vendredi 24 juillet 2009

L'individu contre la démocratie ?


En 1844, Max Stirner publiait L’Unique et sa propriété. L’ouvrage souffre d’avoir été porté par une tradition politique qui a abouti à une impasse parfois sanglante, celle de l’anarchie. À première vue, la personne qui cherche à faire une théorie de la démocratie devrait le laisser de côté. Mais c’est maintenant, après l’effondrement des doctrines révolutionnaires, qu’il faut étudier et tout simplement lire ce genre d’ouvrage : on ne les lit plus désormais pour les solutions qu’ils proposent ou qu’ils esquissent, on les lit pour leur manière de poser radicalement des problèmes, on les lit pour être bousculé. Je le lis en particulier parce que je suis persuadé que ceux qui critiquaient le régime démocratique alors qu’il commençait à se mettre en place ont eu souvent une grande part de lucidité. Ce n’est pas forcément parce qu’ils comprenaient mal leur temps qu’ils n’ont pas réussi à proposer d’alternative politique crédible : révolutionnaires et conservateurs avaient parfois la lucidité de la haine. Vous savez, ces choses de nous que nos amis ne nous diront jamais, que nous préférons ignorer et que nos ennemis voient tout de suite. Les vérités, parfois que font surgir nos amis quand ils expriment, ou parfois suggèrent juste, un désaccord avec nous.
Marqué par la critique antireligieuse de Feuerbach, Stirner voulait la dépasser. Il pensait que l’homme passait son temps à inventer des abstractions dont il était ensuite le prisonnier. Et selon lui, l’ « esprit-prêtre » n’avait pas dit son dernier mot avec la révolution libérale et démocratique. On allait désormais adorer l’Homme en général, un modèle d’humanité regroupant ce que tous les hommes ont en commun, une image idéalisée de l’humanité à laquelle tous devraient se conformer. D’une certaine manière, il retrouvait les critiques que le libéralisme conservateur d’Edmund Burke adressait à la déclaration des droits de l’homme de 1789. Mais alors que Burke défend la tradition, les héritages culturels, comme fondement d’une liberté réelle mais limitée, Stirner défend l’épanouissement intégral de l’individu dans son unicité, uniquement soucieux de développement de son être, égoïste assumé pouvant ainsi nouer de vraies relations avec les autres sans brider sa liberté. Cet anarchiste profond, assumé, met en lumière un fait considérable : la démocratie libérale n’est pas strictement fondée sur les individus, comme bien après lui et sur d’autres bases, Milon Friedman le rêvait (cependant, Stirner a publié des traductions commentées de Jean-Baptiste Say). Elle postule une idée de l’Homme, voire même une vocation de l’Homme, quelque chose qui doit être assez général pour pouvoir s’appliquer largement. Stirner voit bien aussi quelque chose : c’est que la politique moderne est incapable d’assumer toutes les dimensions de l’individu, sous peine de le réduire à un pauvre être schématique. Nécessité et limites d’une idée de l’homme…
Stirner refusait cette fatalité, en partie parce qu’il estimait que tout discours sur l’homme en général était artificiel. Son antispiritualisme lui faisait associer l’individu à son organisme, à son corps unique. Sa haine des idées générales laissait peut-être la voie à une valorisation de la libre relation entre des individus différents… mais cette libre relation est à cent lieues de la politique. Nos ami(e)s, nos amours peuvent parler avec nous de politique en tête à tête : mais on regarde alors la cité comme d’un belvédère, et on construit surtout de la complicité, parce qu’on cherche surtout par là à découvrir l’autre dans ce qu’il a d’unique, son jugement, son regard sur les choses, sa sensibilité. En parlant alors ainsi de politique, on n’en fait pas : on s’en repose.

samedi 20 juin 2009

"Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous..."


