lundi 21 décembre 2009

considérations en vrac sur la situation de l'historien


Deux questions ont surgi autour de mes derniers textes. La première, d’un commentaire, porte sur la position de « surplomb » de l’historien ou, plus exactement, son « recul ». La seconde, d’une correspondante, porte sur l’idée selon laquelle la conscience historique inclinait au relativisme. Un autre de mes amis voulait il y a six mois que je m’attaque au problème de la relation entre l’histoire (produit du travail de l’historien) et la mémoire (présente dans diverses communautés).
C’est donc peut-être le moment de faire le point sur ma conception non pas tant de l’histoire que du rôle de l’historien. Mais les deux sont liés, alors, lançons-nous…
Tout d’abord, je ne suis pas postmoderne. C’est-à-dire que pour moi, il y a une réalité, un monde phénoménal. Des événements qui se sont produits ou non. Et de ce point de vue le savoir historique est bien cumulatif : nous sommes à peu près tous d’accord sur les événements regroupés sous le nom de « Révolution française » ou de « première guerre mondiale ». Chaque étude précise apporte son lot de faits précis, les « petits faits précis » que Taine aimait tant. L’histoire est aussi une enquête ; je me dis souvent que les intellectuels postmodernes devraient tenter d’appliquer leur grille de lecture à une enquête judiciaire. Les choses se sont ou ne se sont pas passées. Tel auteur a écrit ou non telle phrase. Nous construisons nos récits, nos interprétations, mais ils renvoient ou non à une réalité. Une même séquence d’événements, un même texte peuvent donner lieu à des divergences d’interprétation, mais certaines sont légitimes et d’autres ne collent pas avec les données dont nous disposons. Donc d’une certaine manière, l’historien essaie de ne pas mentir, et, parfois, peut se trouver débusquer des mensonges, y compris des mensonges d’État.
Ensuite, parce que j’ai lu et relu Raymond Aron et Henri-Irénée Marrou, je pense que l’historien, engagé dans la réalité de son époque, pose des questions précises au passé, qu’il se cherche aussi dans le passé. De ce point de vue, la frontière entre « mémoire » et « histoire » peut être poreuse. Tous deux obéissent aux impératifs du présent. L’historien (s’il pense) vit donc une tension entre sa quête personnelle, les interrogations qui l’obsèdent, et la résistance de la réalité, la multiplicité des faits, des sources dont il doit tenir compte. Cette tension prend un tour social : ses travaux seront lus par d’autres historiens, qui les jugeront « sérieux », « fondés » ou non. Les notes de bas de pages, la bibliographie, l’état des sources, tout cela montre où il a puisé son information. D’autres pourront retrouver ses données de base, et éventuellement les interpréter différemment. Le débat académique, quand il a lieu, n’est pas seulement un règlement de compte mesquin entre historiens : il permet la diffusion de certaines idées, il est aussi la forme universitaire du pluralisme. Comme tous les humains, l’historien tente à la fois d’être lui et de nouer des relations avec les autres…
Est-ce le destin des « sciences humaines » ? Est-ce celui de l’histoire ? Notre discipline (je préfère ce terme à celui de science, car pour moi l’histoire est un genre littéraire qui s’est donné une vraie rigueur) est aussi « compréhensive », comme disait Dilthey. Nous essayons de nous mettre à la place des autres, de reconstituer leur univers mental, de comprendre leurs réactions, de les suivre dans leurs réflexions. Qu’il s’agisse d’individus ou de groupes - plus ou moins cohérents. Dans mon domaine, l’histoire des idées politiques, je me trouve souvent chercher à comprendre des univers mentaux, spirituels, politiques très éloignés du mien. La conscience historique pousse ainsi au relativisme, elle peut devenir vertigineuse. Elle participe ainsi d’une sorte de conscience maximale de la modernité, et c’est peut-être cela que mon ami Frédéric Fogacci appelle (j’espère ne pas me tromper) « l’angoisse historique ». L’idée que nos valeurs sont peut-être amenées à être dépassées, ou peut-être inférieures à celles dont ont vécu nos ancêtres. Avec à l’horizon, une sorte de cauchemar : et si rien n’avait de sens, si tout cela était absurde, si toutes les sociétés s’étaient juste racontées des histoires pour rendre le néant de l’existence supportable ? S’il n’y avait, au fond, rien de permanent ? Les philosophes se consolent parfois en disant que le relativisme se détruit lui-même (si rien n’est vrai, le relativisme lui-même est faux), mais je ne suis pas sûr que cela dissipe l’angoisse de l’historien, habitué qu’il est à distinguer la vie de la logique…
En même temps, l’historien vit une rencontre. Je le sens fortement parce que je suis historien des idées, mais on peut trouver cela ailleurs : je suis au contact de l’effort continuel de l’humanité (de la partie qui veut et peut le faire) pour comprendre ce qui lui arrive. Je passe mon temps à rencontrer des gens, et à essayer de les comprendre, et aussi à confronter leurs projets à la réalité, à les suivre parfois dans leur tentative d’agir sur leur époque. Bien sûr, mes sujets d’études sont comme nous tous plus souvent raisonneurs que rationnels. Mais les connaître n’est pas neutre : la conscience historique est une des formes de la conscience tout court. J’ai le sentiment de me nourrir de leur expérience et d’essayer de la communiquer aux autres. Leurs succès, leurs égarements, leurs impasses, leurs tâtonnements, s’inscrivent alors dans une Histoire, un vaste processus complexe aux multiples tendances. J’ai la conviction que plus nous nous situons consciemment dans cette histoire, plus nous gagnons de liberté.
De cette rencontre, de cette compréhension, se dégage une expérience de l’humain. Je crois que l’historien vise l’humain dans tous ses états parce que c’est l’humain qui l’intéresse. Si l’humanité existe, il y a un peu de nous en tout ce que nous étudions, et un peu de tout ce que nous étudions en nous. S’il n’y a rien qui ressemble de près ou de loin à une nature humaine, s’il n’y a en l’humain rien de permanent, il me semble que notre aventure intellectuelle est vaine, car elle suppose toujours une dialectique entre le Même et l’Autre.
Cette expérience de l’humain, l’historien n’est pas seul à la vivre. Il a juste une manière particulière de le faire, en se penchant sur le passé et en le racontant. En l’expliquant et le comprenant dans la mesure où il peut le faire. En voyageant à sa manière. Il ne livrera même pas clef en main les leçons de l’Histoire : son expérience ne forme pas système, elle reste partielle, mais lui-même contribue au grand bouillonnement réflexif de l’espèce humaine. Si l’humanité est en marche, il a le privilège de remonter la colonne, de refaire parfois le chemin à l’envers, de jeter un coup d’œil sur d'autres chemins, ceux que l’on n’a pas empruntés, de dégager les directions les plus souvent suivies, de s’interroger sur les raisons des embardées. Mais il est aussi, fondamentalement, un membre de la colonne.

