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jeudi 21 avril 2011

Bentham / Tocqueville


Quand Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle, a créé l'utilitarisme, il a fait scandale. Il définissait l'être humaine par la recherche du plaisir (du bien-être) et la fuite de la douleur (de la peine). Cette vision d'un homme guidé au fond par son intérêt héritait d'un certain pessimisme classique et entrait en résonnance avec l'économie politique, qui tournait autour du modèle de l'homo oeconomicus. C'est d'ailleurs un hériter critique de Bentham, John Stuart Mill, qui devait définir ce dernier.

Bentham était persuadé d'avoir dégagé là le fondement d'une science de l'homme. Il estimait que l'on pouvait mathématiquement mesurer le degré de plaisir et de peine connus par l'individu. Mais la science sociale qu'il pensait avoir fondé ne débouchait pas sur une apologie de l'égoïsme. À ses yeux, toutes les utilités personnelles étaient équivalentes, aucune ne pouvait prendre le pas sur les autres. Lui qui détestait toutes les abstractions, et restait pour cela indifférent à la métaphysique des droits de l'homme, retrouvait ainsi l'égalité comme valeur.

Les critiques n'ont pas manqué d'y voir une inconséquence. Grâce à elle, cependant, Bentham s'installait au cœur de la mentalité démocratique : la quête du bien être y est fondamentale, et le principe majoritaire capital. Il envisageait ainsi une vraie politique sociale, financée par un impôt redistributeur. La bonne politique était celle qui, selon ses termes, "maximisait" le bien-être du plus grand nombre.

Par ailleurs, Bentham était un libéral, partisan du gouvernement représentatif. Parmi les libéraux du XIXe siècle, beaucoup, cependant, ont pensé que l'utilitarisme était un péril grave pour la liberté. Au nom de bien-être, ne risquait-on pas de sacrifier celle-ci ? Les Constant, les Cousin, les Tocqueville ont eu cette crainte, qui m'a longtemps paru bien abstraite.

L'État-providence, au fond, repose sur une logique utilitariste. Il cherche à assurer le bien-être du plus grand nombre, et c'est là sa légitimité profonde. Il a profondément transformé les sociétés occidentales par une série de restrictions des libertés. Cela commence avec Bismarck et ses cotisations obligatoires pour patrons et ouvriers. Cela continue avec toutes les mesures que l'on prend pour la santé publique, par exemple l'obligation d'afficher des photos atroces sur les paquets de cigarettes, ou l'interdiction de certaines substances.

C'est un grand spectacle, au fond, que de voir s'affronter deux logiques dans nos sociétés : celle de l'utilitarisme, qui vise avant tout le bien-être, et, au fond, le préfère à la liberté, et celle de ce que Benedetto Croce appelait la "religion de la liberté" (et qui existe en deux versions, la libérale et la libertaire). Le match Bentham / Tocqueville est au fond un match nul, partant de deux points de vue très légitimes.

Entre la loi de la jungle et l'infantilisation des citoyens, entre la liberté et les contraintes nées de la solidarité sociale, nous n'aurons jamais fini de débattre. Quand bien même la démocratie libérale devrait s'étendre sur le monde entier, la politique ne s'éteindrait pas, parce que cette tension intime continuerait de travailler le corps social. Il suffisait pour s'en convaincre de sentir, au fond des réactions diverses à l'ajout des fameuses photos-choc, se combattre l'irritation contre un État paternaliste et la prise de conscience qu'il y avait là un vrai problème de santé publique.

vendredi 25 février 2011

Hugo avait raison, mais pas à lui seul


Ce ne sont pas des émeutes de la faim qui ont lieu en Libye, et cela confirme que nous sommes bien en présence d'une vague démocratique. Belle occasion de nous réinterroger, nous qui vivons la démocratie concrète, institutionnalisée, imparfaite, toujours décevante et toujours à réformer. Ces gens se battent et meurent pour connaître ce qui nous connaissons. La démocratie que nous connaissons et la démocratie qu'ils souhaitent, c'est au fond la même.