C’est peut-être un lieu étrange qu’un blog pour cela, mais je voudrais de temps à autre poser quelques jalons pour une théorie de la démocratie libérale. Cet objet trop proche (nous y vivons, quoi qu’on en dise), reste flou, et les théories déjà disponibles (du moins celles que je connais) me paraissent manquer de chair. Je crois que le refus de lier investigation historique et investigation philosophique explique cela. Nous sommes tellement proches de cet objet que nous ne pouvons le mettre à distance qu’en mobilisant des considérations qui le dépassent. Les néoconservateurs américains, à la suite de Léo Strauss ont beaucoup insisté sur une difficulté interne de la démocratie : comment pourra-t-elle survivre au relativisme philosophique qu’elle favorise ? Si toutes les opinions se valent, alors comment affirmer le caractère universel des droits de l’homme, où le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Est-ce que la démocratie peut se passer de tout « socle métaphysique » ?
On pourrait certes se contenter de l’idée de l’avènement de l’individu, de son émancipation, de son autonomie accrue. Cela procède d’une vérité certaine. Mais le problème de la démocratie libérale est précisément celui de faire vivre la cité à partir de ces individus autonomes. On peut certes se cantonner à un point de vue exclusivement libéral et estimer que le problème n’existe tout simplement pas. C’est ce que fait Milton Friedman dans un texte publié en 1962 où il s’attaque à la phrase pourtant magnifique de John F. Kennedy (dans son discours d’investiture du 20 janvier 1961) : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ».
Phrase qui laisse un français de 2009, attaché à l’idée démocratique, particulièrement rêveur… Mais qui ne faisait pas rêver Milton Friedman, qui publiait ces lignes en 1962 dans Capitalisme et liberté. Il vaut la peine de le citer longuement, pour montrer ce qu’est l’approche libérale non pas en elle-même, mais quand elle ne veut pas se coupler avec une approche démocrate.
« Selon la première phrase de la déclaration présidentielle, le gouvernement est un tuteur, et le citoyen son pupille. Pour l'homme libre, qui se croit responsable de sa propre destinée, c'est là une opinion paternaliste. Quant à l'organicisme de la seconde phrase, il suppose que le citoyen est le serviteur - ou l'adorateur - d'un gouvernement qui est le maître - ou la divinité. Mais, aux yeux de l'homme libre, son pays n'est que la collection des individus qui le composent. Il ne les domine ni ne les dépasse. Cet homme est fier de l'héritage commun, fidèle aux traditions communes, mais il regarde le gouvernement comme un moyen - un instrument -, et non comme un distributeur de faveurs et de biens. On ne saurait l'adorer ou le servir aveuglément. Pour l'homme libre, la nation ne se propose aucun but propre, sinon celui qui résulte de l'addition des buts que les citoyens, chacun de leur côté, cherchent à atteindre, et il ne reconnaît d’autre dessein national que la somme des desseins individuels.
« L'homme libre ne se demande ni ce que son pays peut faire pour lui ni ce que lui-même peut faire pour son pays. La question qu'il se pose est plutôt la suivante : «Pour nous décharger quelque peu de nos responsabilités individuelles, pour atteindre nos divers buts, pour réaliser nos différents desseins, et, surtout, pour préserver notre liberté, comment pouvons-nous, mes compatriotes et moi, utiliser le gouvernement?» Et aussi: «Comment empêcher le gouvernement, notre créature, de devenir un monstre qui détruira cette liberté même pour la protection de laquelle nous l'avons établi? » »
La problématique de Kennedy, c’est finalement celle de la Virtus ( la vertu au sens civique). Tout ce qui dans la société nécessite qu’au moins quelques personnes fassent passer l’intérêt collectif avant leur intérêt particulier ; il en appelle à l’esprit civique, ce qu’on appelle de plus en plus en France, au risque de beaucoup d’ambigüités, l’esprit « citoyen ». Ce renvoi à l’idée de nation, de peuple, d’un collectif source de la légitimité politique, est éminemment démocratique. Au contraire, Milon Friedman applique à la vie politique le paradigme de l’homo oeconomicus (qu’il appelle ici « l’homme libre »). L’intérêt national n’existe pas en tant que tel : le pays n’est rien d’autre que la somme des individus qui le composent. La nation ne se pose pas de but propre, distinct de celui que chaque citoyen se donne. Friedman ne va cependant pas jusqu’à escamoter complètement le patriotisme, ce qui serait logique. Il précise que son « homme libre » est « fier de l'héritage commun, fidèle aux traditions communes ». La communauté existe donc dans ce texte, mais rejetée dans le passé. Mais pour le présent, et à supposer que le gouvernement représente la communauté, on reste plus perplexe : le citoyen de Milton Friedman (mais est-ce encore un citoyen ?) a le choix entre deux attitudes. La première est celle du consommateur : je vais me servir de l’État pour accomplir mes fins propres, que je peux partager avec un certain nombre de mes concitoyens. La seconde est : je vais me méfier de l’État (et donc du gouvernement qui le représente). Ce qui est amusant, c’est qu’on se croirait exactement sur la ligne revendicative de certains syndicats français et d’autres groupes d’intérêts : on en appelle à l’aide de l’État pour servir nos intérêts et on s’en méfie pour tout le reste. Nous sommes ici dans une position d’orthodoxie libérale (qu’on a trop souvent tendance en France à confondre avec le libéralisme dans son ensemble), du libéralisme constitué en système excluant tout autre logique que celle de l’ « homo oeconomicus ».
Mais dans cette perspective, comment peut-on renouveler l’ « héritage commun » dont « l’homme libre » est si fier ? On voit bien de quoi Friedman, en 1962, se méfie : un État tentaculaire, tout puissant, se servant de l’idée qu’il représente l’intérêt général pour écraser les individus et leur liberté. Cette angoisse, il a partage avec le Hayek de La route de la servitude (1944). D’où l’éviction totale du « paternalisme » (Kennedy à ses yeux est trop moralisateur, il n’a pas a prescrire à ses concitoyens telle ou telle attitude, l’État ne peut être ni philosophe ni professeur de morale) et de « l’organicisme » (considérer la société entière, ou la nation entière, comme un corps dont les individus ne seraient que les cellules, comme dans le cadre du catholicisme social ou du socialisme). On pourrait dire que ce libéralisme là est l’envers du totalitarisme, et qu’il prend figure de réaffirmation sur le mode intransigeant du libéralisme classique.
Cette optique, cependant, peine à définir une « démocratie libérale » où pourraient naître de vrais projets politiques. Elle dessine une forêt revendicative, où des particuliers, des groupes de pression, des associations (visant à promouvoir telle ou telle cause ou à défendre des intérêts catégoriels) se disputent la sollicitude d’un État qui, pour le reste, se borne à veiller au respect des lois. L’appel aux grandes passions collectives, l’appel même à l’esprit civique n’a plus de place alors dans la politique nationale. Finalement, l’optique de Friedman décrit en partie la démocratie libérale telle qu’elle fonctionne dans ses moments de « basses eaux » politiques. Elle rend bien difficile la réponse aux crises graves, le maintien d’une vraie dimension communautaire qui n’écraserait pas l’individu – voire même la défense, quand elle est menacée, de la liberté elle-même. Quels sont les ressorts, quelles sont les fondements métaphysiques de l’esprit civique ? La question reste posée.

