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samedi 23 novembre 2013

De la réforme en France


Depuis la fin des années 1980, le thème de la réforme, et de la réforme difficile, est devenu une sorte de tourment inconscient des Français. On sait qu'il faut des réformes, on sait qu'il faut "s'adapter", on aimerait bien que quelqu'un s'en occupe sans avoir à y participer... Le changement fait vite peur, dès lors qu'il n'est pas porté par une espérance. Le radicalisme des conversations de café tourne vite au découragement. Et chaque réforme proposée se heurte à deux objections : 1)"Ce n'est pas la bonne réforme", disent ses adversaires, le plus souvent ceux qui sont lésés dans leurs intérêts 2) "Ce n'est qu'une demi-réforme", disent les spectateurs, en général ceux dont les intérêts ne sont pas directement remis en cause.

Eh oui, les réformes d'adaptation sont les plus difficiles à "faire passer" politiquement. D'où la résurgence, depuis 30 ans, d'un vieux discours. C'est la faute du pays. Ce pays qui ne saurait pas faire des réformes, mais des révolutions, qui serait incapable de s'unir autour de solutions pragmatiques. Trop fougueuse pour les uns, la France serait aussi trop fragile pour les autres. C'est ce que Jacques Chirac en était venu à penser ; il fallait avant tout rassurer, protéger... d'où le discours à la fois méprisant et doloriste que l'on nous sert depuis pas mal d'années.

Les Français ? avant tout des victimes, de pauvres êtres désorientés dont il faut calmer les peurs. Des gens dont on n'attend plus qu'une vague confiance faite d'une grande part de lâcheté, ou bien de grands enfants auxquels on annonce, comme durant la campagne de 2012, qu'on va "réenchanter le rêve français". Non seulement il s'agit de rêve et d'enchantement, quand nous sommes tous les jours face au réel, mais en plus on nous le dit : on va nous faire rêver, on va nous enchanter la réalité. Avouer aux citoyens qu'on leur vend du rêve est, au fond, une chose terrible.

Pour ceux qui pensent que les Français sont des adultes, la vraie question est de savoir ce qu'on nous propose sous nom de "réforme". Le terme n'est-il pas devenu lui-même un fétiche, un outil pour cliver à la hâte la nation entre "réformateurs" et "conservateurs" et donner à croire que l'on change tout alors qu'on ne fait pas vraiment évoluer les choses ?

La Fondapol diffuse actuellement une petite brochure des plus intéressante. Elle est signée par Pierre Pezziardi, Serge Soudoplatoff et Xavier Quérat-Hément et s'intitule (assez longuement) Pour la croissance, la débureaucratisation par la confiance. Mieux, plus simple et avec les mêmes personnes. Un titre qu'on croirait surgi de l"époque moderne ou du XIXe siècle, quand les titres ressemblaient à des banderoles ou à des quatrièmes de couverture.

Son contenu m'a donné à penser. Il s'agit d'une critique du modèle managérial élaboré des années 1940 aux années 1960, où pour répondre à un problème, on cherche à rationaliser a priori l'ensemble d'un système. Ce qui conduit tout à la fois à l'alourdir, à restreindre l'autonomie des personnes et à générer de nouveaux dysfonctionnement qui eux-mêmes rendront nécessaire une refonte...

Les auteurs pensent plus utile de guetter les points de dysfonctionnement, les goulots d'étranglement, d'inventorier les mécontentements de tous les acteurs (agents et usagers), et de proposer des solutions ponctuelles en laissant les plus d'initiative possible à ceux qui se trouvent sur le terrain. Leur idée est que la réforme ne peut pas venir exclusivement d'en haut, dans la mesure où les dirigeants ont généralement intériorisé toute la contrainte bureaucratique (j'avais avancé un point de vue similaire pour la réforme de l'Etat qui à mon sens ne pouvait sortir de la haute fonction publique http://iphilo.fr/2013/10/31/de-lutopie-republicaine-retrospective/)

La vraie réforme n'est pas la "refondation" ni forcément la "refonte globale" quand il s'agit non pas de créer, mais d'adapter. Elle est une démarche pragmatique qui isole les points à régler et assouplit au lieu de remplacer un système rigide pas un autre. Il paraît clair que cette démarche-là, politiquement, est plus vendable parce qu'elle évite la dramatisation des enjeux, qui peut être une nécessité politique, mais dont il ne faut se servir qu'avec mesure, car elle s'use rapidement.

Vous aurez compris mon scepticisme, de ce point de vue, relativement à la "refonte globale" annoncée de notre fiscalité. Prévue dans un délai ultra court, tout de suite négociée avec les partenaires sociaux, bien accueillie en principe (et uniquement en principe) dans l'opinion tant qu'elle reste sur le papier car chacun peut encore espérer qu'il y gagnera, je pense qu'elle se bornera à quelques mesurettes choisies non pas pour régler des problèmes précis, mais pour faire penser que l'on a mis en oeuvre une "vraie" réforme.

Le véritable enjeu, aujourd'hui, c'est de réformer des systèmes complexes. Et si le meilleur outil pour cela était une certaine modestie, une bonne dose de pragmatisme et le respect des acteurs de terrain ?

jeudi 3 janvier 2013

Le souverainisme et la société


Les essais politiques vieillissent vite, et les biographies à chaud d’hommes politiques encore plus vite. On y trouve bien des renseignements utiles et le climat de l’époque. Souvent, ils changent rapidement de statut : d’abord ouvrages éclairants, orientant nos jugements, ils deviennent des documents historiques plus ou moins imparfaits en quelques années. Pourtant, certains échappent à la règle.
Comme ces vieux ouvrages d’histoire injustement méprisés, ils demeurent éclairants et, quand bien même on voit leurs limites, ils nous offrent encore des grilles. Certains de ces ouvrages restent, finalement, des œuvres au sens noble du terme.

