vendredi 3 octobre 2008

Mise au point



J’ai beaucoup apprécié le commentaire de « guit’z » sur la dernière « livraison » de mon blog. Il est développé, vivant, et assez dur pour donner envie de réagir. Je vais essayer de résumer son argumentation : la politique française s’est bloquée non pas en 1988, mais à partir de Giscard d’Estaing, elle se résume à de la communication « post-moderne » qui vise à faire accepter à nos sociétés un libéralisme utilitariste anglo-saxon, valorisant faussement le travail. Mon interlocuteur se dit spirituellement catholique, politiquement gaulliste et socialement marxiste, et rêve du retour à une « droite des valeurs » et à une « gauche du travail » pour l’avenir, se cantonnant pour le présent à l’apolitisme. Et il pense que je «commente dans le vide », ce qui est une manière polie de me dire que je suis dupe d’un jeu d’apparence, qui ne sert qu’à masquer la marchandisation du monde, préparée à la fois par les soixante-huitards et par les libéraux.

Résumer, c’est toujours un peu trahir, mais je voudrais partir de ce commentaire pour préciser mon point de vue. Je crois que « Guit’z » se retrouve dans quelques traits fondamentaux qui marquent l’opinion française contemporaine : le refus de la mondialisation libérale, la nostalgie de la geste gaullienne, le rejet de la politique. Ce sont trois traits que je comprends (c’est mon métier) mais qui m’inquiètent (c’est ma réaction d’intellectuel).


Le refus de la mondialisation libérale prolonge le refus de la société de consommation des années 1960. Ici, « Guit’z » rejoint en outre le désarroi des milieux religieux devant le matérialisme pratique de nos sociétés. Je reste quant à moi persuadé que la société de consommation est spirituellement muette, sans adhérer à l’idée qu’il s’agirait d’un totalitarisme mou. Tocqueville disait déjà que la société démocratique risquait de nous cantonner dans les « jouissances permises ». Le sociologue Jean Baechler, dans son ouvrage Le Capitalisme (Paris, Folio, 1995) avait une belle formule : « Quel est le sens d’un vie consacrée à accumuler toujours plus de signes monétaires et d’une civilisation axée sur l’augmentation annuelle du PNB, global ou par tête ? Aucun. C’est une évidence, sauf pour ceux qui vivent dans la pénurie : pour eux, devenir moins miséreux et peut-être même devenir riche a un sens humain réel. » Il me paraît évident que ce vide spirituel est la rançon de l’abondance. Comme nous n’envisageons pas de revenir vers la pénurie, je crois qu’au lieu de perdre leur temps à contester les fondements de la société de consommation (je ne leur demande pas de tout accepter de ce qui se passe dans la société), et à se jeter dans l’anti-capitalisme ou dans l’écologisme, les Églises ont plus à gagner à nous apporter le recul spirituel qui fait cruellement défaut à une civilisation de l’immédiat. Je crains que derrière la société de consommation, ce soit tout simplement la société civile que l’on refuse, ce soit tout simplement les gens ordinaires que l’on méprise, en rêvant du tout-politique ou du tout-religieux.


Ce refus de la mondialisation libérale est aussi lié à une dévalorisation du travail. Ici, c’est une question de valeurs… je crois que le côté déstructurant du chômage et la désocialisation brutale que vivent les pré-retraités (sans évoquer les 35 heures) suffisent à montrer que la France n’a pas gagné grand-chose à s’attarder dans la société des loisirs. Je crois que des penseurs comme Daniel Cohen, qui tournent leur réflexion sur la qualité de vie au travail (voir certains passages de ses Trois Leçons sur la société post-industrielle, Paris, Seuil, 2006), ouvrent sûrement des perspectives plus intéressantes. La valorisation du travail a été un des premiers apports de l’économie politique (on la trouve déjà au XVIIe siècle chez nombre de mercantilistes), et j’y suis attaché. Là encore, le travail est au fondement de la société civile et de l’existence sociale ; on ne peut le critiquer sous sa forme salariée (ou contractuelle) que si on peut offrir la perspective d’une réorganisation sociale totale offrant un travail « désaliéné ». Marx était logique, mais si nous ne croyons plus à la perspective du communisme (et qui y croit vraiment encore ?), je crois qu’il vaut mieux se soucier des intérêts concrets des travailleurs que de les dégoûter du travail.


