lundi 13 octobre 2008

Le grand retour du camp du "non" ?


La modernité est le règne du débat et de l’information ; aussi chaque événement pénètre-t-il dans l’Histoire accompagné d’un flot de commentaires. Hommes politiques et éditorialistes sont ainsi obligés, dans l’urgence, de tenter de faire parler un phénomène brut, d’essayer de lui arracher son secret. Plus les commentateurs sont engagés, plus l’événement leur semble confirmer leurs analyses précédentes… personne n’échappe à cela, et moi pas plus que les autres. Heureusement, nous pouvons confronter, les uns et les autres, nos points de vue…
Je suis tout de même frappé du fait que l’ancien « camp du ‘non’ » du référendum de 2005 s’estime conforté dans ses certitudes. On l’entendait un peu moins ces dernières années : il s’était fait discret. Où était la promesse d’une Europe plus « sociale » et plus « protectrice » ? Où était le fameux « plan B » ? Où était la nouvelle dynamique qu’une France bloquant la construction européenne n'allait pas manquer de susciter ? Où était même, sur le plan français (je pense à la stratégie de Laurent Fabius) le basculement de l’opinion « à gauche toute » dont le moins qu’on puisse dire est qu’il s’est fait tout petit en 2007 ? Le souverainisme lui-même, chevènementiste ou gaulliste, paraissait devenu diaphane, affaibli par la récupération sarkozyste.
Le revoilà en selle, sur l’air du « on vous l’avait bien dit ». Est-il sûr de ne pas s’être trompé de cheval ? Je crois au contraire que la crise plaide plutôt pour la construction européenne, avec toutes ses imperfections et ses limites.
Historiquement, cette Europe (il suffit de penser à la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier de 1951, sa matrice) est un mélange de coopération politique entre États, de libéralisation des échanges, d’ambition régulatrice et de supranationalité. Le centre gauche et le centre droit (des socialistes modérés aux européens de l’UMP) saisissent aujourd’hui la tâche historique de l’Europe (sur le plan socio-économique) comme la conciliation entre les impératifs du marché, une certaine ambition sociale et l’importance accordée aux institutions régulatrices. Les politiques français (et certains de leurs conseillers) ont pris l’habitude de s’attaquer régulièrement à ceux qui incarnent cet ambition (commission européenne, président de la Banque Centrale Européenne) chaque fois qu’ils se heurtent au principe de réalité, et que leur discours volontariste montre ses limites obligées, sans se rendre compte qu’ils sapent la légitimité de l’Europe et limitent en fait, à l’intérieur de l’Europe, les marges de manœuvre de notre pays.
Acceptation de la concurrence, édification de politiques sociales ne plombant pas la compétitivité des entreprises, souci de régulation (hérité en partie de l’ordo-libéralisme allemand), gestion raisonnable des finances publiques : la formule, toujours à adapter, délicate à doser, demeure pertinente aujourd’hui. Les vrais débats, ceux qui peuvent avoir une incidence concrète, sont internes à ce cadre. Jean-Claude Trichet a été vivement attaqué ces dernières années : les deux candidats du second tour en 2007 lui reprochaient son approche anti-inflationniste et une politique monétaire trop restrictive qui en était le corollaire) La poussée inflationniste, corrosive du pouvoir d’achat, et les difficultés du système financier américain lui redonnent bien du crédit…
Les plans de soutien coûteux que les États sont en train d’envisager (si on se place dans l’hypothèse qu’ils seront efficaces) montrent à quel point il est important que les finances publiques soient bien gérées. Que n’a-t-on entendu à propos des critères de Maastricht fixant un maximum de 3% du Produit Intérieur Brut pour le déficit des États membres de l’Union et un maximum d’endettement de 60 % du PIB ? Il apparaît qu'ils ne sont pas seulement une contrainte, mais qu'ils sont aussi une garantie pour l’avenir. Et entendre les anciens « nonistes » nous expliquer qu’il faut laisser filer les finances publiques pour mieux relancer l'économie est pittoreque : ils ne veulent, au fond, que transformer une éventuelle faillite des banques en faillite probable de l’État. D'autre part, les anticapitalistes qui dénoncent la « communauté d’intérêt » entre l’État et les banquiers devraient se rappeler que l’endettement met, d’une certaine manière, la puissance publique entre les mains des banques. Le général de Gaulle, dont on sait à quel point il était adepte du volontarisme politique et envisageait surtout les choses du point de vue national, s’était donné comme priorité en 1958, quitte à prendre pour cela des mesures impopulaires, le redressement des finances publiques…

