mardi 29 janvier 2013

Comprendre pour espérer ?


J’ai commencé en octobre une réflexion qui tente de mêler perspective historique et actualité, sous forme d’un article mensuel dans La Croix. Ces articles paraissent dans l’édition papier et sont dans la partie payante du site et je ne peux donc pas (c’est bien normal) les reproduire dans ce blog, mais je voudrais revenir dessus, parce qu’ils contribuent (j’espère) à dessiner un paysage, le paysage politique national – j’ai assez souvent déploré le flou de ses perspectives.

Le premier article, paru le 29 octobre 2012, concernait le Front national, qui venait de fêter ses trente ans. Il avançait deux idées.

La première concernait le nationalisme, et le paradoxe qui l’anime depuis l’origine, depuis les années 1880-1890 : ce courant politique place au-dessus de tout l’intérêt national, rêve de constituer une communauté nationale solidaire et puissante, et, dans la pratique, constitue une foyer de polémiques internes à la nation, dont il excommunie une partie notoire. Le gaullisme, à mon sens, est le seul courant rattachable au nationalisme qui a réussi, parce qu’il a su s’élargir, accueillir d’autres influences et porter un projet modernisateur, à se soustraire aux conséquences délétères de ce paradoxe.

La seconde idée portait davantage sur le Front national lui-même. Je mettais en relation sa croissance et son implantation, limitée mais solide, avec la crise de l’idée de progrès qui a commencé dans les années 1970. Peur de l’avenir, perception de la mondialisation avant tout comme une menace, impression, curieuse dans un grand pays, d’être membre d’une petite patrie fragile et menacée sont devenues largement partagées, et expliquent le peu de réactions efficaces face  à l’émergence d’une « nouvelle » composante de la vie politique française.

Le deuxième article, paru le 28 novembre, revenait sur un l’échec récurrent de la constitution d’un bipartisme à la française. Le projet est ancien (il avait déjà été soutenu par Gambetta), mais la Cinquième République offre de cet échec une illustration particulièrement frappante, puisque, surtout depuis 1962, nos institutions poussent au rassemblement des droites et des gauches en vue de l’élection présidentielle, élection qui a fini par « satelliser » les législatives. Je voyais dans cet échec le maintien de l’influence d’une tripartition aussi ancienne et aussi structurante que le clivage droite/gauche, celle qui oppose depuis le début du XIXe siècle les « bleus », les « rouges » et les « blancs », les premiers. Les bleus, fils de 1789, sont sensibles à une logique libérale, les rouges, héritiers de 1793 et des sans-culottes, rêve d’égalité et de démocratie directe, les blancs sont sensibles aux requêtes conservatrices d’ordre et d’enracinement. D’où deux lignes de fracture, qui traversent les gauches et les droites, et relativisent le clivage droite/gauche.

Le troisième article est paru le 7 janvier 2013. Il revenait sur la question de l’idée de progrès, après un détour par une idée que je caresse depuis quelques temps et qui m’est chère : la modernité politique est le lieu de la confrontation permanente de trois logiques, capables aussi de lier entre elles des alliances occasionnelles à géométrie variable.

La première est la logique libérale, promouvant la liberté individuelle et la nécessaire autonomie de la société civile. La seconde est la logique démocratique, orientée vers l’édification d’une communauté égalitaire et fraternelle, voire fusionnelle. La troisième est la logique conservatrice, appuyée sur la demande d’ordre et la requête d’enracinement (toute convergence avec la tripartition bleus/rouges/blancs n’est en aucune manière fortuite et demanderait simplement à être élucidée).
L’idée de progrès, si on veut qu’elle soit vraiment pensée et que l’invocation du progrès ne soit pas seulement un fétiche servant à réduire les opposants au silence, et si l’on veut qu’elle survivre à la faillite du communisme ou d’un optimisme libéral un peu béat, devra se montrer apte à prendre en compte ces trois logiques, qui correspondent, je crois, à trois requêtes fondamentales et légitimes de l’être humain.

Le quatrième article, paru le 30 janvier, quittait cette vision très générale pour revenir aux rapports du socialisme français et du pouvoir. Au-delà de tout ce qu’on a pu dire et écrire sur l’aspect brouillon et peu lisible de l’action du président de la République et du gouvernement, j’ai voulu dégager l’influence que le retour aux affaires peut avoir sur un courant politique majeur de la vie politique française. J’ai montré l’abandon définitif, et depuis longtemps préparé, d’un « socialisme d’État » qui a encore des nostalgique, et essayé de donner toute son importance à l’accord conclu récemment entre le MEDEF et la CFDT, accord dont on a parfois dénié le mérite à la nouvelle équipe, mais qui est le fruit de son initiative. Accord sous pression, certes, mais accord librement négocié. Expression d’un État qui apprend à « faire faire » plutôt qu’à faire directement.