L’antilibéralisme économique se trouve en ce moment renforcé par la crise financière, comme toujours quand le capitalisme (le pire système à l’exception de tous les autres, disait Churchill) connaît une crise. On peut toujours discuter de régulation, et voir si l’on peut éviter des soubresauts parfois dramatiques – mais on peut difficilement oublier que c’est le développement du marché qui a enrichi l’humanité comme jamais auparavant en trois siècles : combattons les poches de misère, perfectionnons tout ce que nous pouvons, ne frappons pas le cœur du dynamisme économique…


La nostalgie de la geste gaullienne, je la comprends plus aisément. C’est celle de la grandeur, d’un mélange de conviction et de recul, de culture et d’implication, de foi et de cynisme, d’optimisme et de nostalgie… qui resterait insensible à cela ? Il suffit d’ouvrir les Mémoires de guerre, ou les Lettres, notes et carnets, pour être pris. Mais De Gaulle est aussi un solide pragmatique doublé d'un magicien du verbe, un homme qui se résigne (quitte à en souffrir), à ce qu’il ne peut pas changer, un homme qui comme tous fait des erreurs (il pensait par exemple que la réforme de 1962 ne changerait pas l’équilibre des pouvoirs)… J’aime mieux ce De Gaulle là que celui des gaullistes. Je pense même qu’on aime mieux De Gaulle, comme on aime mieux Péguy ou Hugo, quand on n’en est pas un inconditionnel. De Gaulle incarnait d’ailleurs aussi certaines vertus bourgeoises, comme l’idée d’une bonne gestion des finances publiques…


Le rejet de la politique se fait en France au nom d’une politique rêvée, toute-puissante et directement connectée à des valeurs, sans prise en compte des intérêts, sans ambitions personnelles… Une politique dont chacun espère qu’elle le fera « rêver » comme un enfant, tout en sauvegardant ses intérêts d’adulte… Bien sûr, nous voulons tous, par moments, être distraits de nos soucis quotidiens (c’est pourquoi même sans l’avouer nous aimons la politique-spectacle des élections présidentielles). Mais il y a un pays en dessous (et même un monde, d’une certaine façon). Chaque décision pèse, chaque domaine est important. Les valeurs, inutile d’aller les cherche contre le réel : elles sont nos préférences, et sont à l’arrière-plan de chacun de nos choix! Si on refuse les grands mythes politiques, il nous reste le bien et le mal relatifs. Est-ce que telle décision va ou ne va pas dans le sens de l’intérêt de la communauté politique ? Est-ce qu’elle répond à un problème concret ou est-ce qu’elle simplement l’élément d’une stratégie politique ? Le plus souvent, nous sommes dans le gris, l’incertain. On peut toujours rêver d’une démocratie sans démagogie… il est plus important de soutenir les décisions courageuses, ou de combattre les indignes. Oui, la politique peut nous absorber à tort, nous couper du reste, et nous pouvons ne plus être que dans le discours argumentaire… mais tout peut devenir la source d’une aliénation. Tocqueville disait que pour bien aimer la démocratie, il fallait l’aimer modérément… j’en dirais autant de la politique.

C’est quand on ne voit plus que la politique, en oubliant la société, la communauté humaine, déchirée, parfois pitoyable, parfois sublime, c’est quand on y cherche des dieux et qu’on s’y fait des idoles que l’on s’y blesse l’âme. Alors, on se retire avec ses icônes. Mais la politique vaut surtout souvent par ce qu’on y apporte de l’extérieur : culture, compétence, convictions : ne gardons pas tout cela pour nous.

1 commentaire:

Bruno a dit…

Super, sur de Gaulle.

(question subsidiaire: lettre capitale à "de"? Dans ses Mémoires, il met "de"...)