vendredi 3 octobre 2008

Mise au point



J’ai beaucoup apprécié le commentaire de « guit’z » sur la dernière « livraison » de mon blog. Il est développé, vivant, et assez dur pour donner envie de réagir. Je vais essayer de résumer son argumentation : la politique française s’est bloquée non pas en 1988, mais à partir de Giscard d’Estaing, elle se résume à de la communication « post-moderne » qui vise à faire accepter à nos sociétés un libéralisme utilitariste anglo-saxon, valorisant faussement le travail. Mon interlocuteur se dit spirituellement catholique, politiquement gaulliste et socialement marxiste, et rêve du retour à une « droite des valeurs » et à une « gauche du travail » pour l’avenir, se cantonnant pour le présent à l’apolitisme. Et il pense que je «commente dans le vide », ce qui est une manière polie de me dire que je suis dupe d’un jeu d’apparence, qui ne sert qu’à masquer la marchandisation du monde, préparée à la fois par les soixante-huitards et par les libéraux.

Résumer, c’est toujours un peu trahir, mais je voudrais partir de ce commentaire pour préciser mon point de vue. Je crois que « Guit’z » se retrouve dans quelques traits fondamentaux qui marquent l’opinion française contemporaine : le refus de la mondialisation libérale, la nostalgie de la geste gaullienne, le rejet de la politique. Ce sont trois traits que je comprends (c’est mon métier) mais qui m’inquiètent (c’est ma réaction d’intellectuel).


Le refus de la mondialisation libérale prolonge le refus de la société de consommation des années 1960. Ici, « Guit’z » rejoint en outre le désarroi des milieux religieux devant le matérialisme pratique de nos sociétés. Je reste quant à moi persuadé que la société de consommation est spirituellement muette, sans adhérer à l’idée qu’il s’agirait d’un totalitarisme mou. Tocqueville disait déjà que la société démocratique risquait de nous cantonner dans les « jouissances permises ». Le sociologue Jean Baechler, dans son ouvrage Le Capitalisme (Paris, Folio, 1995) avait une belle formule : « Quel est le sens d’un vie consacrée à accumuler toujours plus de signes monétaires et d’une civilisation axée sur l’augmentation annuelle du PNB, global ou par tête ? Aucun. C’est une évidence, sauf pour ceux qui vivent dans la pénurie : pour eux, devenir moins miséreux et peut-être même devenir riche a un sens humain réel. » Il me paraît évident que ce vide spirituel est la rançon de l’abondance. Comme nous n’envisageons pas de revenir vers la pénurie, je crois qu’au lieu de perdre leur temps à contester les fondements de la société de consommation (je ne leur demande pas de tout accepter de ce qui se passe dans la société), et à se jeter dans l’anti-capitalisme ou dans l’écologisme, les Églises ont plus à gagner à nous apporter le recul spirituel qui fait cruellement défaut à une civilisation de l’immédiat. Je crains que derrière la société de consommation, ce soit tout simplement la société civile que l’on refuse, ce soit tout simplement les gens ordinaires que l’on méprise, en rêvant du tout-politique ou du tout-religieux.


Ce refus de la mondialisation libérale est aussi lié à une dévalorisation du travail. Ici, c’est une question de valeurs… je crois que le côté déstructurant du chômage et la désocialisation brutale que vivent les pré-retraités (sans évoquer les 35 heures) suffisent à montrer que la France n’a pas gagné grand-chose à s’attarder dans la société des loisirs. Je crois que des penseurs comme Daniel Cohen, qui tournent leur réflexion sur la qualité de vie au travail (voir certains passages de ses Trois Leçons sur la société post-industrielle, Paris, Seuil, 2006), ouvrent sûrement des perspectives plus intéressantes. La valorisation du travail a été un des premiers apports de l’économie politique (on la trouve déjà au XVIIe siècle chez nombre de mercantilistes), et j’y suis attaché. Là encore, le travail est au fondement de la société civile et de l’existence sociale ; on ne peut le critiquer sous sa forme salariée (ou contractuelle) que si on peut offrir la perspective d’une réorganisation sociale totale offrant un travail « désaliéné ». Marx était logique, mais si nous ne croyons plus à la perspective du communisme (et qui y croit vraiment encore ?), je crois qu’il vaut mieux se soucier des intérêts concrets des travailleurs que de les dégoûter du travail.