La même et pourtant... Ils sont encore, et ils en paient souvent le prix très cher, dans les valeurs, et nous sommes dans le fait. Ils meurent pour des idées et nous sommes dans le réel. Tocqueville ici nous parle encore, lui qui jugeait qu'au fond la démocratie reposait sur le fond moral le plus légitime qui soit (l'idée de l'égalité de dignité de tous les êtes humains), et qu'une fois mise en place, elle risquait d'être dominée par un climat "d'insatisfaction querelleuse". La Démocratie en Amérique choquait ainsi les conservateurs, sans rallier les démocrates idéalistes des années 1830 et 1840.

Les historiens sont souvent empêtrés dans un tas de références, parfois aveuglés par leurs longs tête-à-têtes avec les témoins d'époques révolues. Mais parfois, ces références contradictoires ressurgissent comme d'elles-mêmes, et nous éclairent. Suivant comme tout un chacun les événements lybiens, je me disais : Hugo a raison, et Taine a raison.

Hugo, idéaliste, persuadé qu'il y a un fond religieux dans la démocratie, une légitimité transcendante, quelque chose qui a à voir avec ce que doit être l'humanité, quelque chose qui transcende les vicissitudes concrètes de la politique, et pour qui rien ne remplace le libre suffrage éclairé par l'instruction. Hugo qui, même en juin 1848, n'a jamais peur, alors même que la peur est (aujourd'hui plus que jamais en Europe), une des passions politiques dominantes. Et qui pense que même quand on doit défendre l'ordre et la légalité, il faut voir plus loin, et toujours quêter des remèdes.

Taine, pour qui Hugo représentait le type même des "vieilles barbes" romantiques, était bien plus sceptique sur les vertus du suffrage universel. Dans la préface de ses Origines de la France contemporaine, vision amère de la révolution française et de son héritage, il écrivait qu'un peuple consulté peut dire le régime qu'il souhaite, pas forcément celui qui lui convient le mieux. Il était positiviste, et comme tel sensible à la spécificité des différentes sociétés, à leurs besoins concrets, au poids des héritages.

Hugo s'enthousiasmerait aujourd'hui, au point sans doute, comme certains aujourd'hui, de ne se poser aucune question sur le futur politique de l'islamisme en Egypte, sur le futur rôle de l'armée, sur la future capacité d'une démocratie tunisienne à régler les problèmes du pays. Taine serait sans doute effondré, et crierait casse-cou face à l'idéalisme de certains commentaires.

J'aime à penser, las d'interroger des morts et postulant leurs réponses, que Tocqueville tiendrait le milieu. Qu'il dirait que nous sommes aujourd'hui face à une nouvelle attestation de l'universalité des idéaux démocratiques, et à la valeur inconditionnelle des idées de liberté et d'égalité devant la loi. Que dans le même temps, les démocraties, quand bien même elles parviennent à se mettre en place, doivent trouver des régulations spécifiques, s'accommoder des traditions nationales, et que quand bien même elles le font, elles ne règlent pas tous les problèmes, et peuvent être fragiles. Qu'à partir du moment où, comme après 1848, nous n'avons plus confiance dans la clairvoyance ou la bonté du "peuple", nous serons obligés de tirer de tout ce qui va se passer des bilans contrastés, et qu'une rechute autoritaire ici ou là est loin d'être exclue.

Et quitte à convoquer les morts, pourquoi ne pas ressusciter le vieux Proudhon ? Il nous parlerait de sa vision de la dialectique, il nous montrerait les sociétés toujours traversées de tensions insolubles, qui n'admettent comme solution que des équilibres - nous lui ôterions même un peu d'optimisme, en disant que ces équilibres sont toujours provisoires, et toujours remis en question.

