dimanche 20 juillet 2014
Pensum sur la démocratie française face à l'Europe
dimanche 3 novembre 2013
Qui représente qui ?
dimanche 9 octobre 2011
Un succès démocratique et ses limites
Cette vision est celle de ceux que l’on appelle les « indignés » : d’une démocratie « réelle », donnant aux citoyens le maximum de pouvoir et d’initiative, surgiront des solutions à la crise économique et financière que nous traversons. Le « peuple », dès lors qu’il pourra s’exprimer pleinement, saura résoudre les questions qui nous hantent… ce que croyaient les démocrates enthousiastes des années 1840.
Il me semble que le vécu des démocraties européennes qui ont, pour les plus anciennes, commencé de s’installer au dix-neuvième siècle, suggère une autre vision. Les démocraties apparaissent bien davantage comme les régimes où les initiatives des gouvernants se heurtent au maximum de résistance possible de la part de la population. Grèves, manifestations, alternances politiques, pétitions sont autant d’indication d’une force de résistance de la société civile face à ceux qui la gouvernent, volonté de résistance qui parfois permet d’améliorer ou de rendre praticables les réformes nécessaires.
Quand on demandait à Georges Clemenceau ce qu’était pour lui la démocratie, il disait que c’était le régime où les « initiatives d’en haut » étaient comme « filtrées » par l’opinion pour se convertir en « directives » acceptables par la majorité. Cette vision nous incite à ne pas nous borner à la demande politique, mais à nous tourner aussi vers l’offre politique.
Pour qu’une démocratie fonctionne, pour que le régime politique démocratique parvienne à répondre aux difficultés de l’heure, il faut que l’opinion, qui s’exprime par de multiples canaux, puisse prendre appui, pour les faire prévaloir, pour les infléchir, pour les enrichir ou pour les contester, sur des directives claires.
C’est précisément ce qui manque dans les débuts de la campagne présidentielle de 2012. Les offres politiques claires se trouvent pour l’instant chez ceux qui n’ont soit aucune chance d’être élus, soit aucune chance de devenir candidats : Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, et, parmi les « candidats à la candidature » socialistes, Arnaud Montebourg et Manuel Valls.
On excusera le rapprochement qui peut sembler étrange. Mais nul ne sait ce que sera le programme de Nicolas Sarkozy, tandis que les deux principaux prétendants socialistes se sont réfugiés, pour l’essentiel, dans des vues synthétiques, vagues et peu novatrices. Le retrait de Jean-Louis Borloo découle aussi de l’absence d’une perspective claire – et Dominique de Villepin comme François Bayrou en restent à des considérations d’une extrême généralité.
Si la démocratie se nourrit de l’investissement des citoyens, elle ne peut se passer d’un discours politique structuré et clair, et qui ne s’en tienne pas à un simple diagnostic, de la part de ceux qui prétendent à la diriger. Rien n’indique, pour l’instant, que 2012 permettra d’avancer vers des objectifs clairs et cohérents.
vendredi 25 février 2011
Hugo avait raison, mais pas à lui seul
La même et pourtant... Ils sont encore, et ils en paient souvent le prix très cher, dans les valeurs, et nous sommes dans le fait. Ils meurent pour des idées et nous sommes dans le réel. Tocqueville ici nous parle encore, lui qui jugeait qu'au fond la démocratie reposait sur le fond moral le plus légitime qui soit (l'idée de l'égalité de dignité de tous les êtes humains), et qu'une fois mise en place, elle risquait d'être dominée par un climat "d'insatisfaction querelleuse". La Démocratie en Amérique choquait ainsi les conservateurs, sans rallier les démocrates idéalistes des années 1830 et 1840.
Les historiens sont souvent empêtrés dans un tas de références, parfois aveuglés par leurs longs tête-à-têtes avec les témoins d'époques révolues. Mais parfois, ces références contradictoires ressurgissent comme d'elles-mêmes, et nous éclairent. Suivant comme tout un chacun les événements lybiens, je me disais : Hugo a raison, et Taine a raison.
Hugo, idéaliste, persuadé qu'il y a un fond religieux dans la démocratie, une légitimité transcendante, quelque chose qui a à voir avec ce que doit être l'humanité, quelque chose qui transcende les vicissitudes concrètes de la politique, et pour qui rien ne remplace le libre suffrage éclairé par l'instruction. Hugo qui, même en juin 1848, n'a jamais peur, alors même que la peur est (aujourd'hui plus que jamais en Europe), une des passions politiques dominantes. Et qui pense que même quand on doit défendre l'ordre et la légalité, il faut voir plus loin, et toujours quêter des remèdes.