L’antilibéralisme économique se trouve en ce moment renforcé par la crise financière, comme toujours quand le capitalisme (le pire système à l’exception de tous les autres, disait Churchill) connaît une crise. On peut toujours discuter de régulation, et voir si l’on peut éviter des soubresauts parfois dramatiques – mais on peut difficilement oublier que c’est le développement du marché qui a enrichi l’humanité comme jamais auparavant en trois siècles : combattons les poches de misère, perfectionnons tout ce que nous pouvons, ne frappons pas le cœur du dynamisme économique…


La nostalgie de la geste gaullienne, je la comprends plus aisément. C’est celle de la grandeur, d’un mélange de conviction et de recul, de culture et d’implication, de foi et de cynisme, d’optimisme et de nostalgie… qui resterait insensible à cela ? Il suffit d’ouvrir les Mémoires de guerre, ou les Lettres, notes et carnets, pour être pris. Mais De Gaulle est aussi un solide pragmatique doublé d'un magicien du verbe, un homme qui se résigne (quitte à en souffrir), à ce qu’il ne peut pas changer, un homme qui comme tous fait des erreurs (il pensait par exemple que la réforme de 1962 ne changerait pas l’équilibre des pouvoirs)… J’aime mieux ce De Gaulle là que celui des gaullistes. Je pense même qu’on aime mieux De Gaulle, comme on aime mieux Péguy ou Hugo, quand on n’en est pas un inconditionnel. De Gaulle incarnait d’ailleurs aussi certaines vertus bourgeoises, comme l’idée d’une bonne gestion des finances publiques…


Le rejet de la politique se fait en France au nom d’une politique rêvée, toute-puissante et directement connectée à des valeurs, sans prise en compte des intérêts, sans ambitions personnelles… Une politique dont chacun espère qu’elle le fera « rêver » comme un enfant, tout en sauvegardant ses intérêts d’adulte… Bien sûr, nous voulons tous, par moments, être distraits de nos soucis quotidiens (c’est pourquoi même sans l’avouer nous aimons la politique-spectacle des élections présidentielles). Mais il y a un pays en dessous (et même un monde, d’une certaine façon). Chaque décision pèse, chaque domaine est important. Les valeurs, inutile d’aller les cherche contre le réel : elles sont nos préférences, et sont à l’arrière-plan de chacun de nos choix! Si on refuse les grands mythes politiques, il nous reste le bien et le mal relatifs. Est-ce que telle décision va ou ne va pas dans le sens de l’intérêt de la communauté politique ? Est-ce qu’elle répond à un problème concret ou est-ce qu’elle simplement l’élément d’une stratégie politique ? Le plus souvent, nous sommes dans le gris, l’incertain. On peut toujours rêver d’une démocratie sans démagogie… il est plus important de soutenir les décisions courageuses, ou de combattre les indignes. Oui, la politique peut nous absorber à tort, nous couper du reste, et nous pouvons ne plus être que dans le discours argumentaire… mais tout peut devenir la source d’une aliénation. Tocqueville disait que pour bien aimer la démocratie, il fallait l’aimer modérément… j’en dirais autant de la politique.

C’est quand on ne voit plus que la politique, en oubliant la société, la communauté humaine, déchirée, parfois pitoyable, parfois sublime, c’est quand on y cherche des dieux et qu’on s’y fait des idoles que l’on s’y blesse l’âme. Alors, on se retire avec ses icônes. Mais la politique vaut surtout souvent par ce qu’on y apporte de l’extérieur : culture, compétence, convictions : ne gardons pas tout cela pour nous.

