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vendredi 31 mai 2013

Sur Georges Pompidou

 Je place pour une fois sur ce blog un texte académique, prononcé au colloque sur les élections de 1969. C'est que la figure de Georges Pompidou continue à me fasciner, ce "gaulliste non-gaulliste", ce libéral sensible au rôle de l'Etat, ce personnage cultivé sensible à la solitude du pouvoir.



Pompidolisme et gaullisme

Pompidolisme et gaullisme… Les noms en « isme » sont le pain quotidien de l’historien des idées et posent toujours le même problème : s’agit-il de systèmes cohérents ou d’un corpus de principes pas forcément organisés ni fixe qui guideraient l’action politique ? Quand ils sont forgés à partir d’un nom propre, le problème est encore plus fort, et quand ce nom propre est celui d’un leader politique, la difficulté augmente : confrontés à l’action et à ses contraintes, les politiques doivent faire preuve de pragmatisme, contourner, négocier. Dans Le fil de l’épée, publié en 1932, Charles Gaulle lui-même écrit que le politique « gagne le but par les couverts[1] ».

Pour résoudre ce problème, on peut se placer pour commencer dans la logique d’une « épistémologie politique » individuelle. Une expression bien compliquée pour expliquer qu’il faut partir de la manière dont Charles de Gaulle et Georges Pompidou voient l’action politique, et la société sur laquelle elle s’exerce. Nous laisserons donc de côté ici l’étude des soutiens et des mouvements, qui serait pourtant décisive, pour nous concentrer sur cet enjeu initial. Notre pari est qu’il demeure éclairant, quand bien même il n’épuise pas, et de loin, la question.

Charles de Gaulle a beaucoup plus écrit que Georges Pompidou. Pourtant, les textes de ce dernier sont d’une densité remarquable, et nous fournissent une matière suffisante. Le corpus pompidolien a été renforcé par la publication récente des Lettres, notes et portraits qui permettent d’éclairer beaucoup de point délicats[2]. Mais, outre ses mémoires esquissés parus en 1982, on disposait déjà avec l’ouvrage, lui aussi inachevé, paru en 1974, Le nœud gordien[3], d’un exposé plus systématique des conceptions pompidoliennes.

Bref, nous  aborderons la pensée pompidolienne en la comparant avec la pensée gaullienne, pour nourrir à nouveau le débat sur pompidolisme et gaullisme. Il y a à cette restriction une autre justification : le néologisme de pompidolisme, qui surgit alors que Georges Pompidou est candidat à la magistrature suprême, n’a pas été durable, et la question de savoir si Georges Pompidou enterre ou sauve le gaullisme comme courant politique tourne beaucoup autour de la question de la fidélité ou pas de l’ancien premier ministre aux grandes intuitions du Général.

Nous mènerons cette démarche autour de la question du pouvoir et de celle de la société, avant de conclure sur la question clef du destin national.

Les deux hommes ont beaucoup réfléchi à ce qu’était le pouvoir, l’un avant de l’exercer (c’est l’objet, en partie, du Fil de l’épée), l’autre en observant d’abord Charles de Gaulle comme conseiller et spectateur privilégié, puis en l’exerçant, en particulier à partir de la seconde moitié de 1958, quand il joue son premier grand rôle, celui de directeur de cabinet du Général à Matignon.

 Une différence marquée entre les deux hommes est que cette réflexion a pris d’abord chez Charles de Gaulle un tour personnel. Lors d’une entrevue avec André Malraux et Georges Pompidou qui viennent de lire, avant publication, le premier volume de ses mémoires, le second exprime le regret que le Général soit resté muet sur les origines de sa vocation. Quand a-t-il commencé à penser qu’il devait assumer le destin national ? « Depuis toujours ». Telle est le cœur de la réponse du grand homme. Cela a tant marqué Georges Pompidou que ce propos gaullien est cité dans les deux portraits qu’il consacre à de Gaulle, celui de 1958 et celui de 1973, qui figurent dans les Lettres, notes et portraits.

Cette « foi » (le mot est employé par Georges Pompidou) de de Gaulle dans sa vocation, dans l’idée qu’il est appelé à jouer un grand rôle est sans doute la différence majeure entre les deux hommes. Attestée par bien d’autres sources, comme les Lettres notes et carnets, elle est au cœur de l’entreprise du Fil de l’épée. Quand de Gaulle inventorie les sources du prestige dont le chef ne peut se passer, surtout dans la société moderne, c’est à lui et à son destin qu’il pense. Cela donne tout le sens à la formule suivante : « on ne fait rien de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu[4]. »
Ces sources sont au nombre de trois : « réserve, caractère, grandeur[5] ». Le mystère doit entourer le chef, celui-ci doit être apte à prendre tous les risques de la décision, et il doit fixer à ceux qu’il veut entraîner des buts élevés.  Il y a donc un personnage à construire pour être à la hauteur d’un grand destin. Cette construction du personnage est centrale chez de Gaulle, elle explique la solitude qu’il revendique[6].

Georges Pompidou, et c’est pour cela qu’il a pu être l’homme de la transition, s’est mis à l’école de Charles de Gaulle pour les deuxièmes et troisièmes sources, et a laissé de côté la première. Non pas qu’il n’ait pas su garder ses distances ; ce qu’il n’a pas repris à son compte, c’est l’aura de mystère, la construction d’un personnage solitaire et inaccessible dans laquelle de Gaulle s’est très vite engagé. Sans la condamner tout d’abord chez le général. Il en est bien plutôt, jusqu’à la prise de distance de la fin des années 1960, le spectateur fasciné.

Dans le portrait de 1958, Georges Pompidou met en avant deux caractéristiques essentielles du Général : la « foi en sa mission » d’une part, le « réalisme et la profondeur de son génie » d’autre part, et s’émerveille que ces deux traits s’harmonisent et ne se contrarient pas. Il s’étonne de la première caractéristique, et admire profondément la seconde, en invoquant le « génie propre (de Charles de Gaulle), qui lui donne sur les événements une vue plus profonde, plus synthétique, plus lointaine qu'à aucun des hommes qu’il m’a été donné d’approcher[7] ». In fine, il note aussi l’insensibilité aux motifs bas, mesquins ou médiocres.

C’est l’intelligence, l’élévation de Charles de Gaulle et sa capacité de décision qui ont conquis Georges Pompidou. Les deux hommes partagent un remarquable esprit de synthèse – l’esprit de synthèse est sans doute la ressource principale du caméléon intellectuel qu’est Georges Pompidou, et qui fit vite de lui une indispensable compétence. Ils savent voir large et haut à partir d’un problème précis. Dans le portrait de 1973, Pompidou, président de la République, précise les choses, et ici l’amertume n’a aucune part :

« Intellectuellement, il m’a révélé à moi-même. (…) Il m’a donné ce que je n’avais pas, le goût de l’action, il m’a révélé à moi-même mes propres possibilités, il m’a appris à élever systématiquement le débat, et, surtout, à ne pas céder à la facilité[8]. »

On est là au cœur de la continuité entre les deux hommes, comme héritage reçu et mis en pratique. Deux hommes aptes à dégager les enjeux et à trancher, et habités par l’idée de la grandeur, pour reprendre le terme par lequel Maurice Vaïsse a choisi de désigner la politique extérieure gaullienne. La discontinuité se situe dans la conception du dirigeant – je le redis, elle n’est pas d’abord conflictuelle, mais elle ne peut que le devenir au fur et à mesure que Georges Pompidou s’affirme, dans le schéma classique des relations entre un responsable et son héritier présomptif.