Ces quatre articles vont dans le même sens : je voudrais dessiner le paysage où nous sommes pour signaler les possibilités d’action, les évolutions, et contribuer, à toute petite échelle, à secouer l’espèce de neurasthénie rageuse où nous nous complaisons. Je suis convaincu que la remise en perspective, que la connaissance du passé n’a rien à voir avec la nostalgie stérile et ne mène pas de manière obligée à une espèce de scepticisme boudeur.

jeudi 3 janvier 2013

Le souverainisme et la société


Les essais politiques vieillissent vite, et les biographies à chaud d’hommes politiques encore plus vite. On y trouve bien des renseignements utiles et le climat de l’époque. Souvent, ils changent rapidement de statut : d’abord ouvrages éclairants, orientant nos jugements, ils deviennent des documents historiques plus ou moins imparfaits en quelques années. Pourtant, certains échappent à la règle.
Comme ces vieux ouvrages d’histoire injustement méprisés, ils demeurent éclairants et, quand bien même on voit leurs limites, ils nous offrent encore des grilles. Certains de ces ouvrages restent, finalement, des œuvres au sens noble du terme.

C’est le cas de L’homme qui ne s’aimait pas, d’Éric Zemmour (Balland, 2002). J’ai eu la curiosité de le relire pendant ces vacances, parce qu’un de mes étudiants travaille sur Jacques Chirac, et parce qu’Eric Zemmour m’intrigue par son mélange de finesse et d’esprit systématique, de conscience aiguë de certaines données contemporaines et de volonté de déni, de fulgurances et de fermeture, qui me parait caractéristique, assez largement, de la mouvance souverainiste. Je l’écoute régulièrement, il m’intéresse souvent et m’irrite tout aussi souvent. J’ai l’impression d’un grand talent empêtré dans « l’anti-politiquement correct », qui me semble une prison mentale aussi impitoyable que le politiquement correct, la volonté de choquer en plus – mais il répudierait bien sûr ce portrait. On voit d’ailleurs dès cet ouvrage que ce qui m’apparaît un piège dans lequel il est tombé n’est que le renforcement par l’exposition médiatique de tendances constitutives de son esprit.

L’ouvrage a été publié avant la campagne de 2002. Jacques Chirac est alors confiné à l’Élysée depuis la dissolution ratée de 1997. Eric Zemmour décrit un double phénomène : sa longue marche vers le pouvoir depuis son entrée en politique sous le patronage de Georges Pompidou,  et la déliquescence de la synthèse gaulliste des années 1970 à la fin des années 1990.

Une synthèse comme on sait fragile (elles le sont toutes) qui reposait sur la réaffirmation nationale, l’affermissement de l’État comme sauvegarde de la souveraineté nationale, et l’impératif de modernisation comme élément-clef de la grandeur nationale. Et sur le déni stratégique de plusieurs évidences : l’implication de l’État (et de la France) dans le régime de Vichy, le peu d’espace laissé à la politique extérieure française par l’affirmation des deux super-grands durant la guerre froide et par la décolonisation, l’ampleur des mutations sociétales engendrées par l’entrée de la France dans la société de consommation, l’impossibilité de nier la contrainte économique dans une économie de plus en plus ouverte. On peut certes extraire des convictions majeures et longtemps maintenues de la pratique du pouvoir du général de Gaulle, à condition de fermer les yeux sur les accommodements avec la réalité, qui vont parfois jusqu’au franc revirement, masqué par des idées fourre-tout comme celle de la participation.

Une synthèse efficace pour le redressement national et le difficile maintien de la paix civile au sortir de la Seconde guerre mondiale et durant les toutes premières années de la cinquième république ; une synthèse dont les limites apparaissent, ce qu’on ne voit pas dans le livre d’Éric Zemmour, dès le début des années 1960.

Une synthèse à la fois simplificatrice et performante aux heures de péril. Une synthèse qui ne peut se maintenir en régime normal qu’au prix d’un discours apocalyptique de moins en moins crédible et d’un déni du réel de plus en plus manifeste. Ce dont témoignent les aménagements apportés par les deux grands pragmatiques que furent (aussi) Charles de Gaulle et Georges Pompidou.