jeudi 25 septembre 2008


Les élections présidentielles de 2007 ont-elles marqué une vraie rupture, la fin de la dépolitisation, de l’immobilisme, le début d’une clarification du débat politique ? C’est maintenant, alors que l’événement a plus d’un an, que l’on peut commencer à se poser la question. Mais tout d’abord, avec quoi s’agissait-il de rompre ?
L’immobilisme, certes. Tout le monde l’a perçu. On voit bien, à lire l’ouvrage de Bruno Le Maire, qui fut son directeur de cabinet (Des Hommes d’État, Paris, Grasset, 2007), que le pari perdu de Dominique de Villepin était de secouer l’inertie française – on y lit aussi l’extraordinaire isolement des élites françaises… Cet immobilisme, j’aurais tendance à le dater de 1988. Jusque là, tous les gouvernements de la cinquième république ont fait des réformes, bonnes ou mauvaises, conservatrices (d’adaptation) ou radicales (pour faire prévaloir des principes), et se sont davantage donné des objectifs que des excuses. Économiquement, l’échec socialiste de 1981-1982 a débouché sur une adaptation de la politique de la gauche sans adaptation idéologique correspondante : c’est sans doute la partie la plus difficile à gérer de l’héritage de François Mitterrand, homme de culture peu sensible à la force des idées. La première cohabitation (1986-1988) a révélé à la droite la difficulté politique de mettre en œuvre des réformes libérales. En 1988, sont face à face deux hommes dotés d’une solide dose d’opportunisme, François Mitterrand et Jacques Chirac, et le plus stratège des deux l’emporte. Sur le tapis, les deux plus grandes familles politiques françaises, la socialiste et la gaulliste, qui ont toutes les deux raté leur mue politique, et se montrent incapables d’élaborer un projet réaliste, à hauteur de la nation, ni plus haut ni plus bas, qui permettrait à la Cinquième République de cesser d’être le règne de la bureaucratie et d’une technocratie d’inexperts, s’estimant une fois pour toute compétents sur le seul critère de l’excellence scolaire. Le règne des hauts fonctionnaires, étendu au monde des grandes entreprises, la peur qui gagne des politiques incapables de convaincre l’électeur et qui tentent pathétiquement de l’acheter, expliquent en grande partie le dérapage des finances publiques et le développement d’un capitalisme « à la française » dont on cherche à éradiquer le risque…
Est-on sorti de cela en 2007 ? Une fois le diagnostic posé – et on voit qu’il est plutôt noir – il convient d’être prudent. La démagogie, écrivait Charles Péguy, repose sur l’exploitation de l’idée de miracle : l’analyse donc doit l’écarter, ce qui la rend, d’ailleurs, plus indulgente pour nos dirigeants. Le « choc de confiance » n’a pas eu lieu, la stratégie élyséenne fait le grand écart entre réformes courageuses et procrastination, mi par calcul, mi du fait de la désorganisation du travail gouvernemental. L’ « ouverture » a des parfums de 1988… J’ai parfois l’impression que Nicolas Sarkozy en 2007-2008, c’est un peu un Jacques Chirac qui aurait gagné en 1988, avec encore toute son énergie, avec peut-être plus de sens stratégique, plus de capacité à « sentir » l’opinion, mais avec la même imprévisibilité. Il n’est pas étonnant que « l’homme qui ne s’aimait pas » (Éric Zemmour) ait eu avec l’actuel président des rapports difficiles. Bien sûr, on me dira que Jacques Chirac était plus « gaulliste » dans son rapport avec les États-Unis, et c’est exact.
Il reste encore bien des questions en suspens… Quand un leader bouleverse le paysage politique, c’est que, comme Margaret Thatcher, il réussit aussi à obliger son opposition à se transformer. Novembre le dira, mais je n’ai pas l’impression que le Parti socialiste en prenne le chemin. Le paquebot France est-il en train de tourner lentement, le cocotier est-il vraiment en train d’être secoué, ou notre système étatico-mou est-il en train d’imposer son inertie ?
Il faut assumer cette interrogation, d’abord parce que c’est la condition historique par excellence. Il faut l’assumer avec inquiétude, avec vigilance, surtout (on me passera cela) si l’on aime son pays. Il faut aussi garder à l’esprit les potentialités de cette société française si difficile à gouverner, inventive, imprévisible elle aussi, qui génère presque toute seule de la douceur de vivre. Et cette histoire faite de périodes de stagnation et d’autres où la modernisation est rapide. N’oublions pas non plus le rôle de la contrainte, quand on en prend conscience : on commence à dire enfin que les caisses sont vides, et à saisir que les mesures non financées sont désastreuses… La vérité a une vertu politique, peut-être faut-il le rappeler aux nostalgiques des grands mythes…
Le fait de voir arriver chaque année des étudiants me vaccine personnellement contre la déprime ambiante – aussi le fait de regarder le monde qui bouge. Il y a une histoire de la construction, des choses qui avancent, il y a une histoire de la navigation par gros temps, des cailloux poussés toujours un peu plus loin, une histoire ou chacun d’entre nous peut avoir le sentiment de s’échiner pour rien quand les choses avancent collectivement. L’apôtre Paul disait prêcher « à temps et à contretemps » et je crois qu’on peut séculariser le propos.