Blessé par les circonstances de sa démission en 1968 (ce qu’il n’avoue pas) et par le défaut de soutien du Général au moment de la pénible affaire Markovic, le Georges Pompidou de 1973 revient sur le mépris (plus affecté que réel, précise-t-il) où le général de Gaulle tenait ses contemporains. Explicitement, il lie ceci à l’attitude du président envers sa femme au moment de l’affaire.

« Soyez dur, Pompidou », me disait-il… La solitude et la relative inhumanité liée à la construction volontaire d’une personnalité de leader, de Gaulle l’avait très tôt assumée. Citons encore une fois Le fil de l’épée : « L’homme d’action ne se conçoit guère sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de dureté, de ruse[9] ». C’est tout cela qui fit douter de la foi chrétienne de Charles de Gaulle – et Pompidou se pose d’ailleurs aussi la question, tout en y donnant au final une réponse plutôt affirmative.
Rien n’est plus différent de l’optique de Charles de Gaulle que la manière dont Georges Pompidou dans Le nœud gordien profile les dirigeants dont le pays aura besoin. Il ne voue pas un culte aux technocrates, mais il ne se replie pas sur la figure gaullienne du chef :

« Je soutiendrais volontiers qu’exiger des dirigeants du pays qu’ils sortent de l’E.N.A. ou de Polytechnique est une attitude réactionnaire qui correspond exactement à l’attitude du pouvoir royal à la fin de l’Ancien Régime exigeant des officiers un certain nombre de quartiers de noblesse. La République doit être celle des « politiques » au sens vrai du terme, de ceux pour qui les problèmes humains l’emportent sur tous les autres, ceux qui ont de ces problèmes une connaissance concrète, née du contact avec les hommes, non d’une analyse abstraite ou pseudo-scientifique de l’homme[10]. »

Charles de Gaulle a toujours voulu s’inscrire dans l’Histoire. Pas Georges Pompidou. Ses lettres de jeunesse montrent un formidable désir de vivre, dans lequel la politique est au même rang que l’amour, la littérature ou la réussite matérielle. Converti à l’action publique, devenu président, il écrit dans ses mémoires inachevés qu’il ne souhaite pas que les manuels d’histoire parlent de lui, parce que quand on ne parle pas des dirigeants, c’est que les peuples sont heureux.

La grandeur nationale est couplée pour lui avec le bonheur des citoyens. Elle n’est plus, à la fin de sa vie, le ressort qui, comme dans les Mémoires de guerre du général, permettrait aux Français de surmonter leurs divisions chroniques. Comme il l’écrit dans une lettre à Philippe de Saint Robert, le 9 mars 1973, « le rêve est l’apanage des dirigeants[11] », et la grandeur nationale ne rassemble plus à elle seule.

Dans Le nœud gordien, le dirigeant doit être proche des besoins des citoyens : « C’est en fréquentant les hommes, en mesurant leurs difficultés, leurs souffrances, leurs désirs et leurs besoins immédiats, tels qu’ils les ressentent ou tels parfois qu’il faut leur apprendre à les discerner, qu’on se rend capable de gouverner, c’est-à-dire, effectivement, d’assurer à un peuple le maximum de bonheur compatible avec les possibilités nationales et la conjoncture extérieure[12]. »

Le rapport même à la solitude du pouvoir est donc profondément différent chez les deux hommes. On le saisit en maints endroits, en particulier dans cette lettre à François Mauriac du 12 janvier 1970 : « J’ai heureusement le don de l’obstination, mais je supporte mal la solitude qui s’empare d’un seul coup des chefs d’État [13]».

Et pourtant, comme on l’a dit et répété, Georges Pompidou est l’homme qui a garanti la continuité du régime, qui a sauvé l’essentiel de l’héritage du général de Gaulle, prévoyant et assumant la présidentialisation, et donnant à la Cinquième République une possibilité de durée qui n’apparaît comme évidente que rétrospectivement.

C’est qu’en ce qui concerne le rapport de l’État et de la société, les deux hommes convergent en venant de générations et de milieux idéologiques très différents. La conscience de cette différence s’exprime clairement dans une lettre à François Mauriac, écrite à l’occasion du 80ème anniversaire de l’écrivain : « Ce n’est pas le hasard qui vous a conduit du côté du général de Gaulle. Tous deux issus d’une bourgeoisie traditionnelle, pétris de votre passé, vous avez compris et parfois devancé le monde actuel. Vous êtes les véritables novateurs, les véritables jeunes et non pas tous ces bons esprits à peine adultes et qui sont déjà d’incurables conservateurs[14] ».

On sait que Charles de Gaulle, dès la Seconde guerre mondiale, a développé une vision de la société moderne qui doit beaucoup à la fois au catholicisme social et à la réflexion catholiques non conformiste des années 1930, selon laquelle la tendance à l’organisation qui caractérise l’ère des masses et la mécanisation peuvent broyer l’individu dans une société déshumanisée. Georges Pompidou, quant à lui, khâgneux et normalien, fils de socialiste, d’abord séduit par le pacifisme, commence alors qu’il se désenchante à trouver des fondamentaux politiques.  Le samedi 21 mars 1931, il écrit à son ami Robert Pujol : « Dans l’ensemble, nous sommes à la fin d’un monde tandis que je crois bien qu’il se prépare une nouvelle société, étatisée, mécanisée, américaine en un mot[15] ».

La conviction selon laquelle la modernisation économique risque d’aboutir à un pouvoir d’Etat fort et autoritaire, selon laquelle elle disqualifie le parlementarisme classique, qui est tout à fait dans le climat intellectuel des années 1930, est très explicite à partir des commencements de son engagement public. Il couple comme Charles de Gaulle l’inquiétude quant aux conséquences politiques de la modernisation ; rappelons que récemment, dans un livre de souvenirs et de réflexion, Robert Poujade a défini le projet gaulliste comme une volonté d’encadrer la modernisation. Avec une différence notoire : Charles de Gaulle croit davantage à la possiblité d’organiser la société que Georges Pompidou, qui ne semble pas avoir été touché par le projet de s’appuyer sur les « forces vives » de la nation. Il est tout à fait pertinent, me semble-t-il, d’inscrire Georges Pompidou dans la lignée si française du « libéralisme d’État ».

