samedi 24 octobre 2009

souvenirs d'une conversation


Nous étions trois amis à discuter dans le hall de Sciences po, alors que les étudiants passaient et repassaient autour de nous. C’était en octobre 2006, au moment des fameux débats opposant Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Au moment des élections présidentielles, tout le monde parle politique, et puis le lieu s’y prêtait, et les personnes aussi. Nous soupesions les chances des uns et des autres, celles de Laurent Fabius, de François Bayrou ou de Nicolas Sarkozy. Chacun d’entre nous avait, je le vois bien aujourd’hui, ses éclairs de lucidité et ses points d’aveuglement. L’ami socialiste voyait clairement que Ségolène Royal allait l’emporter aux primaires ; il tenait pour Laurent Fabius mais estimait que celui-ci s’était laissé coincer dans ce faux débat à l’américaine, faute d’appuis suffisants dans la structure socialiste. L’ami centriste prenait au sérieux les chances de François Bayrou, dont rien n’indiquait encore qu’il allait décoller dans les sondages. J’essayais pour ma part de vendre une idée qui me tenait à cœur depuis 1995 et la remontée limitée mais suffisante de Jacques Chirac pendant la campagne du premier tour : il faut longtemps pour faire un président de la République. J’accordais donc mon crédit à ceux qui se préparaient depuis plusieurs années à l’échéance, Laurent Fabius, François Bayrou et Nicolas Sarkozy. Je pensais le succès de ce dernier possible, mais je surestimais incontestablement sa volonté réformatrice, et n’anticipais pas le tournant national-unanimiste de l’entre-deux-tours.
Nous parlions politique comme on aimerait toujours le faire, non pas pour réduire nos différences, non pas pour soumettre l’autre, mais pour comparer les points de vues, échanger les idées, guetter le neuf par l’approche que l’on n’aurait pas soi-même. Les rires ponctuaient les désaccords les plus saillants, et parfois des étudiants nous lançaient quelques regards amusés.
Je pense que ce qui expliquait notre bonne humeur était la joie un peu enfantine de ceux qui pensent que des choses nouvelles vont arriver.
Cette conversation me semble bien lointaine aujourd’hui. Laurent Fabius n’a pas plus que les souverainistes trouvé l’alchimie miraculeuse qui aurait transformé la fédération des mécontents de 2005 en une force de proposition, et qui aurait pu changer aux yeux de la postérité un mauvais coup porté à la construction européenne (et plus encore, à la place de la France en Europe) en prise en compte obligée de la nouvelle donne politique. Sa supériorité éclatante dans le troisième débat des primaires, celui consacré à la politique extérieure, n’aura servi de rien.
François Bayrou a porté plus loin son pari. Oui, s’il était arrivé en seconde position du premier tour, il aurait peut-être pu profiter d’un éventuel éclatement du parti socialiste pour recomposer le paysage politique français – encore qu’il soit permis d’en douter. Ou tenter un gouvernement d’union nationale, sur les ruines cette fois de la gauche et de la droite. Ou se contenter d’une nouvelle cohabitation… nous ne le saurons jamais. Lui aussi paie depuis quelque temps la facture de son pari. Les mécontents du « ni droite ni gauche » ne sont pas plus faciles à fédérer que la gauche de la gauche, et l’avenir du Modem reste incertain.
On pouvait espérer que Nicolas Sarkozy réaliserait certaines des réformes d’adaptation laissées en plan par ses prédécesseurs, dans le consensus immobiliste post-1988. Qu’il pourrait endosser certaines mesures nécessaires et impopulaires, ou au moins promouvoir des commencements de réforme qui enclencheraient une dynamique réformatrice, et d’une certaine manière cela correspond à certains aspects de la première année de son mandat présidentiel. La crise financière qui a révélé toute son importance en septembre 2008 a été particulièrement tragique pour la France, en fournissant un alibi à la dégradation des comptes publics. Un État en quasi-faillite financière n’a plus les moyens d’agir, et condamne son gouvernement à une gesticulation vaine. Si la vérité de la politique d’un État et dans son budget, celui qui est discuté en ce moment est plutôt le reflet d’un non choix.