vendredi 5 juin 2009

Ce qu'un clash peut révéler


La prise de bec entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou est du pain bénit dans une campagne européenne dont on peut dire qu’elle ne passionne pas les foules, quand bien même les militants peuvent s’y investir afin que leur formation sorte avec les honneurs de ce « test politique ». Enfin de l’animation… Ce clash m’intéresse surtout pour ce qu’il nous apprend sur François Bayrou et plus encore sur la situation où il a mis, en France, une partie importante du centre. Il m’intéresse aussi parce que je cherche à mieux cerner le substrat éthique, philosophique, voire spirituel, de la démocratie politique. Derrière tout échange politique un peu vif, toute discussion animée, même d’un niveau faible, il y a une conception de la démocratie qui se profile, puisque la démocratie est consubstantielle au libre débat politique.
Revenons en détail sur cet échange. François Bayrou commence un déplacement du débat politique vers la charge personnelle avec son « quand on fait des réponses trop longues, c’est qu’on se sent mal ». Il ne s’agit plus de contrer des arguments (vous avez tort ou raison, je ne suis pas d’accord, cela n’est pas exact, etc.) mais de mettre en jeu la personnalité de l’adversaire. On n’interprète plus ce qu’il dit, mais la manière dont il le dit, manière sensée révéler son malaise intérieur. Sa mauvaise conscience. Daniel Cohn-Bendit affirme en retour qu’il n’est pas « mal à l’aise » mais « fatigué », entre autres par les insinuations qui font de lui une sorte d’allié du président de la République. François Bayrou cite ensuite la réponse de Nicolas Sarkozy à une interpellation de Daniel Cohn-Bendit, réponse dans laquelle le premier dit au second qu’ils se téléphonent souvent, et qu’il est venu trois fois déjeuner à l’Élysée.
C’est ce dernier détail qui met le feu aux poudres. Le candidat écologiste précise qu’il y est venu en tant que président de groupe, et le leader du Modem enfonce le clou d’un « vous êtes mal à l’aise ». Le tutoiement de Daniel Cohn-Bendit, le voussoiement de François Bayrou s’opposent au long de l’échange : on a l’impression que le second éloigne le premier pour mieux épauler et viser.
C’est alors que Daniel Cohn-Bendit qualifie l’attitude de son adversaire d’ « ignoble », et il s’en explique : le président du Modem sait que les présidents de groupe sont amenés à déjeuner avec le président de la République. C’est François Bayrou qui passe au substantif, essayant de dire quelque chose sur l’ignominie (il s’apprête probablement déjà à relancer la polémique de 2001 qui avait déjà touché Daniel Cohn-Bendit) ; il ne peut interrompre son adversaire, qui lance le fameux, « ben mon pote, jamais tu seras jamais président de la République parce que t’es trop minable ». Ce n’est pas cette dernière phrase, semble-t-il, qui a fait sortir François Bayrou de ses gonds, puisque celui-ci essayait déjà de rebondir sur « l’ignominie » avant que Daniel Cohn-Bendit ne l’insulte. François Bayrou n’est pas sorti de ses gonds. Il a choisi de contrer son adversaire, qui vient de neutraliser l’argument de la proximité avec Nicolas Sarkozy, en sortant une arme d’un autre calibre… Et il retourne l’accusation d’ignominie en relançant les accusations de 2001.
Je penche pour la vérité de ce qu’on dit aujourd’hui au siège du Modem : l’argument était prêt. Cela en dit tout de même long sur la faiblesse (numérique et/ou intellectuelle) de l’entourage du candidat Bayrou. Que personne n’ait dissuadé le président du Modem de descendre aussi bas dans la polémique politique est en soi une information intéressante. Les conseillers sont souvent plus précieux par les bêtises qu’ils empêchent de faire que par les directions qu’ils proposent. Peut-être y a-t-il eu quelques voix lucides, qui n’ont pas été entendues ? Peut-être cet argument était-il tenu en réserve « au cas où » ?
Tout cela apprend des choses sur François Bayrou, sur le centre et sur la situation du débat démocratique français.
Sur François Bayrou. Homme certainement courageux, mais seul et voulant l’être. La stratégie du « tout présidentiel », ce pari audacieux de se servir de l’élection la plus défavorable aux centristes pour remettre le centre au premier plan aboutit à une fixation névrotique sur le président de la République actuel. Sur quel enjeu François Bayrou a-t-il utilisé cet argument massue nauséabond ? Sur la question de la proximité ou pas de son adversaire avec… Nicolas Sarkozy. Pour quelles élections ? Les européennes. Que venait faire Nicolas Sarkozy dans un débat entre le Modem et Europe-écologie sur les élections européennes ? D’autre part, comment est organisé l’entourage de François Bayrou pour qu’un argument aussi lamentable soit « validé » avant un débat ?
Enfin, François Bayrou a-t-il relancé le centrisme, ou l’a-t-il profondément transformé ? L’usage de plus en plus fréquent de l’argument ad hominem, le fait de voir la main de Nicolas Sarkozy, du « système » ou des milieux d’affaires derrière chaque contradicteur direct, tout cela, c’est ce que l’on fuit en politique quand on est de tempérament centriste. Quand on est centriste, c’est que l’on ressent un certain malaise vis-à-vis des tendances manichéennes de la politique démocratique. Que l’on cherche à les limiter, à les surmonter. À ce qu’elles ne nous aveuglent pas. Ce n’est pas croire qu’on a autant d’ennemis mortels à droite qu’à gauche et à gauche qu’à droite. La thèse du complot, traduction politique de la paranoïa, ne sied qu’à ceux qui considèrent la politique comme une guerre.
Pauvre centre, finalement. Entre le centre gauche inaudible au parti socialiste, le centre droit muet dans l’UMP, il reste donc un conglomérat écologico-catholique entraîné par son chef vers un refus profond de la politique démocratique, un « ni droite ni gauche » dont la seule justification est une affaire de stratégie présidentielle. Ni le Pen ni Besancenot, mais leur empruntant ce qu’ils ont en commun. Et pourtant, quel boulevard, actuellement, aurait un centre, combattant la démagogie anti-européenne au lieu d’y participer, privilégiant le travail de fond sur les effets d’annonce, assumant un rôle modernisateur, refusant l’infantilisation politique, ne confondant pas l’alliance du libéralisme et de la dimension sociale avec l’antilibéralisme stérile, et abordant enfin cette redoutable impasse théorique qu’a été pour lui la question nationale. Mais peut-être est-ce surtout le temps de la réflexion pour cette famille d'esprits…
Pauvre débat démocratique : avoir déjeuné avec le président de la République devient une marque d’infamie. Il faut s’en défendre. On me dira que prendre un repas en commun, c’est le rite social par excellence. Justement. Il est bon que le président reçoive des opposants à sa table, et il est bon que les opposants s’y rendent. Il est bon qu’ils mangent ensemble. Cela rappelle aux partisans des oppositions qu’ils ne sont pas des citoyens de seconde zone, aux partisans de la majorité qu'ils ne sont pas seuls dans le pays, cela distingue le président en fonction du chef de la majorité présidentielle. Cela montre qu’il y a quelque chose en commun entre toutes ces familles politiques, qui sont françaises et républicaines. Que des révolutionnaires de gauche ou de droite refusent cela, c’est logique : la politique est pour une guerre, et l’adversaire politique l’ennemi. Que des partis qui acceptent l’alternance démocratique partagent ce refus, c’est préoccupant. Que Daniel Cohn-Bendit et Nicolas Sarkozy puissent se parler autour d’une table me paraît une bonne chose. En faire une accusation, c’est tenir un discours de guerre civile. On a souvent reproché aux centristes de ne faire l’unanimité que contre eux, par un effet imprévu de leur souci de conciliation. Il était réservé à notre époque de voir l’un d’entre eux tenter la stratégie inverse.