C’est le cas de L’homme qui ne s’aimait pas, d’Éric Zemmour (Balland, 2002). J’ai eu la curiosité de le relire pendant ces vacances, parce qu’un de mes étudiants travaille sur Jacques Chirac, et parce qu’Eric Zemmour m’intrigue par son mélange de finesse et d’esprit systématique, de conscience aiguë de certaines données contemporaines et de volonté de déni, de fulgurances et de fermeture, qui me parait caractéristique, assez largement, de la mouvance souverainiste. Je l’écoute régulièrement, il m’intéresse souvent et m’irrite tout aussi souvent. J’ai l’impression d’un grand talent empêtré dans « l’anti-politiquement correct », qui me semble une prison mentale aussi impitoyable que le politiquement correct, la volonté de choquer en plus – mais il répudierait bien sûr ce portrait. On voit d’ailleurs dès cet ouvrage que ce qui m’apparaît un piège dans lequel il est tombé n’est que le renforcement par l’exposition médiatique de tendances constitutives de son esprit.

L’ouvrage a été publié avant la campagne de 2002. Jacques Chirac est alors confiné à l’Élysée depuis la dissolution ratée de 1997. Eric Zemmour décrit un double phénomène : sa longue marche vers le pouvoir depuis son entrée en politique sous le patronage de Georges Pompidou,  et la déliquescence de la synthèse gaulliste des années 1970 à la fin des années 1990.

Une synthèse comme on sait fragile (elles le sont toutes) qui reposait sur la réaffirmation nationale, l’affermissement de l’État comme sauvegarde de la souveraineté nationale, et l’impératif de modernisation comme élément-clef de la grandeur nationale. Et sur le déni stratégique de plusieurs évidences : l’implication de l’État (et de la France) dans le régime de Vichy, le peu d’espace laissé à la politique extérieure française par l’affirmation des deux super-grands durant la guerre froide et par la décolonisation, l’ampleur des mutations sociétales engendrées par l’entrée de la France dans la société de consommation, l’impossibilité de nier la contrainte économique dans une économie de plus en plus ouverte. On peut certes extraire des convictions majeures et longtemps maintenues de la pratique du pouvoir du général de Gaulle, à condition de fermer les yeux sur les accommodements avec la réalité, qui vont parfois jusqu’au franc revirement, masqué par des idées fourre-tout comme celle de la participation.

Une synthèse efficace pour le redressement national et le difficile maintien de la paix civile au sortir de la Seconde guerre mondiale et durant les toutes premières années de la cinquième république ; une synthèse dont les limites apparaissent, ce qu’on ne voit pas dans le livre d’Éric Zemmour, dès le début des années 1960.

Une synthèse à la fois simplificatrice et performante aux heures de péril. Une synthèse qui ne peut se maintenir en régime normal qu’au prix d’un discours apocalyptique de moins en moins crédible et d’un déni du réel de plus en plus manifeste. Ce dont témoignent les aménagements apportés par les deux grands pragmatiques que furent (aussi) Charles de Gaulle et Georges Pompidou.

C’est tout le problème de L’homme qui ne s’aimait pas : c’est une merveilleuse analyse de psychologie historique, qui repose sur une vision totalement instable (sur le plan intellectuel) des contraintes actuelles de la situation politique – actuelles, car je pense que ces contraintes n’ont pas changé en profondeur depuis les années 1970.

Vision instable : en permanence, Éric Zemmour oscille entre le procès d’une abdication des politiques face à une réalité qui lui déplait (libérale et européenne, « démocrate-chrétienne » et « droit-de-l’hommiste ») et à des tendances de la société contemporaine qui lui déplaisent (toutes les mutations « sociétales », pour aller vite, les changements des rapports homme-femme, la crise de la famille, l’affirmation des minorités) d’une part, et d’autre part un sentiment aigu que ces mutations sont irréversibles. Dilemme classique des conservateurs : ils ne peuvent se maintenir dans le champ politique, qu’en refusant une vision globale de la modernité et en analysant celle-ci.

Être conservateur, cela peut être se sentir libre face aux progressistes naïfs, ceux qui affirment que tout changement, toute évolution est progrès. C’est d’ailleurs pour cela que la lecture des conservateurs, voire des réactionnaires, est parfois défoulante : ils évitent bien des naïvetés convenues ou intéressées, bien des lâchetés intellectuelles. Mais être conservateur, cela peut être aussi condamner tellement fortement tous les changements survenus durant les dernières décennies (en l’occurrence, depuis les années 1960), que l’on s’enferme dans une déploration stérile.

Ainsi, derrière ce diagnostic impitoyable des faiblesses et des revirements de Jacques Chirac, aigu et précieux pour les historiens, diagnostic impitoyable et qui pourtant n’est pas dénué de sympathie pour cet homme qui se fuit et cherche l’action avant le sens, on trouve, dès 2002, tout l’argumentaire dans lequel s’enferment, à mon sens, les souverainistes : un culte mélangé de la République et du gaullisme, dont on ne mesure pas les tensions internes, qui ne parvient pas à déboucher sur un véritable projet politique, parce que le souverainisme ne s’appuie que sur les contestations nées au sein d’un « peuple » mythifié, sans pouvoir se coupler à aucune des dynamiques sociales effectivement à l’œuvre.