C’est tout le problème de L’homme qui ne s’aimait pas : c’est une merveilleuse analyse de psychologie historique, qui repose sur une vision totalement instable (sur le plan intellectuel) des contraintes actuelles de la situation politique – actuelles, car je pense que ces contraintes n’ont pas changé en profondeur depuis les années 1970.

Vision instable : en permanence, Éric Zemmour oscille entre le procès d’une abdication des politiques face à une réalité qui lui déplait (libérale et européenne, « démocrate-chrétienne » et « droit-de-l’hommiste ») et à des tendances de la société contemporaine qui lui déplaisent (toutes les mutations « sociétales », pour aller vite, les changements des rapports homme-femme, la crise de la famille, l’affirmation des minorités) d’une part, et d’autre part un sentiment aigu que ces mutations sont irréversibles. Dilemme classique des conservateurs : ils ne peuvent se maintenir dans le champ politique, qu’en refusant une vision globale de la modernité et en analysant celle-ci.

Être conservateur, cela peut être se sentir libre face aux progressistes naïfs, ceux qui affirment que tout changement, toute évolution est progrès. C’est d’ailleurs pour cela que la lecture des conservateurs, voire des réactionnaires, est parfois défoulante : ils évitent bien des naïvetés convenues ou intéressées, bien des lâchetés intellectuelles. Mais être conservateur, cela peut être aussi condamner tellement fortement tous les changements survenus durant les dernières décennies (en l’occurrence, depuis les années 1960), que l’on s’enferme dans une déploration stérile.

Ainsi, derrière ce diagnostic impitoyable des faiblesses et des revirements de Jacques Chirac, aigu et précieux pour les historiens, diagnostic impitoyable et qui pourtant n’est pas dénué de sympathie pour cet homme qui se fuit et cherche l’action avant le sens, on trouve, dès 2002, tout l’argumentaire dans lequel s’enferment, à mon sens, les souverainistes : un culte mélangé de la République et du gaullisme, dont on ne mesure pas les tensions internes, qui ne parvient pas à déboucher sur un véritable projet politique, parce que le souverainisme ne s’appuie que sur les contestations nées au sein d’un « peuple » mythifié, sans pouvoir se coupler à aucune des dynamiques sociales effectivement à l’œuvre.

Je mesure mieux à la lecture de l’ouvrage d’Éric Zemmour (que je tiens pour un grand ouvrage) tout ce qui me sépare de cette école : il peut y avoir bien des audaces en politique, de grands succès stratégiques, des moments décisifs. Mais un projet global ne réussit dans le long terme que s’il peut s’appuyer non pas sur l’ensemble des dynamiques à l’œuvre dans la société (certaines peuvent être nuisible, et tout accepter serait mener la politique du chien crevé au fil de l’eau), mais sur certaines d’entre elles, éventuellement en les jouant contre les autres. Le moteur du bateau que l’on pilote, c’est le formidable et fourmillant mouvement d’une société, où les logiques collectives et individuelles, les micro-décisions et les grands courants dégagent une énergie considérable. Les souverainistes, aujourd’hui, pilotent un bateau sans moteur. C’est pour cela qu’ils ne parviennent pas à dégager un avenir possible et désirable.

mercredi 5 décembre 2012

À quoi sert la politique ?



La politique ne peut pas tout parce que l’État ne peut pas tout. On le voit dans l’affaire Florange, on le voit dans les négociations européennes où la France n’en finit pas de découvrir que faute de partenaires, faute surtout d’avoir ménagé l’Allemagne, ses marges de manœuvres se trouvent considérablement réduites, on le voit dans l’impossibilité de générer immédiatement de la croissance.

Le constat est ancien, et nous feignons constamment de redécouvrir cette réalité, parce que périodiquement nous sommes subis à des surdoses de discours volontaristes, au point que la sphère médiatique, et avec elle l’opinion, semble devenue dépendante. Comme pour une drogue, les effets euphorisants s'atténuent à la longue, mais il semble que nous ne puissions plus nous passer de ces promesses toujours réitérées – les dealers eux-mêmes ne paraissent d’ailleurs pas plus convaincus que cela de la qualité des produits proposés.