Et puis, reposant leurs livres dans la bibliothèque, nous nous dirions que le XIXe siècle a un aspect irremplaçable : on y rencontre, comme François Furet l'avait compris, des esprits bien utiles pour comprendre le passage à la démocratie, sa grandeur et ses problèmes.

samedi 20 décembre 2008

Gambetta et nous


Ceux qui lisent depuis quelque temps ces billets savent ce que je recherche : une conciliation entre la prise en compte de l’aspect pragmatique, limité de l’action politique, telle que la tradition « libérale-humaniste » l’a mise en relief, si on ose l’anachronisme, de Cicéron à Tocqueville en passant par Montesquieu, et les exigences toujours renouvelées de la politique démocratique, reposant sur la conviction de l’égalité de dignité de tous les humains et la quête de la justice (forte chez Proudhon, Michelet, Péguy d’une certaine manière, la philosophie spiritualiste, la démocratie chrétienne et le protestantisme libéral). J’ai bien conscience de ne pas être le premier à chercher un équilibre, une articulation entre libéralisme et volontarisme. C’est bien pour cela que mes investigations me conduisent au sein de toutes les familles politiques qui animent la démocratie libérale.
Ne pas être le premier, c’est en fait un atout : nous disposons de l’expérience d’innombrables et parfois d’illustres prédécesseurs, assez proches de nous et assez différents pour nous apprendre des choses – si l’histoire est bien le dialogue du même et de l’autre. Jean-Marie Mayeur vient de nous donner un Léon Gambetta. La Patrie et la République (Paris, Fayard, 2008) qui est roboratif et réconfortant, chaleureux et émouvant sous la volontaire sobriété du style.
Il nous montre un Gambetta démocrate au sens où il ambitionne de tirer toutes les conséquences politiques du suffrage universel ; qui s’adresse à l’électorat, directement, le plus possible, pas seulement pour manipuler, mais aussi, profondément, pour convaincre. Il comprend ainsi que le temps des notables est passé : il célèbre les « couches nouvelles » (nos futures classes moyennes, car de son temps ce mot désigne la bourgeoisie), aime à parler aux paysans et aux ouvriers. Jean-Marie Mayeur montre très bien ce que son radicalisme initial comporte déjà de libéralisme ; Gambetta a l’intuition que les idées libérales, pour durer, doivent se combiner à la démocratie, il sent qu’elles seront autrement condamnées à demeurer confinées dans des cénacles éclairés, mais sans prise sur le pays. Il les connaît bien, ces idées libérales, parce qu’il maîtrise bien l’histoire des grands débats parlementaires français depuis la Restauration, débats qu’il évoque aisément et qui enracinent fortement certaines de ses convictions. Certes, son ralliement au parlementarisme est le fruit d’une évolution ; mais il conçoit très tôt, en vrai libéral, la nécessité de l’alternance. Son rêve est bien, à partir d’une acceptation générale de la République, l’alternance entre un parti progressiste et un parti conservateur, dont il espère qu’elle garantira l’ équilibre et le progrès.
Contre la « république conservatrice » des notables… Il n’y a plus de notables aujourd’hui, mais il y a bien des élites closes sur elles-mêmes. (On peut même se demander si les tentatives d’ « affirmative action » ne sont pas pour ces élites un moyen de reprendre le rêve d’une « aristocratie ouverte » et ainsi pleinement légitime, à la Guizot. Pour sympathiques qu’elles puissent être, ces tentatives n’éviteront pas de repenser l’ensemble des procédures de sélection précoces qui montrent de plus en plus leurs limites.) Et le libéralisme politique, le goût du débat rationnel, risque bien de se confiner dans ces « milieux d’élites » autoproclamés, les « masses » étant abandonnées aux coups de boutoir de la communication politique.
