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mardi 9 avril 2013

Plus de "off", plus de citoyens ?


L’Histoire présente parfois des décalages tragiques ou ironiques, selon le degré de gravité de la situation. Nous en vivons un actuellement, que je résume ainsi : il n’y a plus de « off », mais il n’y a plus de citoyens.

Il n’y a plus de « off ». Les journalistes enquêtent et surtout livrent tout ce qu’ils savent, tout ce qu’ils entendent. Les réseaux sociaux permettent des publications et une diffusion ultrarapide de toutes les informations, les vraies comme les fausses. Du système politique sourdent en permanence les informations dont les journalistes pourraient ne jamais disposer. Le secret bancaire lui-même se fissure dans des pays où il semblait inviolable – aussi du fait de la pression des institutions internationales.

Situation rêvée pour la participation citoyenne. Un républicain du XIXe siècle, un radical comme Alain prônant le « citoyen contre les pouvoirs » en aurait rêvé. Dans les milieux alternatifs des années 1970, on aimait à penser que l’interconnexion des ordinateurs,  dont on anticipait la massification, changeraient la démocratie. C’est fait, mais sans doute pas comme cela avait été imaginé.

La « raison d’État » ne permet plus de garder secret que quelques informations (négociations avec des ravisseurs d’otages, recherche militaire de pointe, calculs stratégiques) et encore à grand prix. Tout le reste est à court ou moyen terme exposé à la publicité.

Théoriquement, voilà qui devrait placer le citoyen éduqué, se plaçant au niveau des grands enjeux, à opérer des choix. Tout cela devrait étendre considérablement la sphère du débat politique, et faire mieux sentir à ceux qui n’exercent pas directement de responsabilités le jeu de contraintes dans lequel nos décideurs doivent faire l’inventaire des possibles et orienter l’action publique.

Mais les citoyens des grandes démocraties sont-ils demandeurs de cette participation ? Pas dans tous les pays, sans doute, et, je le crains, particulièrement peu en France.

Prenons le cas de référendum alsacien du 7 avril. Voilà une région à forte identité historique, qui peut tirer parti de la nécessité de simplifier la carte administrative française. Renforcer sa cohérence, et ainsi peser plus face à Paris dans la vie nationale et dans la vie locale. Pour une fois, voici des économies qui paraissent faire sens politiquement. Et une initiative de pointe, regardée attentivement ailleurs, par exemple en Normandie.

Les partisans du « non » peuvent avancer une menace sur l’homogénéité du territoire de la République dans son organisation politique, et jouer la carte de la proximité des élus départementaux.

 Beau débat, non ? Un Tocqueville aurait dit que cette question toute locale était de celle qui permettait aux citoyens de se hisser facilement au niveau des enjeux nationaux.

La grande majorité des électeurs sont restés chez eux. Ils admettent donc que sur ce sujet, ils n’ont pas d’avis. Bien sûr, on va leur trouver bien des excuses : ni les élus, ni les journalistes ne peuvent s’offrir le luxe de se brouiller avec leur public potentiel, et ils sont obligés de prendre l’opinion comme elle est, comme elle se manifeste – c’est la donnée de base de leur travail. On critiquera donc l’offre politique pour expliquer cette crise de la demande politique, et on aura d’ailleurs en partie raison.

Mais on passera à côté d’un autre phénomène.

Je participai la semaine dernière à un colloque au Sénat sur le gaullisme social. Politiques, historiens, juristes y évoquaient le « gaullisme social », et donc la participation. Idée force du gaullisme : dans l’entreprise, mais aussi dans la vie politique, les citoyens seraient davantage associés aux décisions. Dans la pratique, cela a abouti, sous le gouvernement de Georges Pompidou, à répandre l’intéressement, c’est-à-dire l’association, sous une forme ou une autre, des salariés aux bénéfices des entreprises (intéressement qui a d’ailleurs touché encore plus d’entreprises avec le passage à Matignon d’Édouard Balladur, ancien conseiller de Georges Pompidou).

En 1968, Charles de Gaulle avait au début de la crise proposé un référendum sur la participation, qui touchait aussi la vie politique. Il voulait la faire avancer en 1969.