Je mesure mieux à la lecture de l’ouvrage d’Éric Zemmour (que je tiens pour un grand ouvrage) tout ce qui me sépare de cette école : il peut y avoir bien des audaces en politique, de grands succès stratégiques, des moments décisifs. Mais un projet global ne réussit dans le long terme que s’il peut s’appuyer non pas sur l’ensemble des dynamiques à l’œuvre dans la société (certaines peuvent être nuisible, et tout accepter serait mener la politique du chien crevé au fil de l’eau), mais sur certaines d’entre elles, éventuellement en les jouant contre les autres. Le moteur du bateau que l’on pilote, c’est le formidable et fourmillant mouvement d’une société, où les logiques collectives et individuelles, les micro-décisions et les grands courants dégagent une énergie considérable. Les souverainistes, aujourd’hui, pilotent un bateau sans moteur. C’est pour cela qu’ils ne parviennent pas à dégager un avenir possible et désirable.

dimanche 27 février 2011

Remaniement


Quelques réflexions à chaud sur le remaniement.
L'appel d'Alain Juppé correspond à une orientation première de Nicolas Sarkozy, qui avait annoncé en 2007 une volonté de faire une politique neuve avec des hommes d'expérience. La politique de "l'ouverture", dont on ne peut pas dire qu'elle ait donné de grands résultats politiques, la volonté d'entériner des ralliements venus du Nouveau Centre et une volonté plus louable de faire place à la diversité en avaient tout de suite sonné le glas. On y revient sur la fin du quinquennat.

L'affaire Alliot-Marie est regrettable en beaucoup de points pour Nicolas Sarkozy, parce que cette affaire a été très mal gérée. La ministre n'avait rien fait d'illégal, il faut le rappeler. Si on considérait que cela ne tirait pas à conséquence, il aurait fallu que le premier ministre prenne tout de suite le dossier en main.

Le silence de François Fillon est assez stupéfiant, d'autant plus que, n'étant pas candidat en 2012, il n'avait pas grand-chose à perdre. On a laissé l'incriminée se défendre seule, de manière à la fois trop précise, comme une accusée, et trop floue, en plusieurs fois. La ligne finalement choisie était de répéter que cela ne nuisait pas à sa capacité d'incarner la politique extérieure de la France, position que le voyage de Laurent Wauquiez en Tunisie, à la place de son ministre de tutelle, a invalidée aux yeux de tous.

Les dérapages du nouvel ambassadeur en Tunisie ont achevé de faire d'une affaire mineure l'indice d'une crise de la diplomatie française, qui est peut-être surestimée. La tribune du groupe "Marly" a raison quand elle met en avant la non-écoute des ambassadeurs, et plus encore leur non-consultation, par l'Elysée et le Quai d'Orsay. Mais les diplomates affaiblissent leur argument quand ils joignent à ces remarques une critique de fond de la ligne présidentielle de politique extérieure et du rapprochement avec les Etats-Unis : ce n'est ni leur métier ni leur mandat.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on n'écoute pas les ambassadeurs, qui s'en plaignaient déjà sous la Troisième République. Quand Jacques Chirac avait critiqué, juste avant la seconde guerre du Golfe de 2003, la politique américaine, et que, n'obtenant pas l'adhésion de la Pologne, il avait déclaré que les "petits pays" "feraient mieux de se taire", il n'avait sûrement pas consulté l'ambassadeur de France en Pologne. Les résultats en avaient été désastreux dans l'opinion de ce pays : on avait souvent fait comprendre dans l'histoire aux Polonais qu'ils "feraient mieux de se taire".

Enfin, la question pour la politique extérieure française est plus vaste qu'on ne le dit : c'est toute la "politique arabe" gaullienne, objet d'un vaste consensus, qui est remise en question. Après tout, François Miterrand et Jacques Chirac avaient été d'accord, au moment de la première cohabitation, pour interdire aux avions américains qui voulaient entreprendre une action ciblée contre Kadhafi le survol du territoire français.

Ce qui est frappant, c'est que l'on se retrouve sur le plan géopolitique avec une équation qui ressemblait à celle à laquelle les néoconservateurs américains ont apporté une réponse si désastreuse : comment concilier la démocratisation de la région avec le respect des équilibres, et avec le souci de la sécurité d'Israel ?

Bref, il serait dommage que les péripéties gouvernementales masquent deux questions de fond. La première est celle de la manière dont l'Europe voit le monde arabe. On envisageait que ces pays musulmans transposent dans le monde arabe le modèle d'une Turquie européenne ; or ils avancent de leur propre mouvement, sans attendre l'hypothétique adhésion turque. L'Union méditerranéenne pourrait retrouver une actualité, mais il faudrait la repenser totalement et en faire un projet européen...

La seconde question de fond est celle du fonctionnement gouvernemental : on dirait que les ministres, et le premier d'entre eux, ne retrouvent une autonomie que dans les périodes de crise, et qu'ils répugnent à s'en servir ou s'en servent avec maladresse. D'où des réactions un peu tardives : le départ de Brice Hortefeux aurait été sans doute plus opportun il y a quelques mois, par exemple. Nicolas Sarkozy avait d'abord voulu mettre ses ministres à l'épreuve comme des écoliers, les juger sur résultats, mais ils n'avaient pas assez d'autonomie pour en présenter, et curieusement, le pouvoir a réagi à leurs difficultés en les soutenant passivement tout en les laissant se débattre, pour les lâcher ensuite.