vendredi 15 mai 2009

Lettre à une collègue


Chère commentatrice et chère collègue
Je suis très flatté que vous peiniez à comprendre ma position : bien sûr, on peut toujours se plaindre de n’être pas compris, mais je trouve cela plutôt agréable. D’abord parce que vous me lisez attentivement et cherchez à me comprendre, ensuite parce que votre démarche postule qu’il y a quelque chose à comprendre. Enfin, parce que vous me faites implicitement crédit d’une position originale (peut-être incohérente…), qui n’entre pas dans les cadres existants. Vous exposez votre perplexité d’une manière si précise, que vous levez bien des lièvres. Je vais essayer de les rattraper, ou de n’en pas trop laisser filer.
Je n’ai pas cherché à livrer sur le « mouvement » une position clef en main, et j’ai moi-même eu du mal à me fixer. Je ne pense pas mépriser les collègues qui y sont engagés, d’abord parce que je ne les juge pas en bloc ; je ressens par contre vis-à-vis d’une partie d’entre eux une colère sourde que j’ai du mal à maîtriser, et qui transparaît parfois. La colère que l’on ressent devant un gâchis évitable, qui me fait parfois penser que « sauvons l’Université » devrait changer de nom... Mais soyons plus précis.
Vous me lisez depuis longtemps et vous savez que j’essaie de relier l’actualité aux évolutions à moyen et long terme, mais aussi à des principes qui me semblent constituer des invariants de l’action politique – et aussi à une vision de la démocratie libérale.
Je vais commencer par distinguer deux choses qui sont mêlées dans votre commentaire : le jugement sur les modalités du « mouvement » et le jugement sur le fond.
Sur les modalités, je serai très clair : les collègues qui manifestent, qui font grève et renoncent comme la loi leur en fait obligation à leur journée de salaire, qui multiplient tribunes, pétitions, ont droit à tout mon respect. Ils ne font qu’utiliser les moyens que l’on a de faire connaître son mécontentement et de tenter d’influencer le gouvernement et les législateurs dans une démocratie représentative. Je suis tout à fait d’accord pour qu’ils se réunissent en Assemblées Générales. Ces AG représentent ceux qui sont mobilisés, elles peuvent servir à choisir la manière dont la mobilisation va se poursuivre, les principes qu’elle va défendre. (Je ne peux cependant m’empêcher de sourire quand on m’évoque les collègues tournant en rond autour de l’Hôtel de Ville, inconscients du symbole qu’ils matérialisent, mais on ne se refait pas…)
Je n’ai aucun respect envers ceux qui ne respectent pas la loi de la République, qui m’empêchent de faire cours et empêchent les étudiants qui le désirent de suivre leurs cours. Je prends bêtement au sérieux ce qu’il y a dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen que nous serinons à nos chères têtes blondes. Nul ne peut obliger à faire ce que la loi défend ni empêcher de faire ce qu’elle permet. On ne peut sortir de l’État de droit démocratique, sortir de la légalité politique que lorsque l’État de droit lui-même est menacé. Une loi sur l’enseignement supérieur ne le menace pas.
Surtout, je ne crois pas que « la fin justifie les moyens ». Au contraire, accepter l’État de droit, c’est précisément accepter de n’employer pour parvenir à ses objectifs politiques et syndicaux que des moyens légaux. C’est peut-être frustrant, parce que cela limite l’efficacité de notre action, mais c’est ce qui nous permet de vivre ensemble avec nos divergences. Je regrette que le gouvernement n’écoute que les plus radicaux, mais pour moi ce n’est pas un argument en faveur de l’action illégale : en démocratie, il faut aussi, parfois, savoir perdre.
Je ne suis pas d’accord avec ceux de mes collègues qui ont appelé les étudiants au secours de leurs revendications, même justifiées. Quand certains affirment par exemple devant des étudiants de licence qu’ils sont évalués « par les colloques », j’ai honte. Je n’aime pas qu’on profite de l’idéalisme des étudiants, ni de la confiance qu’ils nous font, pour leur imposer notre point de vue.
Je n’ai aucun respect pour une AG quand elle prétend décider si on va ou pas bloquer la faculté, c’est-à-dire si on va ou pas respecter la loi de la République. Je n’ai aucun respect pour une équipe présidentielle (vous voyez de qui je veux parler) qui organise la subversion et pratique le double langage (« Il faut pouvoir reprendre les cours… Oh, quelle surprise les salles sont fermées. »)