Le patriotisme de Gambetta est décisif pour comprendre la manière dont il refuse et la clôture du libéralisme sur lui-même et la guerre des classes ; il y a une connexion intime chez lui entre démocratie, patriotisme et libéralisme. La patrie est un principe de cohésion ; et Gambetta a pu expérimenter lors de l’épisode de la Défense nationale, alors que les descendants des aristocrates vendéens, comme Cathelineau, combattaient à ses côtés, que la nation était un principe d’unité supérieur à l’adhésion complète au régime politique. Il ne pouvait trop le dire : les impératifs du combat politique lui dictaient d’associer de manière exclusive France et République tant que le régime n’était pas encore enraciné, mais je suis frappé par cet extrait d’une lettre à Ranc (extrait cité p. 285) : « Ce qui manque, je vous l’assure, dans notre parti, c’est le mens divinior de la politique républicaine, l’amour sans borne de la France.»
Cet amour inquiet, on le sent en permanence chez lui, sans qu’il prenne figure de passion aveugle. Gambetta refuse toute concession sur l’Alsace-Lorraine, mais envisage de se prêter à une rencontre avec Bismarck tant qu’il estime que le tour des provinces perdues par voie diplomatique est possible… Méfiant envers la perspective d’une alliance russe, il incline plutôt à une alliance franco-anglaise. Il est contre le nationalisme agressif, ne veut pas pousser à une guerre de revanche.
Certes, il sait manœuvrer : il fait tout pour éviter, dans les années 1870, la conjonction des centres (centre gauche autour de Thiers, centre droit orléaniste) qui fonderait une république conservatrice et élitiste, tout en poussant les républicains à la prudence, alors même qu’ils sont en progrès électoral. L’anticléricalisme lui sert souvent pour rassembler les républicains rétifs à se grouper sous sa férule, et il est mi-sincère, mi manœuvrier, mi-libéral, mi-sectaire à ce sujet. Il sait s’entourer et pousser ses amis, il sait écouter de remarquables conseillers comme Eugène Spuller. Mais rien de tout cela n’est un vaccin contre l’échec en politique…
On sait les échecs de Gambetta : il ne parvint pas à faire l’union des républicains, et le système d’alternance à l’anglaise dont il rêvait ne se mit pas en place. Mais sa mort prématurée a sans conteste diminué son influence.
Nul doute qu’il ne serait dépaysé dans notre France manifestante, lui qui oppose « la politique du suffrage universel » aux « tumultes » de la rue ; mais dans le même discours de 1876, adressé à des ouvriers, il insiste sur l’importance de la vie associative, lieu de la réflexion, de la concertation, de la délibération. Et il ajoute quelque chose de remarquable, en retournant pour récupérer le terme le reproche d’opportunisme qu’on lui fait : il ne faut selon Gambetta « s’engager jusqu’au bout dans une question que lorsqu’on est sûr d’avoir, sans conteste, la majorité du pays avec soi » (cité p. 238), après avoir rassuré les intérêts et rallié les esprits. Énorme exigence… On ne peut pas dire que la politique coloniale des années 1880 lui ait répondu. Mais la formule est très riche, parce qu’elle dit d’une part l’importance, en démocratie, des programmes, des partis politiques, de la construction d’une adhésion, de la clarté dans les choix proposés au pays, et d’autre part elle indique involontairement que tout ne peut se passer ainsi, que l’urgence ou les opportunités peuvent pousser un gouvernant à prendre des initiatives toujours périlleuses.
Ce démocrate veut, en positiviste, une démocratie « organique », régulée, progressive, non-crisique. Et c’est ce qui le différencie tôt de l’extrême gauche républicaine de l’époque. Il cherche incessamment l’appui du suffrage universel, en lequel il voit à la fois une garantie d’ordre et de progrès. On l’accuse d’aspirer au « pouvoir personnel », de pousser à la guerre… Il est mort alors qu’il commençait peut-être à prouver qu’il n’en était rien. Avec lui disparaît peut-être l’espoir d’une Troisième République plus incarnée, moins hésitante, plus démocratique, peut-être plus ouverte. Mais quelle leçon d’énergie ! Quelle capacité de rebond après chaque déception, quelle passion de la politique, de la France et de la République. C’est un bon remontant en ces temps de déprime politique que cette étude patiente, modérée et qui va bien plus loin qu’elle n’y paraît, tant elle esquisse un autre modèle républicain, bien plus passionnant, bien plus vivant que celui que nous avons l’habitude de voir invoqué.