dimanche 13 décembre 2009

Changer le monde ou l'assumer ?


Terminer un cycle de cours, c’est toujours un moment un peu étrange. Un rendez-vous régulier qui disparaît, des visages auxquels on s’était habitué, cette ambiance particulière qu’un groupe, même condamné en silence en amphi, dégage. Et puis tous ces signes d’attention, d’ennui, d’adhésion, de perplexité ou même d’indifférence qui font si souvent masse et montrent qu’un public n’est jamais neutre. Je faisais vendredi 12 décembre la dernière leçon d’un programme ambitieux. En vingt-quatre heures au total (on imagine un cours d’un seul tenant), nous avons parcouru ensemble le panorama mouvant et contrasté des « courants politiques mondiaux de 1850 à nos jours ». Toute l’équipe y a cru… on devait bien mieux voir, dans les conférences associées, rassemblant chacun une vingtaine d’étudiants, ce que ce programme pouvait représenter, et comment il était reçu. Personnellement, j’aurais rarement appris autant de choses pour les enseigner.
Passé un certain âge, ce qu’on apprend de nouveau, lectures, entretiens divers, rejoue sur nos chères vieilles idées, les renforce ou les cabosse, en brise certaines qui étaient déjà fragiles. Seule une partie de notre esprit se remet à l’école, et encore faut-il qu’elle fasse bouger l’autre.
Les idées politiques étudiées venaient de partout : ouvrages d’analyse, témoignages, discours publics, programmes et manifestes les plus divers. On pourrait adapter la Bruyère : « Tout est dit [en politique] et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qu’il pensent ». Les 7 000 ans ne nous ramènent plus à la Création, mais nous placent en plein néolithique, ce qui permet de retrouver une pertinence… Rien que pour les 160 dernières années, nous avons vu défiler devant nous les plus conservateurs et les plus révolutionnaires, les réformistes modestes ou ambitieux, les théoriciens les plus subtils et les producteurs de slogans à la douzaine, au moins quatre manières d’articuler le politique et le religieux (la républicaine, la totalitaire, la libérale et la théocratique…), des personnages pour qui la politique était une sorte de guerre (d’Hitler à Mao), des passionnés du débat parlementaire qui rêvent de discussions à la fois raisonnables et fougueuses (de Jaurès à François Furet), les traditions libérale et socialiste dans toute leur diversité. Tout ce que les hommes ont pu inventer pour construire un ordre durable, pour se protéger les uns des autres ou pour s’asservir les uns les autres…
Il en va de la politique comme de la philosophie ou de la religion : le spectacle d’un tel foisonnement peut mener au scepticisme pur et simple. Il faut le dire franchement : l’histoire rend toujours au moins un peu relativiste. Le surgissement d’une conscience historique a coïncidé avec le recul de la foi religieuse parmi les élites. Que valent nos idées, nos croyances, quand tant d’autres s’en sont passés ? Pourquoi seraient-elles soustraites à l’éternelle variation des choses ? Ne renions pas ce mouvement, qui nous délivre du fanatisme.
Mais ce spectacle que nous nous offrons – l’histoire, c’est toujours s’asseoir dans les première loges où l’on s’est invité tout seul – n’est pas seulement déstabilisant ou corrosif. Il rassure aussi sur la permanence de l’humanité, parce qu’il montre l’aspect enraciné de certaines interrogations.
Dans le dernier cours, où je présentais les néoconservateurs et les pensées alternatives qui contestaient globalement « l’ordre néolibéral » d’après 1989, j’ai eu le bonheur sans mélange de pouvoir évoquer François Furet. Et en particulier une idée de lui que j’aime beaucoup : il voyait Jean-Jacques Rousseau comme un « grand frère génial » qui avait diagnostiqué la tension interne de la modernité, entre la proclamation de la liberté individuelle et le rêve d’une communauté réconciliée, mais aussi entre la promesse libératrice et toutes les servitudes concrète.
L’article du 19 juin 1978 intitulé « La faute à Rousseau » affirme ainsi, après avoir rappelé que Jean-Jacques cherche ailleurs que dans les traditions religieuses la manière de constituer une société non pas à partir de corps, mais d’individus : « Son angoisse, c’est ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la démocratie, l’écart entre les principes du social et l’aliénation des hommes (…). Bien loin de l’abolir, ceux qui se sont battus sous le drapeau marxiste n’ont fait que l’illustrer. C’est pourquoi Jean-Jacques nous parle toujours comme un frère génial qui aurait, le premier, donné les termes de la tragédie . »
Personne n’abolit cette tension : je la crois motrice et tragique en même temps, et j’aurais même tendance à lui donner une valeur universelle. Elle prend bien d’autres formes, cette question toujours posée, pas seulement celle de la dialectique tocquevillienne entre égalité et liberté. Elle travaille de partout ce vieux monde qu’il ne s’agit pas tant de « changer », comme le proclame la communication politique la plus charlatanesque, que d’assumer pour y œuvrer. La liberté est à la fois irremplaçable et en quête permanente d’un contenu, l’individu en même temps toujours menacé d’être asservi et toujours en quête de relations avec les autres… Fin de la politique ? Non, elle est bien consubstantielle à l’humanité. Seule le dandysme dépressif peut nous faire croire que les débats les plus passionnants sont derrière nous.

