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mardi 14 février 2012

Droite année zéro ?

Nul ne peut prédire avec certitude le résultat de la prochaine consultation, mais il est certain que la défaite de Nicolas Sarkozy laisserait la droite républicaine française dans un état idéologique d’une déliquescence absolue.

Je ne suis pas convaincu par ceux qui prédisent l’éclatement de l’UMP en ce cas. L’échec du Nouveau Centre, et l’échec précédent de la conclusion d’un vrai parti politique autour de François Bayrou renvoient sans doute aux calendes grecques une recomposition de la droite classique sur le modèle du binôme RPR-UDF des années 1970, 1980 et 1990. Et quand un parti rassemble un potentiel de 20 à 30% d’électeurs, qu’il est en outre assuré d’avance, en cas de victoire de la gauche aux échéances nationales de cette année, d’un bon score aux prochaines élections locales ( toujours difficiles pour le pouvoir en place), nul, parmi les élus, n’a vraiment intérêt à son éclatement. Les élus restent, et c’est ce qui fait le cœur de nos partis diaphanes. Combien de fois a-t-on, dans le passé, prédit l’éclatement du PS ?

Sur le plan du leadership, l’explication serait rude entre François Fillon et Jean-François Copé, avec Xavier Bertrand en troisième homme. Mais après tout, une querelle de leadership, c’est aussi l’occasion de faire le point sur de grandes orientations.

Marine Le Pen rêve bien sûr de construire un grand parti populiste, passant la barre symbolique des 20%, absorbant la mouvance souverainiste, et dont la puissance contraindrait la droite classique à une alliance indispensable. Je pense que cette stratégie est intelligente, mais que son succès est très aléatoire. L’alliance avec l’extrême droite a coûté cher à tous ceux qui l’ont pratiquée dans le passé. Un bon ancien ministre de la défense, Charles Million, auquel paraissait promis l’héritage lyonnais de Raymond Barre, a ainsi disparu. Et l’abandon du centre au Parti socialiste est sans doute peu tentant pour la droite républicaine.

L’UMP peut survivre à la défaite et à un affrontement pour le leadership. Je ne la crois pas menacée d’éclatement par l’enracinement du Front national. La crise idéologique est beaucoup plus préoccupante.

Il y a, comme on sait, trois familles parmi les républicains de droite et du centre : les démocrates-chrétiens, les libéraux et les gaullistes. Leur seul dénominateur commun, ou plus exactement l’axe qui leur permet de travailler ensemble, ce que Georges Pompidou avait admirablement saisi en son temps, c’est le libéralisme d’Etat, ce libéralisme républicain français qui se modèle par un Etat orienteur, quand il le peut – et le peut-il encore ?-, soucieux de la cohésion nationale, et garant de la solidarité sociale. Avec un discours à la fois d’adaptation à la nouvelle donne mondiale et de prise en compte de la spécificité française, et un souci de la grandeur du pays.

C’est ici que le gaullisme synthétique convergeait avec l’héritage des républicains à la Gambetta et à la Ferry. C’était le point de soudure de cette tradition et de l’héritage républicain, qui pouvait servir de souche à un pragmatisme résolu, qui savait se démarquer de la tournure très idéologique que prenait souvent la gauche française.

L’opportunisme chiraquien et le souci de la communication de Nicolas Sarkozy, qui les ont conduit à radicaliser successivement plusieurs messages différents, ont fait voler en éclat cette sensibilité, qu’il aurait fallu approfondir au moment où le Parti socialiste s’orientait franchement vers la modération. C’est dommage, car l’optique libéralo-républicaine (ou républicano-libérale, pour ne pas choquer les âmes sensibles), offrait une perspective de maîtrise de la modernisation française. Dorénavant, la modernisation est présentée soit comme un impératif absolu, tellement absolu qu’on ne peut même en concevoir plusieurs versions, soit comme la lointaine et souffreteuse perspective d’une France vieillissante qu’il faut avant tout ménager.

Idéologique sur les questions de sécurité et d’immigration, livrée à un empirisme brouillon où surnagent quelques exigences sur les questions financières et économiques, sur la défensive sur les questions sociales, la droite républicaine, pour l’instant, n’a pour elle que d’avoir osé amorcer des réformes trop longtemps retardées. C’est un sens de la durée française, de la temporalité française, qu’il lui faudra retrouver.

mercredi 19 octobre 2011

Un piètre baroud d'honneur


Souvenir des années 1970 et 1980… l’ambiance politique était plus proche de la guerre civile qu’aujourd’hui. Les gens de droite et de gauche avaient du mal à se parler, et, collégien, puis lycéen et étudiant, je n’avais pas encore abordé ces milieux où l’on peut se parler tranquillement entre sensibilités différentes, sans chercher à se convaincre où à remporter je ne sais quelle victoire fictive devant un auditoire promu malgré lui au rang d’arbitre.

Souvenir d’une gauche au pouvoir décevante après 1981, dont, finalement, on ne pouvait pleinement saisir et approuver l’évolution au pouvoir que de l’extérieur, tant elle était imposée par la dure réalité, par la résistance du réel à l’idéalisme inconséquent. D’une embardée à l’extrême gauche pour pouvoir prolonger la fidélité au mythe, et puis d’un ralliement à la droite modérée.

La droite républicaine de l’époque avait bien des défauts, mais elle me paraissait moins sectaire, moins assurée de son bon droit, moins persuadée d’être le « parti des gens bien » que la gauche d’alors. Il y était alors plus facile d’être modéré, libéral au sens le plus profond du terme, de s’intéresser au « camp d’en face », à son évolution. Alors même que la gauche découvrait enfin Raymond Aron, on l’y appréciait depuis longtemps. Pour un intellectuel, il semblait y avoir là plus de liberté, plus de souplesse, plus de relativisme, quand bien même les leaders y étaient souvent décevants.

Des ponts intellectuels s’y tissaient avec le centre gauche, qui redécouvrait le patrimoine démocratique et si bien sûr, comme dans tous les camps, il y avait une arrogance, celle-ci semblait justifiée par la longue lutte contre le communisme, qui semblait encore redoutable sur le plan international alors qu’il achevait de se déliter.

Bref, on pouvait se montrer modéré et large. J’ai l’impression aujourd’hui que ce temps n’est plus.
Le feu d’artifice de Nicolas Sarkozy, qui a commencé par rassembler toutes les sensibilités de la droite républicaine pour les jeter dans une action confuse, même si ici ou là elle n’est pas sans mérite, a eu sur ce milieu un effet délétère que nous mesurons aujourd’hui.

Face au succès (il faut bien commencer par le dire !) des primaires socialistes, qui investissent largement après un débat de bonne tenue un candidat que l’on aura du mal à faire passer pour un dangereux révolutionnaire ou un irresponsable, on attendait une autre réaction de l’UMP.

Aurait-il été si compliqué de dire en substance : « Nous nous réjouissons de voir que la gauche de gouvernement a pu débattre, désigner son candidat, mobiliser son camp, parce que nous aimons la démocratie. Nous félicitons François Hollande de sa victoire. Il est bon pour nous, et pour le débat politique à la qualité duquel nous sommes attachés, d’avoir face à nous un candidat de qualité. Demain commence une nouvelle étape : nous allons débattre projet contre projet, et faire valoir contre lui nos arguments » ?

Les réactions hargneuses, et, pour tout dire, sans fair play ni classe, de Jean-François Copé ou de Christian Jacob, la réaction crispée de François Fillon, l’attaque sur le champ et sans contre-proposition du projet socialiste, la reprise sans vergogne des attaques de Martine Aubry contre François Hollande, tout cela est pitoyable. Réaction de mauvais joueurs, d’enfants jaloux, d’entêtés qui ne peuvent se résoudre au démenti de leur prévision d’une primaire catastrophique pour le PS.

Complaisance sectaire dans le négatif, tout en expliquant le projet présidentiel n’est pas encore au point, attaque prématurée et contreproductive… tout cela donne une impression de vide idéologique et de fébrilité. Quitte à être antipathiques, il faudrait au moins être efficaces.

Mise en ordre du bilan, édification de nouveaux projets, définition d’une ligne pour la campagne ; si l’on n’a pas fait tout cela, il ne reste qu’à taper sur le « camp d’en face ». Mais qui cela peut-il convaincre ?

La droite républicaine ne peut exister que si elle incarne un certain réalisme, le souci de l’unité nationale et le respect pour les institutions qui garantissent le libre débat dans le pays. Cela n’est praticable qu’en avançant ses propres propositions. Même ainsi, la défaite est possible, et même probable. Mais pourquoi anticiper celle-ci en se jetant dans une offensive de mauvaise foi, désespérée et inopportune ?

La droite d’aujourd’hui devient progressivement irrespirable pour les modérés qui n’y pèsent plus et n’arrivent même plus à inspirer aux débats une tonalité apaisée. Émiettés, sans candidat crédible, qu’ont-ils à faire dans une campagne qui s’annonce nauséabonde ?


dimanche 2 octobre 2011

Déliquescence du centre

Le retrait de la candidature Borloo relève de déterminants à la fois personnels et collectifs.

Personnels, tout d'abord : les centristes vivent actuellement ce que les souverainistes ont vécu de manière chronique. Ils se sont engagés derrière un leader qui n'a manifestement pas la force de caractère, et la capacité à prendre des risques, qui permettent à un homme politique de s'imposer. Les qualités intellectuelles, discursives, humaines de Jean-Louis Borloo, son expérience n'ont pas suffi. Sa capacité à tenir un discours véritablement centriste, et à initier l'éventuel ralliement d'écologistes modérés non plus.

Il ne suffit pas d'avoir un profil. Il faut être prêt à se lancer, y compris quand les temps sont "troublés". Et il faut se sentir responsable de ceux qui se mouillent pour vous, de ceux qui ont pris le risque de se situer, de s'éloigner de leurs amis pour vous suivre.

Les déterminants collectifs ne sont cependant pas à négliger : les centristes demeurent des leaders sans troupes, et cumulent les réseaux de notables inorganisés. Ils n'ont pas travaillé ni vraiment renouvelé leurs thèmes centraux : le libéralisme politique, le "social" (oui, mais comment ? Il semble que la question soit considérable), l'Europe (le souhait de "plus de fédéralisme", à mon sens, ne suffit plus), et la question des alliances n'a pas été suffisamment explicitée.

Je pense que ces déterminants collectifs peuvent servir de base à tous les renoncements.

Maintenant, le retrait de Jean-Louis Borloo va-t-il profiter à Nicolas Sarkozy ? Rien n'est moins sûr. Toute une partie de l'électorat de droite modérée est orphelin. Il aura du mal à se rallier à un autre candidat de gauche que Manuel Valls, pourrait éventuellement suivre François Hollande, à la condition expresse, et pour l'instant non remplie, que celui-ci renonce à être l'homme de la synthèse socialiste. Il irait vers Hervé Morin, mais pas en grand nombre. Peut-être que Dominique de Villepin pourrait en retrouver une bonne partie.