lundi 8 septembre 2008

Rentrée politique, rentrée sociale et pouvoir d'achat


Rentrée sociale chaude ou pas ? Le mécontentement chronique et un certain fatalisme se actuellement l’opinion. Le premier ministre, qui paraît requinqué, campe sur le maintien du cap des réformes, la position du président est un peu moins claire. Il est un domaine où la contrainte politique et aussi la force des habitudes pèse de tout son poids, celui des dépenses publiques… la pesanteur propre de notre Ve République est administrative. Je ne peux m’empêcher de penser que l’’Etat modernisateur des débuts de la IVe et de la Ve République a fait place à un État encore important, mais un peu à la traîne, ayant perdu sa conviction d’incarner l’intérêt général à lui seul sans parvenir à ses défaire des prérogatives attachées à cette vocation. On pense au propos de Chateaubriand sur la royauté de Saint-Louis sans la religion de Saint-Louis, qu’il appliquait à la crise que l’idée monarchique connaissait et en France à son époque.
Chateaubriand disait cela en étant monarchiste. J’écris ces lignes en étant fonctionnaire, et profondément persuadé que l’État conserve, en régime libéral, un rôle fondamental (il suffit de suivre l’actualité américaine pour s’en convaincre).
Mais cela est bien connu… c’est sur un autre point que je voudrais insister. Il y a toujours, dans l’actualité, quelque chose qui suscite l’étonnement, une orientation, une décision qui paraît surréaliste. En ce moment, pour moi, c’est la communication du gouvernement sur le pouvoir d’achat, qui me fait penser à une analyse de Tocqueville.
Ce dernier se proposait d’écrire, à la suite de l’Ancien Régime et la Révolution, une histoire de la Révolution française, dont les fragments ont été publiés dans la Pléiade, par François Furet (qui avait commencé d’y travailler avant sa mort) et Françoise Mélonio.
On retrouve dans ces fragments le sens de l’ironie, de la relativité de l’action politique, qui fait tout le sel des Souvenirs… En particulier lorsqu’il commente la décision du Conseil royal en 1788 : doublement du nombre des représentants du tiers-état, couplée avec une non-décision : remettre à plus tard la question de savoir si l’on voterait par ordre ou par tête.
« De tous les partis à prendre, écrit Tocqueville, celui-là était assurément le plus dangereux. (…) On avait fourni au Tiers État l’occasion de s’enhardir, de s’aguerrir, de se compter. Son ardeur s’était accrue sans mesure et on avait doublé le poids de sa masse. Après lui avoir ainsi permis d’abord de tout espérer, on finissait par lui laisser tout craindre. On avait mis en quelque sorte devant ses yeux la victoire, mais on ne lui avait pas donnée. On ne lui faisait que l’inviter à la prendre . »
Si le projet du roi était de combiner réforme fiscale modérée et maintien de la société d’ordres, en confirmant la sortie de la monarchie absolue, alors, effectivement, cette mesure était désastreuse.
Il est vrai que souvent les gouvernements semblent, comme le remarque Tocqueville, conspirer à leur perte. Revenons à notre gouvernement : il a un plan de réformes libérales, qui ne peuvent porter leur fruit qu’à l’horizon de quelques années. Il est dans une conjoncture économique difficile. Les caisses de l’État sont vides, dit-on, mais la réalité est pire : l’État est à la fois surendetté et en déficit. S’il y avait bien quelque chose à oublier de la campagne (Churchill disait que les partis ne pouvaient jamais être très fiers de ce qu’ils ont dit pendant une campagne électorale), c’étaient les promesses concernant le pouvoir d’achat… Et le gouvernement, tout seul, face à une opposition exsangue et des syndicats mobilisés, a mis ce thème au centre de sa communication, focalisant ainsi l’attention des médias sur le seul point sur lequel il ne peut mettre en avant aucun résultat…
Il faudrait sans doute savoir ce qui vient dans cette affaire de l’Élysée et ce qui vient de Matignon. Mais cela est une autre histoire…