Jamais le politique n’a dominé l’économie, jamais il n’a pu se passer des puissances financières, quand bien même il les brutalisait, jamais l’État n’a orienté l’ensemble de la vie sociale, jamais un pays n’a pu se passer d’alliés dans sa politique extérieure, sauf à se lancer dans des expériences totalitaires que tous répudient aujourd’hui, mais dont personne ne semble pressé de tirer vraiment les leçons.

Alors, à quoi sert la politique ? Ou plus exactement, que peuvent et que doivent faire les politiques ? Quelques grandes généralités ne sont peut-être pas inutiles pour clarifier un peu notre regard, et dissiper la brume amollissante qui gêne l’analyse et opacifie les choix.

Tout d’abord à fournir le cadre. La déclaration de 1789 mérite d’être relu, et singulièrement son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » On dira qu’il s’agit de l’État minimum des libéraux. Oui, certainement. Le maintien de l’État de droit reste un socle indispensable, comme on le mesure à nos dépends chaque fois que l’on essaie de démocratiser un pays où l’appareil étatique n’existe pas vraiment, ou est par trop corrompu. Mais Marcel Gauchet l’a dit de manière frappante, « les droits de l’homme ne font pas une politique », et l’État ne saurait s’en tenir à sa première mission. Celle-ci demeure cependant essentielle, et, si elle est peu spectaculaire, elle demande une énergie forte. Comme le disait Auguste Comte, s’inspirant de la physique, il faut plus d’énergie pour maintenir un ordre que pour le désorganiser.

Ensuite à clarifier les choix : quels mouvements de la société le gouvernement veut-il encourager ? Lesquels veut-il contrebalancer ? Dans le cadre des futurs possibles, et dans les limites de nos facultés de prévision, vers lequel veut-il tendre ? Cela suppose une claire conscience, et une claire explication, de ce que l’État peut et de ce qu’il ne peut pas. Nous ne sommes plus ici seulement dans le libéralisme, nous allons soit vers la démocratisation (dans quelle mesure peut-on favoriser l’égalité des chances ?) soit vers le conservatisme (au sens noble : quelles traditions voulons nous protéger, préserver?).

Bien sûr, un gouvernement doit avoir aussi le souci de sa propre existence, et savoir quand il vaut la peine d’aller contre l’opinion dominante et de risquer l’impopularité. Mais cela, ce n’est pas un service que la politique rend à la société, c’est un service que les politiques momentanément dominants se rendent à eux-mêmes, et cela les regarde strictement.

À partir du moment où on a bien conscience de ces deux impératifs (maintenir l’État de droit et définir un projet politique réaliste), qui niera l’utilité de la politique ? Inversement, ces impératifs tendent à nous rendre sévère pour le spectacle offert actuellement par la politique française. Je reste persuadé que si ces deux impératifs ne sont pas perçus, c’est que le second, actuellement n’apparaît pas : il est comme noyé dans le discours de la toute-puissance et dans la tentative dérisoire de sauvegarder à tout prix une popularité qui, de toute manière, échappe aux gouvernants en période de crise et dont nous ignorons les recettes, tant les mécanismes de formation de l’opinion sont complexes. (Les mouvements de l’opinion ne sont lisibles et clairs qu’après coup.)

Ce qui me semble manquer à ce pays si politique, si friand d’idées et actuellement si dépressif qu’est la France, c’est une pensée du progrès qui s’attache à démêler ce qu’il peut y avoir de positif dans le mouvement actuel de l’Histoire des périls éventuelles. Elle ne viendra pas d’un penseur, ni d’un politique, mais de tout un foisonnement de réflexions et d’initiatives individuelles. La culture et la réflexion peuvent avoir un rôle, celui de contribuer à la mise en place d’un climat intellectuel différent, qui tenterait le mariage difficile de la lucidité et de l’espérance. Là encore, le politique ne peut pas tout.

mardi 20 novembre 2012

Le malheur des uns...


L’UMP paie par la crise qu’elle vient de traverser (et qui n’est pas terminée) ses faiblesses originelles. Créée en 2002 pour rassembler la droite et le centre, elle n’y a pas réussi, du fait de la résistance de François Bayrou pour une part, mais aussi parce qu’on n’y a pas organisé les tendances initialement prévues. Alain Juppé apparaît aujourd’hui comme un pacificateur, mais, premier dirigeant du nouveau parti, il porte, ainsi que Jacques Chirac, une lourde responsabilité. 