mardi 16 septembre 2008

Être compris en politique


Je reviens aux problèmes de communication, qui sont le nœud des rapports entre l’opinion et le gouvernement - du moins on nous les présente comme tel. Il est toujours difficile de faire l’histoire de l’opinion, mais des ouvrages comme celui de Pierre Laborie (L’Opinion française sous Vichy, Seuil « points histoire », 2001) sont devenus des classiques. On y apprend ainsi qu’alors que le maréchalisme (l’attachement à Pétain, vainqueur de Verdun, l’homme qui a fait « don de sa personne à la France », qui sera un « bouclier » contre l’occupant) est encore très majoritaire dans la population française, la rencontre de Montoire du 24 octobre 1940, et le lancement de la politique de collaboration ne sont pas compris des Français. C’est la racine d’un divorce entre l’opinion et Pétain qui prendra par la suite des proportions plus importantes.
Ainsi, l’opinion a parfois raison (en l’occurrence, elle avait mille fois raison) de ne pas « comprendre » ses dirigeants. « Comprendre »… au fil du long article du Littré, on glane : « saisir par l’esprit », « comprendre quelqu’un, entrer dans ses pensées, dans ses sentiments »… Une majorité de Français, semble-t-il, n’entrait pas dans les « pensées », dans les «sentiments » de Pétain à ce propos. On sait que pour Pétain, l’offre de collaboration devait lui permettre de garder une marge de manœuvre par rapport à l’Allemagne, et de pouvoir mener l’entreprise de « rénovation » du pays, qui reçut le nom de « Révolution nationale », et qui rompait avec les fondamentaux républicains. On sait qu’en réalité la collaboration se traduisit par une soumission toujours croissante aux exigences de l’occupant. Rien ne donne mieux l’impression du piège dans lequel le Maréchal s’était engagé en surestimant largement ses possibilités (peut-être aussi grisé de son projet réactionnaire ?) que la lecture des souvenirs de Henry du Moulin de Labarthète (Le Temps des illusions. Souvenirs (juillet 1940-avril 1942), Genève, Constant Bourquin, 1946), qui fut son chef de cabinet et, parmi les hommes de Vichy, un opposant à l’influence de Laval. La ligne Laval, qui l’emporta définitivement en 1942, avec les conséquences que l’on sait, est largement une conséquence du choix initial. De ce choix qu’en octobre 1940, l’opinion ne «comprenait » pas.
Ce qui n’est pas compris, c’est que Pétain, dont on attend une attitude digne face à l’occupant, dont on pense qu’il va faire tout ce qu’il peut pour limiter ses exigences, rencontre Hitler de sa propre initiative, lui serre la main, et annonce, si tôt, et alors que la guerre se poursuit encore, que la France va collaborer, au lieu de s’en tenir à la convention d’armistice. C’est peut-être même qu’il paraisse prêt à faire bon marché de l’honneur national pour se tourner vers des projets de politique intérieure.
Ce qui n’est pas compris, c’est finalement une dissonance, une contradiction… Adolphe Thiers n’avait pas offert à la nouvelle Allemagne, en 1871, de collaborer avec elle. Certes, les circonstances étaient différentes, mais retardant la question du choix du régime (en passant, un vilain tour joué aux monarchistes), il envoyait à l’opinion un message cohérent, et qui fut compris : l’heure n’était pas aux manœuvres de politique intérieure ni aux prises de risques inconsidérés.
Un autre Pétain se dessinait à Montoire sous le mythe du vainqueur de Verdun sacrifiant son repos…
Quand les politiques se plaignent qu’ils ne sont pas « compris » par l’opinion, c’est souvent qu’ils agissent au rebours de ce que l’on attend d’eux. C’est souvent qu’ils passent la ligne jaune du contrat tacite passé entre eux et la majorité de l’opinion. Parfois, ils le font involontairement (ce n’était sans doute pas le cas de Pétain)… Ils ne sont pas compris parce qu’ils ne sont plus lisibles, ils ne sont plus lisibles parce qu’ils brouillent leur image, ils brouillent leur image parce qu’ils agissent au rebours de ce qu’ils ont montré, de ce à quoi ils ont habitué l’opinion, des messages qu’ils ont envoyé auparavant. Ce n’est donc pas un « problème de communication » : de même qu’une bonne publicité ne peut faire vendre durablement un mauvais produit la communication ne peut pas rendre lisible une politique incohérente, elle procède au rebours, en tentant de noyer le poisson, stratégie défensive qui ne peut « mordre » sur l’opinion. Loin de moi la tentation de comparer nos modernes politiques à Pétain, mais on se trouve toujours dans le même jeu entre les attentes de l’opinion et son éventuel désarroi.
On l’a revu, pour prendre un exemple récent et beaucoup moins dramatique, pendant ces quelques semaines où notre président a multiplié les annonces, en tentant alors d’inverser sa chute dans l’opinion. Certaines, particulièrement malheureuses (comme celle qui visait à confier à la mémoire des élèves les noms d’enfants juifs déportés pendant l’occupation) étaient en outre contradictoires avec la ligne suivie pendant la campagne (se démarquer de la repentance, dans l’idée d’un rééquilibrage de la mémoire nationale, rééquilibrage d’ailleurs déjà amorcé dans les dernières années de la présidence Chirac)… Elles brouillaient l’image, elles ne pouvaient être «comprises ». Comme ces initiatives étaient improvisées, elles brouillaient aussi l’image de professionnalisme que la campagne du candidat à la présidentielle de 2007 avait dégagé. Le recentrage sur des enjeux de politique extérieure, la réactivité (dans la crise russe), plus dans ce que l’on attend de la fonction et du personnage, ont d’ailleurs inversé la tendance.
Quand une politique n’est pas « comprise », c’est tout simplement que même ceux qui globalement adhèrent à la ligne politique d’un gouvernant et à ses orientations fondamentales ne peuvent la justifier. C’est quand elle comporte des mesures qui entrent en contradiction avec l’ensemble. C’est que l’écart entre le discours et les pratiques, entre les objectifs et les moyens défie l’entendement. Ce n’est pas quand on est trop timide ou trop audacieux (ce qui s’explique aisément par des raisons stratégiques), trop négociateur ou trop brutal. C’est quand on envoie des signaux contradictoires.
Passons du gouvernement à l’opposition : François Bayrou n’a souvent pas été « compris » au municipales, quand le « ni droite ni gauche, mais les deux ensemble » est devenu « ici avec la droite, là avec la gauche ». Parce que les municipales ont mis en avant un vrai problème de fond qui est posé au Modem. Les leaders socialistes sont en ce moment peu « compris » de l’opinion, parce qu’ils se battent pour le leadership et la présidentielle en clamant ubi et orbi que cela est sans véritable importance politique. Et s’ils découplent le poste de premier secrétaire et celui de candidat à la présidentielle, cette incompréhension pourrait (sauf effondrement de l’actuelle majorité, toujours possible), durer longtemps.
Si on n’est pas compris, ce n’est pas à sa communication qu’il faut réfléchir. C’est à sa politique.