samedi 24 mai 2008

Animer la grisaille


Le désenchantement politique paraît à nombre de Français un problème lancinant, et on ne compte plus les moments où ils ont rêvé d’en sortir, comme après le second tour des présidentielles de 2002 ou après l’échec du référendum européen de 2005. On avait touché le fond, le paysage politique n’était qu’un champ de ruines… Le relèvement, c’était maintenant ou jamais, il fallait changer radicalement notre manière de procéder.
Nous tirions de tout cela une jouissance secrète : enfin, le débat politique retrouvait des couleurs, atténuées par les cohabitations, enfin, de véritables enjeux étaient à notre portée, enfin, de grands périls et peut-être de grands succès… Enfin, l’heure était grave. L’Histoire nous donnait rendez-vous. Et puis, elle s’est dérobée… nous sommes toujours dans la cohue des intérêts antagonistes plus ou moins bien dissimulés, des audaces sélectives et des atermoiements plus ou moins glorieux, dans cette grisaille où nous pouvons nous dire désenchantés. Mais on ne quitte bien que ce que l’on comprend : d’où vient ce désenchantement français au pays de la douceur de vivre ?
Au XXème siècle, il y a eu deux sources directes d’enchantement de la politique, qui a pu faire d’elle, directement, une cause suprême, justifier la violence et le sacrifice, qui lui ont permis de donner (ou de sembler donner) un sens à la mort et à la vie : la nation et la révolution. Les totalitarismes fasciste et communiste ont puisé à ces sources (ils ont à mon sens tari la source révolutionnaire, parce que la révolution est un mythe, mais je ne crois pas qu’ils aient tari la source nationale, parce que la nation est un fait).
L’enchantement national et l’enchantement révolutionnaire ont trouvé en France des prolongements surprenants qui leur ont permis de survivre jusqu’aux années 1970 : le gaullisme et le socialisme français (tant que ce dernier a prétendu pouvoir « changer la vie », jusqu’au tournant de 1982). Ce prolongement explique l'ampleur du désenchantement des années 1980 et suivantes.
Depuis, le sens de la politique n’est plus immédiatement donné par de grandes certitudes soustraites (explicitement ou non) à la raison critique. D’où une idée qui a pris racine dans les milieux intellectuels : la politique n’a plus de sens. Il n’y aurait plus, dit-on, de véritable « choix de société ». D’où les postures politiques à la mode dans ces mêmes milieux : le gauchisme platonique (contestation révolutionnaire sans perspective révolutionnaire : le monde est inacceptable, faisons donc carrière) et le moralisme de ceux qui vont d’une indignation à l’autre. Mais il n’y a jamais eu de « choix de société » : il y a des changements nécessaires, d’autres souhaitables, et une possibilité ou non de les mener.
Pour s’intéresser à la politique aujourd’hui, il faut d’autres sources que les ressources propres de la politique. Si on ne se retrouve pas dans la sensibilité totalitaire, la politique n’est pas une activité qui trouve son sens en elle-même. Elle n’est pas chargée de donner un sens à notre vie, de nous définir, de remplacer l’amour ou l’amitié. Elle est un des lieux où l’on observe l’humanité. Le sens que nous pouvons lui donner dépend de l’idée que nous faisons de l’homme, de notre pays, de l’Europe et du monde. De l’idée que nous nous faisons de ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. D’une certaine manière, c’est l’extra-politique qui nourrit le politique. Chaque fois que nous prenons le temps de réfléchir, chaque fois que nous rentrons en nous-mêmes avant de juger un parti, un homme, un gouvernement, chaque fois que nous discutons, que nous écrivons, que nous refusons de nous laisser entraîner, que nous gagnons un peu de recul, nous améliorons la qualité du débat politique.
Tocqueville disait que pour bien aimer la démocratie, il fallait l’aimer modérément : on pourrait dire que pour bien aimer la politique, il ne faut pas aimer qu’elle. C’est le sens que je donne à ma pratique de l’histoire des idées politiques : on ne peut donner le goût de la politique à ceux qui nous écoutent qu’en montrant que dans la politique se noue des débats passionnants parce qu’en amont il y a toujours une réflexion, même quand elle est médiocre ou bâclée, et qu’en aval il y a toujours des effets, heureux, désastreux ou faibles.
L’exigence de rendre compte intellectuellement de la politique est très forte dans ce pays ; l’exigence d'une compréhension des enjeux est également très forte, je le vois à chaque fois que j'ai l'occasion de donner un enseignement, ou une conférence, sur la culture politique contemporaine. Pensons donc le politique, comprenons-le, expliquons-le du mieux que nous pouvons : c’est désormais le seul moyen de le faire aimer.