Bref, le gouvernement a à la fois un tournant diplomatique à prendre et à réfléchir, s'il est encore temps, sur son déficit de fonctionnement collectif, qui finalement le rend peu réactif. Mais il serait dommage que la fixation médiatique sur Nicolas Sarkozy aboutissent à escamoter le grand défi qui attend une diplomatie française qui n'est pas si hors de combat que cela, et qui vient de trouver un ministre d'expérience.

mardi 24 novembre 2009

Le gaullisme, pratique ou discours ?


Quand on est curieux de l’histoire du gaullisme, quand on est persuadé que ce courant recèle, en couplage avec le socialisme, les principales clefs de compréhension du marécage politique où nous nous débattons depuis une vingtaine d’années, on ne peut rester indifférent à la publication du premier volume des mémoires de Jacques Chirac (Chaque Pas doit être un but. Mémoires I, en collaboration avec Jean-Luc Barré, Nil éditions, Paris, 2009).
Certains hausseront les épaules : Jacques Chirac, ce n’est pas du gaullisme. Si on les pousse un peu, ils vous diront : Pompidou non plus ! Et si on les pousse encore, ils vous expliqueront que le général lui-même, dans les années soixante… De proche en proche on en viendra à considérer que le gaullisme est entré en crise le 19 juin 1940.
Soyons tranquillement historiens, avec tout ce que cela comporte, dans un premier temps, de relativisme : considérons comme gaullistes ceux qui se disent gaullistes, et examinons dans un second temps leur rapport avec le legs complexe du Général. Une tradition est plurielle, habitée de tensions motrices et/ou paralysantes. De ce point de vue, la lecture de Chaque Pas doit être un but est particulièrement riche.
D'abord poulain de Georges Pompidou, auquel il rend un hommage appuyé, parrainé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, Jacques Chirac semble avoir retrempé ensuite son discours dans un gaullisme moins libéral et moins assis dans la droite française. Je parle du discours avant tout, dont on peut accorder à l’auteur qu’il est moins fluctuant, somme toute, que sa pratique politique ne pourrait le suggérer.
On sait à quel point la « participation », association capital-travail qui ambitionnait de permettre aux travailleurs de participer aux grands choix des entreprises, et présentée par ses promoteurs (René Capitant, Louis Vallon, Marcel Loichot) comme ouvrant une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme, a été honnie de Pompidou et réduite par lui, avec divers concours dont celui du jeune Édouard Balladur, à l’intéressement des salariés (pour les entreprises de plus de 100 salariés, ce que le même Balladur étendra en 1994 aux entreprises de plus de 50 salariés). Or la participation est invoquée par Jacques Chirac non seulement dans le discours d’Égletons (3 octobre 1976), mais dans son ouvrage de 1978, La Lueur de l’espérance, comme fondement d’une « troisième voie ».
Sur le plan européen, la filiation pompidolienne est plus claire. On sait l’écart entre « l’appel de Cochin » de 1978 et l’acceptation décisive du traité de Maastricht en 1992. On sait aussi la vivacité du patriotisme de Jacques Chirac. La reconstruction d’une cohérence opérée par les Mémoires fonctionne plutôt bien, mais elle donne plutôt des regrets. Quand on lit des phrases comme « ma conviction est (….) que le construction de l’Europe ne se fera pas sans le ressort des volontés nationales, seules capables d’animer l’entreprise » (p. 250), ou quand Jacques Chirac explique son choix de 1992 à la fois par des considérations européennes et nationales, on se dit que peut-être, le gaullisme, allant au bout de son débat interne sur l’Europe, aurait pu produire un discours à la fois vraiment européen et vraiment national, apte à solidifier l’engagement français dans la construction européenne et à lui donner du sens, en assumant le compromis entre les logiques fédérales et confédérales. Un tournant assumé peut être une forme de fidélité authentique à un héritage…
Mais comment assumer vraiment quelque tournant idéologique que ce soit dans un parti de type gaulliste ? Sur le plan du vécu des partis politiques, le RPR est bien gaulliste, voire archi-gaulliste. La description de la genèse de ce parti, en 1976, laisse parfois rêveur. Ainsi ces lignes : « Réélu député de Corrèze le 14 novembre, dès le premier tour, je consacre beaucoup de temps, réfugié avec Jérôme Monod, Alain Juppé et quelques autres dans un appartement discret de la capitale, à rédiger les statuts du mouvement, à peaufiner les grandes lignes de notre programme… » (p. 224.) Un tel début se passe de commentaire.
Aussi Jacques Chirac explique-t-il sa stratégie d’après 1988 à la fois par une sorte de ressourcement gaulliste, qui lui permettrait d’échapper à son image « d’homme de droite » (p. 376) et par une prise de distance avec son parti, dont il cherche à garder le contrôle mais qu’il ne cherche pas vraiment, au-delà de concessions stratégiques momentanées, à faire évoluer.
D’où l’apesanteur relative où évolue ce discours néo-gaulliste. Quand il insiste sur son accointance génétique avec le radicalisme, Jacques Chirac indique une clef d’interprétation. Dans une cinquième république de plus en plus paralysée, où ne vit plus l’élan des années 1958-1965, ni même la dynamique réformatrice des années 1958-1988, son discours gaulliste est devenu ce que le discours républicain pur et dur est devenu pour les radicaux : l’habillage luxueux d’une politique intérieure de plus en plus contradictoire, opportuniste et en retard d’un cran sur la plupart des enjeux. Homme sympathique, animal politique, parfois fin manœuvrier, capable de belles réactions à chaud, avec une forte fidélité gaulliste, à mon sens, en politique extérieure, Jacques Chirac nous raconte, en même temps que l’histoire d’une ascension heurtée, celle du divorce progressif d’un discours avec la réalité.