mardi 24 novembre 2009

Le gaullisme, pratique ou discours ?


Quand on est curieux de l’histoire du gaullisme, quand on est persuadé que ce courant recèle, en couplage avec le socialisme, les principales clefs de compréhension du marécage politique où nous nous débattons depuis une vingtaine d’années, on ne peut rester indifférent à la publication du premier volume des mémoires de Jacques Chirac (Chaque Pas doit être un but. Mémoires I, en collaboration avec Jean-Luc Barré, Nil éditions, Paris, 2009).
Certains hausseront les épaules : Jacques Chirac, ce n’est pas du gaullisme. Si on les pousse un peu, ils vous diront : Pompidou non plus ! Et si on les pousse encore, ils vous expliqueront que le général lui-même, dans les années soixante… De proche en proche on en viendra à considérer que le gaullisme est entré en crise le 19 juin 1940.
Soyons tranquillement historiens, avec tout ce que cela comporte, dans un premier temps, de relativisme : considérons comme gaullistes ceux qui se disent gaullistes, et examinons dans un second temps leur rapport avec le legs complexe du Général. Une tradition est plurielle, habitée de tensions motrices et/ou paralysantes. De ce point de vue, la lecture de Chaque Pas doit être un but est particulièrement riche.
D'abord poulain de Georges Pompidou, auquel il rend un hommage appuyé, parrainé par Marie-France Garaud et Pierre Juillet, Jacques Chirac semble avoir retrempé ensuite son discours dans un gaullisme moins libéral et moins assis dans la droite française. Je parle du discours avant tout, dont on peut accorder à l’auteur qu’il est moins fluctuant, somme toute, que sa pratique politique ne pourrait le suggérer.
On sait à quel point la « participation », association capital-travail qui ambitionnait de permettre aux travailleurs de participer aux grands choix des entreprises, et présentée par ses promoteurs (René Capitant, Louis Vallon, Marcel Loichot) comme ouvrant une « troisième voie » entre capitalisme et socialisme, a été honnie de Pompidou et réduite par lui, avec divers concours dont celui du jeune Édouard Balladur, à l’intéressement des salariés (pour les entreprises de plus de 100 salariés, ce que le même Balladur étendra en 1994 aux entreprises de plus de 50 salariés). Or la participation est invoquée par Jacques Chirac non seulement dans le discours d’Égletons (3 octobre 1976), mais dans son ouvrage de 1978, La Lueur de l’espérance, comme fondement d’une « troisième voie ».
Sur le plan européen, la filiation pompidolienne est plus claire. On sait l’écart entre « l’appel de Cochin » de 1978 et l’acceptation décisive du traité de Maastricht en 1992. On sait aussi la vivacité du patriotisme de Jacques Chirac. La reconstruction d’une cohérence opérée par les Mémoires fonctionne plutôt bien, mais elle donne plutôt des regrets. Quand on lit des phrases comme « ma conviction est (….) que le construction de l’Europe ne se fera pas sans le ressort des volontés nationales, seules capables d’animer l’entreprise » (p. 250), ou quand Jacques Chirac explique son choix de 1992 à la fois par des considérations européennes et nationales, on se dit que peut-être, le gaullisme, allant au bout de son débat interne sur l’Europe, aurait pu produire un discours à la fois vraiment européen et vraiment national, apte à solidifier l’engagement français dans la construction européenne et à lui donner du sens, en assumant le compromis entre les logiques fédérales et confédérales. Un tournant assumé peut être une forme de fidélité authentique à un héritage…
Mais comment assumer vraiment quelque tournant idéologique que ce soit dans un parti de type gaulliste ? Sur le plan du vécu des partis politiques, le RPR est bien gaulliste, voire archi-gaulliste. La description de la genèse de ce parti, en 1976, laisse parfois rêveur. Ainsi ces lignes : « Réélu député de Corrèze le 14 novembre, dès le premier tour, je consacre beaucoup de temps, réfugié avec Jérôme Monod, Alain Juppé et quelques autres dans un appartement discret de la capitale, à rédiger les statuts du mouvement, à peaufiner les grandes lignes de notre programme… » (p. 224.) Un tel début se passe de commentaire.
Aussi Jacques Chirac explique-t-il sa stratégie d’après 1988 à la fois par une sorte de ressourcement gaulliste, qui lui permettrait d’échapper à son image « d’homme de droite » (p. 376) et par une prise de distance avec son parti, dont il cherche à garder le contrôle mais qu’il ne cherche pas vraiment, au-delà de concessions stratégiques momentanées, à faire évoluer.
D’où l’apesanteur relative où évolue ce discours néo-gaulliste. Quand il insiste sur son accointance génétique avec le radicalisme, Jacques Chirac indique une clef d’interprétation. Dans une cinquième république de plus en plus paralysée, où ne vit plus l’élan des années 1958-1965, ni même la dynamique réformatrice des années 1958-1988, son discours gaulliste est devenu ce que le discours républicain pur et dur est devenu pour les radicaux : l’habillage luxueux d’une politique intérieure de plus en plus contradictoire, opportuniste et en retard d’un cran sur la plupart des enjeux. Homme sympathique, animal politique, parfois fin manœuvrier, capable de belles réactions à chaud, avec une forte fidélité gaulliste, à mon sens, en politique extérieure, Jacques Chirac nous raconte, en même temps que l’histoire d’une ascension heurtée, celle du divorce progressif d’un discours avec la réalité.