lundi 7 avril 2008

Dans la nasse

Dans un texte sur 1968, j’évoquais l’autre jour le livre de Raymond Aron, La Révolution introuvable, livre d’entretiens avec Alain Duhamel, écrit-parlé à chaud, publié en 1968. Il s’y trouvait au passage (on trouve toujours de tout chez ce diable d’homme libre qu’était Raymond Aron), une petite pique sur le gaullisme, en tant que système politique issu de la constitution de 1958 et de la réforme de 1962 : « Le gaullisme a considérablement renforcé les défauts structurels de la société française. La centralisation bureaucratique ne date pas de 1958, mais cette centralisation a encore été renforcée par, d’abord par la réduction au minimum du rôle du Parlement. Les parlementaires jouaient un rôle d’intermédiaire entre leurs électeurs, les circonscriptions et l’administration, le Pouvoir. Probablement les parlementaires remplissaient-ils une fonction méconnue et utile. En deuxième lieu, le pouvoir gaulliste a choisi très souvent ses ministres parmi les fonctionnaires qui ont adopté un style d’autorité typique de fonctionnaires, souvent hommes très remarquables, mais non pas hommes politiques. (…) Le général de Gaulle se déclare investi par le mandat populaire de la suprême légitimité, il a interprété la Constitution de manière telle que son Premier ministre soit l’expression de sa politique, que, par conséquent, il ne se présente pas en arbitre entre les partis, mais tienne le rôle d’un véritable chef de l’Exécutif. (…) Dernière remarque. La contestation générale de l’autorité tient pour une part à la psychologie nationale, elle représente la contre-partie de la répression hiérarchique et autoritaire, qui semble venir du fond des âges et qui prend de nouvelles formes dans la société moderne, sans disparaître pour autant. » (Raymond Aron, Penser la liberté, penser la démocratie, Paris, Quarto Gallimard, 2005, p. 674-5). Centralisation, bureaucratisation du pouvoir, mentalité française contestataire : tout cela contribuait à créer un fossé.

Aron n’est d’ailleurs pas entièrement pessimiste dans cet ouvrage : influencé par la théorie wébérienne de la bureaucratie, il y voit encore dans les fonctionnaires l’expression d’une rationalité qui méconnaîtrait les contraintes de l’opinion. Or la confusion entre administration et politique n’est pas seulement un affaiblissement de la rationalité par rapport à la pression de l’opinion. Elle était grosse aussi, comme on ne pouvait pas encore le voir dans les années 1960, d’une incapacité à faire des choix. Il pouvait également estimer qu’une certaine décentralisation pourrait ré-ancrer la politique dans le pays, recréer des intermédiaires : c’était compter sans le cumul des mandats dont nous ne sommes pas parvenus à nous débarrasser, et sans le maintien d’une dépendance financière des collectivités locales par rapport à l’Etat, faute de décentralisation fiscale. En retour, cette décentralisation a peut-être aussi eu pour effet, alliée au scrutin d’arrondissement, de renforcer le conservatisme des députés, comme on l’a vu dans l’affaire de la réforme de la carte judiciaire. Et nous apercevons là à une autre difficulté, qu’Aron pouvait déjà toucher du doigt dans l’enseignement supérieur français (qu’il critiquait beaucoup), et qui est devenue beaucoup plus forte aujourd'hui : l’État modernisateur des années 1946 (premier plan Monnet) jusqu’à la fin des années 1960 est depuis les années 1980 à la traîne par rapport à la société, incapable qu'il est de se moderniser lui-même. La crise de l’État, qui est devenue celle du régime, gît dans ce retournement.