Ce que nous ne prévoyions certainement pas en 2006, c’est que nous entrerions dans un tel vide politique. La crise du PS ne s’annonçait pas… L’absence d’opposition en est à un point tel aujourd’hui que paradoxalement, elle nuit au pouvoir en place. Une opposition crédible oblige un président (puisqu’en l’occurrence c’est lui qui gouverne) à surveiller ses actes, en une forme d’autocensure salutaire. Une opposition crédible peut aussi être associée à certaines décisions difficiles et nécessaires.
Je crois que tous trois, nous espérions une transformation du paysage politique : un gouvernement multipliant les réformes bonnes ou mauvaises, une opposition tenue de s’adapter rapidement et de préparer ses propres propositions, la sortie d’un des aspects les plus déplaisants de la cinquième République, à savoir le couplage entre une très forte concentration du pouvoir et l’impuissance d’un État empêtré dans sa propre technostructure.
Nous rêvions en fait la renaissance de projets politiques clairs, nous rêvions tous trois que la France cesse de se moderniser à reculons. Nous aspirions confusément, de toute notre curiosité pour l’avenir, à la fin de l’usage exclusif de la peur comme ressort mobilisateur en politique, à gauche comme à droite.
Il est frustrant d’en rester à l’inventaire des blocages. En ce qui concerne François Bayrou et Nicolas Sarkozy, l’un d’eux apparaît tout de suite : l’absence de vrai travail collectif. Le seul travail collectif proposé à ceux qui entourent ces deux hommes, quelles que soient leurs qualités de leader, est la justification et la mise en œuvre de décisions déjà prises. Tout au plus les entourages peuvent-ils rêver au rôle de conseiller. Les décisions sont prises avant que d’être testées par la discussion, et sans que leurs conséquences aient été envisagés : supprimer la taxe professionnelle sans savoir par quoi on va la remplacer, comment peut-on attendre que les maires et conseillers municipaux accueillent bien cette mesure ? Proclamer a priori qu’on ne va pas accroître la pression fiscale dans un État ultra-déficitaire et dont l’accroissement se pose, s’interdire à l’avance toute rigueur, quel intérêt ? Dans le cas de François Bayrou, on sait bien que c’est une décision solitaire, prise dans l’entre-deux-tours, celle de ne pas appeler à voter pour Nicolas Sarkozy, qui a écarté ses principaux lieutenants.
On m’objectera que le leader politique est précisément celui qui décide. Oui. Il doit au final trancher entre des hypothèses, des orientations différentes, avoir entendu les uns et les autres, avoir animé une discussion collective. Mais il, ce n’est pas au final que nos autocrates tranchent, c’est bien souvent au préalable.
Notre système politique est tout entier gagné par cette manière de procéder. Dans l’affaire Frédéric Mitterrand, qui s’est étonné qu’un porte-parole de parti politique, qui précisément est censé ne prendre dans ses fonctions aucune initiative, se lance de son propre chef dans une attaque douteuse et contre-productive ?
La polarisation sur l’élection présidentielle a sans nul doute favorisé ce développement du leadership autocratique. Mais on le retrouve aussi dans bien des secteurs de la société civile. On pourrait s’en consoler en se disant qu’après tout, nous pouvons toujours soutenir l’autocrate le moins éloigné de nos convictions – et dans la pratique, c’est d’ailleurs ce que nous faisons la plupart du temps, pour ne pas devenir des « émigrés de l’intérieur » (Sainte-Beuve). Mais quand il s’agit d’adapter à une nouvelle donne mondiale un pays qui oscille entre refus crispés et enthousiasmes éphémères, comme quand il s’agit de rénover des forces politiques ou d’en fonder de nouvelles, le leadership autocratique trouve bien vite ses limites.