L'inconnue demeure cependant les axes de campagne de Nicolas Sarkozy, et ici le rôle de Bruno Lemaire est déterminant, dans un contexte de déliquescence idéologique profonde de l'UMP. On attend logiquement (avec toutes les limites de la logique en politique) une mise en oeuvre du bilan du quinquennant, délicate du fait de l'aspect touffu et inachevé de l'action gouvernementale, mais la question du projet d'avenir nous projette dans les brumes du mystère.

Non, le retrait de Jean-Louis Borloo ne va pas clarifier les choses. En politique, seuls des projets charpentés et rassemblant un camp, ou au moins une famille politique, apportent de la clarté. Pour l'instant, quand bien même l'intérêt suscité par la primaire socialiste indique un intérêt profond d'une grande partie des français pour le débat politique, rien n'indique que la campagne à venir serait porteuse de solutions nouvelles et/ou de choix décisifs.

mardi 5 avril 2011

Nicolas Sarkozy : esquisse d'un bilan


Je n'ai jamais beaucoup parlé de Nicolas Sarkozy dans ce blog. Il me semblait que son action n'était pas facile à analyser à chaud, et ce pour deux raisons.

La première, c'est l'interpénétration entre communication politique et action. On le dit souvent, le président n'a jamais cessé d'être en campagne, au risque de lasser l'opinion et de jeter un soupçon sur sa capacité à habiter la fonction présidentielle. Le fait n'est pas si rare ; telle était la conception de Bill Clinton, et tel d'ailleurs était le conseil que le président américain avait donné à Tony Blair en 1997, comme ce dernier le rapporte dans les mémoires. Dans son ouvrage passionnant (The End of the Party. The Rise and Fall of New Labour, Penguin Books, 2010), Andrew Rawnsley signale d'ailleurs la relative frustration de Tony Blair par rapport à son premier mandat. Certes, le Labour avait réussi, enfin, à remporter deux élections générales de suite, mais le Premier Ministre n'avait pas le sentiment d'avoir mené une action réformatrice assez profonde...

Beaucoup d'hommes politiques voudraient connaître cette frustration, et beaucoup d'électeurs voudraient que les leaders politiques la ressentent. Nulle doute que cette angoisse ne saisisse les plus sincères d'entre les premiers, tant, comme le disait Philippe Séguin, le pouvoir n'est qu'une "perpétuelle lutte contre l'impuissance". La stratégie Clinton supposait de gagner incessamment la bataille de la communication pour maintenir un haut niveau de popularité, et je crois que tel a été l'objectif de Nicolas Sarkozy, enfant de la télévision, comme le rappellent dans leur livre d'entretiens Cartes sur table Patrice et Alain Duhamel. Les deux journalistes s'étonnent d'ailleurs de son échec médiatique et communicationnel, que rien ne laissait prévoir au vu de la campagne de 2007.

Démêler ce qui est communication (à la surface des choses) et action politique profonde nécessitait d'attendre, et de prendre du recul.

La seconde raison qui me poussait à ne pas me prononcer trop tôt, c'est une profonde méfiance vis-à-vis de la gestion par les médias des questions de popularité. Les politiques alignés sur les "people" sont l'objet de phases alternées d'adulation servile et de rejet inconditionnel, et la première phase paraît appeler la suivante. La fixation névrotique d'une partie de l'opinion contre le président, au motif d'un "déficit d'incarnation", les charges internet sur son physique, la haine qui se lisait derrière, tout cela me laisse un certain malaise, et, pour tout dire ne me semble pas républicain. Une monarchie médiatique et son cortège de frustrations infantiles ne me tente décidément pas.

Nous commençons cependant, à un an de la fin du quinquennat, à pouvoir tirer un bilan. Cela nécessite d'isoler ce qui relève des responsabilités propres de Nicolas Sarkozy et ce qui n'en relève pas, sous peine d'être rapidement très injuste.
On sait par exemple que la crise financière de 2008 a rendu impopulaire tous les gouvernants, qu'il y aient bien ou mal réagi. Certaines difficultés sont structurelles, comme celle des rapports entre président et premier ministre sous la Cinquième République. On sait aussi toute la difficulté qu'il y a à réformer en France, et que nous sortons d'une période longue (1988-2007 au moins) d'immobilisme et de non-adaptation, ou d'adaptation marginale, du "modèle français".

Je crois que Nicolas Sarkozy a été bon, ou au moins est parvenu à avoir une vraie influence, chaque fois qu'un homme presque seul, entouré de quelques conseillers techniques, pouvait avoir une influence marquante, du fait de son courage et de sa tenacité. L'opinion s'y intéresse peu, mais sa présidence européenne a été efficace. L'Europe a pu avoir un rôle dans la sortie de la crise géorgienne de 2008. La réaction de Nicolas Sarkozy à la crise financière de 2008 a été à la hauteur, et après le marasme post-révolution tunisienne, et épaulé par Alain Juppé, il redonné un rôle à la France en Côte d'Ivoire et en Tunisie. D'une certaine manière, c'est dans ces affaires qu'il y a une continuité entre l'image de dynamisme donné dans la campagne électorale et l'action présidentielle.

D'autres réformes importantes ont été mises en place, dont le bénéfice politique ne sera pas important, parce qu'elles ne sont pas spectaculaires : je pense à la réforme constitutionnelle, par exemple. D'autres entrent dans la catégorie des "réformes à réformer", mais lancent un mouvement et ouvrent des perspectives ; je crois que c'est le cas de la loi sur l'autonomie des Universités. Le résultat des élections de 2012 et les années qui suivront diront si 2007 a ou non lancé définitivement le pays sur la voie des réformes. Un tel tournant serait important et conduirait sans doute à réévaluer le bilan de Nicolas Sarkozy.

Mais le problème du quinquennat qui s'achève est que les réformes dont a besoin le pays, pour ne pas être de simples réformes d'adaptation, celles dont on ne voit pas comment les éviter mais qui n'enthousiasment personne (type réforme des retraites), pour être à la fois des réformes profondes (ce que n'est pas la réforme des retraites) et des réformes parties prenantes d'un projet plus vaste, dessinant une perspective à moyen terme, ont besoin d'un grand travail collectif, d'une écoute non seulement des "partenaires sociaux" qui ne sont pas toujours des partenaires, mais aussi des citoyens concernés au premier chef par les réformes. On ne réformera pas l'enseignement contre les professeurs, la justice contre les magistrats, l'Université contre les universitaires. Ou plus exactement, pour éviter de sombrer dans l'idéologie béate du dialogue : il faut écouter pour élaborer la réforme qu'un minimum de contrainte politique permettra de faire passer.

On peut minimiser cette contrainte ; il est impossible de la supprimer. Le consensus sur les réformes n'existe pas dès lors que ces réformes supposent des arbitrages. Et la France a laissé passé des années de croissance où l'on pouvait faire des réformes en achetant sa paix.

L'idée selon laquelle chaque réforme devait être bouclée en six mois a été désastreuse ; elle a conduit à multiplier les demi-mesures et les réformes trop technocratiques, et accru les défauts du système. Mais revenons au travail collectif. Il est toujours difficile à mettre en place en France : les syndicats divisés, numériquement faibles, tremblants d'être débordés sur leur gauche, méfiants vis-à-vis d'un Etat qui coiffe souvent autoritairement le dialogue social, sont des partenaires peu fiables ; les partis politiques sont squelettiques, et un collage approximatif avec le monde syndical y tient lieu trop souvent du contact avec la société civile qu'on pourrait attendre d'eux ; les cabinets ministériels regorgent de jeunes diplômés talentueux qui y voisinent avec de vieux renards, et constituent des serres chaudes où tout s'élabore dans la hâte et dans l'idées obsessionnelle que "les gens ne comprendraient pas" toute mesure un peu simple et où, sous la pression des uns et des autres, on tente d'avance de parer à toutes les objections possibles.L'exemple de la réforme Darcos, qui voulait supprimer les filières en lycée et au final les renforçait, est de ce point de vue édifiante.

Le problème est ancien en France, où traditionnellement les contrepouvoirs sont faibles. On peut cependant le compenser en respectant les institutions. D'une certaine manière, l'Etat doit commencer par s'écouter lui-même : les maires, les magistrats, les enseignants, les policiers, et même les ministres, tous sont d'une manière ou d'une autre au contact de la société civile. La brutalisation des relations entre le chef du pouvoir exécutif et ces différent milieux marquent les limites de la "réforme bousculade". A force de taxer de "corporatisme" tous ceux qui sont en désaccord, même partiel, avec les projets qui les concernent, on se prive de leur expertise propre. Une certaine démagogie renforce ici la dérive technocratique du régime. Je n'en finis pas de mesurer la sagesse d'un propos déjà cité dans ce blog de mon ami Gilles Ferragu : "le drame en France, c'est que les réformateurs ont une rhétorique révolutionnaire".

Cette démagogie est particulièrement ruineuse auprès de l'électorat de droite modérée, légaliste et attaché aux institutions. Alliée à la volonté de chasser sur les terres du Front national, et à la visibilité forte de la ligne Hortefeux-Guéant, elle a conduit à couper en deux la droite française, et à créer un appel d'air au centre droit. Elle dévoile surtout l'ampleur de la crise idéologique de la droite française, que les difficultés du parti socialiste avait fait oublier.

D'où l'impression d'une faillite, impression que je persiste à juger excessive, mais qui n'est pas un simple malentendu. Le joueur qu'est Nicolas Sarkozy n'a pas abattu toutes ses cartes, et la campagne commençant, il va se retrouver sur son terrain. Son impopularité record ne peut masquer deux vérités : il reste le candidat incontestable de la droite pour 2012, et aucun candidat déclaré ne suscite pour l'instant, à gauche ou au centre, un véritable enthousiasme dans le pays.

lundi 28 mars 2011

Finir les miettes...


Une lectrice commente mon post d'il y a quelques semaines sur "l'horizon 2012 en miettes". Les idées qu'elle avance, les questions qu'elle pose appellent une mise au point, d'autant plus urgente après les élections cantonales.
Elle relève tout d'abord le transfert d'électeurs de l'UMP vers le FN, électeurs qui "préfèrent l'original à la copie". Moi aussi je suis convaincu depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy que l'effet "vase communiquant" fonctionne en sens inverse par rapport à la campagne de 2007. J'avoue que l'acharnement du président de la République, d'une partie des élus UMP, et de l'inénarrable Claude Guéant dans cette stratégie me fait parfois douter. Est-ce qu'au fond, il pourrait s'agir d'une stratégie extraordinairement cynique, très osée et au final électoralement très payante ? Auraient-ils senti des choses qui nous échappent ? Quand on voit des gens vendre leur âme de manière aussi voyante, on a de la peine à concevoir que ce soit pour rien. Cherchant un calcul particulièrement tordu pour 2012, je n'ai trouvé que celui-là : miser à la fois sur un FN fort et sur une effondrement du candidat de gauche, pour refaire 2002 malgré l'impopularité actuelle de Nicolas Sarkozy. Mais tout cela reste spéculatif...