Les ministres et les membres de leurs cabinets, quelles que soient leurs orientations politiques, le vivent eux-mêmes, quand ils se débattent au sein de la technostructure de leur ministère. C’est un microcosme qui ouvre sur un part inquiétante de la réalité nationale. Je dois avouer ici un fort moment d’angoisse, vécu l'autre jour en relisant pour le plaisir le début de l’œuvre magistrale de François Furet, La Révolution de Turgot à Jules Ferry, 1770-1880 (parue en 1988, réédition dans La Révolution française, Paris, Quarto Gallimard, 2007). L’historien y décrit la situation de la noblesse au XVIIIème siècle, en panne de vocation politique depuis l’installation de la monarchie absolue. Trois voies pouvait s’ouvrir à elle, trois devenirs : celui d’une noblesse « polonaise » opposante et nostalgique ; celui d’une noblesse « prussienne » associée au despotisme éclairé, sauvegardant son assise foncière mais participant à la construction de l’État ; celui enfin d’une noblesse « anglaise », « aristocratie parlementaire d’une classe politique plus vaste où l’argent donne un libre accès » (p. 233). Mais l’État ne lui a offert aucune de ses voies, il l’a dominé en s’y imbriquant et en l’épousant en quelque sorte, l’anoblissement et la vénalité des offices l’impliquant dans la gestion de ce groupe et dans ses querelles internes. « De là, écrit François Furet, cette manie française du « rang » qui se répercute du haut en bas de la société, et où se trouve sans doute, par réaction, une des grandes sources de l’égalitarisme révolutionnaire. Sous l’Ancien Régime, l’État devient inséparable de ce nœud de passions et d’intérêts, puisque c’est lui qui distribue les rangs, bien trop parcimonieusement pour une société en expansion » (p. 232). C’est en son sein même que naissent blocages et contestations. « Là se noue la crise à la fois sociale et politique du XVIIIème siècle français, où trouve sa source une partie de la Révolution et de ses prolongements au XIXème siècle. Ni le roi de France ni la noblesse ne proposent de politique qui puisse rassembler État et société dirigeante autour d’un minimum de consensus : l’action royale oscille de ce fait entre despotisme et capitulation. » (p. 234.)

Mélange d’égalitarisme et de défense des avantages acquis, d’aspiration démocratique et de repli sur soi, impuissance de l’État trop impliqué dans la société pour pouvoir imposer une ligne directrice, pour pouvoir même la penser clairement… si on remplace la noblesse par la société française de ce début du XXIème siècle, l’analogie devient troublante.

Inventorier les contraintes fait toujours naître en nous un sentiment d’impuissance. On peut toujours penser que la prise du conscience d’un problème est le début d’une marche vers la solution – c’est ce que se disait Tocqueville après avoir écrit L’Ancien Régime et la révolution, livre qui pouvait incliner au pessimisme. Je crois surtout qu’il faut saisir « l’épaisseur » des choses, de la réalité, de ce qui nous résiste, pour nous dégager du mythe consulaire, qui date de 1799 : un homme surgit, qui en quelques années règle tous les dossiers chauds, tranche, réorganise. Ce n’est plus cela qu’il faut attendre. C’est se demander si droite et gauche rament dans le bon sens qui est la vraie, la seule vraie question.