reconnaîtra pas qu'elle n'est plus "une" mais "plusieurs" on restera cantonné à un débat de faible ampleur. Nous devons reconnaitre que la France est aussi Arabe et Africaine (et que sais-je encore !) et cesser d'agir comme si ces "communautés" devaient avoir une vision de la France digne de 1789 ou pire comme si elles n'existaient pas. Nous nous devons de les intégrer à ce débat sur l'identité nationale et cesser de penser la France comme nation unique.
Si ce débat arrive à intégrer les différentes visions de ce que doit être la nation française alors il aura réussi. Mais je ne crains qu'il ne fasse qu'alimenter d'obscures querelles partisanes...

Lasalle94 a dit…

Je ne prétends pas connaitre aussi bien que vous le sujet, mais je vous trouve sévère sur certains points. Autant, on peut critiquer la volonté de définir strictement l'identité française, autant on ne peut nier les difficultés actuelles, et ainsi, l'aspect salutaire de ce débat.
De plus, vous affirmez que le nationalisme divise, mais c'est le cas de chaque grande idéologie, au moins ce dernier cherchait à faire le contraire et développa le patriotisme; après, chaque définition procéde nécessairement à des exclusions inévitables.