jeudi 25 septembre 2008


Les élections présidentielles de 2007 ont-elles marqué une vraie rupture, la fin de la dépolitisation, de l’immobilisme, le début d’une clarification du débat politique ? C’est maintenant, alors que l’événement a plus d’un an, que l’on peut commencer à se poser la question. Mais tout d’abord, avec quoi s’agissait-il de rompre ?
L’immobilisme, certes. Tout le monde l’a perçu. On voit bien, à lire l’ouvrage de Bruno Le Maire, qui fut son directeur de cabinet (Des Hommes d’État, Paris, Grasset, 2007), que le pari perdu de Dominique de Villepin était de secouer l’inertie française – on y lit aussi l’extraordinaire isolement des élites françaises… Cet immobilisme, j’aurais tendance à le dater de 1988. Jusque là, tous les gouvernements de la cinquième république ont fait des réformes, bonnes ou mauvaises, conservatrices (d’adaptation) ou radicales (pour faire prévaloir des principes), et se sont davantage donné des objectifs que des excuses. Économiquement, l’échec socialiste de 1981-1982 a débouché sur une adaptation de la politique de la gauche sans adaptation idéologique correspondante : c’est sans doute la partie la plus difficile à gérer de l’héritage de François Mitterrand, homme de culture peu sensible à la force des idées. La première cohabitation (1986-1988) a révélé à la droite la difficulté politique de mettre en œuvre des réformes libérales. En 1988, sont face à face deux hommes dotés d’une solide dose d’opportunisme, François Mitterrand et Jacques Chirac, et le plus stratège des deux l’emporte. Sur le tapis, les deux plus grandes familles politiques françaises, la socialiste et la gaulliste, qui ont toutes les deux raté leur mue politique, et se montrent incapables d’élaborer un projet réaliste, à hauteur de la nation, ni plus haut ni plus bas, qui permettrait à la Cinquième République de cesser d’être le règne de la bureaucratie et d’une technocratie d’inexperts, s’estimant une fois pour toute compétents sur le seul critère de l’excellence scolaire. Le règne des hauts fonctionnaires, étendu au monde des grandes entreprises, la peur qui gagne des politiques incapables de convaincre l’électeur et qui tentent pathétiquement de l’acheter, expliquent en grande partie le dérapage des finances publiques et le développement d’un capitalisme « à la française » dont on cherche à éradiquer le risque…
Est-on sorti de cela en 2007 ? Une fois le diagnostic posé – et on voit qu’il est plutôt noir – il convient d’être prudent. La démagogie, écrivait Charles Péguy, repose sur l’exploitation de l’idée de miracle : l’analyse donc doit l’écarter, ce qui la rend, d’ailleurs, plus indulgente pour nos dirigeants. Le « choc de confiance » n’a pas eu lieu, la stratégie élyséenne fait le grand écart entre réformes courageuses et procrastination, mi par calcul, mi du fait de la désorganisation du travail gouvernemental. L’ « ouverture » a des parfums de 1988… J’ai parfois l’impression que Nicolas Sarkozy en 2007-2008, c’est un peu un Jacques Chirac qui aurait gagné en 1988, avec encore toute son énergie, avec peut-être plus de sens stratégique, plus de capacité à « sentir » l’opinion, mais avec la même imprévisibilité. Il n’est pas étonnant que « l’homme qui ne s’aimait pas » (Éric Zemmour) ait eu avec l’actuel président des rapports difficiles. Bien sûr, on me dira que Jacques Chirac était plus « gaulliste » dans son rapport avec les États-Unis, et c’est exact.
Il reste encore bien des questions en suspens… Quand un leader bouleverse le paysage politique, c’est que, comme Margaret Thatcher, il réussit aussi à obliger son opposition à se transformer. Novembre le dira, mais je n’ai pas l’impression que le Parti socialiste en prenne le chemin. Le paquebot France est-il en train de tourner lentement, le cocotier est-il vraiment en train d’être secoué, ou notre système étatico-mou est-il en train d’imposer son inertie ?
Il faut assumer cette interrogation, d’abord parce que c’est la condition historique par excellence. Il faut l’assumer avec inquiétude, avec vigilance, surtout (on me passera cela) si l’on aime son pays. Il faut aussi garder à l’esprit les potentialités de cette société française si difficile à gouverner, inventive, imprévisible elle aussi, qui génère presque toute seule de la douceur de vivre. Et cette histoire faite de périodes de stagnation et d’autres où la modernisation est rapide. N’oublions pas non plus le rôle de la contrainte, quand on en prend conscience : on commence à dire enfin que les caisses sont vides, et à saisir que les mesures non financées sont désastreuses… La vérité a une vertu politique, peut-être faut-il le rappeler aux nostalgiques des grands mythes…
Le fait de voir arriver chaque année des étudiants me vaccine personnellement contre la déprime ambiante – aussi le fait de regarder le monde qui bouge. Il y a une histoire de la construction, des choses qui avancent, il y a une histoire de la navigation par gros temps, des cailloux poussés toujours un peu plus loin, une histoire ou chacun d’entre nous peut avoir le sentiment de s’échiner pour rien quand les choses avancent collectivement. L’apôtre Paul disait prêcher « à temps et à contretemps » et je crois qu’on peut séculariser le propos.

samedi 14 juin 2008

Retour au chiraquisme ?


