dimanche 3 novembre 2013

Qui représente qui ?

En roulant dans la nuit, j'écoutais la radio : un nouveau portique écotaxe détruit en Bretagne, et une réunion prévue pour régler les problèmes de "la Bretagne" (prévue avant cette nouvelle destruction). Comme à l'ordinaire, les 30 000 manifestants de samedi, 10 000 selon la police, et les quelques centaines de casseurs d'aujourd'hui sont devenus "les Bretons" sont promus représentants légitimes de la Bretagne.

Problème vieux comme la démocratie : qui sont les représentants légitimes d'un peuple composite, clivé, uni sur quelques points et divisé sur tous les autres ? Dans la pratique, trois réponses sont généralement avancées : la légaliste, l'idéaliste et la révolutionnaire.

La légaliste tient en trois mots : suffrage universel, principe majoritaire et représentation (panachée éventuellement de recours au référendum). Les représentants sont ceux qui sont élus, ceux qui rassemblent au moment donné, et dans des systèmes variés, le plus grand nombre de voix sur leur nom ou sur la liste dont ils sont membres. La citoyenneté a ici une part d'ascèse et nécessite la patience.

L'idéaliste invoque le bien commun et l'intérêt général. Très prisée en philosophie politique, elle souffre d'un défaut majeur : le bien commun comme l'intérêt général dont à la fois invoqués par tous et objets d'un débat récurrent. Le bien commun, ici et maintenant, nécessite-t-il la mis en place de l'écotaxe ? De privilégier le dialogue ou le respect de la légalité ?

La révolutionnaire est régulièrement populaire en France où les gouvernants, s'ils ne sont pas autoritaires, ne le sont jamais. Ce sont les plus militants, les plus motivés, les plus politisés qui s'imposent, la majorité silencieuse, parce que silencieuse, a choisi son destin.

Une nouvelle réponse au problème de la représentation surgit, et comme ce problème est aussi ancien que la démocratie, elle pose autant de problèmes qu'elle n'en résout : les sondages. Le premier sondge d'opinion en France remonte à 1938, et il portait sur les accords de Munich : 57% des sondés approuvent les accords, 37% les jugent néfastes et 6% ne se prononcent pas.

On a tout dit sur cet outil précieux et d'un maniement délicat. Nul doute en tout cas que le plus souvent il permette de saisir des tendances. Mais ce n'est pas le sujet : dorénavant, chaque représentant, chaque gouvernant sait s'il est ou non populaire, et si telle ou telle mesure est bien accueillie. Il peut ainsi être traité comme s'il n'était pas légitime en ayant toutes les garanties qu'offre la légalité de sa désignation.

Dès lors, pour reprendre la désignation classique, face à la menace de l'impopularité et de la fronde institutionnalisée des manifestations, nos gouvernant doivent être à la fois des lions et des renards, tout comme le prince de Machiavel. La tâche nécessite sans doute des hommes et des femmes exceptionnels, mais aussi une équipe soudée et une forte majorité pour pouvoir faire jouer à fond la légitimité qui vient de la légalité institutionnelle.

La voiture filant dans la nuit, je me sentais heureux d'être commentateur. Il y a des moments où, comme disait Tocqueville, le citoyen souffre, mais l'observateur se réjouit.

vendredi 18 octobre 2013

Une vieille histoire

"Les lycéens", en fait une partie d'entre eux, sont à nouveau dans la rue aujourd'hui. Ils y sont appelés par un syndicat lycéen, la FIDL, tout comme les étudiants sont appelés à se mobiliser par l'UNEF, deux organisations dont l'ancrage à gauche est connu. Cette mobilisation n'est pas une simple manipulation : que "l'affaire Leonarda" suscite l'émotion des lycéens est compréhensible. Dès lors qu'un problème (en l'occurence celui de l'immigration clandestine) a un visage, dès lors que l'opinion est encore marquée par l'affaire de Lampedusa, il n'est pas surprenant que des réactions se produisent.