Ma lectrice est sceptique sur le relèvement du PS, et sur Dominique Strauss-Kahn. Je crois ne l'avoir jamais dit sur ce blog, parce que j'ai peur de me tromper, mais je le suis aussi. Pour l'instant, DSK est populaire à gauche parce que la gauche pense qu'il va gagner. Cela est extraordinairement fragile. Je n'ai pas été convaincu (peut-être suis-je trop sévère) par ses prestations lors des trois débats des primaires de 2007. Et je ne suis pas sûr que le charisme et la chaleur soient au rendez-vous. Quant au programme... La même angoisse que face à la stratégie UMP me saisit : je vois tant de personnes fines et bien informées qui croient en DSK au parti socialiste ! Mais quand j'entends Pierre Moscovici expliquer à la télévision, pour parer les attaques prévisibles du Front de gauche et de la gauche du PS, qu'il faut distinguer entre le FMI et son directeur, j'espère fortement pour lui et ses amis qu'ils ont des arguments d'un autre calibre pour défendre leur champion.

La commentatrice s'interroge sur le PS qui ne se serait pas vraiment remis de 2002. Là, je suis plus catégorique. L'entrave, ce n'est pas l'existence de tendances (elle ne le pense pas non plus), mais la disjonction entre l'élaboration du programme, le choix du candidat et la compétition pour le leadership du parti. Le PS reste un parti solide parce qu'il est bien implanté localement, malheureusement, il est tellement mal organisé au niveau national qu'on a l'impression que les meilleurs choisissent les communes, les départements et les régions (et on les comprend un peu). L'effort pour mettre au point une nouvelle déclaration de principes, en 2008, a été noyé dans ce maelstrom.

Elle se demande aussi pourquoi le centre n'en profite pas. Ici, c'est plus simple : pas de leader, pas de doctrine, pas de discours. Les perspectives, on les voit, mais elles restent plutôt des défis à relever : trouver ce qui est mort et ce qui est vivant dans le modèle républicain, repenser la modernisation de l'État autrement que comme son effacement, remettre au premier plan l'Etat de droit, les libertés individuelles, la délibération et les contrepouvoirs, trouver un discours national prenant en compte la dimension européenne (et réciproquement). Et surtout valoriser le travail collectif, parce que les réformes qui nous attendent sont trop compliquées pour être élaborées à quatre sur un coin de table.

Une grand inconnue cependant est devant nous : la campagne électorale. Elle bougera les lignes, les cotes des uns et des autres vont grimper ou s'effondrer. Pour la dimension programmatique, j'ai peur de devoir, pour une fois, être pessimiste : c'est déjà perdu. Au mieux, il sortira de tout cela quelqu'un qui ne confonde pas trop réforme et bousculade, ou qui cesse de le faire. Mais on restera dans l'agenda français depuis la fin des années 1980 : mêler de nécessaires réformes d'adaptation et des mesures gadget plus ou moins coûteuses, avancer à coup de travail à moitié fait, prolonger de quelques années l'attente du jour où les partis de gouvernement pourront redevenir lisibles autrement qu'en termes de stratégie électorale.

dimanche 27 février 2011

Remaniement


Quelques réflexions à chaud sur le remaniement.
L'appel d'Alain Juppé correspond à une orientation première de Nicolas Sarkozy, qui avait annoncé en 2007 une volonté de faire une politique neuve avec des hommes d'expérience. La politique de "l'ouverture", dont on ne peut pas dire qu'elle ait donné de grands résultats politiques, la volonté d'entériner des ralliements venus du Nouveau Centre et une volonté plus louable de faire place à la diversité en avaient tout de suite sonné le glas. On y revient sur la fin du quinquennat.

L'affaire Alliot-Marie est regrettable en beaucoup de points pour Nicolas Sarkozy, parce que cette affaire a été très mal gérée. La ministre n'avait rien fait d'illégal, il faut le rappeler. Si on considérait que cela ne tirait pas à conséquence, il aurait fallu que le premier ministre prenne tout de suite le dossier en main.

Le silence de François Fillon est assez stupéfiant, d'autant plus que, n'étant pas candidat en 2012, il n'avait pas grand-chose à perdre. On a laissé l'incriminée se défendre seule, de manière à la fois trop précise, comme une accusée, et trop floue, en plusieurs fois. La ligne finalement choisie était de répéter que cela ne nuisait pas à sa capacité d'incarner la politique extérieure de la France, position que le voyage de Laurent Wauquiez en Tunisie, à la place de son ministre de tutelle, a invalidée aux yeux de tous.

Les dérapages du nouvel ambassadeur en Tunisie ont achevé de faire d'une affaire mineure l'indice d'une crise de la diplomatie française, qui est peut-être surestimée. La tribune du groupe "Marly" a raison quand elle met en avant la non-écoute des ambassadeurs, et plus encore leur non-consultation, par l'Elysée et le Quai d'Orsay. Mais les diplomates affaiblissent leur argument quand ils joignent à ces remarques une critique de fond de la ligne présidentielle de politique extérieure et du rapprochement avec les Etats-Unis : ce n'est ni leur métier ni leur mandat.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on n'écoute pas les ambassadeurs, qui s'en plaignaient déjà sous la Troisième République. Quand Jacques Chirac avait critiqué, juste avant la seconde guerre du Golfe de 2003, la politique américaine, et que, n'obtenant pas l'adhésion de la Pologne, il avait déclaré que les "petits pays" "feraient mieux de se taire", il n'avait sûrement pas consulté l'ambassadeur de France en Pologne. Les résultats en avaient été désastreux dans l'opinion de ce pays : on avait souvent fait comprendre dans l'histoire aux Polonais qu'ils "feraient mieux de se taire".

Enfin, la question pour la politique extérieure française est plus vaste qu'on ne le dit : c'est toute la "politique arabe" gaullienne, objet d'un vaste consensus, qui est remise en question. Après tout, François Miterrand et Jacques Chirac avaient été d'accord, au moment de la première cohabitation, pour interdire aux avions américains qui voulaient entreprendre une action ciblée contre Kadhafi le survol du territoire français.

Ce qui est frappant, c'est que l'on se retrouve sur le plan géopolitique avec une équation qui ressemblait à celle à laquelle les néoconservateurs américains ont apporté une réponse si désastreuse : comment concilier la démocratisation de la région avec le respect des équilibres, et avec le souci de la sécurité d'Israel ?

Bref, il serait dommage que les péripéties gouvernementales masquent deux questions de fond. La première est celle de la manière dont l'Europe voit le monde arabe. On envisageait que ces pays musulmans transposent dans le monde arabe le modèle d'une Turquie européenne ; or ils avancent de leur propre mouvement, sans attendre l'hypothétique adhésion turque. L'Union méditerranéenne pourrait retrouver une actualité, mais il faudrait la repenser totalement et en faire un projet européen...

La seconde question de fond est celle du fonctionnement gouvernemental : on dirait que les ministres, et le premier d'entre eux, ne retrouvent une autonomie que dans les périodes de crise, et qu'ils répugnent à s'en servir ou s'en servent avec maladresse. D'où des réactions un peu tardives : le départ de Brice Hortefeux aurait été sans doute plus opportun il y a quelques mois, par exemple. Nicolas Sarkozy avait d'abord voulu mettre ses ministres à l'épreuve comme des écoliers, les juger sur résultats, mais ils n'avaient pas assez d'autonomie pour en présenter, et curieusement, le pouvoir a réagi à leurs difficultés en les soutenant passivement tout en les laissant se débattre, pour les lâcher ensuite.

Bref, le gouvernement a à la fois un tournant diplomatique à prendre et à réfléchir, s'il est encore temps, sur son déficit de fonctionnement collectif, qui finalement le rend peu réactif. Mais il serait dommage que la fixation médiatique sur Nicolas Sarkozy aboutissent à escamoter le grand défi qui attend une diplomatie française qui n'est pas si hors de combat que cela, et qui vient de trouver un ministre d'expérience.

mardi 4 janvier 2011

L'ère primaire


L'algarade entre Manuel Valls et Benoît Hamon sur les 35 heures ne fait que mettre en évidence le piège dans lequel s'est enfermé le Parti socialiste, piège depuis longtemps signalé dans ce blog.

Le système des primaires socialistes est trop tardif, c'est un fait. L'accélération du calendrier est rendue impossible par la situation de Dominique Strauss-Kahn, et il est peu probable que le déroulement des opérations soit modifié. Mais ce n'est pas là son principal défaut. Après tout, si chacun pouvait bâtir un programme cohérent, l'investiture par le parti ne serait plus qu'une étape dans un processus plus long, qui permet de se faire connaître par l'opinion.

Mais l'élaboration collective d'un programme du parti sans savoir quelle tendance l'a emporté pour la désignation est surréaliste. Elle bride le débat d'idées entre les candidats aux primaires. Si on veut absolument que les adhérents et les sympathisants choisissent, si on renonce à la logique qui veut que le leader du parti soit le candidat à la présidentielle, il faut au moins leur donner à choisir entre des lignes bien identifiées et peut-être même des équipes en voie de constitution.

Ici, les procès en orthodoxie auront pour effet de générer chez tous les candidats un discours moyen, alors que la politique est faite d'arbitrages, de choix, souvent risqués, parfois douloureux, toujours nécessaires. Ainsi, la primaire est réduite à un conflit d'égos, et ce que l'on voulait éviter, la guerre des chefs, se trouve absolument favorisé.

Chaque famille politique a ses forces et ses faiblesses. Comme Alain Bergounioux et Gérard Grunberg l'ont dit depuis longtemps, la fragilité propre du socialisme français réside dans son rapport au pouvoir. On en veut et on n'en veut pas ; l'ambition est toujours mauvaise. Le rapport fascination-répulsion est autodestructeur : la politique démocratique, c'est la compétition arbitrée par l'opinion. Les ambitions sont là, inutile de jouer les saintes-nitouches.

Il faudrait savoir combien d'électeurs Nicolas Sarkozy avait gagné en affirmant qu'il ne pensait pas seulement à la présidentielle en se rasant.

La lutte pour le pouvoir est normale, il s'agit juste de savoir si elle permet ou pas d'enclencher le débat d'idées, la compétition des programmes et le choix. On a parfois l'impression, dans ce déni parfait ("les idées d'abord, les ambitions ensuite"), de retrouver les rapports du monde catholique et de l'argent.

Il est possible que le candidat socialiste, au final, l'emporte dans la mêlée confuse qui s'annonce. Mais ce sera sans programme. En somme, l'opportunisme est au coin de la rue...

mercredi 27 octobre 2010

Sortie de crise ou retour à 2002 ?


On commence à entendre la formule rituelle : « le mouvement va prendre d'autres formes ». Traduire : le mouvement se finit mais nous ne le dirons pas, de peur de hâter la démobilisation. Sauf incident grave jamais souhaitable et toujours possible, les vacances de la Toussaient aidant (elles ont donné la mesure de la profondeur de l'engagement lycéen) nous devrions connaître, comme on dit, une « sortie de crise ».