mercredi 7 octobre 2009

1989-2009 : penser l'échec du communisme


Le vingtième anniversaire de chute du mur de Berlin approche. Depuis, tout à été bien vite en Europe de l’Est. Je me souviens avoir un jour demandé à un ami, professeur d’histoire à l’Université de Poznań, comment les communistes de son pays avaient pu si vite se reconvertir pour constituer une gauche, certes laïque, mais libérale. Il n’avait pas hésité à me répondre : si les communistes s’étaient si vite transformés, c’était que depuis les années 1960, ils ne croyaient plus à la supériorité du modèle communiste. D’autres historiens confirment ce diagnostic : le congrès de 1956 et la dénonciation des crimes de Staline par Khrouchtchev marquent bien le « commencement de la fin » pour le communisme soviétique.
Laissons de côté les pitoyables justifications rétrospectives du type : « ce qui s’est passé en Union soviétique n’a rien à voir avec le communisme ». Au contraire, toute la force du mouvement communiste international était de pouvoir allier idéal révolutionnaire et apparence de réalisme : la révolution mondiale qui devait engendrer un nouveau type de société avait déjà commencé en 1917, et l’URSS représentait déjà une esquisse de ce nouveau monde. Khrouchtchev, quand bien même il ne dénonçait pas la collectivisation, de loin la plus meurtrière des entreprises staliniennes, avait au sein même du mouvement communiste disqualifié le modèle, désenchanté la terre promise. Les années 1960 virent la quête effrénée de nouveaux modèles, tant le mythe révolutionnaire essayait de se survivre : la Chine de Mao, l’Albanie même pour certains, la Yougoslavie de Tito… il fallait à toute force trouver un nouveau suaire de Turin. Tout cela était bien possible, une preuve, un bout même du nouveau monde étaient bien là, présents dans l’ancien, le Royaume était bien au milieu de nous…
Cette espérance révolutionnaire persistante, en France même, n’était pas un produit d’importation : l’idée de rupture radicale, l’horizon d’une communauté fusionnelle après une régénération totale, tout cela figure dans le legs de la Révolution française, à côté d’une formulation universelle des principes de la démocratie libérale. Est-ce pour cela qu’il me semble que chez nous, le mur de Berlin n’est pas vraiment tombé ?
La culture politique française a été profondément remodelée par la disqualification de l’extrême droite consécutive à la seconde guerre mondiale. On pourrait dire que d’une certaine manière, la réflexion sur le fascisme et sur la collaboration, comme celle issue de la décolonisation qui lui est en partie liée, a conduit à une délimitation plus stricte des principes démocratiques. Mais la question posée par l’héritage du communisme est tout autre. Le communisme en France s’est installé dans le lit du républicanisme rouge, et plus exactement dans le versant autoritaire de ce courant. L’idée que la politique et l’idéologie étaient toutes-puissantes, que l’on pouvait régénérer l’humanité, l’absorption propagandiste du réel dans le discours, la diabolisation absolue de l’adversaire, tout cela qui tient sans doute plus de Lénine que de Marx, tout cela s’enracine à la fois dans les aspects les plus radicaux de la Révolution française et dans une rhétorique démocratique extrêmisée. Finalement, l’effondrement lamentable du communisme, son bilan accablant (malgré toutes les tentations révisionnistes) remet profondément en question une certaine manière de penser la politique.
Penser le communisme marxiste-léniniste, penser son bilan et les dizaines de millions de morts qu’il a entraînés, c’est être conduit à critiquer de manière impitoyable l’idée que la politique puisse faire naître une communauté authentique et fusionnelle. La critique du communisme conduit toujours à redécouvrir les vertus du pluralisme, des limites du pouvoir d’État, de l’autonomie de la société civile, et mêmes les limites nécessaires de l’action politique. Je me souviens du propos terrible d’une universitaire, au moment de la présidentielle de 1995 : « il n’y a plus de choix de société ». Mettre dans la main des gouvernants le type de société dans lequel nous voulons vivre, leur confier l’édification de la société… cela s’est fait déjà – qui en fut heureux ? Gambetta avait osé dire qu’il n’y avait pas une question sociale, mais des questions sociales, dont les solutions seraient toujours complexes et provisoires. Il faudrait dire aujourd’hui que la politique ne peut, sauf à basculer dans la violence, réinventer la société… ce qui ne l’empêche pas de proposer des politiques sociales.
Cette vérité mise à nu par l’épopée communiste, les intellectuels français sentent bien qu’elle est là. Que l’enchantement direct de la politique est mort. Que les questions de valeurs, que les questions de fait reviennent dans toute leur complexité et leur indécision. Qu’il est moins facile de jouer au prophète, que l’on doit réfléchir avant de s’indigner. Que la révolution n’est plus là pour transformer magiquement le négatif en positif, la critique radicale de l’existant en proposition pour l’avenir. Le dégoût de l’avenir, l’espèce de neurasthénie qui a saisi le pays ces dernières années compte parmi ses sources le refus d’accepter cette nouvelle donne (ou plus exactement le resurgissement de cette éternelle donne) de la pensée politique.