samedi 24 mai 2008

Animer la grisaille


Le désenchantement politique paraît à nombre de Français un problème lancinant, et on ne compte plus les moments où ils ont rêvé d’en sortir, comme après le second tour des présidentielles de 2002 ou après l’échec du référendum européen de 2005. On avait touché le fond, le paysage politique n’était qu’un champ de ruines… Le relèvement, c’était maintenant ou jamais, il fallait changer radicalement notre manière de procéder.
Nous tirions de tout cela une jouissance secrète : enfin, le débat politique retrouvait des couleurs, atténuées par les cohabitations, enfin, de véritables enjeux étaient à notre portée, enfin, de grands périls et peut-être de grands succès… Enfin, l’heure était grave. L’Histoire nous donnait rendez-vous. Et puis, elle s’est dérobée… nous sommes toujours dans la cohue des intérêts antagonistes plus ou moins bien dissimulés, des audaces sélectives et des atermoiements plus ou moins glorieux, dans cette grisaille où nous pouvons nous dire désenchantés. Mais on ne quitte bien que ce que l’on comprend : d’où vient ce désenchantement français au pays de la douceur de vivre ?
Au XXème siècle, il y a eu deux sources directes d’enchantement de la politique, qui a pu faire d’elle, directement, une cause suprême, justifier la violence et le sacrifice, qui lui ont permis de donner (ou de sembler donner) un sens à la mort et à la vie : la nation et la révolution. Les totalitarismes fasciste et communiste ont puisé à ces sources (ils ont à mon sens tari la source révolutionnaire, parce que la révolution est un mythe, mais je ne crois pas qu’ils aient tari la source nationale, parce que la nation est un fait).
L’enchantement national et l’enchantement révolutionnaire ont trouvé en France des prolongements surprenants qui leur ont permis de survivre jusqu’aux années 1970 : le gaullisme et le socialisme français (tant que ce dernier a prétendu pouvoir « changer la vie », jusqu’au tournant de 1982). Ce prolongement explique l'ampleur du désenchantement des années 1980 et suivantes.
Depuis, le sens de la politique n’est plus immédiatement donné par de grandes certitudes soustraites (explicitement ou non) à la raison critique. D’où une idée qui a pris racine dans les milieux intellectuels : la politique n’a plus de sens. Il n’y aurait plus, dit-on, de véritable « choix de société ». D’où les postures politiques à la mode dans ces mêmes milieux : le gauchisme platonique (contestation révolutionnaire sans perspective révolutionnaire : le monde est inacceptable, faisons donc carrière) et le moralisme de ceux qui vont d’une indignation à l’autre. Mais il n’y a jamais eu de « choix de société » : il y a des changements nécessaires, d’autres souhaitables, et une possibilité ou non de les mener.
Pour s’intéresser à la politique aujourd’hui, il faut d’autres sources que les ressources propres de la politique. Si on ne se retrouve pas dans la sensibilité totalitaire, la politique n’est pas une activité qui trouve son sens en elle-même. Elle n’est pas chargée de donner un sens à notre vie, de nous définir, de remplacer l’amour ou l’amitié. Elle est un des lieux où l’on observe l’humanité. Le sens que nous pouvons lui donner dépend de l’idée que nous faisons de l’homme, de notre pays, de l’Europe et du monde. De l’idée que nous nous faisons de ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. D’une certaine manière, c’est l’extra-politique qui nourrit le politique. Chaque fois que nous prenons le temps de réfléchir, chaque fois que nous rentrons en nous-mêmes avant de juger un parti, un homme, un gouvernement, chaque fois que nous discutons, que nous écrivons, que nous refusons de nous laisser entraîner, que nous gagnons un peu de recul, nous améliorons la qualité du débat politique.
Tocqueville disait que pour bien aimer la démocratie, il fallait l’aimer modérément : on pourrait dire que pour bien aimer la politique, il ne faut pas aimer qu’elle. C’est le sens que je donne à ma pratique de l’histoire des idées politiques : on ne peut donner le goût de la politique à ceux qui nous écoutent qu’en montrant que dans la politique se noue des débats passionnants parce qu’en amont il y a toujours une réflexion, même quand elle est médiocre ou bâclée, et qu’en aval il y a toujours des effets, heureux, désastreux ou faibles.
L’exigence de rendre compte intellectuellement de la politique est très forte dans ce pays ; l’exigence d'une compréhension des enjeux est également très forte, je le vois à chaque fois que j'ai l'occasion de donner un enseignement, ou une conférence, sur la culture politique contemporaine. Pensons donc le politique, comprenons-le, expliquons-le du mieux que nous pouvons : c’est désormais le seul moyen de le faire aimer.

2 commentaires:

gilles ferragu a dit…

"animer la grisaille", c'est aussi une belle variation de mai 68 et de "changer la vie"...mais de fait, le rôle de certains penseurs (rares, et j'aime bien le portrait de Tocqueville, très emblématique) fut sans doute moins d'analyser ou de rendre compte, que de donner un sens au politique et par là, de le légitimer dans une société qui ne le percevait pas toujours ainsi. Je crois que tu as finement posé le problème, de manière originale : avant même de proposer des changements, des ruptures, encore faut-il trouver ou retrouver la confiance populaire dans le fait politique lui-même. L'antiparlementarisme rampant est au politique ce que l'indifférentisme fut à la religion... qui sera Lammennais ?

Bruno a dit…

Professeur,
Un grand merci pour ce blog, succinct, riche et réfléchi. Continuez, ça fait beaucoup de bien! Et ne vous sentez pas obligé d'actualiser plus qu'une fois par semaine, c'est parfait ainsi.