Quelques amendements au projet, une grande concertation pour l'évolution du système des retraites en 2013, la démonstration que des syndicats même très minoritaires peuvent être assez longtemps soutenus par l'opinion – quand bien même on aimerait en savoir plus sur le chiffrage des manifestations, on ne peut pas dire que le bilan de cette mobilisation est nul du point de vue de ceux qui l'ont soutenu.

Je ne suis donc pas sûr du perdant-perdant que l'on nous annonce partout. Nicolas Sarkozy, en ayant « tenu bon », peut reconquérir une partie de l'électorat de la droite et du centre. Si le travail collectif et les réformes de fond ne sont pas son fort, on ne peut lui nier un certain courage, qui a pu donner d'heureux résultats en certaines occasions (lors de sa présidence européenne, ou lors de la crise financière). Il a encore dans sa manche la carte trop tôt montrée, mais pas encore jouée, du remaniement.

Le parti socialiste peut-il tirer partie de la situation ? Rien n'est moins évident. Son projet ne diffère pas substantiellement de celui du gouvernement, avec un gros flou sur la nature du financement fiscal ; il n'est manifestement pas prêt à abroger une réforme qu'il se contentera de brosser. Son candidat pour l'heure le plus crédible, à la tête du FMI, a d'ailleurs approuvé (ou dû approuver ?) la réforme. Il n'en va pas de même du Front de gauche, qui pourrait se donner la posture d'héritier du « mouvement ».

Une chose est certaine : on va vers un nouvel éclatement du paysage politique, qui pourrait bien au premier tour, en 2012, faire le jeu du président actuel. Redisons-le : le système des primaires adopté par le parti socialiste est suicidaire, tant il empêche l'émergence d'un projet crédible à gauche. Quant au centre, il reste en miettes, et le devenir du centre gauche est largement conditionné par celui d'Europe Ecologie qui tente une périlleuse symbiose avec les Verts.
Je me demande désormais si 2007 a vraiment exorcisé 2002. De ce que les Français ont pu enfin suivre une vraie campagne électorale, on en avait vite conclu que le lien était renoué entre les politiques et l'électorat et que les forces gouvernementales retrouvaient du crédit. Mais il ne faut pas oublier que, fondée en 2002, L'UMP n'a pas réussi à intégrer le rassemblement durable de la droite et du centre. Que le Modem n'était pas vraiment une force gouvernementale et que François Bayrou a fait un bon score au premier tour avec un discours d'une étonnante véhémence pour un centriste. Que le parti socialiste et sa candidate bénéficiaient d'un « vote utile » et du souvenir de 2002. Qu'enfin la synthèse des droites opérée avec maestria par Nicolas Sarkozy en 2007 est un fusil à un coup, car elle ne peut résister à l'exercice du pouvoir, ni à la désillusion des électeurs populaires du Front National.

Il faut donc nous faire au fait qu'à nouveau, comme en 2002, rien ne fédère vraiment une fraction importante de l'opinion, et que les grands courants de celle-ci ne sont que des courants de rejet, dont l'unité est factice et la motivation autant individuelle que civique. Les quelques atouts conquis par les uns ou les autres ne les porteront pas jusqu'au prochain mandat présidentiel.

mardi 20 juillet 2010

Les orphelins de la droite et du centre


Le compte-rendu fidèle (et en sympathie mesurée) de Cécile et le long (et plus critique) commentaire de Robin nous aident à dessiner les contours de la tentative Villepin et à évaluer sa portée.

D’abord, on voit bien ce qui peut faire adhérer, ce qui explique d’ailleurs les 6 000 participants au lieu des 3 000 attendus le 10 juin, et le fait que fort probablement, Dominique de Villepin pourra avoir ses 500 signatures : l’existence d’une sorte de quasi-parti, celui des orphelins du centre et de la droite. Esquissons une typologie de ces orphelins :

Les libéraux tout d’abord : ils sont une des composantes historiques du centre, mais ils ont été séduits souvent, comme le regretté Jacques Marseille, par la rhétorique sarkozyste de la rupture. Le culte du « passage en force » chez les libéraux pourrait sembler curieux, mais il exprime en partie leur désarroi, ancien, face à la démocratie, à son irrationalité. Cette irrationalité les inquiète quand elle est révolutionnaire et donne prise aux « démagogues », et les irrite quand elle est conservatrice alors qu’il leur semble depuis les années 1970 que le vent de l’Histoire souffle en leur faveur. La «rupture », c’était assommer l’opinion, prendre de vitesse la démocratie et les contrepouvoirs. Les libéraux ici oubliaient allègrement Montesquieu pour Milton Friedman, et goûtaient par avance les sombres délices du despotisme éclairé, mais dans une version « soft » où la communication remplace la contrainte brutale. Ceux-là, Bayrou ne pouvait pas les récupérer durablement, quand bien même il a envoyé des signaux vers eux au début de la campagne de 2007, en insistant par exemple sur le problème de la dette. Tout ce qu’il pouvait leur offrir était le goût des institutions et des contrepouvoirs, ce que précisément ils avaient mis entre parenthèses pour soutenir Nicolas Sarkozy.

Maintenant, ils sont disponibles : la « rupture » a été au mieux une inflexion. Au pire, elle s’est perdue dans les sables de l’entre-deux-tours et de la pseudo-technocratie du régime. Qui ira les chercher ? Certes pas François Bayrou, qui a tenté de bâtir son « centre » sur un fondement historique ultra-mince et à vrai dire plutôt inquiétant, celui du rejet jumeau du socialisme et du libéralisme. Dominique de Villepin ? On en reste, Cécile le montre, à un discours de volontarisme politique mâtiné de souci social qui est une marque de fabrique du gaullisme. La célébration de « l’exécutif fort », le recours à « l’homme providentiel », ne peut intéresser les libéraux qu’adossé à un programme de réformes économiques et sociales libérales, ce qui n’est pas le cas ici.
Les centristes sociaux ensuite, héritiers de la démocratie chrétienne version MRP. L’aspect social du discours, le projet, comparable à celui de François Hollande, de relever les impôts peut les séduire chez Villepin, et il le ferait encore plus s’il était associé à l’idée de rigueur dans les dépenses (mais l’ancien premier ministre ne va pas aider ici le gouvernement en adhérant à un tel projet). Chez François Bayrou, ils se sont trouvés noyés par les écologistes, qui finalement vont retourner chez eux en emportant les meubles. Ils gardent cependant une implantation. Comme on le lit dans le dernier numéro de Commentaire, les seuls candidats du Modem qui n’ont pas connu une humiliation complète aux régionales sont issus de leur rang. Ils seront preneurs de tout ce qui semble plus « social » que Nicolas Sarkozy ; par contre, si François Fillon se montre, ils hésiteront à rejoindre franchement Dominique de Villepin. Et il ne faut pas oublier, même si le manque d’un vrai leader se fait ici cruellement sentir, l’existence du Nouveau Centre qui les arrime à la majorité présidentielle.

Ceux-là aussi, d’ailleurs, « l’exécutif fort » doit les tenter modérément. Il y a cinquante ans que les centristes accumulent de la rancœur contre les gaullistes auxquels ils sont par ailleurs obligés de s’allier, et tous les gaullistes ne sont pas Georges Pompidou ou Édouard Balladur pour les séduire. Le style de Dominique de Villepin n’est pas le leur.

Troisième type d’orphelin, les gaullistes. Cécile montre bien comme Dominique de Villepin joue sur les fondamentaux gaullistes. Je crois qu’il le fait à la manière chiraquienne, avec une touche d’auto-enchantement supplémentaire. Et j’adhère pleinement à la remarque de Robin : ce discours n’est pas porteur d’une autre politique. La manière chiraquienne, c’est de faire (sauf en matière de politique extérieure) du discours gaulliste le cache-sexe d’une politique sans initiative se bornant aux réformes strictement nécessaires. Mais les gaullistes sont en fait structurellement orphelins. Ils ont été orphelins du général de Gaulle dès le début des années 1960 ; je l’ai écrit ailleurs, mais la crise du gaullisme est patente dès 1965. J’avoue que je n’attend pas grand-chose d’une mobilisation de ce secteur de l’opinion : le gaullisme demeure principalement une ressource rhétorique, et vaut ce que vaut la crédibilité de celui qui la mobilise.

Du point de vue de Dominique de Villepin, tout cela n’incline pas à l’optimisme. On ne peut passer de la querelle de leadership à la définition d’une ligne politique alternative qu’en fondant un véritable parti ou une tendance à l’intérieur d’un parti. Dans les deux cas, on constitue un réseau. Le talon d’Achille du gaullisme reste la surestimation de ce que peut faire un homme seul entouré de quelques conseillers dans une société complexe et mouvante. Rien dans l’entreprise de Dominique de Villepin, qui ressemble en cela à celle de François Bayrou, ne me paraît y remédier ; mais les éventuels ralliements nous en diront peut-être plus.

mardi 6 avril 2010

Le vide et le panache


Dominique de Villepin a décidé de fonder un mouvement politique. Cela ne frappe personne – pas même moi sur le coup, mais, au fond, la chose est énorme. Un homme, seul, qui n'a jamais été élu, fonde un mouvement politique. Il est vrai qu'il est ancien premier ministre, il est vrai que Raymond Barre, de même, avait ses clubs. C'est la particularité de la cinquième république : on peut avoir dirigé le gouvernement de la France sans avoir jamais donné au moindre électeur l'occasion de vous accorder ou de vous refuser sa confiance. Georges Pompidou, dont l'oeuvre politique est considérable et méconnue, est arrivé au pouvoir ainsi, après tout. Les IIIe et IVe républiques étaient des régimes d'élus, la cinquième république est, en partie, un régime de hauts fonctionnaires. Un défi de plus à l'idée de la permanence d'un « modèle républicain » fixe.
Un homme seul fonde un mouvement politique. Ici, on n'objectera plus à ma surprise un peu hypocrite Raymond Barre, mais Charles de Gaulle. Grande référence, grand modèle pour Dominique de Villepin. Mais cela pose deux problèmes : un problème de légitimité du fondateur, et un problème tenant au type de mouvement que l'on veut fonder. Légitimité : de Gaulle se réclamait, selon ses propres termes, d'une « légimité historique » née le 18 juin 1940. Cela se comprend. Quand dans son allocution de 1969, celle où il annonçait qu'il partirait en cas d'échec du référendum sur la décentralisation et la réforme du Sénat, il évoquait la fin d'une page qu'il avait ouvert depuis bientôt trente ans dans notre histoire, il pouvait le faire sans que l'on s'esclaffe.


Mais qui peut le faire aujourd'hui ? Vouloir, mieux encore, réussir, au moins pour un temps, à incarner la France qui se bat aux yeux de l'opinion, voir la France tout court, cela n'est possible que lorsqu'un homme à la puissance de décision exceptionnelle rencontre des circonstances exceptionnelles. On peut alors fonder un mouvement, et encore.