On a ironisé sur les propos du président de la fameuse COCOE, selon lequel les statuts de l’UMP n’étaient pas prévus pour qu’il y ait plusieurs candidats : c’est parfaitement exact. Le système des parrainages, très lourd, a empêché qu’une compétition ouverte fasse ressortir les enjeux idéologiques et stratégiques qui seuls auraient pu donner à la compétition pour la présidence du parti un intérêt réel. La réduction à deux candidats a fonctionné comme un étouffoir du débat : qui ne sait que la campagne du second tour des élections présidentielles, par exemple, est généralement beaucoup moins intéressante, par son contenu, que la campagne du premier tour ? Deux tours auraient bien évidemment mieux convenu.

Il ne faut cependant pas mésestimer la performance de Jean-François Copé, souvent donné battu avant l’élection, quand bien même sa victoire est plus que courte, et peut-être même contestable. Elle est le fruit d’une mobilisation importante (on parle de 170 000 votants, ce qui est considérable). Cette victoire du partisan d’une « droite décomplexée » confirme une tendance lourde de la vie politique : les militants sont généralement plus radicaux que les sympathisants, plus consommateurs de slogans, plus friands de la désignation d’adversaires caricaturés (la « gauche bien-pensante » dont on nous rebat les oreilles). 


La confusion des enjeux (prendre simplement la direction du parti ou se placer pour la présidentielle de 2017 alors que des primaires seront organisées) brouille la portée du résultat. Il n’est pas sûr que François Fillon soit vraiment marginalisé, peut-être même est-il préservé pour la future compétition, avec cependant une difficulté pour lui : comment maintenir une présence médiatique d’ici là ? On ne peut pas dire, cependant, que son discours ait été limpide durant cette campagne, et que des perspectives claires pour la droite française aient été tracées. Ce travail, pour lui et son équipe, reste à faire.

Je ne crois toujours pas à l’éclatement de l’UMP, que le Front national appelle fort logiquement de ses vœux. Un parti tient, surtout en France, par ses élus. Ceux-ci attendent de bons résultats aux futures élections locales, en faisant fonds sur l’impopularité actuelle du président de la République et du premier ministre. Il n’est donc pas évident que le Front national tire bénéfice de la victoire de Jean-François Copé.

L’UDI de Jean-Louis Borloo est potentiellement la grande bénéficiaire du triste spectacle donné ces derniers jours. Aucun des deux candidats n’a clairement critiqué, pour des raisons que nous avons dites plus tôt sur ce blog, la droitisation de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, et celle-ci semble en quelque sorte validée par le résultat des courses. La moitié de la base militante la soutient clairement, et il n’est pas sûr que l’autre la rejette clairement. Il est difficile pour un centriste de se reconnaître dans les horizons de la « droite décomplexée ».

En effet, les centristes, quand bien même ils se situent au centre droit (mais où exister ailleurs ? Il faudra bien tirer les leçons de l’expérience Bayrou) ne se reconnaissent pas dans les discours de guerre civile, et surtout pas dans l’invocation d’un « peuple de droite » alors même que les socialistes ne brandissent plus l’étendard du « peuple de gauche ». Le ressort de la peur n’est pas celui qu’ils affectionnent en politique, leur rêve est, jusqu’à la naïveté parfois, l’édification d’une politique rationnelle et raisonnable. Leur souci actuel est sans doute bien davantage de combattre la montée, perceptible partout actuellement, non seulement dans le monde politique, mais aussi dans la presse et jusqu’à l’Université, des discours réactionnaires et sloganiques de gauche et de droite, qui mènent d’autant plus sûrement à l’impuissance qu’ils sont globalisateurs et défoulants.

Aussi l’UDI devra-t-elle veiller, pour grandir et rallier une part de la droite républicaine sans perdre la possibilité de s’adresser à une fraction de la gauche modérée, à avoir un discours mesuré, y compris sur l’action de l’actuel gouvernement. À clairement dire ce qu’elle refuse et ce qu’elle accepte : la place d’une opposition responsable me paraît encore à prendre.

dimanche 4 novembre 2012

Et L'UDI ?

Le débat fantomatique de l'autre soir, entre François Fillon et Jean-François Copé, a fait couler beaucoup d'encre pour dire qu'il ne s'y passait rien. Pourtant, une question aurait sans doute permis qu'il en sorte quelque chose : que comptez-vous faire, si vous êtes élu, par rapport à la nouvelle UDI ?

En effet, la fondation de l'Union Des Indépendants ressuscite bien l'ancienne UDF. Les centristes sont été les grands sacrifiés de la dernière campagne, et il n'est pas étonnant que, cantonnés au choix entre la stratégie suicidaire de François Bayrou et le rôle d'"idiots utiles" au sein de l'UMP, ils aient sauté sur l'occasion que leur offrait Jean-Louis Borloo.