dimanche 8 novembre 2009

L'identité nationale se met-elle en débat ?


C’est peut-être une habitude d’historien que de rechercher comme un randonneur un point élevé d’où l’on puisse profiter d’une vraie vue panoramique. Voir le plus loin possible dans toutes les directions. Une autre habitude, inverse et complémentaire, est de chercher des angles originaux, de considérer un site-événement de tous les points de vue possibles. Ajoutons à cela nécessité méthodologique de comprendre avant de juger. Quête d’altitude, mobilité intérieure, défiance vis-à-vis du jugement moral : l’histoire nous entraîne, quand on commente la politique contemporaine, à nous contenter parfois de peu. Dès lors qu’une mesure, qu’une idée, trouve sa place dans le cours des choses, qu’elle édifie plus qu’elle ne détruit, on peut, quand bien même on ne l’approuve pas, la suivre avec attention et se garder de la condamner. Qui sait si elle n’est pas grosse de réalisations futures ?
Il y a pourtant parfois, dans la politique contemporaine, des objets insauvables. On peut les regarder d’aussi haut qu’on le souhaite, on peut prendre tout le recul chronologique possible (qui est l’altitude des historiens), on peut multiplier les points de vue et les approches. La mesure ou l’idée ne ressemblent à rien, et rien n’en sort qui puisse avoir une chance de trouver quelque consistance. Cette idée, cette décision s’épuisent au moment même où elles prennent chair.
Il en va ainsi, j’en ai peur, du débat sur l’identité nationale. Éric Besson peut se réjouir de voir cette idée approuvée par les sondages. La belle affaire ; on en reste à l’usage à court terme. La thématique de l’identité nationale, dans la campagne présidentielle, avait servi de chiffon rouge. La gauche s’était majoritairement indignée, et il avait dès lors suffit de « s’étonner » de cette indignation pour récupérer avec un minimum de risques politiques les électeurs du Front National. Ruse infâme ou de bonne guerre, on peut en discuter jusqu’à la fin des temps. Mais nous ne sommes plus en campagne, quand bien même celle des régionales est à l’arrière-plan de cette consultation. C’est bel et bien l’identité nationale que l’on choisit… de mettre en débat.
Du point de vue de la gauche, quand bien même Ségolène Royal tente de se démarquer, la mise en rapport de l’immigration et de l’identité nationale est grosse de repli xénophobe ; il me semble difficile d’écarter d’emblée cette inquiétude. Les centristes historiques penseront que ce type de débats est porteur de plus de divisions que d’union. Certains esprits philosophiques remarqueront que lorsqu’on s’interroge sur ce qu’on est, c’est qu’on ne sait plus guère où l’on va et surtout ce qu’on doit faire. Et la droite républicaine, vers l’électorat de laquelle (sans parler de celui de l’extrême droite) est tournée l’opération, peut-elle y trouver quelque chose ? En d’autres termes, l’initiative est-elle au moins « sauvable » du point de vue d’un nationalisme dont il resterait encore à déterminer s’il est d’exclusion ou de synthèse ? Après tout, c’est bien d’un nationalisme élargi que le gaullisme procède…
Même pas. Du très nationaliste Barrès au centriste républicain Poincaré, ferme patriote, tous ceux qui ont fait leurs gammes sur l’idée nationale sont d’accord sur ceci : la nation est un fait global, profond qui transcende largement l’opinion qu’on en a. Barrès, dont on sait l’anti-intellectualisme, aurait frémi à l’idée que l’on allait jeter l’identité nationale sur le forum, et la réduire ainsi à un certains nombre de principes. L’identité nationale devenu ce sur quoi les Français de 2009 vont se mettre d’accord, alors qu’en bons Français, ils ne sont pas d’accord sur grand-chose. L’identité nationale, comme s’il s’agissait de l’inventer, de la fonder. Comme s’il n’existait pas déjà un drapeau, un hymne, une histoire commune avec ses ombres, ses lumières et ses clairs-obscurs, comme s’il n’y avait pas ces paysages multiformes, ces désaccords mêmes, la fronde continuelle d’un Brassens, comme si le « cher et vieux pays » de de Gaulle n’existait plus. Comme si on n’avait pas passé tant de temps à combler, si même on y est parvenu, le hiatus entre la France traditionnelle et la France nouvelle issue de 1789, entre la mémoire du militantisme ouvrier et celle des riches heures de la République, comme si ce n’était pas mieux encore de n’y être jamais tout à fait parvenu ?
François Fillon a senti le péril, rappelant à l’Assemblée la diversité des convictions nationales, citant la célébrissime « certaine idée de la France » qui ouvre les mémoires du général de Gaulle. Mais cela ne l’a pas conduit, on s’en doute, à revenir sur le projet annoncé, tout au plus à le modérer.
La grande faiblesse du nationalisme français a été, depuis sa naissance comme mouvement politique au temps du général Boulanger et de l’affaire Dreyfus, de superposer deux discours : l’un appelait à l’union des Français et au respect du pays concret, l’autre voulait à toute force imposer une idée bien déterminée de la France et exclure par avance tous ceux dont on soupçonnait qu’ils s’y opposeraient. Prêchant l’union nationale et poussant le pays à s’entredéchirer, le nationalisme se tirait en permanence une balle dans le pied ; les années passant, Barrès l’a senti de plus en plus.
Aujourd’hui, le gouvernement pousse chacun d’entre nous à tenter de convaincre les autres que sa France est la plus française. À identifier à toute force un pays avec un discours. Et finalement, on ne retrouve dans cette démarche que la faiblesse du nationalisme : produire de la division en prétendant affirmer l’existence de la communauté nationale.