Il faut un État fort et un pouvoir fort ; ce pouvoir devra cependant rester respectueux des libertés démocratiques. D’où l’inquiétude de Georges Pompidou en 1947, et son scepticisme face à l’aventure du RPF. Dans une lettre à René Bouillet, l’ancien condisciple qui l’a introduit au cabinet de Charles de Gaulle à la Libération, et dont il sait la fibre démocrate-chrétienne, il dit à la fois sa conviction que le système peut s’effondrer, que le Général peut revenir au pouvoir, et son inquiétude quant à la suite : « Arrivera-t-il à garder ses distances entre le gouvernement sans autorité et le gouvernement de dictature personnelle. Arrivera-t-il à éliminer la camarilla ou, tout au moins, à la tenir à sa place ? (…) Je crois nécessaire, affirme Georges Pompidou, de tenir ma place dans le système pour faire entendre la voix du bon sens, du sérieux et de l’esprit démocratique[16]. »

La convergence entre les deux hommes se joue dans l’idée que la modernisation est fatale (et qu’il faut s’y engager résolument pour maintenir le rang de la France et la prospérité du pays), mais qu’elle s’accompagne d’une crise de civilisation. Le célèbre discours du 14 mai 1968 à l’Assemblée nationale, dont les analyses sont reprises dans Le nœud gordien, fait écho à sa manière aux analyses du Fil de l’épée et au discours de l’Albert Hall du 15 novembre 1941.

La société moderne se trouve pour Georges Pompidou travaillée par deux tendances : la diffusion de « l’anarchie dans les mœurs » et « l’accroissement illimité du pouvoir étatique ». Cette vision de l’anarchie, Georges Pompidou y est d’autant plus sensible qu’il l’a constaté dans son milieu d’origine, le milieu universitaire (au sens large) auquel il reste pourtant  fort attaché. Un texte de 1959 des Lettres, notes et témoignages consacré à l’Université croque au passage le monde de ceux qui « confondent le liberté et l’anarchie », et « hommes probes et austères », « se complaisent dans une sorte de dévergondage mental qu’ils prennent pour la liberté de l’esprit[17] ».

On comprend mieux le scepticisme de Georges Pompidou tant vis-à-vis des idées des gaullistes de gauche que de l’expression de « nouvelle société ». La formule par laquelle il définit l’art de gouverner place face à face l’État et une société éclatée : « Gouverner, c’est faire prévaloir sans cesse l’intérêt général contre les intérêts particuliers, alors que l’intérêt général est toujours difficile à définir et prête à discussion, tandis que l’intérêt particulier est ressenti comme une évidence et s’impose à chacun sans qu’il y ait place pour le doute[18]. »

C’est tout le sens de l’interrogation finale du Nœud gordien : il faut donc parvenir à « recréer un ordre social », mais « la question est de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué tirera l’épée comme Alexandre[19]. » D’où une interrogation sur les modalités et l’assouplissement éventuel de l’action de l’État, qui me paraît avoir été peu poursuivie après lui.

L’héritage pompidolien est celui d’un homme qui a observé de Gaulle, qui est, comme il le rappelle dans le second portrait, celui de 1973, un des hommes qui connaît le mieux le Général. Qui est admiratif de Charles de Gaulle, mais qui est très soucieux de son indépendance d’esprit, et sans doute estimé précisément pour cela, autant que par sa compétence, par le Général. Un gaulliste exempt du culte du chef, si on ose. Non trempé non plus dans les grands mythes originels, comme celui qui transporte la France à Londres le 18 juin 1940. Si la Seconde guerre mondiale reste pour lui, comme on lui a reproché de l’avoir dit, « le temps où les Français ne s’aimaient pas », c’est que cet homme qui n’a pas résisté sait bien que la réalité est plus complexe.

Et comment ne le saurait-il pas quand il peut saisir à quel point de Gaulle lui-même n’est pas dupe de son personnage ni des grandes simplifications qu’il peut juger nécessaire. En témoigne cette note du 28 mars 1951 :

« J’annonce, assez maladroitement, la mort du maréchal Pétain en disant « Pétain est mort ». « Oui, le Maréchal est mort », me répond-il. (…) J’ajoute : « En tout cas, c’est une affaire liquidée. – Non, c’est un grand drame historique, et un drame historique n’est jamais terminé[20]. » »

Pompidou est proche du général quand celui-ci relativise même l’épopée de la France Libre. Nous sommes en 1952 : « Le 15 mai me parle de l’Afrique du Nord et assez bien, me fait son topos sur la rapidité de la décadence. « Commencée depuis le milieu du XVIIIe siècle : depuis il n’y a eu que des sursauts. Le dernier a été la guerre de 14. La dernière fois j’ai bluffé et en bluffant j’ai pu écrire les dernières pages de l’histoire de France[21]. »

Dans la lettre à Philippe de Saint Robert déjà citée, Georges Pompidou considère que le pays ne s’est jamais vraiment remis de l’effondrement de 1940. Il a cependant tenté de concilier le maintien d’une politique de grandeur et l’accompagnement d’un inévitable désenchantement du gaullisme, à vrai dire commencé dès l’orée des années 1960. Il ne pouvait ainsi fonder un « pompidolisme », mais il a fait sans doute une œuvre plus durable, en faisant passer la Ve République d’un régime d’exception, lié à une personnalité exceptionnelle, à un régime installé, susceptible de connaître l’alternance.







[1] Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, Paris, Flammarion, 1932, p. 148.
[2] Georges Pompidou, Lettres, notes et portraits. 1928-1974. Témoignage d’Alain Pompidou. Préface d’Éric Roussel, Paris, Robert Laffont, 2012.
[3] Georges Pompidou, Le nœud gordien, Paris, Plon, 1974 ; rééd. Flammarion, 1984.
[4] Le fil de l’épée, p. 183.
[5] Le fil de l’épée, p. 83.
[6] Cf. entre autres articles du même dictionnaire tournant autour de cette question le remarquable article « Moi » de Corinne Maier dans Claire Andrieu, Philippe Braud et Guillaume Piketty, Dictionnaire de Gaulle, Paris, Laffont, 2006.
[7] Lettres, notes et portraits, p. 283.
[8] Lettres, notes et témoignages, p. 479.
[9] Le fil de l’épée, p. 81.
[10] Le nœud gordien, p. 202.
[11] Lettres, notes et portraits, p. 491.
[12] Le nœud gordien, p. 203.
[13] Lettres, notes et portraits, p. 439.
[14] Lettre du 7 octobre 1965, Lettres, notes et portraits, p. 381.
[15] Lettres, notes et portraits, p. 141.
[16] Lettre du 7 juin 1947, Lettres, notes et portraits, p. 196.
[17] Lettres, notes et portraits, p. 292.
[18] Le nœud gordien, p. 57.
[19] Le nœud gordien, p. 205.
[20] Lettres, notes et portraits, p. 221-222.
[21] Note du 18 mai 1952, Lettres, notes et portraits, p. 234.

mardi 29 janvier 2013

Comprendre pour espérer ?


J’ai commencé en octobre une réflexion qui tente de mêler perspective historique et actualité, sous forme d’un article mensuel dans La Croix. Ces articles paraissent dans l’édition papier et sont dans la partie payante du site et je ne peux donc pas (c’est bien normal) les reproduire dans ce blog, mais je voudrais revenir dessus, parce qu’ils contribuent (j’espère) à dessiner un paysage, le paysage politique national – j’ai assez souvent déploré le flou de ses perspectives.

Le premier article, paru le 29 octobre 2012, concernait le Front national, qui venait de fêter ses trente ans. Il avançait deux idées.