Le comportement très digne et réservé de Jacques Chirac depuis la fin de son deuxième mandat, qui contraste avec celui de Dominique de Villepin – il est vrai que l’un a accompli pleinement sa carrière politique tandis que l’autre peut se sentir frustré – incite à revenir sur son bilan et sur la trace qu’il a pu laisser dans la vie politique française.
Deux mandats donc, 1995-2002 et 2002-2007. Cinq ans de cohabitation, de 1997 à 2004, finalement donc juste sept ans de plein exercice du pouvoir, ajoutés à quatre ans de premier ministère, en 1974-1976 et 1986-1988. Trois candidatures à la présidentielle, deux présences au second tour, une dissolution ratée en 1997. Tous ses biographes le disent, un bel « animal politique », taillé pour la conquête du pouvoir, capable de rebondir, globalement peu populaire, mais ayant réussi, même au temps de ses échecs, à fidéliser une partie importante de l’électorat, et apte à s’emparer de positions clefs : le parti gaulliste au temps de la présidence giscardienne, la mairie de Paris. Comme tous les hommes politiques réputés opportunistes, il a quelques fidélités, et parmi elles, un grand patriotisme. Qu’il soit contre l’Europe (au moment de l’appel de Cochin, soufflé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet qui y perdirent leur statut de mentors) ou pour elle (au moment de la ratification du traité de Maastricht, de 1992, pour lequel son ralliement fut décisif), qu’il croie en un « travaillisme à la française » (1974-1976) ou en des réformes libérales (1986-1988), il s’agit toujours de mettre la France à niveau, de la maintenir dans la course. La trace de Jacques Chirac reste ainsi importante dans la politique extérieure : déterminant (qui lui en a su gré ?) dans le dénouement de la crise yougoslave par le recours à l’OTAN, remportant une victoire symbolique forte en 2003 en désapprouvant l’intervention américaine en Irak, déterminant encore pour obtenir, cette fois à nouveau en collaboration avec les États-Unis, que la Syrie se retire du Liban, il a réaffirmé haut et fort la « politique arabe de la France ». On peut en penser ce que l’on veut, mais il y a là une ligne. Ajoutons qu’en 1995, la suppression de la conscription, réforme longtemps réputée infaisable, témoignait d’un projet de modernisation de l’armée française.
D’une certaine manière, ce Jacques Chirac là est celui qui s’est levé et qui est parti, simplement, parce que dans un stade de football, lors d’un France-Algérie, le public sifflait la marseillaise.
Partout où la « boussole nationale » ne pouvait fonctionner de manière claire, la trajectoire s’est faite plus erratique. Comme l’avait remarqué Éric Zemmour (L’Homme qui ne s’aimait pas, Paris, Denoël, 2004), comme on le comprend à la lecture des deux biographies de Franz-Olivier Gisbert (celle de 1988 et La Tragédie du président, best-seller paru chez Flammarion en 2006), Jacques-Chirac est un leader particulier, qui doute plus que les autres de sa valeur et de sa capacité. C’est aussi un homme écartelé entre l’Occident et les autres cultures, et, en fait entre la droite et la gauche, entré en politique au temps ou la droite pouvait pensait qu’elle était simplement le camp de « réalistes » contre les « trublions ». Un homme profondément marqué par son échec de 1988, puis par le mouvement de décembre 1995 contre les réformes d’Alain Juppé (de la sécurité sociale et des retraites), persuadé que la France est un pays fragile, qu’il ne faut pas traumatiser, un homme qui ne saura que faire du pouvoir qui lui revient « miraculeusement » en 2002 après l’échec de 1997, et qui campe désormais sur une position que l’on pourrait résumer ainsi : nous allons faire les réformes que l’on ne peut vraiment pas éviter, sans plus.
La fondation de l’UMP en 2002 ne parvient pas à la fédération totale des droites, en partie parce qu’elle se fait avant qu’un projet politique clair ait été formulé. Il est remarquable de constater qu’en France, gaullisme et socialisme ont empêché chacun la modernisation de l’autre en ne se reformulant pas clairement alors que leur pratique se modifiait à toute vitesse. À François Mitterrand l’européen, totalement indifférent aux enjeux idéologiques, répond Jacques Chirac le patriote, privilégiant lui aussi la pensée stratégique.
Modernisation minimale, toujours en retard par rapport aux enjeux de la mondialisation et de l’intégration européenne, incapacité à enrayer le décrochage relatif du pays, brouillage du discours de son camp : en cela, le « chiraquisme » a fourni un repoussoir utile à Nicolas Sarkozy. Pour sa campagne, au moins celle du premier tour… Cependant, le « chiraquisme » resurgit actuellement à l’horizon de la politique française. Le hiatus entre l’Élysée et Matignon, les grandes déclarations sur l’histoire de l’esclavage à enseigner dans les écoles primaires, le discours sur le « pouvoir d’achat », la tendance à privilégier des réponses de court terme, à vouloir éviter toute mesure symbolique d’une rupture (les 35 heures demeurant la durée officielle du travail, les 60 ans l’âge légal de la retraite, et des stratégies complexes de contournement étant mises en œuvre), l’accoutumance maintenue à voir l’État « débloquer » (mot savoureux) de l’argent public dès qu’un mécontentement catégoriel s’exprime avec tant soit peu de vigueur, tout cela s’inscrit facilement dans une continuité… On peut se demander, de ce point de vue, si Xavier Bertrand n’est pas l’homme tout désigné d’un retour au « gaullo-radical-socialisme »…