dimanche 1 novembre 2009

Philosophie politique sur une digue normande


Sur la digue de Colleville-Montgomery à Ouistreham. La douceur de ce samedi sature l’air, la Manche même se fait discrète, tant le vent est léger. On marche lentement, mains dans les poches ou bras ballants. Une voix derrière moi, claire et bien posée, celle d’un homme d’environ 65 ans, me tire de cette trêve et me replonge en philosophie politique.
« …un roi, pas un président, un roi. C’est ça qu’il faudrait. Un roi, il est là pour toute sa vie, pas pour 5 ou 6 ans. Alors, il peut faire des choses. Et celui qu’est pas d’accord, on l’envoie casser des cailloux. »
Son compagnon de promenade ne répond rien. Puis ils se mettent à parler d’autre chose. Eux aussi sont tranquilles et détendus.
J’ai beaucoup de goût pour ces moments où l’on saisit une idée dans son existence naturelle, comme on verrait passer un petit animal sauvage dans les bois. Parfois, on peine à identifier le reflet roux qui a piétiné les bordures de notre champ de vision ; cet homme n’est sans doute pas monarchiste. Il avancerait plus masqué, il n’aurait pas cet air tranquille de celui qui énonce un principe dont il est sûr par avance qu’il ne connaîtra jamais le moindre début d’application. Ce n’est pas la déduction d’un système, cette phrase. C’est l’expression toute simple, immédiate, d’un fantasme politique. La bestiole que j’ai vue (ou plutôt entendue) passer figure dans le bestiaire de notre inconscient politique. On pourrait l’appeler le mythe de l’autocratie heureuse.
Comme tous les mythes politiques, celui-ci repose sur un paralogisme. La fausse évidence selon laquelle les échecs du pouvoir ne sont dus qu’à la bêtise ou à la fourberie de ceux qui s’opposent à lui. Vienne le pouvoir tout puissant, qui saura n’écouter personne, qui réprime même l’opposition s’il le faut ! Ce mythe prospère sur le terreau de notre impatience et de notre orgueil : nous seuls savons ce qui est bon pour le pays. Périssent nos opposants, s’effacent nos alliés incertains. Vienne le roi-philosophe, le despote éclairé ; les problèmes sont simples, et admettent une solution univoque, la même qui s’imposerait à tous les esprits intelligents et de bonne fois. En face, l’éternelle coalition des fourbes et des imbéciles, qui méritent bien de « casser des cailloux ».
Mon promeneur en fournissait une vision caricaturale. Il en est de plus soft : les fameux « problèmes de communication » qu’on préfère invoquer plutôt que d’avouer que l’on a proposé une mesure absurde ou mal goupillée, et de présupposer qu’au moins sur quelques points les opposants puissent dire des choses justes. Si la communication était parfaite, l’intelligence de la mesure apparaîtrait de manière tellement évidente, que seuls les fripons et les imbéciles pourraient s’y opposer, et seraient réduits à l’impuissance par l’adhésion de la masse de l’opinion. Ce n’est plus cette fois le monopole autocratique du pouvoir que l’on revendique, mais le monopole autocratique de la Raison.
L’adhésion aux procédures démocratiques libérales, à un système politique hérissé de contre-pouvoirs, va plus loin qu’une résignation, toujours partielle et menacée, au fait qu’il faudrait dans les formes ménager les fourbes et les imbéciles. Si c’était le cas, une bonne politique de communication y suffirait, qui se verrait investie du rôle magique que mon promeneur normand attribuait à la répression politique.
Elle suppose que nous ne sommes pas persuadés de détenir à nous seuls la recette miracle, et qu’en rendant une mesure la plus acceptable possible, nous avons aussi des chances de l’améliorer. C’est le principe de la décision négociée. Mais nous avons sous la Cinquième République adopté progressivement une autre manière de tourner ce principe : lors de la phase d’élaboration d’une mesure, au fur et à mesure des conciliabules, du travail des commissions et des cabinets, de l’intégration des critiques, toutes les atténuations sont faites au préalable. Ceux qui élaborent la mesure essaient ainsi de garder la main sur tout, de présenter une mouture finale qui serait incontestable. Le débat ne se fait que dans les officines. Le résultat est souvent piteux : à force de se vouloir d’avance incontestable, on ne propose au fond plus rien. Il vaut mieux une ferme mesure, un peu atténuée ou corrigée lors du débat, que ces créatures hybrides que les ministères finissent par proposer, où des demi-mesures sont dans leur structure même, illisible, déjà faites pour ne rien déranger.
Quand le Sénat se fait entendre, il porte une requête bien belle, qui ne plairait pas à celle de mon promeneur normand : celle d’un travail public, mené par des élus (certes au suffrage indirect) de correction et d’amélioration des mesures prises. Ainsi en va-t-il des amendements, dont il est heureux que l’usage ait été discipliné et dont il est souhaitable que la portée soit plus grande.
Le déficit de travail collectif lisible dans la vie politique n’est pas le seul déterminant de notre immobilisme ou de l’atonie de notre vie politique qui ne paraît s’animer qu’au moment de choisir un monarque. Mais il est tout de même amusant de voir surgir des pratiques compensatoires ; on jette au bon peuple, de temps en temps, un « grand débat » qui ne coûte rien. Passons sur les multiples « états généraux » de ceci ou de cela, lancés par des pouvoirs qui semblent ignorer que la dernière fois qu’un pouvoir a convoqué de vrais états généraux, cela s’est mal fini pour lui. Évoquons simplement le projet Besson de grand débat sur « l’identité nationale », sur lequel je m’exprimerai dans un prochain post.