La première concernait le nationalisme, et le paradoxe qui l’anime depuis l’origine, depuis les années 1880-1890 : ce courant politique place au-dessus de tout l’intérêt national, rêve de constituer une communauté nationale solidaire et puissante, et, dans la pratique, constitue une foyer de polémiques internes à la nation, dont il excommunie une partie notoire. Le gaullisme, à mon sens, est le seul courant rattachable au nationalisme qui a réussi, parce qu’il a su s’élargir, accueillir d’autres influences et porter un projet modernisateur, à se soustraire aux conséquences délétères de ce paradoxe.

La seconde idée portait davantage sur le Front national lui-même. Je mettais en relation sa croissance et son implantation, limitée mais solide, avec la crise de l’idée de progrès qui a commencé dans les années 1970. Peur de l’avenir, perception de la mondialisation avant tout comme une menace, impression, curieuse dans un grand pays, d’être membre d’une petite patrie fragile et menacée sont devenues largement partagées, et expliquent le peu de réactions efficaces face  à l’émergence d’une « nouvelle » composante de la vie politique française.

Le deuxième article, paru le 28 novembre, revenait sur un l’échec récurrent de la constitution d’un bipartisme à la française. Le projet est ancien (il avait déjà été soutenu par Gambetta), mais la Cinquième République offre de cet échec une illustration particulièrement frappante, puisque, surtout depuis 1962, nos institutions poussent au rassemblement des droites et des gauches en vue de l’élection présidentielle, élection qui a fini par « satelliser » les législatives. Je voyais dans cet échec le maintien de l’influence d’une tripartition aussi ancienne et aussi structurante que le clivage droite/gauche, celle qui oppose depuis le début du XIXe siècle les « bleus », les « rouges » et les « blancs », les premiers. Les bleus, fils de 1789, sont sensibles à une logique libérale, les rouges, héritiers de 1793 et des sans-culottes, rêve d’égalité et de démocratie directe, les blancs sont sensibles aux requêtes conservatrices d’ordre et d’enracinement. D’où deux lignes de fracture, qui traversent les gauches et les droites, et relativisent le clivage droite/gauche.

Le troisième article est paru le 7 janvier 2013. Il revenait sur la question de l’idée de progrès, après un détour par une idée que je caresse depuis quelques temps et qui m’est chère : la modernité politique est le lieu de la confrontation permanente de trois logiques, capables aussi de lier entre elles des alliances occasionnelles à géométrie variable.

La première est la logique libérale, promouvant la liberté individuelle et la nécessaire autonomie de la société civile. La seconde est la logique démocratique, orientée vers l’édification d’une communauté égalitaire et fraternelle, voire fusionnelle. La troisième est la logique conservatrice, appuyée sur la demande d’ordre et la requête d’enracinement (toute convergence avec la tripartition bleus/rouges/blancs n’est en aucune manière fortuite et demanderait simplement à être élucidée).
L’idée de progrès, si on veut qu’elle soit vraiment pensée et que l’invocation du progrès ne soit pas seulement un fétiche servant à réduire les opposants au silence, et si l’on veut qu’elle survivre à la faillite du communisme ou d’un optimisme libéral un peu béat, devra se montrer apte à prendre en compte ces trois logiques, qui correspondent, je crois, à trois requêtes fondamentales et légitimes de l’être humain.

Le quatrième article, paru le 30 janvier, quittait cette vision très générale pour revenir aux rapports du socialisme français et du pouvoir. Au-delà de tout ce qu’on a pu dire et écrire sur l’aspect brouillon et peu lisible de l’action du président de la République et du gouvernement, j’ai voulu dégager l’influence que le retour aux affaires peut avoir sur un courant politique majeur de la vie politique française. J’ai montré l’abandon définitif, et depuis longtemps préparé, d’un « socialisme d’État » qui a encore des nostalgique, et essayé de donner toute son importance à l’accord conclu récemment entre le MEDEF et la CFDT, accord dont on a parfois dénié le mérite à la nouvelle équipe, mais qui est le fruit de son initiative. Accord sous pression, certes, mais accord librement négocié. Expression d’un État qui apprend à « faire faire » plutôt qu’à faire directement.

Ces quatre articles vont dans le même sens : je voudrais dessiner le paysage où nous sommes pour signaler les possibilités d’action, les évolutions, et contribuer, à toute petite échelle, à secouer l’espèce de neurasthénie rageuse où nous nous complaisons. Je suis convaincu que la remise en perspective, que la connaissance du passé n’a rien à voir avec la nostalgie stérile et ne mène pas de manière obligée à une espèce de scepticisme boudeur.

mardi 20 juillet 2010

Les orphelins de la droite et du centre


Le compte-rendu fidèle (et en sympathie mesurée) de Cécile et le long (et plus critique) commentaire de Robin nous aident à dessiner les contours de la tentative Villepin et à évaluer sa portée.

D’abord, on voit bien ce qui peut faire adhérer, ce qui explique d’ailleurs les 6 000 participants au lieu des 3 000 attendus le 10 juin, et le fait que fort probablement, Dominique de Villepin pourra avoir ses 500 signatures : l’existence d’une sorte de quasi-parti, celui des orphelins du centre et de la droite. Esquissons une typologie de ces orphelins :

Les libéraux tout d’abord : ils sont une des composantes historiques du centre, mais ils ont été séduits souvent, comme le regretté Jacques Marseille, par la rhétorique sarkozyste de la rupture. Le culte du « passage en force » chez les libéraux pourrait sembler curieux, mais il exprime en partie leur désarroi, ancien, face à la démocratie, à son irrationalité. Cette irrationalité les inquiète quand elle est révolutionnaire et donne prise aux « démagogues », et les irrite quand elle est conservatrice alors qu’il leur semble depuis les années 1970 que le vent de l’Histoire souffle en leur faveur. La «rupture », c’était assommer l’opinion, prendre de vitesse la démocratie et les contrepouvoirs. Les libéraux ici oubliaient allègrement Montesquieu pour Milton Friedman, et goûtaient par avance les sombres délices du despotisme éclairé, mais dans une version « soft » où la communication remplace la contrainte brutale. Ceux-là, Bayrou ne pouvait pas les récupérer durablement, quand bien même il a envoyé des signaux vers eux au début de la campagne de 2007, en insistant par exemple sur le problème de la dette. Tout ce qu’il pouvait leur offrir était le goût des institutions et des contrepouvoirs, ce que précisément ils avaient mis entre parenthèses pour soutenir Nicolas Sarkozy.