Comme tout un chacun, je crois que nous manquons de contre-pouvoirs et c’est pour cela que je cherche, comme beaucoup d’autres, à ce que la question institutionnelle soit posée. Mais je ne crois pas que l’on puisse identifier le fait qu’un gouvernement légitimement désigné fasse des réformes que l’on conteste et la « tyrannie de la majorité ». La tyrannie de la majorité selon Tocqueville, c’est quand les droits de la minorité ne sont pas respectés. La culture de l’alternance suppose que l’opposition reste dans un cadre légal et surtout prépare cette alternance. Je déplore que le gouvernement ait présenté des textes mal ficelés, comme le statut des enseignants chercheurs, ou brusqué inutilement le milieu dans l’affaire de la mastérisation. Mais où sont les réformes de fond engagées après les « larges concertations » ? Je crains que la gauche ne se stérilise en voulant contrer l’actuel gouvernement en permanence, alors qu’elle a une alternance à préparer. Pour l’instant, en s’alignant sur les syndicats, elle se prive par avance de toute marge de manœuvre, pour un bénéfice politique douteux.
Parlons maintenant des objectifs du mouvement. Il n’était pas au départ, comme vous le dites dans votre second commentaire, l’abolition de la loi LRU, qui avait été soutenue par la gauche modérée et combattue surtout par la gauche radicale. Cet objectif n’a été mis en avant qu’au début de la phase de radicalisation/pourrissement du mouvement. Il est d’ailleurs une des raisons (avec le souci des étudiants) pour laquelle le travail a repris dans nombre d’universités. Je ne suis personnellement contre ni l’autonomie des universités qui doivent pouvoir avoir une politique d’établissement, ni contre le principe même de l’évaluation. Les chercheurs du CNRS sont évalués, pas nous. Ce n’est pas normal. Membre du CNU et de divers comités de spécialistes, je vois trop de candidats munis d’excellents dossiers rester en dehors de l’Université pour être opposé à ce qu’on envisage d’autres types de contrats pour les recruter. Je ne communie pas avec l’optique du renforcement des garanties des gens en place pour laisser les jeunes dehors.
Une réforme mal faite qui va dans la bonne direction peut être soutenable, quitte à la modifier ensuite (c’est le cas de la loi LRU, dont un brossage d’ailleurs se prépare, et dont je suis persuadé que la gauche l’amendera peut-être mais ne le supprimera pas). Le statut des enseignants-chercheurs était à mon sens trop mal fichu pour être soutenable, par contre son aspect inapplicable aurait rendu très vite nécessaire de l’amender.
Je suis contre tout ce qui coupe l’Université du monde environnant et en fait un antimonde. Le refus par exemple (au moment du mouvement anti-LRU de l’an dernier) d’accueillir dans les conseils des représentants de la société civile et des entreprises est une aberration, qu’on ne peut soutenir que si l’on rêve d’une étatisation totale de l’économie, tous nos étudiants devenant alors de futurs fonctionnaires. C’est même à mon sens un refus de nous présenter devant des non-chercheurs en expliquant ce que nous faisons. Un manque de confiance énorme dans la valeur de ce que nous faisons.
J’essaie d’inscrire ma réflexion dans le moyen et le long terme : la loi LMD a commencé le désenclavement des universités, la loi LRU permet de réfléchir davantage à notre offre de formation, nous redevenions compétitifs par rapport aux classes prépa et au privé supérieur dont on oublie toujours à quel point il est important dans notre pays. L’image que nous donnons à l’extérieur (je discute très souvent avec des gens qui ne sont pas du milieu universitaire) est désastreuse. Le résultat le plus clair du mouvement, c’est de faire régresser les établissements que fréquentent les jeunes issus des milieux les plus larges de la société, et de renforcer les lieux de la reproduction sociale. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? À un moment donné, il faut se demander si empêcher cette loi de passer est un objectif absolu, qui vaut le sacrifice d’un semestre pour les étudiants et une baisse de 25% des inscriptions en fac. Le gouvernement a sa part de responsabilité dans ce gâchis, mais le milieu universitaire a aussi la sienne. Il nous faudra repartir avec quelques années perdues et une image en ruine. Mais nous repartirons. Les étudiants, la recherche, l’Université en valent la peine.
J’espère que ma position est plus claire à vos yeux. Je suis toujours un peu gêné quand je suis contraint d’être affirmatif à ce point ; on lie toujours des propositions contestables à d’autres qui le sont moins. Mais le rôle d’un blog est aussi de se rendre « discutable »… Et puis, je ne voudrais pas terminer par du négatif. Nous avons entre les mains un moyen considérable pour peser sur les évolutions de long terme : notre enseignement. La pensée diffusée ne fait pas tout, mais elle compte. Nos sciences humaines sont des disciplines de formation : formons, ne nous en lassons pas. Quand nous paralysons le système, nous nous désarmons pour les combats qui comptent vraiment. En tout cas, merci encore, chère commentatrice que je ne connais pas, de m’avoir poussé dans mes retranchements, et poussé, par la finesse de votre critique, à lever des ambiguïtés dont, finalement, celui qui écrit est toujours responsable.