Quel type de mouvement ? Celui que Charles de Gaulle envisagea, avec le lancement du RPF, en 1947 était un Rassemblement Pour la France, rassemblement autour d'une personnalité éminente, la sienne. Il prévoyait la double appartenance avec tous les partis politiques à l'exclusion, guerre froide oblige, du parti communiste. Par la suite, il fallut bien faire des partis gaullistes, de l'UDR au RPR, mais ces partis ne purent jamais développer une véritable existence comme force de débat et de proposition, ni comme lien entre la société civile et la classe politique. Un mouvement politique ne peut avoir de consistance idéologique que s'il correspond à une tradition politique (socialisme, républicanisme, démocratie chrétienne) ou à une aventure collective qui devient une tradition politique (l'écologie politique).


Dans la mesure où le gaullisme a été une aventure collective, où il a synthétisé de multiples apports, il a pu avoir une certaine consistance, à mon sens bien incertaine depuis les années 1960. Quelle peut être la consistance idéologique du mouvement fondé par Dominique de Villepin ? Aucune, me semble-t-il, sauf un mélange de rhétorique sur la grandeur française et d'anti-sarkozysme qui risque d'être aussi éclectique que le sarkozysme lui-même.


Pourtant, on comprend que Dominique de Villepin tente sa chance, tant tout le monde ressent un grand vide à droite.Le sarkozysme n'était qu'une stratégie audacieuse de conquête du pouvoir pour un exercice entre pr!agmatisme, audaces fugitives et opportunisme pur. Nul autre que Nicolas Sarkozy, avec son talent et ses limites, ne peut emprunter ce chemin là. Le pont de bois brule derrière ses pas. L'UMP est devenue illisible: les inconvénients d'être un parti "au pouvoir" sont doublés par l'absence de tendances : nul ne peut incarner une éventuelle relève. Xavier Bertrand, idéologiquement peu charpenté, idéal pour faire une soudure parti/Elysée, donnerait-il même prise à une opposition interne? Les centristes ne sont pas regroupés, en partie par tempérament, en partie faute d'un leader. Et quel leader pourrait se dégager quand il n'y a plus d'espace pour être un grand ministre? Seul un François Fillon pourrait jouer ce role. Encore faudrait-il qu'il parte et cesse d'assumer des choix qui ne sont que faiblement les siens. Bref, entre l'enlisement de François Bayrou et le flou de l'UMP, il y a théoriquement de la place à droite. Dominique de Villepin tente de l'occuper à coup de panache.

samedi 24 octobre 2009

souvenirs d'une conversation


Nous étions trois amis à discuter dans le hall de Sciences po, alors que les étudiants passaient et repassaient autour de nous. C’était en octobre 2006, au moment des fameux débats opposant Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Au moment des élections présidentielles, tout le monde parle politique, et puis le lieu s’y prêtait, et les personnes aussi. Nous soupesions les chances des uns et des autres, celles de Laurent Fabius, de François Bayrou ou de Nicolas Sarkozy. Chacun d’entre nous avait, je le vois bien aujourd’hui, ses éclairs de lucidité et ses points d’aveuglement. L’ami socialiste voyait clairement que Ségolène Royal allait l’emporter aux primaires ; il tenait pour Laurent Fabius mais estimait que celui-ci s’était laissé coincer dans ce faux débat à l’américaine, faute d’appuis suffisants dans la structure socialiste. L’ami centriste prenait au sérieux les chances de François Bayrou, dont rien n’indiquait encore qu’il allait décoller dans les sondages. J’essayais pour ma part de vendre une idée qui me tenait à cœur depuis 1995 et la remontée limitée mais suffisante de Jacques Chirac pendant la campagne du premier tour : il faut longtemps pour faire un président de la République. J’accordais donc mon crédit à ceux qui se préparaient depuis plusieurs années à l’échéance, Laurent Fabius, François Bayrou et Nicolas Sarkozy. Je pensais le succès de ce dernier possible, mais je surestimais incontestablement sa volonté réformatrice, et n’anticipais pas le tournant national-unanimiste de l’entre-deux-tours.
Nous parlions politique comme on aimerait toujours le faire, non pas pour réduire nos différences, non pas pour soumettre l’autre, mais pour comparer les points de vues, échanger les idées, guetter le neuf par l’approche que l’on n’aurait pas soi-même. Les rires ponctuaient les désaccords les plus saillants, et parfois des étudiants nous lançaient quelques regards amusés.
Je pense que ce qui expliquait notre bonne humeur était la joie un peu enfantine de ceux qui pensent que des choses nouvelles vont arriver.
Cette conversation me semble bien lointaine aujourd’hui. Laurent Fabius n’a pas plus que les souverainistes trouvé l’alchimie miraculeuse qui aurait transformé la fédération des mécontents de 2005 en une force de proposition, et qui aurait pu changer aux yeux de la postérité un mauvais coup porté à la construction européenne (et plus encore, à la place de la France en Europe) en prise en compte obligée de la nouvelle donne politique. Sa supériorité éclatante dans le troisième débat des primaires, celui consacré à la politique extérieure, n’aura servi de rien.
François Bayrou a porté plus loin son pari. Oui, s’il était arrivé en seconde position du premier tour, il aurait peut-être pu profiter d’un éventuel éclatement du parti socialiste pour recomposer le paysage politique français – encore qu’il soit permis d’en douter. Ou tenter un gouvernement d’union nationale, sur les ruines cette fois de la gauche et de la droite. Ou se contenter d’une nouvelle cohabitation… nous ne le saurons jamais. Lui aussi paie depuis quelque temps la facture de son pari. Les mécontents du « ni droite ni gauche » ne sont pas plus faciles à fédérer que la gauche de la gauche, et l’avenir du Modem reste incertain.
On pouvait espérer que Nicolas Sarkozy réaliserait certaines des réformes d’adaptation laissées en plan par ses prédécesseurs, dans le consensus immobiliste post-1988. Qu’il pourrait endosser certaines mesures nécessaires et impopulaires, ou au moins promouvoir des commencements de réforme qui enclencheraient une dynamique réformatrice, et d’une certaine manière cela correspond à certains aspects de la première année de son mandat présidentiel. La crise financière qui a révélé toute son importance en septembre 2008 a été particulièrement tragique pour la France, en fournissant un alibi à la dégradation des comptes publics. Un État en quasi-faillite financière n’a plus les moyens d’agir, et condamne son gouvernement à une gesticulation vaine. Si la vérité de la politique d’un État et dans son budget, celui qui est discuté en ce moment est plutôt le reflet d’un non choix.
Ce que nous ne prévoyions certainement pas en 2006, c’est que nous entrerions dans un tel vide politique. La crise du PS ne s’annonçait pas… L’absence d’opposition en est à un point tel aujourd’hui que paradoxalement, elle nuit au pouvoir en place. Une opposition crédible oblige un président (puisqu’en l’occurrence c’est lui qui gouverne) à surveiller ses actes, en une forme d’autocensure salutaire. Une opposition crédible peut aussi être associée à certaines décisions difficiles et nécessaires.
Je crois que tous trois, nous espérions une transformation du paysage politique : un gouvernement multipliant les réformes bonnes ou mauvaises, une opposition tenue de s’adapter rapidement et de préparer ses propres propositions, la sortie d’un des aspects les plus déplaisants de la cinquième République, à savoir le couplage entre une très forte concentration du pouvoir et l’impuissance d’un État empêtré dans sa propre technostructure.
Nous rêvions en fait la renaissance de projets politiques clairs, nous rêvions tous trois que la France cesse de se moderniser à reculons. Nous aspirions confusément, de toute notre curiosité pour l’avenir, à la fin de l’usage exclusif de la peur comme ressort mobilisateur en politique, à gauche comme à droite.
Il est frustrant d’en rester à l’inventaire des blocages. En ce qui concerne François Bayrou et Nicolas Sarkozy, l’un d’eux apparaît tout de suite : l’absence de vrai travail collectif. Le seul travail collectif proposé à ceux qui entourent ces deux hommes, quelles que soient leurs qualités de leader, est la justification et la mise en œuvre de décisions déjà prises. Tout au plus les entourages peuvent-ils rêver au rôle de conseiller. Les décisions sont prises avant que d’être testées par la discussion, et sans que leurs conséquences aient été envisagés : supprimer la taxe professionnelle sans savoir par quoi on va la remplacer, comment peut-on attendre que les maires et conseillers municipaux accueillent bien cette mesure ? Proclamer a priori qu’on ne va pas accroître la pression fiscale dans un État ultra-déficitaire et dont l’accroissement se pose, s’interdire à l’avance toute rigueur, quel intérêt ? Dans le cas de François Bayrou, on sait bien que c’est une décision solitaire, prise dans l’entre-deux-tours, celle de ne pas appeler à voter pour Nicolas Sarkozy, qui a écarté ses principaux lieutenants.
On m’objectera que le leader politique est précisément celui qui décide. Oui. Il doit au final trancher entre des hypothèses, des orientations différentes, avoir entendu les uns et les autres, avoir animé une discussion collective. Mais il, ce n’est pas au final que nos autocrates tranchent, c’est bien souvent au préalable.
Notre système politique est tout entier gagné par cette manière de procéder. Dans l’affaire Frédéric Mitterrand, qui s’est étonné qu’un porte-parole de parti politique, qui précisément est censé ne prendre dans ses fonctions aucune initiative, se lance de son propre chef dans une attaque douteuse et contre-productive ?
La polarisation sur l’élection présidentielle a sans nul doute favorisé ce développement du leadership autocratique. Mais on le retrouve aussi dans bien des secteurs de la société civile. On pourrait s’en consoler en se disant qu’après tout, nous pouvons toujours soutenir l’autocrate le moins éloigné de nos convictions – et dans la pratique, c’est d’ailleurs ce que nous faisons la plupart du temps, pour ne pas devenir des « émigrés de l’intérieur » (Sainte-Beuve). Mais quand il s’agit d’adapter à une nouvelle donne mondiale un pays qui oscille entre refus crispés et enthousiasmes éphémères, comme quand il s’agit de rénover des forces politiques ou d’en fonder de nouvelles, le leadership autocratique trouve bien vite ses limites.