Maintenant, ils sont disponibles : la « rupture » a été au mieux une inflexion. Au pire, elle s’est perdue dans les sables de l’entre-deux-tours et de la pseudo-technocratie du régime. Qui ira les chercher ? Certes pas François Bayrou, qui a tenté de bâtir son « centre » sur un fondement historique ultra-mince et à vrai dire plutôt inquiétant, celui du rejet jumeau du socialisme et du libéralisme. Dominique de Villepin ? On en reste, Cécile le montre, à un discours de volontarisme politique mâtiné de souci social qui est une marque de fabrique du gaullisme. La célébration de « l’exécutif fort », le recours à « l’homme providentiel », ne peut intéresser les libéraux qu’adossé à un programme de réformes économiques et sociales libérales, ce qui n’est pas le cas ici.
Les centristes sociaux ensuite, héritiers de la démocratie chrétienne version MRP. L’aspect social du discours, le projet, comparable à celui de François Hollande, de relever les impôts peut les séduire chez Villepin, et il le ferait encore plus s’il était associé à l’idée de rigueur dans les dépenses (mais l’ancien premier ministre ne va pas aider ici le gouvernement en adhérant à un tel projet). Chez François Bayrou, ils se sont trouvés noyés par les écologistes, qui finalement vont retourner chez eux en emportant les meubles. Ils gardent cependant une implantation. Comme on le lit dans le dernier numéro de Commentaire, les seuls candidats du Modem qui n’ont pas connu une humiliation complète aux régionales sont issus de leur rang. Ils seront preneurs de tout ce qui semble plus « social » que Nicolas Sarkozy ; par contre, si François Fillon se montre, ils hésiteront à rejoindre franchement Dominique de Villepin. Et il ne faut pas oublier, même si le manque d’un vrai leader se fait ici cruellement sentir, l’existence du Nouveau Centre qui les arrime à la majorité présidentielle.

Ceux-là aussi, d’ailleurs, « l’exécutif fort » doit les tenter modérément. Il y a cinquante ans que les centristes accumulent de la rancœur contre les gaullistes auxquels ils sont par ailleurs obligés de s’allier, et tous les gaullistes ne sont pas Georges Pompidou ou Édouard Balladur pour les séduire. Le style de Dominique de Villepin n’est pas le leur.

Troisième type d’orphelin, les gaullistes. Cécile montre bien comme Dominique de Villepin joue sur les fondamentaux gaullistes. Je crois qu’il le fait à la manière chiraquienne, avec une touche d’auto-enchantement supplémentaire. Et j’adhère pleinement à la remarque de Robin : ce discours n’est pas porteur d’une autre politique. La manière chiraquienne, c’est de faire (sauf en matière de politique extérieure) du discours gaulliste le cache-sexe d’une politique sans initiative se bornant aux réformes strictement nécessaires. Mais les gaullistes sont en fait structurellement orphelins. Ils ont été orphelins du général de Gaulle dès le début des années 1960 ; je l’ai écrit ailleurs, mais la crise du gaullisme est patente dès 1965. J’avoue que je n’attend pas grand-chose d’une mobilisation de ce secteur de l’opinion : le gaullisme demeure principalement une ressource rhétorique, et vaut ce que vaut la crédibilité de celui qui la mobilise.

Du point de vue de Dominique de Villepin, tout cela n’incline pas à l’optimisme. On ne peut passer de la querelle de leadership à la définition d’une ligne politique alternative qu’en fondant un véritable parti ou une tendance à l’intérieur d’un parti. Dans les deux cas, on constitue un réseau. Le talon d’Achille du gaullisme reste la surestimation de ce que peut faire un homme seul entouré de quelques conseillers dans une société complexe et mouvante. Rien dans l’entreprise de Dominique de Villepin, qui ressemble en cela à celle de François Bayrou, ne me paraît y remédier ; mais les éventuels ralliements nous en diront peut-être plus.

mardi 6 avril 2010

Le vide et le panache


Dominique de Villepin a décidé de fonder un mouvement politique. Cela ne frappe personne – pas même moi sur le coup, mais, au fond, la chose est énorme. Un homme, seul, qui n'a jamais été élu, fonde un mouvement politique. Il est vrai qu'il est ancien premier ministre, il est vrai que Raymond Barre, de même, avait ses clubs. C'est la particularité de la cinquième république : on peut avoir dirigé le gouvernement de la France sans avoir jamais donné au moindre électeur l'occasion de vous accorder ou de vous refuser sa confiance. Georges Pompidou, dont l'oeuvre politique est considérable et méconnue, est arrivé au pouvoir ainsi, après tout. Les IIIe et IVe républiques étaient des régimes d'élus, la cinquième république est, en partie, un régime de hauts fonctionnaires. Un défi de plus à l'idée de la permanence d'un « modèle républicain » fixe.
Un homme seul fonde un mouvement politique. Ici, on n'objectera plus à ma surprise un peu hypocrite Raymond Barre, mais Charles de Gaulle. Grande référence, grand modèle pour Dominique de Villepin. Mais cela pose deux problèmes : un problème de légitimité du fondateur, et un problème tenant au type de mouvement que l'on veut fonder. Légitimité : de Gaulle se réclamait, selon ses propres termes, d'une « légimité historique » née le 18 juin 1940. Cela se comprend. Quand dans son allocution de 1969, celle où il annonçait qu'il partirait en cas d'échec du référendum sur la décentralisation et la réforme du Sénat, il évoquait la fin d'une page qu'il avait ouvert depuis bientôt trente ans dans notre histoire, il pouvait le faire sans que l'on s'esclaffe.


Mais qui peut le faire aujourd'hui ? Vouloir, mieux encore, réussir, au moins pour un temps, à incarner la France qui se bat aux yeux de l'opinion, voir la France tout court, cela n'est possible que lorsqu'un homme à la puissance de décision exceptionnelle rencontre des circonstances exceptionnelles. On peut alors fonder un mouvement, et encore.


Quel type de mouvement ? Celui que Charles de Gaulle envisagea, avec le lancement du RPF, en 1947 était un Rassemblement Pour la France, rassemblement autour d'une personnalité éminente, la sienne. Il prévoyait la double appartenance avec tous les partis politiques à l'exclusion, guerre froide oblige, du parti communiste. Par la suite, il fallut bien faire des partis gaullistes, de l'UDR au RPR, mais ces partis ne purent jamais développer une véritable existence comme force de débat et de proposition, ni comme lien entre la société civile et la classe politique. Un mouvement politique ne peut avoir de consistance idéologique que s'il correspond à une tradition politique (socialisme, républicanisme, démocratie chrétienne) ou à une aventure collective qui devient une tradition politique (l'écologie politique).


Dans la mesure où le gaullisme a été une aventure collective, où il a synthétisé de multiples apports, il a pu avoir une certaine consistance, à mon sens bien incertaine depuis les années 1960. Quelle peut être la consistance idéologique du mouvement fondé par Dominique de Villepin ? Aucune, me semble-t-il, sauf un mélange de rhétorique sur la grandeur française et d'anti-sarkozysme qui risque d'être aussi éclectique que le sarkozysme lui-même.


Pourtant, on comprend que Dominique de Villepin tente sa chance, tant tout le monde ressent un grand vide à droite.Le sarkozysme n'était qu'une stratégie audacieuse de conquête du pouvoir pour un exercice entre pr!agmatisme, audaces fugitives et opportunisme pur. Nul autre que Nicolas Sarkozy, avec son talent et ses limites, ne peut emprunter ce chemin là. Le pont de bois brule derrière ses pas. L'UMP est devenue illisible: les inconvénients d'être un parti "au pouvoir" sont doublés par l'absence de tendances : nul ne peut incarner une éventuelle relève. Xavier Bertrand, idéologiquement peu charpenté, idéal pour faire une soudure parti/Elysée, donnerait-il même prise à une opposition interne? Les centristes ne sont pas regroupés, en partie par tempérament, en partie faute d'un leader. Et quel leader pourrait se dégager quand il n'y a plus d'espace pour être un grand ministre? Seul un François Fillon pourrait jouer ce role. Encore faudrait-il qu'il parte et cesse d'assumer des choix qui ne sont que faiblement les siens. Bref, entre l'enlisement de François Bayrou et le flou de l'UMP, il y a théoriquement de la place à droite. Dominique de Villepin tente de l'occuper à coup de panache.

mardi 24 novembre 2009

Le gaullisme, pratique ou discours ?