Le nouveau dirigeant de l'UMP devra en fait choisir. S'il opte pour un franc partenariat avec l'UDI, incluant des négociations électorales, n'importe quel centriste de l'UMP comprendra qu'il vaut mieux être hors de l'UMP que dedans. (Encore que.. Alain Juppé affirmait que le principal parti de droite peinait à trouver pour toutes les élections des candidats de niveau suffisant.) Inversement, si le nouveau patron  de l'UMP se maintient dans la ligne de déploration adoptée jusque là par Jean-François Copé, il devrait alors refuser toute négociation d'ensemble avec les centristes indépendants.

En fait, la question de fond était : l'UMP reste-t-elle sur les bases du projet de 2002, cherche-t-elle toujours à unir toute la droite et le centre ? N'est-il pas trop tard pour y organiser des courants ? On aurait pu encore demander aux deux candidats ce qu'ils pensaient du scepticisme initial de Nicolas Sarkozy lors de la création de l'UMP, du refus chiraco-juppéiste d'y organiser les fameux courants....

Outre le peu de goût pour le débat dans la famille gaulliste, on mesure ici à quel point l'habitude des élections présidentielles a profondément simplifié (pour ne pas dire plus) les émissions politiques autour des personnalités en vue du moment. Il devient difficile de penser en terme de familles politiques, de partis, voire même de stratégie. La communication est essentielle, son analyse passionnante, mais elle ne peut tenir lieu de tout.

Prendre un parti suppose que l'on lui impulse une stratégie. Les alliances en font partie. Nos institutions supposent l'organisation de deux camps, elles semblent postuler un bipartisme qui nous échappe, tout simplement parce que le clivage droite/gauche n'est pas le seul en France. Il y a la frontière qui passe entre le PS et le Front de gauche, et celle qui traverse en partie l'UMP aujourd'hui, séparant pro- et antieuropéens.

Et c'est cela qui explique les échecs récurrents du bipartisme... aujourd'hui dimanche 4 novembre, sur Canal +, Anne-Sophie Lapix, en excellente professionnelle a posé la question des rapports avec l'UDI à Bruno Lemaire (qui refuse de prendre position entre Jean-François Copé et François Fillon)... et la réponse de celui-ci a été symptomatique : le nouveau président de l'UMP devra se déterminer. On pourrait penser qu'en ce moment précis, l'élection du président allait être l'occasion d'un choix clair.

Mais il faut dire que tout conspire à l'opacité : la tradition de non-débat des gaullistes, la courte défaite de Nicolas Sarkozy et les débuts très difficiles du tandem François Hollande- Jean-Marc Ayrault. Il faut de grandes défaites, et l'impression que tout est à reconstruire pour que de fortes propositions puissent naître dans un parti. L'heure n'est pas à l'autocritique, quand on a pour dans quelques années la perspective de succès électoraux faciles. 

lundi 15 octobre 2012

L'Europe : une cause plaidable sans avocat ?


Le traité européen de stabilité est ratifié depuis plusieurs jours, et cela est sans doute beaucoup plus important que l’octroi à l’Europe du prix Nobel de la paix. Après tous les débats et retournements que  l’adoption éventuelle du traité : suscitait depuis quelques mois, on est presque surpris de constater que selon un sondage BVA publié le 1er octobre par le Parisien et effectué les 27 et 28 septembre, 64% des Français y seraient favorables - qu'on compterait même 72% de nos compatriotes parmi les partisans de la règle d'or qui limite un éventuel déficit budgétaire.

Pourtant, les résultats de ce sondage paraissent logiques. On peut considérer que les deux tiers de l'électorat, comme on pouvait le constater en suivant la campagne présidentielle, acceptent globalement les règles de la vie économique, considérant qu’un État doit être bien géré et que l’endettement excessif est un problème.

D’où vient l’impression qu’il s’agit d’une majorité silencieuse ? Le traité a trouvé finalement peu d’avocats en France, qui auraient pu y voir une étape décisive dans la résolution d’une question cruciale : comment doter la zone euro des outils d’élaboration d’une politique économique compatible avec l’existence d’une monnaie unique ? La discipline budgétaire ne fait pas tout, certes, mais comment envisager de concilier l’exigence d’une monnaie unique avec une liberté budgétaire inconditionnelle des États membres ?