jeudi 25 septembre 2008


Les élections présidentielles de 2007 ont-elles marqué une vraie rupture, la fin de la dépolitisation, de l’immobilisme, le début d’une clarification du débat politique ? C’est maintenant, alors que l’événement a plus d’un an, que l’on peut commencer à se poser la question. Mais tout d’abord, avec quoi s’agissait-il de rompre ?
L’immobilisme, certes. Tout le monde l’a perçu. On voit bien, à lire l’ouvrage de Bruno Le Maire, qui fut son directeur de cabinet (Des Hommes d’État, Paris, Grasset, 2007), que le pari perdu de Dominique de Villepin était de secouer l’inertie française – on y lit aussi l’extraordinaire isolement des élites françaises… Cet immobilisme, j’aurais tendance à le dater de 1988. Jusque là, tous les gouvernements de la cinquième république ont fait des réformes, bonnes ou mauvaises, conservatrices (d’adaptation) ou radicales (pour faire prévaloir des principes), et se sont davantage donné des objectifs que des excuses. Économiquement, l’échec socialiste de 1981-1982 a débouché sur une adaptation de la politique de la gauche sans adaptation idéologique correspondante : c’est sans doute la partie la plus difficile à gérer de l’héritage de François Mitterrand, homme de culture peu sensible à la force des idées. La première cohabitation (1986-1988) a révélé à la droite la difficulté politique de mettre en œuvre des réformes libérales. En 1988, sont face à face deux hommes dotés d’une solide dose d’opportunisme, François Mitterrand et Jacques Chirac, et le plus stratège des deux l’emporte. Sur le tapis, les deux plus grandes familles politiques françaises, la socialiste et la gaulliste, qui ont toutes les deux raté leur mue politique, et se montrent incapables d’élaborer un projet réaliste, à hauteur de la nation, ni plus haut ni plus bas, qui permettrait à la Cinquième République de cesser d’être le règne de la bureaucratie et d’une technocratie d’inexperts, s’estimant une fois pour toute compétents sur le seul critère de l’excellence scolaire. Le règne des hauts fonctionnaires, étendu au monde des grandes entreprises, la peur qui gagne des politiques incapables de convaincre l’électeur et qui tentent pathétiquement de l’acheter, expliquent en grande partie le dérapage des finances publiques et le développement d’un capitalisme « à la française » dont on cherche à éradiquer le risque…
Est-on sorti de cela en 2007 ? Une fois le diagnostic posé – et on voit qu’il est plutôt noir – il convient d’être prudent. La démagogie, écrivait Charles Péguy, repose sur l’exploitation de l’idée de miracle : l’analyse donc doit l’écarter, ce qui la rend, d’ailleurs, plus indulgente pour nos dirigeants. Le « choc de confiance » n’a pas eu lieu, la stratégie élyséenne fait le grand écart entre réformes courageuses et procrastination, mi par calcul, mi du fait de la désorganisation du travail gouvernemental. L’ « ouverture » a des parfums de 1988… J’ai parfois l’impression que Nicolas Sarkozy en 2007-2008, c’est un peu un Jacques Chirac qui aurait gagné en 1988, avec encore toute son énergie, avec peut-être plus de sens stratégique, plus de capacité à « sentir » l’opinion, mais avec la même imprévisibilité. Il n’est pas étonnant que « l’homme qui ne s’aimait pas » (Éric Zemmour) ait eu avec l’actuel président des rapports difficiles. Bien sûr, on me dira que Jacques Chirac était plus « gaulliste » dans son rapport avec les États-Unis, et c’est exact.
Il reste encore bien des questions en suspens… Quand un leader bouleverse le paysage politique, c’est que, comme Margaret Thatcher, il réussit aussi à obliger son opposition à se transformer. Novembre le dira, mais je n’ai pas l’impression que le Parti socialiste en prenne le chemin. Le paquebot France est-il en train de tourner lentement, le cocotier est-il vraiment en train d’être secoué, ou notre système étatico-mou est-il en train d’imposer son inertie ?
Il faut assumer cette interrogation, d’abord parce que c’est la condition historique par excellence. Il faut l’assumer avec inquiétude, avec vigilance, surtout (on me passera cela) si l’on aime son pays. Il faut aussi garder à l’esprit les potentialités de cette société française si difficile à gouverner, inventive, imprévisible elle aussi, qui génère presque toute seule de la douceur de vivre. Et cette histoire faite de périodes de stagnation et d’autres où la modernisation est rapide. N’oublions pas non plus le rôle de la contrainte, quand on en prend conscience : on commence à dire enfin que les caisses sont vides, et à saisir que les mesures non financées sont désastreuses… La vérité a une vertu politique, peut-être faut-il le rappeler aux nostalgiques des grands mythes…
Le fait de voir arriver chaque année des étudiants me vaccine personnellement contre la déprime ambiante – aussi le fait de regarder le monde qui bouge. Il y a une histoire de la construction, des choses qui avancent, il y a une histoire de la navigation par gros temps, des cailloux poussés toujours un peu plus loin, une histoire ou chacun d’entre nous peut avoir le sentiment de s’échiner pour rien quand les choses avancent collectivement. L’apôtre Paul disait prêcher « à temps et à contretemps » et je crois qu’on peut séculariser le propos.

mardi 16 septembre 2008

Être compris en politique


Je reviens aux problèmes de communication, qui sont le nœud des rapports entre l’opinion et le gouvernement - du moins on nous les présente comme tel. Il est toujours difficile de faire l’histoire de l’opinion, mais des ouvrages comme celui de Pierre Laborie (L’Opinion française sous Vichy, Seuil « points histoire », 2001) sont devenus des classiques. On y apprend ainsi qu’alors que le maréchalisme (l’attachement à Pétain, vainqueur de Verdun, l’homme qui a fait « don de sa personne à la France », qui sera un « bouclier » contre l’occupant) est encore très majoritaire dans la population française, la rencontre de Montoire du 24 octobre 1940, et le lancement de la politique de collaboration ne sont pas compris des Français. C’est la racine d’un divorce entre l’opinion et Pétain qui prendra par la suite des proportions plus importantes.
Ainsi, l’opinion a parfois raison (en l’occurrence, elle avait mille fois raison) de ne pas « comprendre » ses dirigeants. « Comprendre »… au fil du long article du Littré, on glane : « saisir par l’esprit », « comprendre quelqu’un, entrer dans ses pensées, dans ses sentiments »… Une majorité de Français, semble-t-il, n’entrait pas dans les « pensées », dans les «sentiments » de Pétain à ce propos. On sait que pour Pétain, l’offre de collaboration devait lui permettre de garder une marge de manœuvre par rapport à l’Allemagne, et de pouvoir mener l’entreprise de « rénovation » du pays, qui reçut le nom de « Révolution nationale », et qui rompait avec les fondamentaux républicains. On sait qu’en réalité la collaboration se traduisit par une soumission toujours croissante aux exigences de l’occupant. Rien ne donne mieux l’impression du piège dans lequel le Maréchal s’était engagé en surestimant largement ses possibilités (peut-être aussi grisé de son projet réactionnaire ?) que la lecture des souvenirs de Henry du Moulin de Labarthète (Le Temps des illusions. Souvenirs (juillet 1940-avril 1942), Genève, Constant Bourquin, 1946), qui fut son chef de cabinet et, parmi les hommes de Vichy, un opposant à l’influence de Laval. La ligne Laval, qui l’emporta définitivement en 1942, avec les conséquences que l’on sait, est largement une conséquence du choix initial. De ce choix qu’en octobre 1940, l’opinion ne «comprenait » pas.
Ce qui n’est pas compris, c’est que Pétain, dont on attend une attitude digne face à l’occupant, dont on pense qu’il va faire tout ce qu’il peut pour limiter ses exigences, rencontre Hitler de sa propre initiative, lui serre la main, et annonce, si tôt, et alors que la guerre se poursuit encore, que la France va collaborer, au lieu de s’en tenir à la convention d’armistice. C’est peut-être même qu’il paraisse prêt à faire bon marché de l’honneur national pour se tourner vers des projets de politique intérieure.
Ce qui n’est pas compris, c’est finalement une dissonance, une contradiction… Adolphe Thiers n’avait pas offert à la nouvelle Allemagne, en 1871, de collaborer avec elle. Certes, les circonstances étaient différentes, mais retardant la question du choix du régime (en passant, un vilain tour joué aux monarchistes), il envoyait à l’opinion un message cohérent, et qui fut compris : l’heure n’était pas aux manœuvres de politique intérieure ni aux prises de risques inconsidérés.
Un autre Pétain se dessinait à Montoire sous le mythe du vainqueur de Verdun sacrifiant son repos…
Quand les politiques se plaignent qu’ils ne sont pas « compris » par l’opinion, c’est souvent qu’ils agissent au rebours de ce que l’on attend d’eux. C’est souvent qu’ils passent la ligne jaune du contrat tacite passé entre eux et la majorité de l’opinion. Parfois, ils le font involontairement (ce n’était sans doute pas le cas de Pétain)… Ils ne sont pas compris parce qu’ils ne sont plus lisibles, ils ne sont plus lisibles parce qu’ils brouillent leur image, ils brouillent leur image parce qu’ils agissent au rebours de ce qu’ils ont montré, de ce à quoi ils ont habitué l’opinion, des messages qu’ils ont envoyé auparavant. Ce n’est donc pas un « problème de communication » : de même qu’une bonne publicité ne peut faire vendre durablement un mauvais produit la communication ne peut pas rendre lisible une politique incohérente, elle procède au rebours, en tentant de noyer le poisson, stratégie défensive qui ne peut « mordre » sur l’opinion. Loin de moi la tentation de comparer nos modernes politiques à Pétain, mais on se trouve toujours dans le même jeu entre les attentes de l’opinion et son éventuel désarroi.
On l’a revu, pour prendre un exemple récent et beaucoup moins dramatique, pendant ces quelques semaines où notre président a multiplié les annonces, en tentant alors d’inverser sa chute dans l’opinion. Certaines, particulièrement malheureuses (comme celle qui visait à confier à la mémoire des élèves les noms d’enfants juifs déportés pendant l’occupation) étaient en outre contradictoires avec la ligne suivie pendant la campagne (se démarquer de la repentance, dans l’idée d’un rééquilibrage de la mémoire nationale, rééquilibrage d’ailleurs déjà amorcé dans les dernières années de la présidence Chirac)… Elles brouillaient l’image, elles ne pouvaient être «comprises ». Comme ces initiatives étaient improvisées, elles brouillaient aussi l’image de professionnalisme que la campagne du candidat à la présidentielle de 2007 avait dégagé. Le recentrage sur des enjeux de politique extérieure, la réactivité (dans la crise russe), plus dans ce que l’on attend de la fonction et du personnage, ont d’ailleurs inversé la tendance.
Quand une politique n’est pas « comprise », c’est tout simplement que même ceux qui globalement adhèrent à la ligne politique d’un gouvernant et à ses orientations fondamentales ne peuvent la justifier. C’est quand elle comporte des mesures qui entrent en contradiction avec l’ensemble. C’est que l’écart entre le discours et les pratiques, entre les objectifs et les moyens défie l’entendement. Ce n’est pas quand on est trop timide ou trop audacieux (ce qui s’explique aisément par des raisons stratégiques), trop négociateur ou trop brutal. C’est quand on envoie des signaux contradictoires.
Passons du gouvernement à l’opposition : François Bayrou n’a souvent pas été « compris » au municipales, quand le « ni droite ni gauche, mais les deux ensemble » est devenu « ici avec la droite, là avec la gauche ». Parce que les municipales ont mis en avant un vrai problème de fond qui est posé au Modem. Les leaders socialistes sont en ce moment peu « compris » de l’opinion, parce qu’ils se battent pour le leadership et la présidentielle en clamant ubi et orbi que cela est sans véritable importance politique. Et s’ils découplent le poste de premier secrétaire et celui de candidat à la présidentielle, cette incompréhension pourrait (sauf effondrement de l’actuelle majorité, toujours possible), durer longtemps.
Si on n’est pas compris, ce n’est pas à sa communication qu’il faut réfléchir. C’est à sa politique.