Au moins, l'objectif des manifestants, ou du moins de ceux que l'on a pu entendre, est clair : il s'agit de considérer que les jeunes scolarisés ne peuvent être l'objet d'une expulsion, pas plus que leurs parents d'ailleurs puisqu'on n'envisage pas de les séparer.

Nous sommes donc au cœur d'un des grands drames de notre temps : l'ampleur des flux migratoires, ampleur née des inégalités de développement, face aux possibilités limitées d'accueil des pays européens. Des valeurs morales : la générosité, l'accueil de l'étranger, face à la réalité : un Etat-providence déjà difficile à financer dont les possibilités ne sont pas extensibles à l'infini, mais aussi les limites de la capacité des populations à s'acclimater à l'immigration massive. L'éthique de conviction contre l'éthique de responsabilité : à quelle condition peut-on intégrer de manière satisfaisante les nouveaux arrivants ?

Comme toujours quand un problème n'admet de que des solutions partielles (quand bien même les écarts de développement tendent à se réduire au moins partiellement, le phénomène est lent) et qu'il génère des tragédies individuelles, la position du pouvoir est inconfortable, puisqu'on peut toujours l'accuser d'être cynique ou irresponsable.

La mobilisation qui se développe, et dont on ne sait pas si elle survivra aux vacances, est celle de la "gauche de conviction". Celle qui supprime une des données du problème, celle de l'incapacité d'un pays muni de systèmes de solidarités sociales et d'une législation sociale ambitieuse à ouvrir totalement ses frontières, sauf à exclure les nouveaux arrivants de la solidarité sociale et les utiliser comme main d’œuvre à bon marché. Celle qui refuse délibérément de se placer dans l'optique de l'exercice du pouvoir, qu'au fond elle juge corruptrice. Celle qui souffre chaque fois que la gauche de gouvernement est au pouvoir.

Les lycéens, qui sont encore à l'écart (le plus souvent) du fonctionnement de la machine politique et sociale, sont de bons clients pour elle. Leur ignorance du côté pratique des choses laisse le champ libre à tout discours manichéen, un discours dont plusieurs ont même soif, car il procure une merveilleuse illusion d'ouverture au monde en permettant de se situer.

Bien sûr, cette mobilisation est instrumentalisée. Elle l'est obligatoirement, puisque dans la lutte pour le pouvoir intrinsèque à la politique, tout phénomène public l'est à un moment ou à un autre. Elle l'est clairement contre Manuel Valls. Je suis pour une fois d'accord avec Natacha Polony : pour la "gauche morale", la "gauche républicaine" est l'ennemi éternel, puisque la première place la morale au-dessus des lois et que pour la gauche républicaine (comme pour tous les républicains) le respect de la loi est la vertu première du citoyen.

D'une certaine manière, l'idée de lancer une enquête administrative était parfaitement raisonnable. Le problème est que l'on n'est pas dans la problématique de la "gauche morale", dont la légalité n'est pas le souci, et qui pense qu'aux victimes, tout est permis. Le mensonge du père de Leonarda Dibrani est dans cette perspective légitime : on ne doit pas se soumettre à un ordre politique injuste.

Et puis, l'inénarrable Valérie Trierweiler, qui ne comprendra jamais que la seule chance de salut pour elle est dans la discrétion, rend la position de François Hollande un peu plus difficile. Il se trouve obligé de trancher dans une affaire qui met aux prises les deux cultures de la gauche, l'idéaliste et la pragmatique. Or, dans le système de bipolarisme artificiel et obligé où nous sommes depuis 1962, la gauche pragmatique est tenue de prodiguer à la gauche morale ce que cette dernière demande esssentiellement : des satisfactions symboliques.