Taine, pour qui Hugo représentait le type même des "vieilles barbes" romantiques, était bien plus sceptique sur les vertus du suffrage universel. Dans la préface de ses Origines de la France contemporaine, vision amère de la révolution française et de son héritage, il écrivait qu'un peuple consulté peut dire le régime qu'il souhaite, pas forcément celui qui lui convient le mieux. Il était positiviste, et comme tel sensible à la spécificité des différentes sociétés, à leurs besoins concrets, au poids des héritages.
Hugo s'enthousiasmerait aujourd'hui, au point sans doute, comme certains aujourd'hui, de ne se poser aucune question sur le futur politique de l'islamisme en Egypte, sur le futur rôle de l'armée, sur la future capacité d'une démocratie tunisienne à régler les problèmes du pays. Taine serait sans doute effondré, et crierait casse-cou face à l'idéalisme de certains commentaires.
J'aime à penser, las d'interroger des morts et postulant leurs réponses, que Tocqueville tiendrait le milieu. Qu'il dirait que nous sommes aujourd'hui face à une nouvelle attestation de l'universalité des idéaux démocratiques, et à la valeur inconditionnelle des idées de liberté et d'égalité devant la loi. Que dans le même temps, les démocraties, quand bien même elles parviennent à se mettre en place, doivent trouver des régulations spécifiques, s'accommoder des traditions nationales, et que quand bien même elles le font, elles ne règlent pas tous les problèmes, et peuvent être fragiles. Qu'à partir du moment où, comme après 1848, nous n'avons plus confiance dans la clairvoyance ou la bonté du "peuple", nous serons obligés de tirer de tout ce qui va se passer des bilans contrastés, et qu'une rechute autoritaire ici ou là est loin d'être exclue.
Et quitte à convoquer les morts, pourquoi ne pas ressusciter le vieux Proudhon ? Il nous parlerait de sa vision de la dialectique, il nous montrerait les sociétés toujours traversées de tensions insolubles, qui n'admettent comme solution que des équilibres - nous lui ôterions même un peu d'optimisme, en disant que ces équilibres sont toujours provisoires, et toujours remis en question.
Et puis, reposant leurs livres dans la bibliothèque, nous nous dirions que le XIXe siècle a un aspect irremplaçable : on y rencontre, comme François Furet l'avait compris, des esprits bien utiles pour comprendre le passage à la démocratie, sa grandeur et ses problèmes.
lundi 7 février 2011
Lendemains de fête ?
vendredi 17 décembre 2010
Pourquoi j'aime la politique
Pourquoi ne pas prendre la politique comme elle est ?
Le XXème siècle a vu au total l'enterrement des grands mythes. Le communisme a emporté dans sa tombe le rêve d'une réorganisation totale globale et le fascisme a emporté dans la sienne celui d'une communauté nationale fusionnelle. Ils n'ont emporté avec eux ni l'idée de justice sociale ni la prise en compte de la dimension nationale.
Le libéralisme s'en est mieux sorti, parce qu'il ambitionnait de partir de la société telle qu'elle était, et qu'il a su prendre en compte l'émergence de l'individu moderne. Mais il a très tôt perdu sa pureté, son rêve d'une sorte d'autorégulation de la société civile face à un État purement arbitral : cependant, laisser respirer la société, garantir le pluralisme, sanctuariser dans une large mesure les libertés individuelles, ces objectifs ont-ils perdu de leur pertinence ?
La démocratie peine toujours à faire coexister l'affirmation de l'individu et la dimension sociale : devons-nous pour cela renoncer à la quête de l'équilibre ? En France, la République a incarné cette tentative, et nous n'en finissons pas de redéfinir son "modèle".
Bien sûr, les solutions "clefs en main" avaient leurs avantages : l'adversaire était vite identifié, les remèdes vites proclamés, on se donnait bonne conscience à bon compte. Les discussions passionnées des années 1970 nous défoulaient aisément, et le lyrisme était vite accessible. Nos égos s'y mettaient en scène avec aisance, le réaliste de droite et l'idéaliste de gauche, posture contre posture, se mettaient en avant avec bonheur.
Tout cela ne peut plus nous être offert qu'au moyen d'une solide dose d'ignorance.
On peut avoir la nostalgie de lignes claires : mais il faut savoir qu'elles n'ont jamais existé que dans le discours. La pensée désenchante, c'est vrai, quand elle est vraie pensée en s'ouvrant au réel, à toute l'ambiguïté, toute la complexité de l'humain. Elle confronte impitoyablement les illusions à la réalité, elle passe au crible nos idées, elle nous renvoie toujours à notre finitude.
Le mouvant, le risque et l'incertain, la nécessité de toujours revenir sur soi pour savoir si l'on n'est pas en train, dans tel ou tel engagement, de perdre ce que l'on a de plus cher, ce n'est pas seulement la condition moderne, c'est peut-être, simplement, dévoilée, notre condition politique depuis des siècles.