dimanche 6 avril 2008

Situation du centre

François Bayrou a pris son risque au moment des élections présidentielles; on peut reconstituer le plan qui était le sien. Etre au second tour, c'était à la fois être sûr de gagner face à Nicolas Sarkozy, avec les voix de la gauche, et pouvoir enclencher une recomposition politique. On pouvait estimer que le PS n'allait pas résister à une seconde absence consécutive au second tour des présidentielles, qui aurait semblé la perte de son statut de parti de gouvernement, et que l'éclatement entre pro- et anti- européens, suivant les pointillés de 2005, allait logiquement s'ensuivre. Alors, François Bayrou aurait pu, pour la première fois peut-être de sa carrière, rassembler.

UDF, Force démocrate, Modem... autant d'étapes dans sa carrière. Au début de la campagne de 2007, certains le prenaient déjà au sérieux, sachant son opiniâtreté et son courage, mais faute est de constater aujourd'hui que le centre en France n'est pas en bonne santé.

Il y a des centristes à l'UMP, ceux qui ont répondu à l'appel du président Chirac en 2002, pour réaliser une grande union politique de la droite et du centre ; il y a en a au Modem autour de François Bayrou (mais le Modem ne rassemble pas que des centristes, il y a aussi, par exemple, pas mal d'écologistes en rupture de ban ou d'électeurs de gauche en attente d'une modernisation du PS) ; il y a enfin le Nouveau Centre, qui rassemble tous ceux qui n'ont pas épousé la stratégie de François Bayrou entre les deux tours, qui n'étaient donc pas prêts à la rupture totale avec la droite. Inutile de préciser que Modem et Nouveau Centre peinent à définir leur identité, tandis que les centristes de l'UMP, en marge du gouvernement, et peut-être grandes victimes de l'ouverture, peinent à se faire entendre.

Alors, « la faute à Bayrou » ? Pas seulement. Il n'a pas pris l'initiative de la fondation de l'UMP, il n'est pas non plus responsable du fait que ce nouveau parti n'ait pas vraiment organisé de tendances. Surtout, la réforme de 1962 et la définition subséquente du concept de « majorité présidentielle » fonctionnent comme un laminoir pour les centres. Dans ce cadre, donner la priorité à la conquête de la présidence, frapper le système en son cœur n'est pas absurde... mais très coûteux politiquement, car le « ni droite ni gauche » comme le « droite et gauche » sont d'un maniement très délicat si on veut éviter l'immobilisme en pratique et la surenchère verbale (critiquer la droite avec les arguments de la gauche et la gauche avec les arguments de la droite, écrivait Alain Duhamel).

Et puis, le centre français est des plus composites : on y trouve des radicaux, des libéraux, des démocrates-chrétiens, qui ne sont d'accord que sur l'Europe. Seul un libéralisme modéré (un « libéralisme social » comme le définissait Raymond Barre) pourrait en être l'armature idéologique, en y ajoutant un projet de réforme institutionnelle, et une vision renouvelée de l'Europe, dépassant la seule revendication fédéraliste. Et le grand handicap est que ce centre a du mal a développer la rhétorique contestataire chère au cœur de nombre de nos compatriotes – sauf à s'acharner dans un « ni droite ni gauche » difficile à tenir jusqu'au bout quand on a besoin de faire des alliances.

On peut toujours opposer à François Bayrou une épure rationnelle (j'aime cette expression pour désigner des vues de l'esprit, nonobstant les conditions historiques) : une droite à tendances face à une gauche à tendances, les modérés de chaque camp soucieux de réalisme, les radicaux de chaque camp osant soulever les problèmes devant lesquels les modérés se bouchent les yeux, les deux camps alternant, chacun faisant les réformes qu'il peut faire et défendant ce qu'il peut défendre... Mais la vie politique française est bien plus volatile, plus heurtée, traversée de multiples clivages, tous assez profonds... L'audace et la ténacité de François Bayrou trouveront peut-être à s'y faufiler !

mercredi 2 avril 2008

Ouverture : 1988 - 2007

Nous commençons à disposer d'une certaine épaisseur temporelle pour analyser la politique d'ouverture du président Sarkozy : celle-ci a d'abord été essayée par François Mitterrand en 1988, ce qui permet une comparaison, et d'utiliser la ressource de l'histoire proche.


L'ouverture correspondait alors à une stratégie politique déployée pendant la campagne présidentielle ; c'était le temps du « ni-ni » (ni nationalisation, ni privatisation) le temps où il fallait prendre acte du déclin du parti communiste. Elle correspondait aussi à une conjoncture politique précise, puisqu'aux élections législatives, le parti socialiste ne disposait pas à lui seul de la majorité. Il fallait pratiquer une politique de bascule, en allant parfois chercher le soutien du parti communiste, parfois le soutien des centristes. Michel Rocard, l'homme de gauche le plus populaire à droite, était d'ailleurs le premier ministre le plus adapté à cette situation. Ces années post 1988 étaient sans doute celles qui étaient le plus indiquées pour une modernisation idéologique consciente et explicite de la gauche, d'une gauche qui revenait au pouvoir après avoir eu deux ans pour digérer sa première expérience gouvernementale de la Cinquième république. Bref : la campagne s'était jouée au centre, il fallait gouverner au centre gauche, il était donc logique d'aller débaucher quelques centristes, parfois très bien implantés localement, comme Jean-Pierre Soissons, devenant ministres d' « ouverture ».