Autant de constats simples et peu excitants. Le débat, pour les partisans de la construction européenne, se joue pourtant dans ce cadre, dans la quête d’un équilibre entre les exigences d’une saine gestion, le maintien d’une politique d’investissement tournée vers l’avenir, et les exigences de la solidarité sociale. Ce cadre contraignant est, à bien y regarder, celui de la politique contemporaine depuis la fin du XIXe siècle. La construction européenne conduit à dégager et formaliser cette contrainte à l’intérieur de laquelle s’exerce l’action des pouvoirs publics. Il le fait d’ailleurs avec une souplesse (possibilité de porter le déficit à 1 %, prise en compte des situations exceptionnelles, agenda plus souple pour les pays dont la dette est supérieure à 60 % du PIB depuis 2011) que l’on sait peu – faute que les « Européens » aient été audibles.

Depuis une trentaine d’années en France, la croissance de la dépense publique a servi soit à éviter de faire des réformes d’adaptation, soit à « faire passer » les réformes que l’on parvenait à faire, soit à financer le versant démagogique des campagnes électorales. Il est amusant de relire aujourd’hui les critiques que l’on adressait au livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe, paru en 2003. Au moins sur un point, son diagnostic était juste : nous avons progressivement consacré la dépense publique de moins au moins aux investissements d’avenir et de plus en plus au maintien de l’existant. Sans réduire la voilure, l’État est devenu ainsi de moins en moins efficace pour accomplir les missions qu’il se donnait. Quand on ne réforme pas l’outil, il n’est plus adapté – on rougit de devoir rappeler de tels truismes.

Encore un : si la France veut pouvoir donner une orientation plus volontariste à la politique européenne, cela ne peut commencer pour elle par un signal de laxisme budgétaire chronique envoyé à ses partenaires.

Oui, les partisans du traité avaient bien des arguments à développer. Mais ils ne sont pas enthousiasmants et nécessitent un certain courage. Les élus, et plus généralement les gouvernants, et plus généralement encore les commentateurs, sont à la charnière entre les requêtes multiformes de l’opinion et la réalité comme contrainte. Ils sont de ce point de vue des médiateurs. Cela, ils doivent l’assumer – et le refus de le faire devient parfois comique, quand par exemple on fait de la rigueur, parce qu’il le faut bien, mais qu’on ne veut pas le dire…

Les opposants au traité restent largement, malgré quelques défections et ralliements, le front du refus du référendum de 2005. Et les partisans de la solution miracle, tout comme les patients qui ratent leur psychanalyse en cherchant la clef de leurs problèmes. Donnez-nous de la démocratie directe, et tout ira bien. Rendez-nous le franc, refusez toute limitation de la souveraineté nationale dans le domaine budgétaire, et tout ira bien. Faites du respect de l’environnement l’alpha et l’oméga de la politique, et tout ira bien. Laissez-nous dépenser l’argent que le pays n’a pas, et tout ira bien. Ils sont au maximum de leur efficacité dans un rôle : celui de porte-voix des difficultés et des frustrations du pays. En théorie, cela pourrait les mener au pinacle.


Pourtant, ils n’entraînent pas la majorité de leurs concitoyens. D’où un rêve plus ou moins conscient de grande catastrophe. Que l’euro s’écroule, ils exulteront. Mais ce ne sont pas les problèmes du présent qu’ils cherchent vraiment à régler. Ils se croient en avance d’une apocalypse – je crains qu’ils ne soient plutôt en retard d’une guerre.

lundi 24 septembre 2012

Impressions rémoises

Discussion dans la nuit rémoise, en marchant avec un ami. Expert en politique extérieure, éminent observateur et analyste de la politique intérieure française, riche d’une expérience diplomatique, j’ai la surprise de voir qu’il partage mon inquiétude, et qu’il lui donne de nouveaux aliments. La conversation sinue entre le passé et l’avenir, entre la chute du communisme, les ratés de la politique française face à la réunification de l’Allemagne (que tant de bons esprits essaient aujourd’hui de camoufler habilement), et l’actuelle politique européenne de François Hollande.

La nuit serait douce si un petit vent coupant ne rappelait qu’on entre dans l’automne. La vie française de ces années est peut-être ainsi. 