lundi 11 mai 2009

Du désespoir en politique


Désespérer, c’est la grande tentation, les lecteurs de Péguy le savent bien. Une tentation qui a pour elle toutes les apparences de la raison et souvent plus. Et il faut bien le dire : c’est surtout quand on est profondément démocrate, profondément libéral et profondément républicain que le spectacle de la démocratie libérale française qu’est (quoi qu’on en dise) la Vème République (j’allais écrire « finissante », mais on n’en est pas sûr) paraît désespérant. Et cela se reflète dans notre microcosme universitaire : c’est quand on aime profondément à la fois la République et l’Université que le tableau offert par le face à face entre une affligeante bureaucratie qui ne conçoit des réformes libérales que de la manière la plus dirigiste qui soit, sans même parvenir à élaborer un texte « clef en main » qui tienne debout, et d’éminents universitaires mettant parfois toute leur application à retomber en enfance, que le tableau de certaines grandes universités (j’en connais au moins une) orchestrant leur suicide, donne envie d’une petite cure d’individualisme du type « Brassens au coin du feu ».
C’est quand on pense que la dose indispensable de libéralisme réside dans la prise en compte d’une réalité économique, qui sait se rappeler durement à notre sempiternelle volonté de tricher, que l’on s’inquiète vraiment. Quand on sait que le système économique est bien auto-correcteur, mais que le prix de la correction peut être démesuré et très lourd socialement, que la réalité économique ne nous ménage pas et que si nous voulons être humains quand les mécanismes de l’échange ne le sont pas, il faut d’abord s’en donner les moyens par une gestion saine ; quand on sait tout cela, l’on s’inquiète vraiment de voir l’argent virtuel d’un système bancaire tenté ces dernières années par le charlatanisme et la prestidigitation mathématisé remplacé par de l’argent public tout aussi virtuel, puisqu’il est emprunté.
Pour remédier à tout cela, je pratique une forme d’optimisme très particulière : j’essaie de me placer dans le temps long. Non pas le long terme de Keynes, celui auquel « nous sommes tous morts », non pas un avenir indéfini, mais le temps long de ce qui dure. Le temps long des petits cailloux que l’on pousse, et qui finissent par faire une digue. Le temps où les rappels « à temps et à contretemps » de quelques vérités élémentaires, de quelques principes simples, finissent par être entendus, pour un temps, entre deux tourbillons d’illusions plus ou moins désintéressées. Je commentais ce matin avec mes étudiants, dans un amphi d’emprunt pour tourner le blocage sorbonnard infligé par nos propres autorités de tutelle, celles qui devraient veiller à ce que nous puissions travailler en paix, le discours de Montalembert au congrès de Malines. Ce catholique libéral y incitait son Église à accepter la liberté de conscience (qu’il ne distinguait pas de la « liberté religieuse »). Il lançait cet appel en 1863, avant de voir fondre sur lui en 1864 le Syllabus et en 1870 l’infaillibilité pontificale, qui le désespéra. Force est de constater que le catholicisme a fini par y venir. Montalembert n’avait pas attendu le succès pour croire ce qu’il croyait. Je pense aussi à l’inquiétude de ceux qui, dans les années 1980, comme Jean-François Revel (Comment les démocraties finissent, 1983), insistaient la vulnérabilité des démocraties libérales, alors même qu’en 1989, le mur de Berlin allait chuter. Ils avaient peut-être tort de mésestimer non pas tant la force intrinsèque de la vérité que la vulnérabilité, la difficulté à durer de ce qui repose sur le mensonge. Je crois qu’il est important de travailler à essayer de comprendre lucidement la situation présente, aussi douloureuse que cette compréhension puisse être, pour y démêler ce qui peut durer et ce qui doit changer. N’écoutons pas ceux qui nous appellent à être les architectes d’utopies qui ne servent qu’à refuser la réalité et s’en laver les mains à l’avance, qui ne servent qu’à nous délivrer illusoirement du fardeau du présent. Gardons nos puissances d’affection à ce qui mérite de durer, et ne nous lassons pas de proposer de changer le reste. Je sais bien ce qui est terrifiant, quand on n’est pas un révolutionnaire en chambre : le peu de temps qu’il faut pour désorganiser ce qui marche, et l’immense énergie nécessaire pour faire tourner et tant soit peu améliorer les choses.