Quand on est curieux de l’histoire du gaullisme, quand on est persuadé que ce courant recèle, en couplage avec le socialisme, les principales clefs de compréhension du marécage politique où nous nous débattons depuis une vingtaine d’années, on ne peut rester indifférent à la publication du premier volume des mémoires de Jacques Chirac (Chaque Pas doit être un but. Mémoires I, en collaboration avec Jean-Luc Barré, Nil éditions, Paris, 2009).
Certains hausseront les épaules : Jacques Chirac, ce n’est pas du gaullisme. Si on les pousse un peu, ils vous diront : Pompidou non plus ! Et si on les pousse encore, ils vous expliqueront que le général lui-même, dans les années soixante… De proche en proche on en viendra à considérer que le gaullisme est entré en crise le 19 juin 1940.
Soyons tranquillement historiens, avec tout ce que cela comporte, dans un premier temps, de relativisme : considérons comme gaullistes ceux qui se disent gaullistes, et examinons dans un second temps leur rapport avec le legs complexe du Général. Une tradition est plurielle, habitée de tensions motrices et/ou paralysantes. De ce point de vue, la lecture de Chaque Pas doit être un but est particulièrement riche.
D'abord poulain de Georges Pompidou, auquel il rend un hommage appuyé, parrainé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, Jacques Chirac semble avoir retrempé ensuite son discours dans un gaullisme moins libéral et moins assis dans la droite française. Je parle du discours avant tout, dont on peut accorder à l’auteur qu’il est moins fluctuant, somme toute, que sa pratique politique ne pourrait le suggérer.
On sait à quel point la « participation », association capital-travail qui ambitionnait de permettre aux travailleurs de participer aux grands choix des entreprises, et présentée par ses promoteurs (René Capitant, Louis Vallon, Marcel Loichot) comme ouvrant une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme, a été honnie de Pompidou et réduite par lui, avec divers concours dont celui du jeune Édouard Balladur, à l’intéressement des salariés (pour les entreprises de plus de 100 salariés, ce que le même Balladur étendra en 1994 aux entreprises de plus de 50 salariés). Or la participation est invoquée par Jacques Chirac non seulement dans le discours d’Égletons (3 octobre 1976), mais dans son ouvrage de 1978, La Lueur de l’espérance, comme fondement d’une « troisième voie ».
Sur le plan européen, la filiation pompidolienne est plus claire. On sait l’écart entre « l’appel de Cochin » de 1978 et l’acceptation décisive du traité de Maastricht en 1992. On sait aussi la vivacité du patriotisme de Jacques Chirac. La reconstruction d’une cohérence opérée par les Mémoires fonctionne plutôt bien, mais elle donne plutôt des regrets. Quand on lit des phrases comme « ma conviction est (….) que le construction de l’Europe ne se fera pas sans le ressort des volontés nationales, seules capables d’animer l’entreprise » (p. 250), ou quand Jacques Chirac explique son choix de 1992 à la fois par des considérations européennes et nationales, on se dit que peut-être, le gaullisme, allant au bout de son débat interne sur l’Europe, aurait pu produire un discours à la fois vraiment européen et vraiment national, apte à solidifier l’engagement français dans la construction européenne et à lui donner du sens, en assumant le compromis entre les logiques fédérales et confédérales. Un tournant assumé peut être une forme de fidélité authentique à un héritage…
Mais comment assumer vraiment quelque tournant idéologique que ce soit dans un parti de type gaulliste ? Sur le plan du vécu des partis politiques, le RPR est bien gaulliste, voire archi-gaulliste. La description de la genèse de ce parti, en 1976, laisse parfois rêveur. Ainsi ces lignes : « Réélu député de Corrèze le 14 novembre, dès le premier tour, je consacre beaucoup de temps, réfugié avec Jérôme Monod, Alain Juppé et quelques autres dans un appartement discret de la capitale, à rédiger les statuts du mouvement, à peaufiner les grandes lignes de notre programme… » (p. 224.) Un tel début se passe de commentaire.
Aussi Jacques Chirac explique-t-il sa stratégie d’après 1988 à la fois par une sorte de ressourcement gaulliste, qui lui permettrait d’échapper à son image « d’homme de droite » (p. 376) et par une prise de distance avec son parti, dont il cherche à garder le contrôle mais qu’il ne cherche pas vraiment, au-delà de concessions stratégiques momentanées, à faire évoluer.
D’où l’apesanteur relative où évolue ce discours néo-gaulliste. Quand il insiste sur son accointance génétique avec le radicalisme, Jacques Chirac indique une clef d’interprétation. Dans une cinquième république de plus en plus paralysée, où ne vit plus l’élan des années 1958-1965, ni même la dynamique réformatrice des années 1958-1988, son discours gaulliste est devenu ce que le discours républicain pur et dur est devenu pour les radicaux : l’habillage luxueux d’une politique intérieure de plus en plus contradictoire, opportuniste et en retard d’un cran sur la plupart des enjeux. Homme sympathique, animal politique, parfois fin manœuvrier, capable de belles réactions à chaud, avec une forte fidélité gaulliste, à mon sens, en politique extérieure, Jacques Chirac nous raconte, en même temps que l’histoire d’une ascension heurtée, celle du divorce progressif d’un discours avec la réalité.

mercredi 28 janvier 2009

Encore le gaullisme : l'élan et la retombée


Un commentaire très fourni d’Alain Kerhervé est arrivé sur ce blog, répondant à mon article d’il y a quelque temps sur « bonapartisme et gaullisme ». Mon interlocuteur livre une analyse très construite et très claire, comme je les aime, de l’écart entre « sarkozysme » (si le mot a un sens) et gaullisme.

C’est une des tartes à la crème de l’histoire des idées politiques que de tenter de définir le gaullisme. C’est devenu assez tôt, du vivant même du général, le cauchemar vécu des gaullistes que d’épouser les tournants du Général (par exemple sur l’Algérie), et le gaullisme pratique oscille entre le respect d’un corpus de certitudes et la fidélité au chef.

À mon sens, il n’est pas si évident qu’il soit totalement « trahi » aujourd’hui, et il n’est pas sûr qu’il n’ait pas préparé lui-même le piège politique dans lequel nombre de « gaullistes de principe» (je désigne ainsi ceux qui ont la préoccupation constante d’actualiser la pensée du Général) continuent de se débattre, au point de se réfugier aujourd’hui dans des positions spéculatives ou purement négatives.