samedi 24 octobre 2009

souvenirs d'une conversation


Nous étions trois amis à discuter dans le hall de Sciences po, alors que les étudiants passaient et repassaient autour de nous. C’était en octobre 2006, au moment des fameux débats opposant Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius. Au moment des élections présidentielles, tout le monde parle politique, et puis le lieu s’y prêtait, et les personnes aussi. Nous soupesions les chances des uns et des autres, celles de Laurent Fabius, de François Bayrou ou de Nicolas Sarkozy. Chacun d’entre nous avait, je le vois bien aujourd’hui, ses éclairs de lucidité et ses points d’aveuglement. L’ami socialiste voyait clairement que Ségolène Royal allait l’emporter aux primaires ; il tenait pour Laurent Fabius mais estimait que celui-ci s’était laissé coincer dans ce faux débat à l’américaine, faute d’appuis suffisants dans la structure socialiste. L’ami centriste prenait au sérieux les chances de François Bayrou, dont rien n’indiquait encore qu’il allait décoller dans les sondages. J’essayais pour ma part de vendre une idée qui me tenait à cœur depuis 1995 et la remontée limitée mais suffisante de Jacques Chirac pendant la campagne du premier tour : il faut longtemps pour faire un président de la République. J’accordais donc mon crédit à ceux qui se préparaient depuis plusieurs années à l’échéance, Laurent Fabius, François Bayrou et Nicolas Sarkozy. Je pensais le succès de ce dernier possible, mais je surestimais incontestablement sa volonté réformatrice, et n’anticipais pas le tournant national-unanimiste de l’entre-deux-tours.
Nous parlions politique comme on aimerait toujours le faire, non pas pour réduire nos différences, non pas pour soumettre l’autre, mais pour comparer les points de vues, échanger les idées, guetter le neuf par l’approche que l’on n’aurait pas soi-même. Les rires ponctuaient les désaccords les plus saillants, et parfois des étudiants nous lançaient quelques regards amusés.
Je pense que ce qui expliquait notre bonne humeur était la joie un peu enfantine de ceux qui pensent que des choses nouvelles vont arriver.
Cette conversation me semble bien lointaine aujourd’hui. Laurent Fabius n’a pas plus que les souverainistes trouvé l’alchimie miraculeuse qui aurait transformé la fédération des mécontents de 2005 en une force de proposition, et qui aurait pu changer aux yeux de la postérité un mauvais coup porté à la construction européenne (et plus encore, à la place de la France en Europe) en prise en compte obligée de la nouvelle donne politique. Sa supériorité éclatante dans le troisième débat des primaires, celui consacré à la politique extérieure, n’aura servi de rien.
François Bayrou a porté plus loin son pari. Oui, s’il était arrivé en seconde position du premier tour, il aurait peut-être pu profiter d’un éventuel éclatement du parti socialiste pour recomposer le paysage politique français – encore qu’il soit permis d’en douter. Ou tenter un gouvernement d’union nationale, sur les ruines cette fois de la gauche et de la droite. Ou se contenter d’une nouvelle cohabitation… nous ne le saurons jamais. Lui aussi paie depuis quelque temps la facture de son pari. Les mécontents du « ni droite ni gauche » ne sont pas plus faciles à fédérer que la gauche de la gauche, et l’avenir du Modem reste incertain.
On pouvait espérer que Nicolas Sarkozy réaliserait certaines des réformes d’adaptation laissées en plan par ses prédécesseurs, dans le consensus immobiliste post-1988. Qu’il pourrait endosser certaines mesures nécessaires et impopulaires, ou au moins promouvoir des commencements de réforme qui enclencheraient une dynamique réformatrice, et d’une certaine manière cela correspond à certains aspects de la première année de son mandat présidentiel. La crise financière qui a révélé toute son importance en septembre 2008 a été particulièrement tragique pour la France, en fournissant un alibi à la dégradation des comptes publics. Un État en quasi-faillite financière n’a plus les moyens d’agir, et condamne son gouvernement à une gesticulation vaine. Si la vérité de la politique d’un État et dans son budget, celui qui est discuté en ce moment est plutôt le reflet d’un non choix.