lundi 8 septembre 2008

Rentrée politique, rentrée sociale et pouvoir d'achat


Rentrée sociale chaude ou pas ? Le mécontentement chronique et un certain fatalisme se actuellement l’opinion. Le premier ministre, qui paraît requinqué, campe sur le maintien du cap des réformes, la position du président est un peu moins claire. Il est un domaine où la contrainte politique et aussi la force des habitudes pèse de tout son poids, celui des dépenses publiques… la pesanteur propre de notre Ve République est administrative. Je ne peux m’empêcher de penser que l’’Etat modernisateur des débuts de la IVe et de la Ve République a fait place à un État encore important, mais un peu à la traîne, ayant perdu sa conviction d’incarner l’intérêt général à lui seul sans parvenir à ses défaire des prérogatives attachées à cette vocation. On pense au propos de Chateaubriand sur la royauté de Saint-Louis sans la religion de Saint-Louis, qu’il appliquait à la crise que l’idée monarchique connaissait et en France à son époque.
Chateaubriand disait cela en étant monarchiste. J’écris ces lignes en étant fonctionnaire, et profondément persuadé que l’État conserve, en régime libéral, un rôle fondamental (il suffit de suivre l’actualité américaine pour s’en convaincre).
Mais cela est bien connu… c’est sur un autre point que je voudrais insister. Il y a toujours, dans l’actualité, quelque chose qui suscite l’étonnement, une orientation, une décision qui paraît surréaliste. En ce moment, pour moi, c’est la communication du gouvernement sur le pouvoir d’achat, qui me fait penser à une analyse de Tocqueville.
Ce dernier se proposait d’écrire, à la suite de l’Ancien Régime et la Révolution, une histoire de la Révolution française, dont les fragments ont été publiés dans la Pléiade, par François Furet (qui avait commencé d’y travailler avant sa mort) et Françoise Mélonio.
On retrouve dans ces fragments le sens de l’ironie, de la relativité de l’action politique, qui fait tout le sel des Souvenirs… En particulier lorsqu’il commente la décision du Conseil royal en 1788 : doublement du nombre des représentants du tiers-état, couplée avec une non-décision : remettre à plus tard la question de savoir si l’on voterait par ordre ou par tête.
« De tous les partis à prendre, écrit Tocqueville, celui-là était assurément le plus dangereux. (…) On avait fourni au Tiers État l’occasion de s’enhardir, de s’aguerrir, de se compter. Son ardeur s’était accrue sans mesure et on avait doublé le poids de sa masse. Après lui avoir ainsi permis d’abord de tout espérer, on finissait par lui laisser tout craindre. On avait mis en quelque sorte devant ses yeux la victoire, mais on ne lui avait pas donnée. On ne lui faisait que l’inviter à la prendre . »
Si le projet du roi était de combiner réforme fiscale modérée et maintien de la société d’ordres, en confirmant la sortie de la monarchie absolue, alors, effectivement, cette mesure était désastreuse.
Il est vrai que souvent les gouvernements semblent, comme le remarque Tocqueville, conspirer à leur perte. Revenons à notre gouvernement : il a un plan de réformes libérales, qui ne peuvent porter leur fruit qu’à l’horizon de quelques années. Il est dans une conjoncture économique difficile. Les caisses de l’État sont vides, dit-on, mais la réalité est pire : l’État est à la fois surendetté et en déficit. S’il y avait bien quelque chose à oublier de la campagne (Churchill disait que les partis ne pouvaient jamais être très fiers de ce qu’ils ont dit pendant une campagne électorale), c’étaient les promesses concernant le pouvoir d’achat… Et le gouvernement, tout seul, face à une opposition exsangue et des syndicats mobilisés, a mis ce thème au centre de sa communication, focalisant ainsi l’attention des médias sur le seul point sur lequel il ne peut mettre en avant aucun résultat…
Il faudrait sans doute savoir ce qui vient dans cette affaire de l’Élysée et ce qui vient de Matignon. Mais cela est une autre histoire…