Le « gaullisme de de Gaulle » est avant tout un nationalisme de synthèse. Le primat de l’intérêt national y côtoie l’acceptation du legs de la Révolution française et de la République, l’État y est l’instrument de la continuité nationale ; le catholique de Gaulle est plus barrésien que maurrassien, et sensible au péguysme. Il réfléchit sur le chef (par exemple dans Le Fil de l’épée paru en 1932). Ses conceptions stratégiques témoignent du binôme qui est moteur et peut-être à long terme destructeur du projet gaullien : on ne sert bien l’intérêt national qu’en s’adaptant au terrain (réflexe intellectuel de penseur militaire) et en jouant la carte de la modernisation. Il aime passionnément la nation comme héritage (il suffit de lire le magnifique début des Mémoires de guerre) et sait qu’un héritage n’est vivant que si les contemporains le portent et le vivifient dans un projet.

Éric Roussel, dans sa grande biographie, a bien relevé cette tension.Faire exister la communauté nationale, par un État stable, par une représentation la plus fidèle et la plus consensuelle possible (héritage du catholicisme social) intégrant les héritages les plus larges possibles, tout cela dans un projet modernisateur. Panser les plaies de 1940, assumer finalement l’inévitable décolonisation, sauvegarder l’indépendance française (en reprenant le projet nucléaire, entre autres), tenter de convertir la grandeur héritée en rayonnement international assis sur une prospérité économique et une bonne gestion des finances publiques (De Gaulle soutient la lutte acharnée de Valéry Giscard d’Estaing pour un budget 1965 en équilibre) : c’est un impressionnant projet national.

Il aurait été parfaitement adapté aux institutions telles qu’elles sont conçues en 1958, menées par un président avec ce qu’il faut de recul arbitral (comme un monarque parlementaire) et d’impulsions orientatrices (comme un monarque éclairé). Pour mener à bien ce projet, il faut disposer d’un État qui soit un outil modernisateur, promouvoir une ligne diplomatique lisible et défendable, et enfin produire une représentation de la communauté nationale à la fois fidèle et susceptible de produire du consensus. C’est à mon sens tout cela qui a fait de plus en plus défaut, et ici mon admiration pour Charles de Gaulle et les leçons de politique qu’on puise à pleines mains dans son œuvre font place chez moi à un certain scepticisme. Encore plus quand on veut les utiliser comme critères pour juger la politique actuelle.

Disposer d’un Etat qui soit un outil modernisateur : qui peut encore croire cela de l’’Etat français ? Le dernier projet d’avant-garde est le TGV. Parmi les victimes de la « révolution de l’information » des années 1970, il y a les grands projets centralisés. L’État peut toujours investir, mais il ne peut plus piloter ses investissements. Mais la plus grande difficulté est sans doute dans la disparition quasi-totale de l’éthique de la fonction publique, dont je peine à croire qu’elle soit un accident. Les fonctionnaires sont partagés entre la fascination naïve pour un monde de l’entreprise mal connu et la défense corporative au nom du « service public » confondu avec les intérêts du personnel. La tâche prioritaire est sans doute de reconstruire une fonction publique, mais cela suppose de désyndicaliser la notion de « service public ». Vaste tâche… Et comment un État qui ne parvient pas à se moderniser, piloté par des élites scolaires qui ont surtout appris dans la longue quête des concours les plus prestigieux à « ne pas faire d’erreurs », pourrait-il montrer le chemin de l’avenir ? Je le vois plutôt pour l’avenir dans un rôle pondérateur et régulateur, que j’estime fondamental politiquement, socialement et même parfois économiquement, et compatible avec la longue tâche de sa modernisation. L’État a un avenir : ce n’est plus celui de piloter l’économie, mais de fournir les assises de la modernisation en en prévenant les abus.

Promouvoir une diplomatie lisible et défendable : l’antiaméricanisme du Général me paraît le produit de sa lecture de la guerre froide et du rôle qui pouvait être celui de la France, alliée la plus indépendant des USA. Il conduisait déjà à certaines contorsions mais pouvait donner des résultats. La gestion des rapports entre l’Europe et la Russie poutinienne, par exemple, suppose peut-être une concertation avec les États-Unis. La « politique arabe » et le tournant de 1967 par rapport à Israël méritent au moins un réexamen, confrontant le dossier turc, le partenariat avec le Maghreb, et les implications internationales de l’affirmation de l’islamisme… Le rapport d’Hubert Védrine ouvrait bien des pistes et bien des débats de ce point de vue.
Le point de la représentation de la communauté nationale est sans doute celui où le terme d’ « échec » vient le plus naturellement aux lèvres. De Gaulle lui-même a pu voir lors de la campagne de 1965 à quel point l’élection présidentielle au suffrage universel aboutit plutôt à une mise en avant de ce qui oppose (légitimement) les Français, tout particulièrement au second tour qu’il n’a pas évité. Le scrutin proportionnel est resté durablement disqualifié par l’expérience de la quatrième république (et la manœuvre de François Mitterrand avant les élections de 1986) ; la dynamique majoritaire se retrouve donc aux deux niveaux, exécutif et législatif, avec l’effet, aux yeux des contestataires structurels ou conjoncturels, d’identifier l’Etat et le gouvernement. Mais la représentation politique n’était peut-être pas le souci premier du Général, attentif à la fois au lien direct avec la nation (il l’a montré en 1969) et à une représentation des forces sociales (les fameuses « forces vives » dont une publication récente, De Gaulle et les élites, Paris, La Découverte, 2008, dirigée par Jean-Pierre Rioux, Pierre Birnbaum et Serge Berstein, montre à quelles point elles demeurèrent introuvables). Le Conseil Économique et Social n’a pas trouvé en 1969 le nouveau rôle que voulait lui confier le Général et, de toute manière, la désyndicalisation rend la démocratie sociale française très largement illusoire. La Cinquième République a porté sur le pavois des syndicats qui n’ont pas les épaules nécessaires pour être à la fois des interlocuteurs et des appuis dans la négociation.

Produire du consensus : nous en sommes très loin, et il n’est pas sûr qu’il faille toujours le regretter (du moins du point de vue du libéralisme politique). « Dépolitiser l’essentiel national » (Michel Debré) n’est pas toujours la meilleure manière de s’adapter au monde qui va, sauf à s’en remettre à la clairvoyance d’une chef, qui ne peut jamais être sans défaut. La fidélité aux orientations données par le Général a parfois conduit à cantonner notre diplomatie dans le domaine du Verbe, oubliant que ce dernier servait aussi parfois, chez Charles de Gaulle, à habiller un solide pragmatisme. L’échec de l’édification d’un système de représentation, appuyé sur une vision fixiste et institutionnalisée de rapports sociaux qu’il suffirait de solidifier par la « participation » (qu’en reste-t-il alors que les parcours professionnels sont de plus en plus fluides ?), en même temps que l’abaissement net du Parlement, allié à la faiblesse traditionnelle des corps intermédiaire et au renforcement de la bureaucratie liée au rôle accru de l’État, laissent face à face contestataires et autoritaires, avec des dépenses d’énergie considérables de part et d’autres, pour des résultats souvent très faibles et une impression dominante d’immobilisme. La manière même dont est envisagée l’organisation des partis gaullistes accroit cette impression qu’on ne demande que des concours techniques, à partir d’orientations déjà élaborées. On retrouve cela dans l’UMP actuelle, où l’Élysée bloque la constitution d’un parti à tendances, ce qui aboutit à ne faire des centristes que des renforts… et d’une certaine manière à faire du Nouveau Centre un pôle d’attraction pour les « non-bayrolistes ».