Ce que nous ne prévoyions certainement pas en 2006, c’est que nous entrerions dans un tel vide politique. La crise du PS ne s’annonçait pas… L’absence d’opposition en est à un point tel aujourd’hui que paradoxalement, elle nuit au pouvoir en place. Une opposition crédible oblige un président (puisqu’en l’occurrence c’est lui qui gouverne) à surveiller ses actes, en une forme d’autocensure salutaire. Une opposition crédible peut aussi être associée à certaines décisions difficiles et nécessaires.
Je crois que tous trois, nous espérions une transformation du paysage politique : un gouvernement multipliant les réformes bonnes ou mauvaises, une opposition tenue de s’adapter rapidement et de préparer ses propres propositions, la sortie d’un des aspects les plus déplaisants de la cinquième République, à savoir le couplage entre une très forte concentration du pouvoir et l’impuissance d’un État empêtré dans sa propre technostructure.
Nous rêvions en fait la renaissance de projets politiques clairs, nous rêvions tous trois que la France cesse de se moderniser à reculons. Nous aspirions confusément, de toute notre curiosité pour l’avenir, à la fin de l’usage exclusif de la peur comme ressort mobilisateur en politique, à gauche comme à droite.
Il est frustrant d’en rester à l’inventaire des blocages. En ce qui concerne François Bayrou et Nicolas Sarkozy, l’un d’eux apparaît tout de suite : l’absence de vrai travail collectif. Le seul travail collectif proposé à ceux qui entourent ces deux hommes, quelles que soient leurs qualités de leader, est la justification et la mise en œuvre de décisions déjà prises. Tout au plus les entourages peuvent-ils rêver au rôle de conseiller. Les décisions sont prises avant que d’être testées par la discussion, et sans que leurs conséquences aient été envisagés : supprimer la taxe professionnelle sans savoir par quoi on va la remplacer, comment peut-on attendre que les maires et conseillers municipaux accueillent bien cette mesure ? Proclamer a priori qu’on ne va pas accroître la pression fiscale dans un État ultra-déficitaire et dont l’accroissement se pose, s’interdire à l’avance toute rigueur, quel intérêt ? Dans le cas de François Bayrou, on sait bien que c’est une décision solitaire, prise dans l’entre-deux-tours, celle de ne pas appeler à voter pour Nicolas Sarkozy, qui a écarté ses principaux lieutenants.
On m’objectera que le leader politique est précisément celui qui décide. Oui. Il doit au final trancher entre des hypothèses, des orientations différentes, avoir entendu les uns et les autres, avoir animé une discussion collective. Mais il, ce n’est pas au final que nos autocrates tranchent, c’est bien souvent au préalable.
Notre système politique est tout entier gagné par cette manière de procéder. Dans l’affaire Frédéric Mitterrand, qui s’est étonné qu’un porte-parole de parti politique, qui précisément est censé ne prendre dans ses fonctions aucune initiative, se lance de son propre chef dans une attaque douteuse et contre-productive ?
La polarisation sur l’élection présidentielle a sans nul doute favorisé ce développement du leadership autocratique. Mais on le retrouve aussi dans bien des secteurs de la société civile. On pourrait s’en consoler en se disant qu’après tout, nous pouvons toujours soutenir l’autocrate le moins éloigné de nos convictions – et dans la pratique, c’est d’ailleurs ce que nous faisons la plupart du temps, pour ne pas devenir des « émigrés de l’intérieur » (Sainte-Beuve). Mais quand il s’agit d’adapter à une nouvelle donne mondiale un pays qui oscille entre refus crispés et enthousiasmes éphémères, comme quand il s’agit de rénover des forces politiques ou d’en fonder de nouvelles, le leadership autocratique trouve bien vite ses limites.