dimanche 26 avril 2009

Situation révolutionnaire ?


Dominique de Villepin n’y pas été par quatre chemins en évoquant un « risque révolutionnaire » dans notre pays. On peut se contenter de voir dans ce propos une provocation pour exister médiatiquement, mais aussi prendre au sérieux cette assertion. D’autant plus que l’on entend ailleurs des jugements similaires.
Qu’est-ce qui peut aller dans ce sens ? Incontestablement, la crise générale de la légitimité démocratique en France. Je n’irai pas par quatre chemins : pour nombre de nos contemporains, il est clair que la contestation n’a pas à se soucier de légalité.
Il apparaît normal que les personnels ou étudiants grévistes « bloquent » une université, que des assemblées générales qui n’ont d’autre légitimité que celles qu’elles s’arrogent prennent des « décisions » qui se proclament légales, et que la liberté de travailler ne soit qu’un mot. Les leaders d’un grand parti de gouvernement peuvent refuser de condamner les séquestrations de patrons ou de cadres, le sac de bâtiments publics peut être analysé comme une simple réaction de « colère ». Nous sommes habitués à cela. On peut s’en indigner ou pas, mais nous sommes à mille lieues de l’ « esprit républicain » ou du « pacte républicain » que les discours politiques de droite et de gauche célèbrent, dans la mesure où d’un point de vue républicain français, type IIIème République, c’est la loi, votée par les représentants du suffrage universel, qui « tient ensemble » les citoyens. Le citoyen n’est pas seulement la personne engagée dans la vie publique : la « virtus » lui fait aussi préférer l’intérêt général au sien propre, et ne pas suivre seulement les lois conformes à son intérêt.
Nous n’en sommes pas seulement à mille lieues parce que de méchants subversifs nous attaqueraient, animés de mauvaises intentions ! Nous en sommes à mille lieues parce que plus personne, sous la cinquième république, ne fait la différence entre l’État, dont le chef est le leader de fait de la « majorité présidentielle », et le gouvernement. Quand les commentateurs eux-mêmes posent comme le remède à l’illégalité une action plus modérée et plus négociée du gouvernement, ils sont dans cette confusion. Une action plus modérée et plus négociée est souhaitable pour améliorer les réformes, et Dieu sait si certaines en ont besoin. La répression de l’action illégale est du domaine de la sauvegarde de l’État de droit, qui n’est pas seulement attaqué quand la puissance publique viole les libertés des citoyens. Il l’est aussi quand la puissance publique les laisse violer.
De ce point de vue, les moulinets verbaux autoritaires et la rhétorique syndicale ont le même effet : les institutions en place, les corps constitués, ne sont que des obstacles empêchant la volonté politique, pseudo-autoritaire ou pseudo-révolutionnaire, de s’exprimer. On brise ainsi toutes les médiations entre des citoyens d’opinions divergentes.
Les institutions que les autoritaires et les pseudo-révolutionnaires méprisent sont pourtant irremplaçables : elles sont le lieu où l’on peut parler calmement. La France actuelle est dominée par les cris, les indignations plus ou moins sincères, les slogans et les caricatures. Elle est l’enjeu d’une empoignade interminable entre la fraction de la classe politique temporairement au pouvoir et les 10 ou 15 % de la population qui constituent la France militante, ne reconnaissant de légitimité qu’associative ou « spontanée ».
Dans ce mode de représentation déformant s’expriment pourtant de vraies requêtes, urgentes et contradictoires : le besoin d’ordre et de modernisation, la souffrance sociale, la peur du lendemain, le sentiment d’injustice. Sans aucune chance de transformer durablement quoi que ce soit. Alors, de ce blocage, peut-il naître une révolution ? C’est faire beaucoup d’honneur aux protagonistes de ce drame en trompe l’œil que de le croire. Tant que les personnes mobilisées ne défendent que leur intérêt (et c’est le cas de tous les mouvements actuels, malgré l’habillage rhétorique qui m’évoque la sincérité des publicités bancaires), elles ne soulèvent qu’elles-mêmes. Nulle mystique politique n’est au rendez-vous. Faux autoritaires et faux révolutionnaires peuvent faire beaucoup de dégâts. Mais les trépignements d’impatience et les colères infantiles manquent de la persévérance qui crée de vrais bouleversements.