Il y avait à cet échec récurrent des causes économiques et politiques. Mais force est de constater que le moteur de la participation citoyenne a toujours tourné, dans notre pays, à très bas régime. Frondeurs, impertinents, inventifs et individualistes, les Français oscillent depuis longtemps entre acceptation passive et contestation plus ou moins violente. C’est une des formes de l’isolement de la « classe politique », dont les autre clefs sont le rôle de la technostructure étatique, des effets de réseau, d’une centralisation qui demeure importante,  y compris dans le monde médiatique, de la perméabilité entre haute fonction publique et monde de la grande entreprise.

À cela, il faut ajouter dans le monde de la culture et de l’enseignement la diffusion depuis les années 1980 d’une culture que j’appellerai, faute de mieux, le « gauchisme platonique » : elle porte une contestation globale du monde sans débouché révolutionnaire, qui pousse à marier des positions radicales et un individualisme pratique. « Le monde est inacceptable, faites carrière au CNRS » ; «  Le monde est inacceptable, surveillez votre portefeuille d’actions »… deux mots d’ordre implicites mortifères.

Plus profondément, le discours sur la citoyenneté est devenu un discours  consumériste, appuyé sur la satisfaction ou l’insatisfaction immédiate et passive. L’abstention est ainsi un des moyens de ne pas acheter un produit peut satisfaisant. Si le populisme est bien, comme le pense le politologue Guy Hermet, l’accent mis sur « la satisfaction immédiate du peuple », son essor est un produit de cette évolution.

Le diagnostic ainsi posé est pessimiste, comme dans toutes les périodes de crise. Mais l’Histoire bouge. Il me semble que la solution du problème posé par la double évolution fin du off / accentuation du retrait politique n’est pas « l’appel au peuple », qui se perdra dans le néant. Si elle existe, elle se trouve dans l’édification de projets politiques élaborés, qui peuvent se définir en formules claires. La communication veut combler le fossé, mais la communication reste une forme de publicité : indispensable, elle ne fait pas de miracle et ne peut vendre que de bons produits. Ces projets politiques devront prendre appui sur les institutions existantes bien plus que sur une mobilisation populaire dont les conditions ne sont pas réunies. Ils ne devront pas postuler a priori l’association de tous, mais lui laisser une place.

Et plus sans doute qu'une consultation portant sur des sujets généraux, aussi intéressants soient-ils, consulter les citoyens plus directement à propos de ce qui ressort de leurs activités professionnelles ou de leurs engagements associatifs très précis.

Je regardais il y a quelques jours une vieille vidéo de Raymond Aron, qui décrivait ses années 1930. Période de bonheur privé, d’amitiés intellectuelles profondes et stimulantes, cette époque était aussi pour lui un temps de désespoir citoyen. Il voyait la France en marche vers la guerre se déchirer à l’heure des périls. Craignons tout ce qui, sous couleur de combler le hiatus entre hommes politiques et citoyens, ne fait qu’accroître fractures et fossés – et travaillons autant que nous pouvons à construire des projets clairs.

mardi 24 novembre 2009

Le gaullisme, pratique ou discours ?