J’essaie depuis longtemps de me garder du pessimisme à long terme, qui me semble une attitude de défiance a priori par rapport à mon pays ; pendant l’été,  j’ai attendu de voir se dessiner les contours de la nouvelle politique du pays en Europe. Dans cette attente, une impression s’est formée, pas très agréable, mais très persistante. Je voudrais savoir si mon compagnon de promenade, esprit incisif, la partage.

Il me semble que l’expression pompeuse de « réorientation de la politique européenne » masque un abandon du leadership partiel de la France en Europe. 

« Leadership partiel »… Le tandem franco-allemand a structuré la construction européenne jusqu’à la chute du mur de Berlin. Certes, Georges Pompidou avait voulu se donner une possibilité de sortir du tête à tête exclusif avec la République Fédérale Allemande en acceptant enfin, rompant avec le veto du Général, l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe. Il n’en reste pas moins que les progrès de la construction européenne ont dû beaucoup aux tandems Helmut Schmidt / Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Kohl / François Mitterrand.

Même après la réunification, le tandem s’était ressoudé, autour du troc historique de l’abandon du mark contre la perspective d’une union européenne rigoureuse. Nicolas Sarkozy a su nouer également, malgré des débuts un peu difficile, une relation de confiance (pour autant que le mot ait un sens en politique) avec Angela Merkel, après, semble-t-il, avoir connu quelques tentations d’alliances de revers avec l’Europe latine.
Il y avait peu de franche démagogie dans la campagne de François Hollande, qui a visiblement cherché à limiter les dégâts. Malheureusement, cette démagogie portait sur le point central de l’Europe. Dans la nuit rémoise, la conversation nous emmène en un autre point, il a quelques mois, au Maroc, à Rabat. Un remarquable historien du socialisme, proche de François Hollande, avait bien voulu répondre à ma question sur ce point. En gros, il m’avait dit : nous savons que nous ne pourrons pas renégocier le traité. Nous le ratifierons, mais nous obtiendrons en échange quelques mesures sur la croissance. Nous étions quelques semaines avant l’élection…

Il m’apparaissait alors évident que la manœuvre, avec ce qu’elle supposait de duplicité électorale, serait difficile à « faire passer » auprès de l’électorat de gauche, très divisé, comme on sait, sur la question  européenne. Je sous-estimais par contre grandement la dégradation pourtant prévisible des rapports franco-allemands qui s’ensuivrait.

On a voulu nous rassurer par la compétence linguistique d’un premier ministre germanophone. Faible argument, d’autant plus que ce dernier est déjà marginalisé. Et argument qui en dit long sur la vision des relations internationales, et des Allemands, qui le sous-tend.

Nous continuons à marcher sous les arbres, dont l’alignement évoque une cour de récréation. Cette image continue bien à m’obséder : j’ai l’impression que dans l’Union Européenne, en ce moment, les Français se sont transformés en chef de file des élèves en difficulté et des élèves turbulents. En porte-parole des élèves en difficulté et des élèves turbulents. Au mieux, ils parviendront peut-être à être élus délégués de classe. Mais ils ne seront pas « tête de classe », encore moins professeurs. Ils peuvent défendre les intérêts des uns ou des autres, mais l’initiative, l’élaboration de la ligne leur échappe. Ils s’expriment, ils peuvent contrebalancer : ils ne pèsent plus.

L’illusion d’un bras-de-fer avec l’Allemagne masque cet abaissement. Nombre de ceux qui sont inquiets du statut de la France sont distraits par le souverainisme. Les souverainistes rejouent, en 2012, la carte de 2005 : ils estiment que du rejet du traité de souveraineté, ou de l’effondrement de l’euro, la France sortirait à terme libre et agrandie.

Amoureux de la grandeur française, amoureux de la souveraineté nationale française, ils ne saisissent pas que cette grandeur et cette souveraineté se jouent en partie à l’intérieur de la construction européenne ; que dans un organisme en perpétuelle évolution, c’est en se plaçant en tête, non en queue, que l’on peut orienter les autres. Fondamentalistes conséquents de la souveraineté nationale, c’est finalement en elle, dans une sorte d’ultra-démocratisme patriote, qu’ils placent toutes les solutions. Sincères, logiques, ils se condamnent, me semblent-ils, à l’impuissance.

Le vent balaie plus fortement la ville, la nuit est un peu plus noire. Malgré le vent, la douceur refuse décidément de disparaître. Une impression fugace de ce que nous vivons. Entre les renoncements des uns et la myopie des autres, la France recule en Europe. Mais elle est là. J’aimerais que ces impressions nocturnes prennent un jour la figure d’un simple mouvement de doute.