samedi 12 septembre 2009

Vers une droite écologique ?

Pour Aurore et Vivian


Je me souviens il y a dix ans d’étudiants de sciences po relativement dépolitisés. L’humanitaire régnait alors en maître, refuge de la seule action collective pleinement légitime, la nation paraissait s’éclipser doucement, autant de raisons pour contourner les affrontements artificiels de partis concurrents qui ne proposaient plus de « véritable choix de société ».
Puis sont venus les coups de semonces, spasmes d’une opinion française réclamant une véritable analyse politique. 2002 et Le Pen au second tour de la présidentielle, 2005 et l’échec du projet de constitution européenne. La campagne référendaire, tout particulièrement, a vu renaître des clivages, des affrontements, des débats. Et puis, quoi de plus enthousiasmant que de penser qu’on est chargé de trouver le remède à une « crise politique » ? Rien ne prouve que la politique française ait été véritablement rénovée par la campagne de 2007 (de nombreux indices en font au mons douter) mais il est certain que l’événement, qui a eu le temps de se déployer, a été mobilisateur. Militants de gauche, voire de gauche radicale, jeunes de l’UMP ou du Modem échangent arguments et analyses. Les enseignants passionnés de politique pouvaient être en porte à faux par rapport à leurs étudiants il y a dix ans, ils trouvent aujourd’hui facilement des points d’appui dans leur public…
Une étudiante et un étudiant de ma conférence de l’an dernier ont ainsi entre eux le genre de débat qui fait mes délices : peut-il y avoir de l’écologie à droite ? L’écologie est-elle par nature à gauche ? Et l’un d’entre eux à eu la bonne idée de me demander mon avis. J’ai failli répondre en trois lignes, et puis, n’arrivant pas à les écrire, je me suis dit qu’on pouvait y réfléchir.
En matière d’écologie politique, le modèle reste l’Allemagne avec une écologie politique clairement ancrée à gauche. Mais cela reste tout de même très lié à deux phénomènes : l’absence du communisme en Allemagne de l’Ouest créant une aspiration à la gauche d’un SPD très recentré depuis 1959 et le programme de Bad Godesberg, et puis la nécessité, au début des années 1970 de réintégrer dans le jeu politique tout un monde alternatif orphelin des ultimes soubresauts des chimères révolutionnaires, et qui pouvait fournir au terrorisme ses soldats perdus.
D’une certaine manière, l’écologie politique est inscrite à gauche dans sa naissance puisqu’elle est un des aboutissements de la critique de la société de consommation caractéristique des années 1960. Elle critique la société engendrée par le capitalisme, même humanisé par l’État-providence, s’en prend au culte de la croissance économique, au productivisme, à la recherche du profit. Mais d’une autre manière, le refus du productivisme éloignait l’écologie d’une gauche qui se définissait encore, plus ou moins sincèrement, par la référence au marxisme.
Ainsi, à gauche par son refus global de la société existante, l’écologie politique pouvait se définir par un « ni droite ni gauche » en tant qu’elle voulait partir des questions environnementales (et non plus de la lutte des classes) pour articuler son refus de la société de consommation. Mais revenons à l’histoire de l’écologie politique en France.
En 1974, René Dumont est le premier candidat écologiste a une élection présidentielle, et autour de sa candidature (qui n’obtiendra qu’1,34% des voix) se fonde un mouvement, le « mouvement écologique ». En 1998, il sera l’un des membres fondateurs d’Attac ; l’écologie apparaît comme assez clairement ancrée à gauche. La défense de l’environnement, comme l’affirmation des droits des femmes et des minorités, paraissent des thèmes susceptibles de renouveler le discours du camp du « changement ». Cependant, l’ancien directeur de campagne de René Dumont, Brice Lalonde, lui-même candidat en 1981, n’appelle pas à voter François Mitterrand au second tour de la présidentielle.
Pourtant, quand les Verts, que l’on peut considérer comme constituant un véritable parti écologiste, sont fondés en 1984, Brice Lalonde désapprouve cette initiative. Dans un contexte où la gauche au gouvernement paraît connaître une crise d’identité, Antoine Waechter impose en 1986 aux Verts, avec sa motion majoritaire « l’écologie n’est pas à marier », une ligne « ni droite ni gauche ». Aux européennes, dont j’ai tendance à penser qu’elles sont les élections de toutes les illusions, les Verts passent la barre des 10%, puis le soufflé retombe et en 1993, Dominique Voynet initie un changement de cap qui ramène les Verts dans le giron de la gauche.
Antoine Waechter, qui a fondé son propre mouvement, n’a jamais réussi à réimposer au mouvement écologiste le « ni droite ni gauche ». Mais il y a une certaine logique dans son appel à voter François Bayrou en 2007. D’ailleurs, le Modem rassemble beaucoup de déçus de l’écologie politique…
Et la droite ? Ici, il faut revenir à Brice Lalonde. Celui-ci, en 1993, saute le pas. Lui qui a été membre des gouvernements Rocard et Cresson pendant le second mandat de François Mitterrand se rapproche d’Alain Madelin et compte parmi les soutiens d’Édouard Balladur. Mais s’il appelle à voter Jacques Chirac au second tour en 1995, c’est Corinne Lepage, avocate spécialisée dans les questions d’environnement, et jusque là écologiste indépendante, qui devient ministre de ce secteur.
Les Verts de Dominique Voynet (et depuis quelques années de Cécile Duflot) sont donc clairement ancrés à gauche. Antoine Waechter tente de maintenir la perspective d’une écologie « ni droite ni gauche ». Lui et Corinne Lepage (laquelle a semblé peut-être à tort un temps incarner une « écologie de droite ») on soutenu François Bayrou en 2007. Le seul écologiste historique à s’être clairement rallié à la droite est Brice Lalonde – ce ralliement, en 1993, a d’ailleurs été à l’origine de sa rupture avec Noël Mamère. Rappelons d’ailleurs que Lalonde était en 1984 hostile à la création d’un parti vert, ce qui impliquait une certaine relativisation de l’écologie politique.
Les tenants de l’écologie politique qui se sont ralliés à François Bayrou se sont-ils vraiment ralliés au centre ? J’en doute : ils ont plutôt pris au sérieux le « ni droite ni gauche » de Bayrou. Son refus affiché du jeu politique existant, son discours radical, voilà ce qui a attiré nombre d’écologistes en rupture de ban. Les écologistes qui se situent au « centre » sont donc précisément attirés parce qui fait douter du « centrisme » du Modem.
Il me semble personnellement que les présupposés de l’écologie politique, comme volonté de fonder une alternative politique globale à partir du souci de l’environnement, l’éloignent de la droite, et même du centre. La volonté de changer l’ensemble du fonctionnement de la société reste la caractéristique des pensées radicales. Une écologie d’extrême-droite serait peut-être envisageable, à partir d’une adoption totale de la socio-biologie et d’une exaltation du struggle for life, mais on est loin. Pour les écologistes, il ne s’agit pas tant de copier l’aspect impitoyable de la nature que de la préserver. D’autre part, le fait que le PS ait beaucoup appuyé sur l’écologie dans sa dernière déclaration de principe facilite un ancrage à gauche…
Mais l’écologie politique n’est pas toute l’écologie. Le souci de l’environnement est plus général, et le mouvement écologique prend aussi la forme d’un lobby pro-environnement ; la priorité absolue donné par ses militants à la défense de la nature ne leur suggère pas forcément une vision politique globale (ou l’illusion d’en avoir une). On peut suggérer ainsi une politique de sauvegarde de l’environnement comme on suggère une politique sociale, s’appuyant sur l’État et les collectivités locales, encourageant le secteur associatif, sans bouleverser tous les cadres existant. Négociant avec les entreprises et leurs représentants, privilégiant le « développement durable », se déclinant en une série d’objectifs concrets… dans la démarche de Nicolas Hulot, présentant son « pacte écologique » aux candidats à la présidentielle de 2007, il y avait de cela.
Dans le personnel politique de droite, Alain Juppé, après son séjour canadien, incarnait la possibilité de l’intégration par la droite française d’une démarché écologique ainsi conçue. L’envergure du personnage, ancien premier ministre, le fait qu’il ait eu le temps de se préparer à ce rôle, le rang qui lui était accordé dans le premier gouvernement Fillon de 2007, tout cela laissait bien augurer du projet. La défaite d’Alain Juppé aux législatives qui suivaient la présidentielle, son retrait subséquent (et conforme aux traditions de la Cinquième république) du gouvernement, ont ôté à cette orientation écologique le renfort d’une personnalité qui pouvait l’incarner de manière crédible et donner au « Grenelle de l’environnement » une réelle importance dans l’évolution de la culture politique de la droite française.
Le positionnement politique de Nicolas Sarkozy n’est pas plus un positionnement purement à droite que le positionnement de François Bayrou n’est un positionnement purement centriste. Le président est beaucoup plus qu’on ne le dit l’héritier de la volonté de synthèse gaulliste. Le « sarkozysme » est donc « attrape-tout » et peut réserver bien des surprises. Concrètement, rien n’indique que la droite fera moins pour l’environnement que la gauche, quand bien même cette dernière est potentiellement plus écologique…