lundi 30 juin 2008

S'inscrire dans la durée


Avant le basculement dans la trompeuse torpeur estivale, le paysage politique prend un petit air statique, il semble (illusion sans doute) que l’on peut mieux le saisir. Le ralentissement du rythme de la vie intellectuelle dans les universités dépeuplées de leurs étudiants semble se communiquer à l’actualité nationale, parce que les Français commencent à penser à leurs vacances, dans un pays qui a voulu plus que d’autres s’attarder dans la société des loisirs…
Le travail de fond continue. Les réformes durables, les tournants en cours, les œuvres qui s’écrivent continuent de s’écrire, les entreprises tournent. On réfléchit aussi aux mesures que l’on tentera de faire passer pendant l’été, même si le procédé a montré ses limites pour empêcher les manifestations. Les syndicats se demandent sur quoi ils mobiliseront à l’automne. C’est donc le temps des veillées d’armes et du travail de fond.
Oui, la torpeur peut être trompeuse. Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, épuisé par sa victoire dans la réforme des retraites, bascula dans le néant après l’épisode de la canicule de l’été 2003. C’était la fin définitive des espoirs de renouveau suscités, a contrario, par le choc de l’élection présidentielle de 2002.
Les pauses, même apparentes, comme celle de l’été, sont là pour nous rappeler que rien ne se fait vraiment qui ne s’inscrit dans la durée. Le parti socialiste (les partis socialistes ?) prépare (nt?) le congrès de novembre, en passant par des textes ; en sortira-t-il une stratégie, en particulier face à la montée d’Olivier Besancenot ? On a critiqué l’idée selon laquelle celui-ci serait le Le Pen de la gauche… Il est certain qu’en France, nation qui n’a pas connu l’épreuve d’un régime communiste tout en ayant une culture révolutionnaire ancrée en elle depuis plus de deux cents ans, l’extrême gauche ne suscite pas la répulsion que suscite l’extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, Besancenot sera un vrai handicap, et de manière plus subtile : la « menace Le Pen » ne demandait à la droite qu’un peu de patience et d’habileté manœuvrière. La « menace Besancenot » risque de paralyser la mue idéologique du PS, et l’idéologie est plus importante à gauche qu’à droite. On entend déjà dire qu’il ne faut pas laisser « d’espace » à Besancenot pour développer son « grand parti anticapitaliste ». Rappelons que le Parti socialiste n’a toujours pas fini de payer le prix idéologique de la stratégie d’union de la gauche avec un PC décadent, stratégie qui lui a permis d’accéder au pouvoir mais l’a gêné pour en tirer les conséquences théoriques. Pour régler ce problème, les calculs de court terme ne sont d’aucun secours…
À droite, si Nicolas Sarkozy avait su inscrire sa stratégie électorale (fédérer les droites) dans la durée, la maintenir contre vent et marées, l’élargissement du discours opéré au cours de la campagne, lui aussi très pensé stratégiquement, plus la crise personnelle d’après la victoire (qui a confirmé toutes mes préventions envers les régimes monarchiques) et la continuation au pouvoir du mode de fonctionnement de la campagne électorale ont empêché tout choix clair entre la maîtrise du temps prôné par Nicolas Sarkozy lui-même en 2002 (un quinquennat, c’est 2 ans pour faire des réformes, 2 ans pour en gérer les conséquences et 1 an pour faire campagne) et un pilotage évoquant curieusement la campagne de Ségolène Royal, entassant les effets d’annonce et brouillant totalement l’image. De ce côté, on n’a certainement pas fini de mesurer avec effroi les conséquences de la marginalisation de François Fillon, d’ailleurs élément important du ralliement à Nicolas Sarkozy de l’électorat « classique » de la droite.
Au centre, François Bayrou est bien forcé de s’inscrire dans la durée… Mais il est au fond marginalisé depuis 2002. Il peut rêver d’un destin à la Clemenceau, infatigable bretteur d’opposition devenant tardivement, en 1906, un chef de gouvernement.
Pour tout ceux là, il faudra cependant apprendre, s’ils ne veulent pas crouler face à la coalition de l’extrême gauche et du corporatisme syndical, à parler aux électeurs un autre langage que celui de l’intérêt. Les désastreuses promesses en matière de pouvoir d’achat sont là pour le rappeler. Si les électeurs s’achetaient purement et simplement, tous les gouvernements qui ont perdu les législatives depuis les années 1980, après avoir laissé filer le budget et multiplié les promesses, seraient restés en place…

samedi 14 juin 2008

Retour au chiraquisme ?


Le comportement très digne et réservé de Jacques Chirac depuis la fin de son deuxième mandat, qui contraste avec celui de Dominique de Villepin – il est vrai que l’un a accompli pleinement sa carrière politique tandis que l’autre peut se sentir frustré – incite à revenir sur son bilan et sur la trace qu’il a pu laisser dans la vie politique française.
Deux mandats donc, 1995-2002 et 2002-2007. Cinq ans de cohabitation, de 1997 à 2004, finalement donc juste sept ans de plein exercice du pouvoir, ajoutés à quatre ans de premier ministère, en 1974-1976 et 1986-1988. Trois candidatures à la présidentielle, deux présences au second tour, une dissolution ratée en 1997. Tous ses biographes le disent, un bel « animal politique », taillé pour la conquête du pouvoir, capable de rebondir, globalement peu populaire, mais ayant réussi, même au temps de ses échecs, à fidéliser une partie importante de l’électorat, et apte à s’emparer de positions clefs : le parti gaulliste au temps de la présidence giscardienne, la mairie de Paris. Comme tous les hommes politiques réputés opportunistes, il a quelques fidélités, et parmi elles, un grand patriotisme. Qu’il soit contre l’Europe (au moment de l’appel de Cochin, soufflé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet qui y perdirent leur statut de mentors) ou pour elle (au moment de la ratification du traité de Maastricht, de 1992, pour lequel son ralliement fut décisif), qu’il croie en un « travaillisme à la française » (1974-1976) ou en des réformes libérales (1986-1988), il s’agit toujours de mettre la France à niveau, de la maintenir dans la course. La trace de Jacques Chirac reste ainsi importante dans la politique extérieure : déterminant (qui lui en a su gré ?) dans le dénouement de la crise yougoslave par le recours à l’OTAN, remportant une victoire symbolique forte en 2003 en désapprouvant l’intervention américaine en Irak, déterminant encore pour obtenir, cette fois à nouveau en collaboration avec les États-Unis, que la Syrie se retire du Liban, il a réaffirmé haut et fort la « politique arabe de la France ». On peut en penser ce que l’on veut, mais il y a là une ligne. Ajoutons qu’en 1995, la suppression de la conscription, réforme longtemps réputée infaisable, témoignait d’un projet de modernisation de l’armée française.
D’une certaine manière, ce Jacques Chirac là est celui qui s’est levé et qui est parti, simplement, parce que dans un stade de football, lors d’un France-Algérie, le public sifflait la marseillaise.
Partout où la « boussole nationale » ne pouvait fonctionner de manière claire, la trajectoire s’est faite plus erratique. Comme l’avait remarqué Éric Zemmour (L’Homme qui ne s’aimait pas, Paris, Denoël, 2004), comme on le comprend à la lecture des deux biographies de Franz-Olivier Gisbert (celle de 1988 et La Tragédie du président, best-seller paru chez Flammarion en 2006), Jacques-Chirac est un leader particulier, qui doute plus que les autres de sa valeur et de sa capacité. C’est aussi un homme écartelé entre l’Occident et les autres cultures, et, en fait entre la droite et la gauche, entré en politique au temps ou la droite pouvait pensait qu’elle était simplement le camp de « réalistes » contre les « trublions ». Un homme profondément marqué par son échec de 1988, puis par le mouvement de décembre 1995 contre les réformes d’Alain Juppé (de la sécurité sociale et des retraites), persuadé que la France est un pays fragile, qu’il ne faut pas traumatiser, un homme qui ne saura que faire du pouvoir qui lui revient « miraculeusement » en 2002 après l’échec de 1997, et qui campe désormais sur une position que l’on pourrait résumer ainsi : nous allons faire les réformes que l’on ne peut vraiment pas éviter, sans plus.
La fondation de l’UMP en 2002 ne parvient pas à la fédération totale des droites, en partie parce qu’elle se fait avant qu’un projet politique clair ait été formulé. Il est remarquable de constater qu’en France, gaullisme et socialisme ont empêché chacun la modernisation de l’autre en ne se reformulant pas clairement alors que leur pratique se modifiait à toute vitesse. À François Mitterrand l’européen, totalement indifférent aux enjeux idéologiques, répond Jacques Chirac le patriote, privilégiant lui aussi la pensée stratégique.
Modernisation minimale, toujours en retard par rapport aux enjeux de la mondialisation et de l’intégration européenne, incapacité à enrayer le décrochage relatif du pays, brouillage du discours de son camp : en cela, le « chiraquisme » a fourni un repoussoir utile à Nicolas Sarkozy. Pour sa campagne, au moins celle du premier tour… Cependant, le « chiraquisme » resurgit actuellement à l’horizon de la politique française. Le hiatus entre l’Élysée et Matignon, les grandes déclarations sur l’histoire de l’esclavage à enseigner dans les écoles primaires, le discours sur le « pouvoir d’achat », la tendance à privilégier des réponses de court terme, à vouloir éviter toute mesure symbolique d’une rupture (les 35 heures demeurant la durée officielle du travail, les 60 ans l’âge légal de la retraite, et des stratégies complexes de contournement étant mises en œuvre), l’accoutumance maintenue à voir l’État « débloquer » (mot savoureux) de l’argent public dès qu’un mécontentement catégoriel s’exprime avec tant soit peu de vigueur, tout cela s’inscrit facilement dans une continuité… On peut se demander, de ce point de vue, si Xavier Bertrand n’est pas l’homme tout désigné d’un retour au « gaullo-radical-socialisme »…

jeudi 15 mai 2008

La fin du mythe consulaire ?