Quand on est curieux de l’histoire du gaullisme, quand on est persuadé que ce courant recèle, en couplage avec le socialisme, les principales clefs de compréhension du marécage politique où nous nous débattons depuis une vingtaine d’années, on ne peut rester indifférent à la publication du premier volume des mémoires de Jacques Chirac (Chaque Pas doit être un but. Mémoires I, en collaboration avec Jean-Luc Barré, Nil éditions, Paris, 2009).
Certains hausseront les épaules : Jacques Chirac, ce n’est pas du gaullisme. Si on les pousse un peu, ils vous diront : Pompidou non plus ! Et si on les pousse encore, ils vous expliqueront que le général lui-même, dans les années soixante… De proche en proche on en viendra à considérer que le gaullisme est entré en crise le 19 juin 1940.
Soyons tranquillement historiens, avec tout ce que cela comporte, dans un premier temps, de relativisme : considérons comme gaullistes ceux qui se disent gaullistes, et examinons dans un second temps leur rapport avec le legs complexe du Général. Une tradition est plurielle, habitée de tensions motrices et/ou paralysantes. De ce point de vue, la lecture de Chaque Pas doit être un but est particulièrement riche.
D'abord poulain de Georges Pompidou, auquel il rend un hommage appuyé, parrainé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, Jacques Chirac semble avoir retrempé ensuite son discours dans un gaullisme moins libéral et moins assis dans la droite française. Je parle du discours avant tout, dont on peut accorder à l’auteur qu’il est moins fluctuant, somme toute, que sa pratique politique ne pourrait le suggérer.
On sait à quel point la « participation », association capital-travail qui ambitionnait de permettre aux travailleurs de participer aux grands choix des entreprises, et présentée par ses promoteurs (René Capitant, Louis Vallon, Marcel Loichot) comme ouvrant une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme, a été honnie de Pompidou et réduite par lui, avec divers concours dont celui du jeune Édouard Balladur, à l’intéressement des salariés (pour les entreprises de plus de 100 salariés, ce que le même Balladur étendra en 1994 aux entreprises de plus de 50 salariés). Or la participation est invoquée par Jacques Chirac non seulement dans le discours d’Égletons (3 octobre 1976), mais dans son ouvrage de 1978, La Lueur de l’espérance, comme fondement d’une « troisième voie ».
Sur le plan européen, la filiation pompidolienne est plus claire. On sait l’écart entre « l’appel de Cochin » de 1978 et l’acceptation décisive du traité de Maastricht en 1992. On sait aussi la vivacité du patriotisme de Jacques Chirac. La reconstruction d’une cohérence opérée par les Mémoires fonctionne plutôt bien, mais elle donne plutôt des regrets. Quand on lit des phrases comme « ma conviction est (….) que le construction de l’Europe ne se fera pas sans le ressort des volontés nationales, seules capables d’animer l’entreprise » (p. 250), ou quand Jacques Chirac explique son choix de 1992 à la fois par des considérations européennes et nationales, on se dit que peut-être, le gaullisme, allant au bout de son débat interne sur l’Europe, aurait pu produire un discours à la fois vraiment européen et vraiment national, apte à solidifier l’engagement français dans la construction européenne et à lui donner du sens, en assumant le compromis entre les logiques fédérales et confédérales. Un tournant assumé peut être une forme de fidélité authentique à un héritage…
Mais comment assumer vraiment quelque tournant idéologique que ce soit dans un parti de type gaulliste ? Sur le plan du vécu des partis politiques, le RPR est bien gaulliste, voire archi-gaulliste. La description de la genèse de ce parti, en 1976, laisse parfois rêveur. Ainsi ces lignes : « Réélu député de Corrèze le 14 novembre, dès le premier tour, je consacre beaucoup de temps, réfugié avec Jérôme Monod, Alain Juppé et quelques autres dans un appartement discret de la capitale, à rédiger les statuts du mouvement, à peaufiner les grandes lignes de notre programme… » (p. 224.) Un tel début se passe de commentaire.
Aussi Jacques Chirac explique-t-il sa stratégie d’après 1988 à la fois par une sorte de ressourcement gaulliste, qui lui permettrait d’échapper à son image « d’homme de droite » (p. 376) et par une prise de distance avec son parti, dont il cherche à garder le contrôle mais qu’il ne cherche pas vraiment, au-delà de concessions stratégiques momentanées, à faire évoluer.
D’où l’apesanteur relative où évolue ce discours néo-gaulliste. Quand il insiste sur son accointance génétique avec le radicalisme, Jacques Chirac indique une clef d’interprétation. Dans une cinquième république de plus en plus paralysée, où ne vit plus l’élan des années 1958-1965, ni même la dynamique réformatrice des années 1958-1988, son discours gaulliste est devenu ce que le discours républicain pur et dur est devenu pour les radicaux : l’habillage luxueux d’une politique intérieure de plus en plus contradictoire, opportuniste et en retard d’un cran sur la plupart des enjeux. Homme sympathique, animal politique, parfois fin manœuvrier, capable de belles réactions à chaud, avec une forte fidélité gaulliste, à mon sens, en politique extérieure, Jacques Chirac nous raconte, en même temps que l’histoire d’une ascension heurtée, celle du divorce progressif d’un discours avec la réalité.