vendredi 22 août 2008

Pour la rentrée scolaire


La rentrée scolaire approche. Enfants et adolescents vont, dans le flot d’informations qui va les bombarder, entendre de l’histoire. Une vision du passé qui dépasse leur mémoire, leur expérience, qui, d’une manière ou d’une autre, les situe dans l’humanité, leur sera proposée.
Quelle vision du passé proposer aux enfants ? Comme toujours quand une question compliquée se pose, il y a des gens pour tenter de la résoudre en la niant. L’obsession contemporaine pour la méthode en histoire, la technicisation croissante de notre discipline dans le secondaire à coup de prescriptions méthodologiques, de décomposition de chaque exercice en de multiples étapes, avec le risque de mourir en vue de la terre promise (qui a jamais fait dans une dissertation/composition une introduction parfaite, avec une ou des problématiques parfaites, un plan irréprochable, un développement impeccable suivi d’une conclusion d’une sûreté modèle ? Au bout de tout cela, quand vous êtes membre du jury d’écrit de l’agrégation, on vous dit : ne cherchez pas la copie parfaite, elle n’existe pas…), tout cela peut faire croire que le problème ne se pose plus.
Enseigner l’histoire aux enfants et aux adolescents, c’est toujours simplifier. Toujours laisser de côté des événements, des analyses et en mettre d’autres en avant. Cet acte ne peut être neutre, mais il est inévitable. On parle beaucoup de « retour au récit » dans l’enseignement de l’histoire, et je m’en réjouis… mais ne croyons pas que cela nous mènera à une histoire neutre. Pierre Nora a fait dans cet ouvrage classique, Les Lieux de mémoire, une analyse passionnante du « petit Lavisse », le manuel que le grand historien rédigea pour les classes du primaire, racontant l’histoire de France. Il en met au jour l’axe dominant, celui de la construction de l’État nation, et le manque d’une approche pluraliste à l’anglo-saxonne. Cela pourrait nous conduire à être bien sévères, mais posons-nous le problème à l’envers : qu’écririons-nous si, dans un petit volume illustré en gros caractères, nous devions raconter l’histoire de France ? Que mettrions-nous en avant ?
Aucun discours méthodologique ne nous fera échapper à la dialectique du Même et de l’Autre. Nous pouvons proposer aux enfants et aux adolescents un enseignement qui les aide à essayer de répondre à deux questions fondamentales : d’où venons-nous ? et : qui sommes-nous ? Les programmes du lycée (ceux du collège viennent d’être renouvelés) insistent beaucoup sur le « d’où venons-nous » en explorant les racines du monde contemporain. J’ai un regret pour le programme de seconde : l’éclipse du monde romain, et le fait qu’on ne puisse pas suivre la construction de l’État au Moyen Age. Cela conduit à enseigner l’histoire de la démocratie à la W. Bush : la citoyenneté, les grands principes démocratiques et le vote suffisent pour faire une démocratie. L’idée que la construction d’un État de droit, lente et difficile, soit un préalable n’apparaît pas. J’ai un second regret, qui peut surprendre de la part d’un contemporanéiste : au lycée, à partir du troisième trimestre de seconde, on ne fait que de l’histoire contemporaine. Cela n’éduque pas assez à l’Autre. L’habitude de comprendre des civilisations qui ont fonctionné différemment de la nôtre me paraît formatrice pour des jeunes qui grandissent à l’heure de la mondialisation…
Et puisque nous sommes dans les regrets, j’en exprime un dernier : nulle part, on ne trouve dans les programmes une vision tant soit peu continue de l’histoire nationale. Peut-être aurait-on pu la placer au collège ? Cela aurait constitué un axe, permettant de s’élargir ensuite à l’Europe et au monde…
Sortant de quelques années de travail dans l’univers des manuels scolaires, je ne voudrais pas cependant m’en tenir à la dialectique du Même et de l’Autre et à un point de vue relativiste. Il y a aussi le fait, tout simplement. Des gens, des actions… on ne peut pas tout dire en histoire, mais tout ce qu’on dit doit être vrai et vérifiable. On peut ne pas tout raconter, mais il faut raconter précisément. Et ce n’est pas la « leçon de morale » qu’un universitaire assènerait à ses collègues du secondaire : quand je prépare un cours sur des sujets que je crois bien connaître, je suis toujours surpris de tout ce que j’apprends en cherchant simplement à faire une chronologie des faits bien établis.