De même, les requêtes fondamentales de la politique démocratique demeurent : nous cherchons encore un équilibre toujours à refaire entre la représentation de la nation (ou de toute autre communauté), la profondeur et la qualité de la délibération, l'efficacité de la décision. Chaque situation, chaque nouveau jeu de contrainte nous remettent à l'ouvrage.
Au fond, si le sens de l'existence humaine n'est à chercher que dans un double rapport, rapport aux autres et rapport au monde, quelles que soient les options philosophiques ou religieuses qui nous servent de point de départ, qui niera que la politique réclame toute notre attention ?
Quand on étudie l'histoire des idées politiques, c'est en permanence que nous observons le heurt des projets, des espérances, avec la réalité. Et la réalité n'a pas toujours tort, dans la mesure où, en politique, la réalité est humaine. Le réel, bien souvent, c'est tout simplement les autres. Leurs propres besoins, leurs propres visions des choses. Je crois qu'il est difficile de célébrer le pluralisme et, en même temps, de se plaindre de l'écart entre la réalité politique et ce que nous, personnellement, en attendons.
dimanche 11 janvier 2009
Clemenceau et la démocratie
À lire sa correspondance, Clemenceau est de celles-là. Je suis persuadé que ce type de personnalité (dans lequel je rangerais Charles de Gaulle) sécrète une pensée politique dont le dosage entre recul et pragmatisme est d’un équilibre rare. L’édition de cette correspondance par Sylvie Brodziak et Jean-Noël Jeanneney (Paris, Laffont, 2008) livre en particulier une pépite sur laquelle je voudrais m’attarder un peu.
Le psychologue social et sociologue Gustave le Bon avait demandé à Clemenceau sa définition de la démocratie. Voici un extrait de la réponse de Clemenceau, datée du 21 mai 1914 :
« Je me casse la tête et voilà ce que je puis trouver : l’accroissement des parties de l’intelligence d’en haut filtrées par l’accroissement de l’intelligence d’en bas, pour revenir à leur point de départ en directions générales, acceptables et praticables pour l’ensemble de la nation. » (p. 480.)
Dans sa lettre, Clemenceau s’excuse de cette improvisation. Mais cette définition est intéressante à bien des titres. D’abord parce qu’elle nous délivre du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » qui pose une infinité de problèmes pratiques et définit au mieux un idéal, pour poser la vraie question : celle du rapport entre les gouvernants (« en haut ») et les gouvernés (« en bas »). Ensuite par ce qu’elle accorde une grande importance à la décision politique : l’impulsion, on le remarque, vient d’en haut. Et même plus : la proposition des décisions, des orientations, des réformes même, vient d’en haut. Nulle idée d’une mystérieuse alchimie qui produirait, « à l’écoute » des gens, une politique toute faite. Clemenceau n’aime pas le suivisme. Il rompt en 1924 avec un homme qu’il a lancé en politique et qui était venu lui expliquer qu’il était contre la loi d’amnistie, mais qu’il ne voterait par contre et se contenterait de s’absenter au moment du vote, parce que ses électeurs pourraient ne pas l’approuver. Le « je suis leur chef, il faut bien que je les suive » de Ledru Rollin, repris ensuite par Léon Jouhaux et Léon Blum, lui est étranger. La politique demeure le domaine de la conviction et du risque.
J’aime beaucoup le soulignement par Clemenceau du mot « filtrées ». Il y a bien une résistance dans la société, dans l’opinion, mais quand tout se passe bien, cette résistance n’aboutit ni au blocage ni au consentement pur et simple. Elle filtre, elle laisse passer et épure, elle simplifie, elle laisse passer ce qui est compris et qui peut susciter une adhésion minimale. Cela suppose la pédagogie d’en haut… et l’ « accroissement de l’intelligence d’en bas ». La démocratie est de ce point de vue exigeante. Je me suis demandé, en lisant cela, qui « filtrait » aujourd’hui. Pas grand-monde, me semble-t-il, tant nous campons sur nos adhésions ou nos rejets. La représentativité sociale est construite en France sur des syndicats minoritaires craignant toujours d’être débordés par leurs troupes, des médias un peu déformés par l’ultracentralisation parisienne, et un monde enseignant et universitaire largement déboussolé pour l’instant un peu bloqué dans la déploration des temps. L’État peut-il proposer de fermes directives, lui qui peine tant à se contrôler lui-même ? Il ne parvient à susciter un consensus que lorsqu’il joue les pompiers, ce qui est un peu mince.
Du choc des intelligences d’en haut et d’en bas sort, plus qu’un filtrage, un fonctionnement chaotique, où les réformes qui parviennent à s’imposer ne sont pas toujours les plus utiles. Les « directions » qui en sortent peinent à être « générales, praticables et acceptables par l’ensemble de la nation ». Mais il faut bien commencer par quelque chose. Si nous commençions par « filtrer », avec un peu de recul ?