mardi 14 avril 2009

élucubrations historiennes en Normandie


Toutes les temporalités forment des strates qui constituent notre paysage. Le village où je séjourne souvent est divisé en deux petites agglomérations, C.-Bourg et C.-Plage, séparées de deux ou trois kilomètres, avec, entre les deux, un petit groupe de maisons. Pour un achat, je prends parfois la voiture et cette route qui traverse presque tout le territoire communal. On quitte le bord de mer, on passe près d’une grande surface, symbole s’il en est de la société de consommation et de ses facilités que nous ne voyons plus. Puis, on longe des champs. Plusieurs siècles de culture. Sur la gauche, un marais où l’on doit chasser depuis plusieurs centaines d’années. À cause du décalage des vacances de printemps, je croise de nombreuses voitures au chauffeur solitaire, homme ou femme qui rentre du travail caennais.
La rurbanisation, qui s’est amplifiée dans les années 1970, a ainsi modifié C.-Bourg ; j’y entre pourtant par le côté ancien, dominé par un bâti de pierres beige foncé. Si je poursuivais sur deux-cents mètres, je pourrais parcourir la grosse moitié sud du village (la Commune a passé les 2000 habitants, seuil fatidique et assez arbitraire, il faudrait s’habituer à parler d’une ville) ; les maisons y ont moins de trente ans, les jardins y sont soigneusement entretenus.
La course faite, je me gare une nouvelle fois sur le parking de la mairie. De là, on peut entrer dans la vieille église. Dans ce pays, les cimetières sont restés serrés autour des églises, ils ont échappé à la grande et nécessaire mise à l’écart du XVIIIème siècle. Une tombe datant de la monarchie de Juillet s’orne d’un monument curieux. On pousse une vieille porte…
La passion romantique des vieilles églises n’est pas nouvelle.

« Elle était triste et calme à la chute du jour,
L’église où nous entrâmes ;
L’autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,
Avait éteint ses flammes. »

L’église de C. n’en est pas là où était celle d’Hugo en 1834, quand bien même on n’y dit plus la messe chaque semaine. Qu’importe, nombreux sont ceux qui préfèrent, sans toujours se l’avouer, les églises vides et sombres. Je me dis parfois qu’ils forment une Église invisible, aux autres contours. L’édifice, au style indéfinissable, est d’une obscurité remarquable que combat en vain (et heureusement) une petite ampoule s’allumant automatiquement quand la lourde porte ce referme. Un « clic », puis le silence… On entre dans un autre temps, plus long, qui pour beaucoup se fond dans l’éternité. Je ne sais pas quand cette église a été construite, peut-être est-elle encore médiévale ici où là, tel pan de mur, telle statue… Elle témoigne du temps où cette commune était une paroisse, quand bien même aujourd’hui, parce que j’ai d’autres pensées et d’autres soucis en tête, elle me dit autre chose.
Si l’histoire est une expérience spirituelle, c’est-à-dire si elle engage toute la personne, alors je ne suis pas le seul à ressentir un sentiment d’apesanteur, dû au va-et-vient permanent avec toutes ces temporalités. Solidité d’une continuité, deuil d’une rupture, joie d’une nouveauté et d’une renaissance. Tout cela nous guette de manière permanente. Les émotions, les insatisfactions de la politique s’impriment dans le quotidien des activités, le virtuel se retrouve de temps à autre brutalement plaqué contre le réel, les ornières nous guident ou nous font basculer. Les espérances et les angoisses ont la vie dure.