1 commentaire:

Vivian a dit…

Bonjour et merci encore,

Le petit rappel historique est fort utile dans le flou de l'acharnement médiatique et du greewashing incessants actuels.Si j'ai bien compris votre position, l'écologie politique est de par son origine historique et sa logique radicale à gauche, mais l'action environnementaliste (terme préféré par les scientifiques pour qui l'écologie est une discipline de la biologie) peut être détachée de l'écologie politique et sans faire dans l'idéologie on peut mener des politiques "écologiques". Effectivement j'avais tendance à penser que les concepts qui définissaient la droite et la gauche, ne permettaient pas de répondre et que rien dans les convictions de droite n'interdisait l'écologie. Cela correspond à votre analyse mais vous allez plus loin en dépassant les principes de bases pour élargir aux "modes de fonctionnement" de la droite et de la gauche (rupture du modèle de développement, progressisme Vs esprit de synthèse, conservatisme) pour finalement séparer écologie et écologie politique.
Sur l'implantation "à gauche" de la philosophie écologiste n'y a-t-il pas aussi un certain enracinement à la proximité, aux structures locales, au environnements immédiats qui sont traditionnellement en France les points forts de la gauche ? Parallèlement il me semble aussi que certaines des constantes de droites se retrouvent dans le débat, ne serait-ce que la terre, la libre circulation (contre une nature dirigée), voire la protection des richesses ou un grand enjeux/projet national (comme l'ont été le vol supersonique ou le nucléaire sous de Gaulle)...En prônant une réforme du capitalisme financier vers un capitalisme re-connecté à la réalité la droite d'aujourd'hui n'est-elle pas (dans ses discours au moins) en train de se re-raccrocher à la réalité d'un développement qui doit être durable ?

En aparté du thème qui est semble d'ailleurs être un très bon vecteur pour discuter de la politique ou de la démocratie aujourd'hui, j'ai un peu de mal à comprendre en quoi tout action humanitaire serait dépolitisée ? Ne peut-on pas voir dans l'engagement associatif une manière de mettre en pratique des convictions politiques, de dépasser le stade du simple débat en ligne, qui est certes reparti parmi les jeunes militants mais peut laisser un goût de passivité ?