mercredi 7 octobre 2009

1989-2009 : penser l'échec du communisme


Le vingtième anniversaire de chute du mur de Berlin approche. Depuis, tout à été bien vite en Europe de l’Est. Je me souviens avoir un jour demandé à un ami, professeur d’histoire à l’Université de Poznań, comment les communistes de son pays avaient pu si vite se reconvertir pour constituer une gauche, certes laïque, mais libérale. Il n’avait pas hésité à me répondre : si les communistes s’étaient si vite transformés, c’était que depuis les années 1960, ils ne croyaient plus à la supériorité du modèle communiste. D’autres historiens confirment ce diagnostic : le congrès de 1956 et la dénonciation des crimes de Staline par Khrouchtchev marquent bien le « commencement de la fin » pour le communisme soviétique.
Laissons de côté les pitoyables justifications rétrospectives du type : « ce qui s’est passé en Union soviétique n’a rien à voir avec le communisme ». Au contraire, toute la force du mouvement communiste international était de pouvoir allier idéal révolutionnaire et apparence de réalisme : la révolution mondiale qui devait engendrer un nouveau type de société avait déjà commencé en 1917, et l’URSS représentait déjà une esquisse de ce nouveau monde. Khrouchtchev, quand bien même il ne dénonçait pas la collectivisation, de loin la plus meurtrière des entreprises staliniennes, avait au sein même du mouvement communiste disqualifié le modèle, désenchanté la terre promise. Les années 1960 virent la quête effrénée de nouveaux modèles, tant le mythe révolutionnaire essayait de se survivre : la Chine de Mao, l’Albanie même pour certains, la Yougoslavie de Tito… il fallait à toute force trouver un nouveau suaire de Turin. Tout cela était bien possible, une preuve, un bout même du nouveau monde étaient bien là, présents dans l’ancien, le Royaume était bien au milieu de nous…
Cette espérance révolutionnaire persistante, en France même, n’était pas un produit d’importation : l’idée de rupture radicale, l’horizon d’une communauté fusionnelle après une régénération totale, tout cela figure dans le legs de la Révolution française, à côté d’une formulation universelle des principes de la démocratie libérale. Est-ce pour cela qu’il me semble que chez nous, le mur de Berlin n’est pas vraiment tombé ?
La culture politique française a été profondément remodelée par la disqualification de l’extrême droite consécutive à la seconde guerre mondiale. On pourrait dire que d’une certaine manière, la réflexion sur le fascisme et sur la collaboration, comme celle issue de la décolonisation qui lui est en partie liée, a conduit à une délimitation plus stricte des principes démocratiques. Mais la question posée par l’héritage du communisme est tout autre. Le communisme en France s’est installé dans le lit du républicanisme rouge, et plus exactement dans le versant autoritaire de ce courant. L’idée que la politique et l’idéologie étaient toutes-puissantes, que l’on pouvait régénérer l’humanité, l’absorption propagandiste du réel dans le discours, la diabolisation absolue de l’adversaire, tout cela qui tient sans doute plus de Lénine que de Marx, tout cela s’enracine à la fois dans les aspects les plus radicaux de la Révolution française et dans une rhétorique démocratique extrêmisée. Finalement, l’effondrement lamentable du communisme, son bilan accablant (malgré toutes les tentations révisionnistes) remet profondément en question une certaine manière de penser la politique.
Penser le communisme marxiste-léniniste, penser son bilan et les dizaines de millions de morts qu’il a entraînés, c’est être conduit à critiquer de manière impitoyable l’idée que la politique puisse faire naître une communauté authentique et fusionnelle. La critique du communisme conduit toujours à redécouvrir les vertus du pluralisme, des limites du pouvoir d’État, de l’autonomie de la société civile, et mêmes les limites nécessaires de l’action politique. Je me souviens du propos terrible d’une universitaire, au moment de la présidentielle de 1995 : « il n’y a plus de choix de société ». Mettre dans la main des gouvernants le type de société dans lequel nous voulons vivre, leur confier l’édification de la société… cela s’est fait déjà – qui en fut heureux ? Gambetta avait osé dire qu’il n’y avait pas une question sociale, mais des questions sociales, dont les solutions seraient toujours complexes et provisoires. Il faudrait dire aujourd’hui que la politique ne peut, sauf à basculer dans la violence, réinventer la société… ce qui ne l’empêche pas de proposer des politiques sociales.
Cette vérité mise à nu par l’épopée communiste, les intellectuels français sentent bien qu’elle est là. Que l’enchantement direct de la politique est mort. Que les questions de valeurs, que les questions de fait reviennent dans toute leur complexité et leur indécision. Qu’il est moins facile de jouer au prophète, que l’on doit réfléchir avant de s’indigner. Que la révolution n’est plus là pour transformer magiquement le négatif en positif, la critique radicale de l’existant en proposition pour l’avenir. Le dégoût de l’avenir, l’espèce de neurasthénie qui a saisi le pays ces dernières années compte parmi ses sources le refus d’accepter cette nouvelle donne (ou plus exactement le resurgissement de cette éternelle donne) de la pensée politique.