
La modernité est le règne du débat et de l’information ; aussi chaque événement pénètre-t-il dans l’Histoire accompagné d’un flot de commentaires. Hommes politiques et éditorialistes sont ainsi obligés, dans l’urgence, de tenter de faire parler un phénomène brut, d’essayer de lui arracher son secret. Plus les commentateurs sont engagés, plus l’événement leur semble confirmer leurs analyses précédentes… personne n’échappe à cela, et moi pas plus que les autres. Heureusement, nous pouvons confronter, les uns et les autres, nos points de vue…
Je suis tout de même frappé du fait que l’ancien « camp du ‘non’ » du référendum de 2005 s’estime conforté dans ses certitudes. On l’entendait un peu moins ces dernières années : il s’était fait discret. Où était la promesse d’une Europe plus « sociale » et plus « protectrice » ? Où était le fameux « plan B » ? Où était la nouvelle dynamique qu’une France bloquant la construction européenne n'allait pas manquer de susciter ? Où était même, sur le plan français (je pense à la stratégie de Laurent Fabius) le basculement de l’opinion « à gauche toute » dont le moins qu’on puisse dire est qu’il s’est fait tout petit en 2007 ? Le souverainisme lui-même, chevènementiste ou gaulliste, paraissait devenu diaphane, affaibli par la récupération sarkozyste.
Le revoilà en selle, sur l’air du « on vous l’avait bien dit ». Est-il sûr de ne pas s’être trompé de cheval ? Je crois au contraire que la crise plaide plutôt pour la construction européenne, avec toutes ses imperfections et ses limites.
Historiquement, cette Europe (il suffit de penser à la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier de 1951, sa matrice) est un mélange de coopération politique entre États, de libéralisation des échanges, d’ambition régulatrice et de supranationalité. Le centre gauche et le centre droit (des socialistes modérés aux européens de l’UMP) saisissent aujourd’hui la tâche historique de l’Europe (sur le plan socio-économique) comme la conciliation entre les impératifs du marché, une certaine ambition sociale et l’importance accordée aux institutions régulatrices. Les politiques français (et certains de leurs conseillers) ont pris l’habitude de s’attaquer régulièrement à ceux qui incarnent cet ambition (commission européenne, président de la Banque Centrale Européenne) chaque fois qu’ils se heurtent au principe de réalité, et que leur discours volontariste montre ses limites obligées, sans se rendre compte qu’ils sapent la légitimité de l’Europe et limitent en fait, à l’intérieur de l’Europe, les marges de manœuvre de notre pays.
Acceptation de la concurrence, édification de politiques sociales ne plombant pas la compétitivité des entreprises, souci de régulation (hérité en partie de l’ordo-libéralisme allemand), gestion raisonnable des finances publiques : la formule, toujours à adapter, délicate à doser, demeure pertinente aujourd’hui. Les vrais débats, ceux qui peuvent avoir une incidence concrète, sont internes à ce cadre. Jean-Claude Trichet a été vivement attaqué ces dernières années : les deux candidats du second tour en 2007 lui reprochaient son approche anti-inflationniste et une politique monétaire trop restrictive qui en était le corollaire) La poussée inflationniste, corrosive du pouvoir d’achat, et les difficultés du système financier américain lui redonnent bien du crédit…
Les plans de soutien coûteux que les États sont en train d’envisager (si on se place dans l’hypothèse qu’ils seront efficaces) montrent à quel point il est important que les finances publiques soient bien gérées. Que n’a-t-on entendu à propos des critères de Maastricht fixant un maximum de 3% du Produit Intérieur Brut pour le déficit des États membres de l’Union et un maximum d’endettement de 60 % du PIB ? Il apparaît qu'ils ne sont pas seulement une contrainte, mais qu'ils sont aussi une garantie pour l’avenir. Et entendre les anciens « nonistes » nous expliquer qu’il faut laisser filer les finances publiques pour mieux relancer l'économie est pittoreque : ils ne veulent, au fond, que transformer une éventuelle faillite des banques en faillite probable de l’État. D'autre part, les anticapitalistes qui dénoncent la « communauté d’intérêt » entre l’État et les banquiers devraient se rappeler que l’endettement met, d’une certaine manière, la puissance publique entre les mains des banques. Le général de Gaulle, dont on sait à quel point il était adepte du volontarisme politique et envisageait surtout les choses du point de vue national, s’était donné comme priorité en 1958, quitte à prendre pour cela des mesures impopulaires, le redressement des finances publiques…



Je reviens aux problèmes de communication, qui sont le nœud des rapports entre l’opinion et le gouvernement - du moins on nous les présente comme tel. Il est toujours difficile de faire l’histoire de l’opinion, mais des ouvrages comme celui de Pierre Laborie (L’Opinion française sous Vichy, Seuil « points histoire », 2001) sont devenus des classiques. On y apprend ainsi qu’alors que le maréchalisme (l’attachement à Pétain, vainqueur de Verdun, l’homme qui a fait « don de sa personne à la France », qui sera un « bouclier » contre l’occupant) est encore très majoritaire dans la population française, la rencontre de Montoire du 24 octobre 1940, et le lancement de la politique de collaboration ne sont pas compris des Français. C’est la racine d’un divorce entre l’opinion et Pétain qui prendra par la suite des proportions plus importantes.