D’une certaine manière, le projet gaulliste, qui a réussi à stabiliser politiquement la nation et à élargir l’arc républicain, se heurte à la fois à la réalité française et au grand bouleversement des années 1960-1970, lui-même encouragé par le projet modernisateur. Quand bien même on le reprendrait, on n’éviterait pas de le repenser à nouveau frais, en triant mort et le vivant, de peur que le mort ne saisisse le vif.

lundi 7 avril 2008

Dans la nasse

Dans un texte sur 1968, j’évoquais l’autre jour le livre de Raymond Aron, La Révolution introuvable, livre d’entretiens avec Alain Duhamel, écrit-parlé à chaud, publié en 1968. Il s’y trouvait au passage (on trouve toujours de tout chez ce diable d’homme libre qu’était Raymond Aron), une petite pique sur le gaullisme, en tant que système politique issu de la constitution de 1958 et de la réforme de 1962 : « Le gaullisme a considérablement renforcé les défauts structurels de la société française. La centralisation bureaucratique ne date pas de 1958, mais cette centralisation a encore été renforcée par, d’abord par la réduction au minimum du rôle du Parlement. Les parlementaires jouaient un rôle d’intermédiaire entre leurs électeurs, les circonscriptions et l’administration, le Pouvoir. Probablement les parlementaires remplissaient-ils une fonction méconnue et utile. En deuxième lieu, le pouvoir gaulliste a choisi très souvent ses ministres parmi les fonctionnaires qui ont adopté un style d’autorité typique de fonctionnaires, souvent hommes très remarquables, mais non pas hommes politiques. (…) Le général de Gaulle se déclare investi par le mandat populaire de la suprême légitimité, il a interprété la Constitution de manière telle que son Premier ministre soit l’expression de sa politique, que, par conséquent, il ne se présente pas en arbitre entre les partis, mais tienne le rôle d’un véritable chef de l’Exécutif. (…) Dernière remarque. La contestation générale de l’autorité tient pour une part à la psychologie nationale, elle représente la contre-partie de la répression hiérarchique et autoritaire, qui semble venir du fond des âges et qui prend de nouvelles formes dans la société moderne, sans disparaître pour autant. » (Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Paris, Quarto Gallimard, 2005, p. 674-5). Centralisation, bureaucratisation du pouvoir, mentalité française contestataire : tout cela contribuait à créer un fossé.

Aron n’est d’ailleurs pas entièrement pessimiste dans cet ouvrage : influencé par la théorie wébérienne de la bureaucratie, il y voit encore dans les fonctionnaires l’expression d’une rationalité qui méconnaîtrait les contraintes de l’opinion. Or la confusion entre administration et politique n’est pas seulement un affaiblissement de la rationalité par rapport à la pression de l’opinion. Elle était grosse aussi, comme on ne pouvait pas encore le voir dans les années 1960, d’une incapacité à faire des choix. Il pouvait également estimer qu’une certaine décentralisation pourrait ré-ancrer la politique dans le pays, recréer des intermédiaires : c’était compter sans le cumul des mandats dont nous ne sommes pas parvenus à nous débarrasser, et sans le maintien d’une dépendance financière des collectivités locales par rapport à l’Etat, faute de décentralisation fiscale. En retour, cette décentralisation a peut-être aussi eu pour effet, alliée au scrutin d’arrondissement, de renforcer le conservatisme des députés, comme on l’a vu dans l’affaire de la réforme de la carte judiciaire. Et nous apercevons là à une autre difficulté, qu’Aron pouvait déjà toucher du doigt dans l’enseignement supérieur français (qu’il critiquait beaucoup), et qui est devenue beaucoup plus forte aujourd'hui : l’État modernisateur des années 1946 (premier plan Monnet) jusqu’à la fin des années 1960 est depuis les années 1980 à la traîne par rapport à la société, incapable qu'il est de se moderniser lui-même. La crise de l’État, qui est devenue celle du régime, gît dans ce retournement.

Les ministres et les membres de leurs cabinets, quelles que soient leurs orientations politiques, le vivent eux-mêmes, quand ils se débattent au sein de la technostructure de leur ministère. C’est un microcosme qui ouvre sur un part inquiétante de la réalité nationale. Je dois avouer ici un fort moment d’angoisse, vécu l'autre jour en relisant pour le plaisir le début de l’œuvre magistrale de François Furet, La Révolution de Turgot à Jules Ferry, 1770-1880 (parue en 1988, réédition dans La Révolution française, Paris, Quarto Gallimard, 2007). L’historien y décrit la situation de la noblesse au XVIIIème siècle, en panne de vocation politique depuis l’installation de la monarchie absolue. Trois voies pouvait s’ouvrir à elle, trois devenirs : celui d’une noblesse « polonaise » opposante et nostalgique ; celui d’une noblesse « prussienne » associée au despotisme éclairé, sauvegardant son assise foncière mais participant à la construction de l’État ; celui enfin d’une noblesse « anglaise », « aristocratie parlementaire d’une classe politique plus vaste où l’argent donne un libre accès » (p. 233). Mais l’État ne lui a offert aucune de ses voies, il l’a dominé en s’y imbriquant et en l’épousant en quelque sorte, l’anoblissement et la vénalité des offices l’impliquant dans la gestion de ce groupe et dans ses querelles internes. « De là, écrit François Furet, cette manie française du « rang » qui se répercute du haut en bas de la société, et où se trouve sans doute, par réaction, une des grandes sources de l’égalitarisme révolutionnaire. Sous l’Ancien Régime, l’État devient inséparable de ce nœud de passions et d’intérêts, puisque c’est lui qui distribue les rangs, bien trop parcimonieusement pour une société en expansion » (p. 232). C’est en son sein même que naissent blocages et contestations. « Là se noue la crise à la fois sociale et politique du XVIIIème siècle français, où trouve sa source une partie de la Révolution et de ses prolongements au XIXème siècle. Ni le roi de France ni la noblesse ne proposent de politique qui puisse rassembler État et société dirigeante autour d’un minimum de consensus : l’action royale oscille de ce fait entre despotisme et capitulation. » (p. 234.)

Mélange d’égalitarisme et de défense des avantages acquis, d’aspiration démocratique et de repli sur soi, impuissance de l’État trop impliqué dans la société pour pouvoir imposer une ligne directrice, pour pouvoir même la penser clairement… si on remplace la noblesse par la société française de ce début du XXIème siècle, l’analogie devient troublante.

Inventorier les contraintes fait toujours naître en nous un sentiment d’impuissance. On peut toujours penser que la prise du conscience d’un problème est le début d’une marche vers la solution – c’est ce que se disait Tocqueville après avoir écrit L’Ancien Régime et la révolution, livre qui pouvait incliner au pessimisme. Je crois surtout qu’il faut saisir « l’épaisseur » des choses, de la réalité, de ce qui nous résiste, pour nous dégager du mythe consulaire, qui date de 1799 : un homme surgit, qui en quelques années règle tous les dossiers chauds, tranche, réorganise. Ce n’est plus cela qu’il faut attendre. C’est se demander si droite et gauche rament dans le bon sens qui est la vraie, la seule vraie question.