jeudi 7 août 2008

Spiritualisme ou matérialisme ?

L’expérience de l’historien, s’il ne veut pas vivre complètement dans une bulle (ou dans un mausolée), est parfois un peu schizophrénique, mais je pense qu’elle peut donner à notre regard la profondeur qui lui manque. Je travaille en ce moment sur Victor Cousin, un philosophe spiritualiste du XIXe siècle. Rationaliste, mais persuadé que la raison atteste l’existence de Dieu, l’autonomie de l’âme par rapport au corps, l’éternité et la permanence des valeurs morales. Partisan de la sécularisation, il pensait cependant qu’il fallait éviter le basculement dans le matérialisme, et comptait pour cela sur la collaboration de la libre philosophie et de la religion…
En même temps, parce que c’est la période des vacances (et on sait bien que les universitaires ne sont jamais totalement au boulot et jamais totalement en vacances, éternels étudiants qu’ils sont un peu), je fréquente aussi ces grandes surfaces (d’alimentation, de meubles, d’articles de sport) plantées dans cette plaine de Caen où nous allons, ma famille et moi, dès que nous pouvons.
Entre les grandes envolées de Cousin, l’élévation continuelle où il se maintient, ses réflexions sur la liberté, sur le règne souhaitable de la Raison, et le prosaïsme des rayons bien garnis entre lesquels déambulent des consommateurs interchangeables (moi itou), je me trouve face à un double spectacle : les réflexions d’un penseur qui se préoccupe de maintenir des valeurs spirituelles, quand bien même on ne peut vraiment l’inclure dans une tradition religieuse, et le triomphe de la société de consommation, qui repose sur le modèle du consommateur. Grande est la tentation d’opposer la nature humaine telle que Cousin la rêve, et la nature humaine telle qu’elle se révèle au milieu de la paix, de la prospérité et de la liberté.
Mais cela serait typiquement du mépris d’intellocrate. Qu’est-ce que je sais de ces consommateurs que je croise dans les rayons, de leurs aspirations, de leurs espérances ? En fait, la société de consommation est un mystère : un miracle historique, le recul, pour des millions de femmes et d’hommes, de la misère, de la faim, de la maladie… Un îlot de prospérité, mais que la mondialisation tend à accroître. Une nouvelle étape pour l’humanité, qui peut-être sera enfin, au moins majoritairement, délivrée de nombres d’angoisses qui tenaillent l’espèce depuis les origines.
Et toutes les vieilles questions qui pourtant sont toujours là. Celles qui hantaient Victor Cousin et ses pairs. L’histoire de l’humanité a-t-elle un sens ? La vie individuelle a-t-elle un sens ou est-elle un pur phénomène ? Comment agir au mieux de l’intérêt de la nation ? de l’humanité ? Sommes-nous simplement des animaux supérieurs ou la conscience représente-t-elle profondément autre chose ? Les traditions religieuses font-elles partie du passé, où ont-elles encore quelque chose d’irremplaçable à nous dire ?
Ce ne sont pas seulement les plats surgelés, les fruits, les articles de sport ou les meubles qui sont plus facilement à la disposition de plus de gens. Ce sont aussi les informations, ce sont aussi les grandes œuvres, ce sont aussi les trésors culturels de l’humanité, et du même mouvement. J’aime dans notre temps ce renvoi continuel à notre responsabilité, et j’ai la conviction qu’on avance parce qu’on cherche encore et toujours à répondre à ces vieilles questions…