La stratégie présidentielle de Nicolas Sarkozy a quant à elle connu une inflexion notoire et audacieuse au cours de la campagne. La stratégie numéro 1 était inscrite dans la durée, elle a été maintenue contre vents et marées, et témoigne de la ténacité du personnage : fédérer les droites pour les rassembler, quitte à juxtaposer des discours pas toujours compatibles. Miser donc sur la frustration des électeurs de droite, médiatiquement sous-représentés, et un peu mal à l'aise face au côté « radical-socialiste » de Jacques Chirac, amplifié par la défaite de 1988. Cette stratégie a fait de Nicolas Sarkozy le candidat incontournable de la droite, l' « anti-Chirac » par excellence, l'homme capable de reconquérir une partie de l'électorat du front national sans trop modifier son discours. Je me souviens d'une discussion avec des amis, au moment où Nicolas Sarkozy avait lancé l'idée d'un ministère de « l'identité nationale ». Tous s'indignaient, et on m'avait demandé ce que j'en pensais. C'était à mes yeux le piège par excellence : toute la gauche allait s'indigner, le candidat allait pouvoir dire que cette indignation était suspecte (avec une formule du type : « l'identité nationale n'est pas un gros mot »), et les électeurs du Front national serait récupérés sans qu'il y ait pour cela besoin de dire des choses indéfendables. Cette stratégie « identitaire » de droite, appuyé sur le discours de la « rupture », était le socle de la campagne du premier tour.
À cette première stratégie, s'en est ajouté une seconde, qui a commencé à poindre dès l'investiture du candidat Sarkozy, ce qui donne à penser que cela était très construit : laissez-moi, disait-il, aller vers les autres, vers ceux qui ne pensent pas comme nous.

D'où un élargissement du discours du candidat, qui correspondait aux thèmes que développait Henri Guaino : à partir d'un discours national, on intègre le discours de la gauche. Ces deux lignes ont bien fonctionné dans la campagne, à mon avis pour deux raisons : la première était déjà enracinée, inscrite dans la durée, et la seconde a bénéficié d'une atonie, qui semble rétrospectivement assez incroyable, de la part de l'équipe de Ségolène Royal. Je me souviens d'avoir suivi la retransmission de certains discours sur la laïcité, où une synthèse de ce type s'opérait (« Dieu et Voltaire »), qui qui auraient mérité de lancer au moins une polémique, voire un vrai débat de fond. Champ qui a été laissé en friche.

L'ouverture est apparue comme le couronnement de cette seconde ligne, avec un petit air d' « union nationale ». Or, très tôt, à mon avis dès le second tour des élections législatives, on a vu qu'elle n'était pas payante. Je crois que les raisons en sont les suivantes :

- Elle a été vue comme une tentative de « dynamiter » la gauche. Le Canard Enchaîné titrait : « Sarkozy veut nettoyer la gauche au Kouchner ». Du coup, elle a eu, je crois, un effet remobilisateur pour les électeurs de gauche, qui encaissaient déjà leur troisième défaite électorale à la présidentielle. La fiction du « je reste de gauche, tout en participant à un gouvernement de droite », inopérante ailleurs que pour les affaires étrangères, montrait assez le côté artificiel du procédé, mais accroissait l'impression que le gouvernement voulait priver l'opposition de ses forces vives, et empêcher la gauche de se moderniser.

- Elle a ainsi accru les soupçons de concentration du pouvoir, en donnant un petit air de « entre les communistes et nous, il n'y a rien. » (On dirait aujourd'hui : entre l'extrême gauche et nous...). Le fait qu'elle n'ait pas été présentée comme une mesure circonstancielle (après tout, il y avait pas mal de points d'accord en politique extérieure entre Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy) mais qu'on ait voulu en faire le début d'une recomposition politique a accru les choses.

- Elle a été mal reçue par le cœur de l'électorat de Nicolas Sarkozy, ceux qui ont voté pour lui à cause de la « première ligne ». Peut-être l'ouverture avait-elle été mal reçue par une partie de l'électorat de gauche en 1988, mais elle était plus univoquement préparée par la campagne, et François Mitterrand avait capitalisé aux yeux de son électoral un immense prestige en étant l'homme qui avait amené la gauche au pouvoir en 1981. Tandis que Nicolas Sarkozy avait envoyé dans un premier temps à son électorat un message du type : « fini les compromis ».

Ajouterai-je qu'à mes yeux, elle rappelle aussi le fait que 1988 marque le début de l'immobilisme français ? Depuis 1946 jusqu'en 1988, pratiquement tous les gouvernements, de droite et de gauche, on fait des réformes, bonnes ou mauvaises, électoralement payantes ou non. C'est à partir de 1988 que les dossiers les plus importants ont été l'objet de stratégies dilatoires. Dans la mesure où il est maintenant clair que le « choc de confiance » sur lequel comptait l'équipe actuelle ne s'est pas produit, j'ai le sentiment qu'on attend de part et d'autre (droite et gauche) une certaine clarification et une certaine lisibilité du débat.

Jérôme Grondeux