Je cherche à faire deux choses dans ce blog : combattre les mythes politiques qui paralysent la pensée et nous empêchent de comprendre notre pays et notre époque, mais aussi contribuer à dissiper, par la réflexion, l’espèce de dépression collective dans laquelle nous sommes plongés depuis une vingtaine d’années. J’essaie toujours de répondre aux grandes questions kantiennes : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? et surtout : Que m’est-il permis d’espérer ?
Aujourd’hui, je voudrais m’attaquer au « mythe consulaire », dans la lignée de ce que disait Jean Tulard, quand il plaçait Napoléon à l’origine du « mythe du sauveur » hantant la vie politique française (s’incarnant ensuite dans Louis-Napoléon Bonaparte, Thiers, Clemencau, Pétain, De Gaulle…)
Pourquoi « mythe consulaire » ? Parce qu’il s’appuie sur l’œuvre de Napoléon Bonaparte entre novembre 1799 (coup d’État du 18 Brumaire) et mai 1804 (établissement de l’Empire). Un général de 30 ans, en quelques années, règle alors tous les dossiers pendants, en politique intérieure comme en politique extérieure, et met en place les structures administratives sur lesquelles nous vivons encore aujourd’hui. Depuis les grands déchirements de 1792, l’opinion française attendait majoritairement le retour d’un ordre politique stable, sans pour autant brader l’héritage révolutionnaire. Aujourd’hui encore, quand bien même on a un peu réévalué les efforts du Directoire, cette période et l’activité prodigieuse du Premier Consul, qui devient Consul à vie en 1802, restent très impressionnantes aux yeux des historiens.
La France de 1799 était profondément dépolitisée, ce qui permettait à Napoléon Bonaparte de tenter une fusion des élites traditionnelles et des élites issues de la Révolution française, tout en s’appuyant sur les unes contre les autres. Jamais ne se constituait une véritable opposition, et les projets napoléoniens rencontraient peu d’obstacles. Les réformes tous azimuts s’enchaînaient, et furent durables, structurant profondément la réalité nationale. Bref, la volonté politique semblait toute puissante, ce qui, dans un pays dont l’unité même avait été forgée par l’État monarchique, ne pouvait laisser personne indifférent.
Pourtant, ces succès avaient des conditions : les bouleversements révolutionnaires, tout d’abord, qui avaient détruit tous les contre-pouvoirs, et produit un grand déblaiement, qui rendait à la fois possible et nécessaire une œuvre de reconstruction ; la dépolitisation que nous avons évoquée, ne laissant à ceux qui désiraient agir d’autre choix que le ralliement au pouvoir ; le prestige militaire à la racine du charisme napoléonien, qui solidarisait un homme et la nation, et mobilisait le vieux fonds monarchique, encore très présent dans les mentalités françaises. Certaines de ces conditions (comme la dépolitisation et l’absence d’opposition) n’étaient que temporaires. D’autres allaient mener l’Empire à une politique suicidaire…
N’importe, le pli était pris : toutes les périodes de tension, tous les moments d’intense frustration politique verraient ressurgir le mythe consulaire : il nous faut un homme, un chef décidé, qui s’entoure des meilleurs, et tout ira vite. Les premières années de la Cinquième République, résolues et intensément réformatrices donna une nouvelle force au mythe consulaire. La volonté politique, par elle-même, pourrait tout, s’imprimant dans la société comme dans une cire molle, pour la marquer durablement, tout en communiquant magiquement son dynamisme à la communauté nationale. Le mythe consulaire, c’est aujourd’hui le « grand soir » de la droite.
Alors, posons une question (les questions sont les impertinences de l’intellectuel) : Napoléon aurait-il pu faire n’importe quelle politique au temps du Consulat ? De Gaulle aurait-il pu faire n’importe quelle politique en 1958 ? Non, bien sûr, si l’on suit attentivement leur action au pouvoir : ils ont réussi quand ils ont répondu aux attentes de la société, quand ils ont fait des choix clairs à l’intérieur de ce qui était possible. La centralisation napoléonienne reprend l’effort de la monarchie administrative, le code civil utilise les travaux des juristes de l’Ancien Régime, et Portalis lui-même est issu du Parlement d’Aix ; De Gaulle se rallie à la construction européenne et y voit un outil de modernisation de la France. Le génie des grands politiques, ce n’est pas de violenter une société, c’est d’orienter, de donner des priorités dans la gamme des possibles, dans un mélange de convictions et de pragmatisme. Bien sûr, les grands politiques font des paris : mais le fait que ces paris soient perdus ou gagnés montre assez le poids du réel.
On ne peut jamais compter sur un mythe : il est là sans y être et se dérobe quand on veut s’appuyer dessus. Il aurait pu, le mythe consulaire, juste après l’élection de Nicolas Sarkozy, créer le fameux « choc de confiance ». Il n’était pas au rendez-vous, peut-être parce que la situation, difficile, n’est pas encore assez catastrophique : un déclassement n’est pas un écroulement. Et même s’il avait été au rendez-vous, ce « choc de confiance » n’aurait pas dispensé non pas seulement d’avoir un diagnostic sur la crise de la société française, mais de connaître ses attentes, et surtout de choisir parmi des attentes contradictoires, qui représentent, pour les gouvernants, la gamme des possibles.
Quelles sont aujourd’hui nos raisons d’espérer ? Toute tentative de réforme, même inaboutie, et plus généralement tout ce qui peut permettre au pays de s’adapter à la nouvelle donne mondiale est bon à prendre. L’impopularité même du pouvoir pourrait le dissuader de s’attarder dans la quête fébrile et suicidaire d’une popularité qui se dérobe ; l'Élysée de ce point de vue s'aligne sur Matignon.
Il n’y aura pas de miracle, dans la mesure où la Cinquième République reste ce régime de hauts fonctionnaires coupés de la société française, où les dirigeants politiques et économiques continuent de rêver d’une évacuation du risque par une pseudo-rationalisation bureaucratique, où les intellectuels restent majoritairement dans une contestation moraliste et sans projet, où la centralisation parisienne impose aux médias un conformisme inoffensif dans son contenu immédiat et paralysant dans ses effets, et où notre monarchie élective met cruellement en relief les fragilités du dirigeant, surtout quand celui-ci refuse (ce qui est courageux) la facilité d’une présidence en retrait garante d’immobilisme.
Cependant, affiner la pensée de la réforme, retisser les liens entre le pays et ses élites, tout cela peut se faire à partir du moment où le lourd vaisseau de l’État se remet en marche. Mon ami Gilles Ferragu m’a dit un jour que le drame des réformateurs français était qu’ils avaient une rhétorique révolutionnaire – c’est-à-dire qu’ils ne disaient jamais ce qui marchait, et ce qu’il fallait conserver. Sans doute la réforme elle-même est-elle souvent bureaucratico-révolutionnaire par chez nous, parfois plus brutale qu’efficace… mais il faut bien commencer avec le pays tel qu’il est. Un homme ne fait pas tout, une majorité ne fait pas tout, c’est pour cela qu’il faut guetter non seulement le devenir de la droite, mais celui de la gauche française. Tous les partis de gouvernement cherchent la conciliation entre la spécificité française et les exigences de la modernisation, et les demi-succès sont préférables à l'immobilisme. Si nous nous délivrons du « mythe consulaire », ce n’est pas pour basculer dans le nouveau mythe du « modèle scandinave », qui ne vaut guère mieux. C'est pour que le débat porte sur ce qu'il faut conserver et ce qu'il faut changer, sur les points où il faut être intransigeants et ceux où la négociation est possible - c'est surtout pour comprendre que la réforme est une longue marche, semée d'embûches, et que l'on ne peut s'en remettre à un "sauveur", qui règlerait tout en quelques années.

dimanche 6 avril 2008

Situation du centre

François Bayrou a pris son risque au moment des élections présidentielles; on peut reconstituer le plan qui était le sien. Etre au second tour, c'était à la fois être sûr de gagner face à Nicolas Sarkozy, avec les voix de la gauche, et pouvoir enclencher une recomposition politique. On pouvait estimer que le PS n'allait pas résister à une seconde absence consécutive au second tour des présidentielles, qui aurait semblé la perte de son statut de parti de gouvernement, et que l'éclatement entre pro- et anti- européens, suivant les pointillés de 2005, allait logiquement s'ensuivre. Alors, François Bayrou aurait pu, pour la première fois peut-être de sa carrière, rassembler.

UDF, Force démocrate, Modem... autant d'étapes dans sa carrière. Au début de la campagne de 2007, certains le prenaient déjà au sérieux, sachant son opiniâtreté et son courage, mais faute est de constater aujourd'hui que le centre en France n'est pas en bonne santé.

Il y a des centristes à l'UMP, ceux qui ont répondu à l'appel du président Chirac en 2002, pour réaliser une grande union politique de la droite et du centre ; il y a en a au Modem autour de François Bayrou (mais le Modem ne rassemble pas que des centristes, il y a aussi, par exemple, pas mal d'écologistes en rupture de ban ou d'électeurs de gauche en attente d'une modernisation du PS) ; il y a enfin le Nouveau Centre, qui rassemble tous ceux qui n'ont pas épousé la stratégie de François Bayrou entre les deux tours, qui n'étaient donc pas prêts à la rupture totale avec la droite. Inutile de préciser que Modem et Nouveau Centre peinent à définir leur identité, tandis que les centristes de l'UMP, en marge du gouvernement, et peut-être grandes victimes de l'ouverture, peinent à se faire entendre.

Alors, « la faute à Bayrou » ? Pas seulement. Il n'a pas pris l'initiative de la fondation de l'UMP, il n'est pas non plus responsable du fait que ce nouveau parti n'ait pas vraiment organisé de tendances. Surtout, la réforme de 1962 et la définition subséquente du concept de « majorité présidentielle » fonctionnent comme un laminoir pour les centres. Dans ce cadre, donner la priorité à la conquête de la présidence, frapper le système en son cœur n'est pas absurde... mais très coûteux politiquement, car le « ni droite ni gauche » comme le « droite et gauche » sont d'un maniement très délicat si on veut éviter l'immobilisme en pratique et la surenchère verbale (critiquer la droite avec les arguments de la gauche et la gauche avec les arguments de la droite, écrivait Alain Duhamel).

Et puis, le centre français est des plus composites : on y trouve des radicaux, des libéraux, des démocrates-chrétiens, qui ne sont d'accord que sur l'Europe. Seul un libéralisme modéré (un « libéralisme social » comme le définissait Raymond Barre) pourrait en être l'armature idéologique, en y ajoutant un projet de réforme institutionnelle, et une vision renouvelée de l'Europe, dépassant la seule revendication fédéraliste. Et le grand handicap est que ce centre a du mal a développer la rhétorique contestataire chère au cœur de nombre de nos compatriotes – sauf à s'acharner dans un « ni droite ni gauche » difficile à tenir jusqu'au bout quand on a besoin de faire des alliances.

On peut toujours opposer à François Bayrou une épure rationnelle (j'aime cette expression pour désigner des vues de l'esprit, nonobstant les conditions historiques) : une droite à tendances face à une gauche à tendances, les modérés de chaque camp soucieux de réalisme, les radicaux de chaque camp osant soulever les problèmes devant lesquels les modérés se bouchent les yeux, les deux camps alternant, chacun faisant les réformes qu'il peut faire et défendant ce qu'il peut défendre... Mais la vie politique française est bien plus volatile, plus heurtée, traversée de multiples clivages, tous assez profonds... L'audace et la ténacité de François Bayrou trouveront peut-être à s'y faufiler !