mardi 14 avril 2009

élucubrations historiennes en Normandie


Toutes les temporalités forment des strates qui constituent notre paysage. Le village où je séjourne souvent est divisé en deux petites agglomérations, C.-Bourg et C.-Plage, séparées de deux ou trois kilomètres, avec, entre les deux, un petit groupe de maisons. Pour un achat, je prends parfois la voiture et cette route qui traverse presque tout le territoire communal. On quitte le bord de mer, on passe près d’une grande surface, symbole s’il en est de la société de consommation et de ses facilités que nous ne voyons plus. Puis, on longe des champs. Plusieurs siècles de culture. Sur la gauche, un marais où l’on doit chasser depuis plusieurs centaines d’années. À cause du décalage des vacances de printemps, je croise de nombreuses voitures au chauffeur solitaire, homme ou femme qui rentre du travail caennais.
La rurbanisation, qui s’est amplifiée dans les années 1970, a ainsi modifié C.-Bourg ; j’y entre pourtant par le côté ancien, dominé par un bâti de pierres beige foncé. Si je poursuivais sur deux-cents mètres, je pourrais parcourir la grosse moitié sud du village (la Commune a passé les 2000 habitants, seuil fatidique et assez arbitraire, il faudrait s’habituer à parler d’une ville) ; les maisons y ont moins de trente ans, les jardins y sont soigneusement entretenus.
La course faite, je me gare une nouvelle fois sur le parking de la mairie. De là, on peut entrer dans la vieille église. Dans ce pays, les cimetières sont restés serrés autour des églises, ils ont échappé à la grande et nécessaire mise à l’écart du XVIIIème siècle. Une tombe datant de la monarchie de Juillet s’orne d’un monument curieux. On pousse une vieille porte…
La passion romantique des vieilles églises n’est pas nouvelle.

« Elle était triste et calme à la chute du jour,
L’église où nous entrâmes ;
L’autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,
Avait éteint ses flammes. »

L’église de C. n’en est pas là où était celle d’Hugo en 1834, quand bien même on n’y dit plus la messe chaque semaine. Qu’importe, nombreux sont ceux qui préfèrent, sans toujours se l’avouer, les églises vides et sombres. Je me dis parfois qu’ils forment une Église invisible, aux autres contours. L’édifice, au style indéfinissable, est d’une obscurité remarquable que combat en vain (et heureusement) une petite ampoule s’allumant automatiquement quand la lourde porte ce referme. Un « clic », puis le silence… On entre dans un autre temps, plus long, qui pour beaucoup se fond dans l’éternité. Je ne sais pas quand cette église a été construite, peut-être est-elle encore médiévale ici où là, tel pan de mur, telle statue… Elle témoigne du temps où cette commune était une paroisse, quand bien même aujourd’hui, parce que j’ai d’autres pensées et d’autres soucis en tête, elle me dit autre chose.
Si l’histoire est une expérience spirituelle, c’est-à-dire si elle engage toute la personne, alors je ne suis pas le seul à ressentir un sentiment d’apesanteur, dû au va-et-vient permanent avec toutes ces temporalités. Solidité d’une continuité, deuil d’une rupture, joie d’une nouveauté et d’une renaissance. Tout cela nous guette de manière permanente. Les émotions, les insatisfactions de la politique s’impriment dans le quotidien des activités, le virtuel se retrouve de temps à autre brutalement plaqué contre le réel, les ornières nous guident ou nous font basculer. Les espérances et les angoisses ont la vie dure.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Très bel article, en effet très personnel...C'est à se demander les préoccupations qui l'ont inspiré.

Pierre-Olivier a dit…

Cet article est authentiquement scandaleux :

1°) on y apprend qu'en ces temps d'affreux périls pesant sur la planète, même en vacances, tu prends ta bagnole (pardon : voiture) pour faire deux kilomètres, sans te soucier du monoxyde de carbone que devront inhaler les générations futures parce que tu n'as pas voulu remonter sur le tricycle de ton enfance.

2°) tu ne te contentes pas de rouler en voiture, tu ne regardes jamais la route mais tout ce qui l'entoure ! Le conducteur ou la conductrice que tu évoques doit se souvenir avec émotion du jour où il a croisé ce fou dangereux qui avait passé sa tête par la fenêtre pour admirer la girouette - allégorie du centriste - sur le clocher de l'église romane.

Moi aussi, je suis sous le choc.

Anonyme a dit…

Je me rappelle une promenade en novembre dernier à Saint-Saturnin, près de Clermont-Ferrand,avec Thierry et Isabelle Wanegffelen. L'église romane était vide et éclairée seulement par la lumière du jour à travers les vitraux blancs. C'est curieux comme certaines images en rappellent d'autres.
Fabienne B.

Anonyme a dit…

Vous devriez lire Christian Jouhaud "Sauver le Grand-Siècle ?"! Tout aussi surprenant (j'ai du mal à trouver un autre mot)
Votre église me rappelle celle d'un autre historien ...

Claire