Manuel Valls a l'opinion publique derrière lui. Certes, ce soutien est fragile : la droite qui l'aime bien ne votera jamais pour lui. Mais le gouvernement n'est pas encombré d'un surplus de ministres populaires. Dans l'affaire Leonarda, il ne semble pas que ce soutien lui fasse défaut. Populaire, il est homme à abattre et pour la gauche morale, et pour ses rivaux socialistes. On le voit, François Hollande doit résoudre une équation difficile. Homme de synthèse, tout le monde le pousse à clarifier sa ligne politique, là comme ailleurs - mais de cette éventuelle clarification, personne ne l'aidera à payer le prix.. 


jeudi 3 octobre 2013

Le progrès, encore et toujours...

Quelques semaines d'été où je me replonge avec délices dans l'histoire générale pour les besoins d'un manuel scolaire. Je ne connais pas de meilleure manière de se retremper dans sa vocation d'historien. À trop se spécialiser, on oublie vite la première fascination, celle qui ne devrait jamais cesser de nous guider : celle de l'aventure humaine dans sa globalité.

Quand, en outre, on se passionne pour la politique et que l'on a la chance de vivre en démocratie, l'exercice qui nous emmène visiter l'Antiquité, le Moyen Âge, les Temps Modernes, et qui nous interroge sur la manière de présenter tout cela à la jeunesse de ce pays, est encore plus salutaire.

Henri-Irénée Marrou, historien frotté de philosophie, aimait à rappeler que l'histoire était le dialogue du Même et de l'Autre. Il en faisait ainsi une des manières que nous avons d'être en relation avec ceux que nous appelons d'ailleurs selon nos humeurs "nos semblables" ou "les autres". Quand on se penche sur nos ancêtres plus ou moins lointain, mesurer ce qui nous sépare d'eux et en quoi nous vivons tous la même Histoire pose une question redoutable, celle du progrès. Existe-t-il ? Pourquoi tant de gens aujourd'hui ont-ils le dandysme de ne plus "y croire" alors même qu'ils ne cessent de parler de "régression" dès qu'une mesure ou un état de fait leur déplaisent ?

La question des critères est fondamentale. Sur quelle échelle un « mieux » peut-il  être perceptible ? Osons quelques lapalissades pour nous éviter bien des sophismes. On peut considérer que la misère, la maladie, la violence, l'ignorance sont tout ce que l’humanité cherche depuis longtemps à limiter. Sur le plan moral, on peut considérer aussi que le respect d’autrui est une donnée fondamentale – c’est ce qui fonde l’attachement vrai à la liberté. Tout cela n’est pas arithmétique, mais est globalement mesurable, constatable. Bien sûr, il reste la question du bonheur et sa redoutable subjectivité. On peut vivre dans un monde moins pauvre et plus apaisé et ne pas être heureux. Cette simple considération est d’ailleurs un antidote assez efficace contre le « racisme historique », complexe de supériorité par rapport à nos devanciers. Je crois que nous tenons là la frontière entre le progressisme naïf, celui qui nous promet le paradis sur terre, et un sentiment relatif, raisonnable du progrès.

Ce socle de bon gros bon sens explique, à mon sens qu’alors que nombre de nos contemporains proclament ne plus « croire » au progrès, ils raisonnent en fait comme s’ils y croyaient. Les philosophes des Lumières écossaises, au XVIIIe siècle, le savaient déjà : le sens commun est seul capable de contrebalancer le penchant moderne au relativisme intégral.

Le progrès auquel nous ne croyons plus, c'est le progrès enchanté qui ferait du monde un monde parfait et des hommes et des femmes des êtres à la fois épanouis et altruiste. Cette théorie du progrès n'est pas vraiment celle du siècle des Lumières, elle est née au XIXe siècle, du croisement des Lumières avec le messianisme judéo-chrétien, dans le bouillonnement de la sécularisation où nombre de concepts religieux colonisaient l'art et la politique. 

Le progrès  auquel nous pouvons encore croire suppose un conscience de la finitude humaine, du mal qu'il y a dans l'homme, des limites toujours présentes de ce que nous sommes. Nous n'allons pas, dans l'Histoire, vers le Royaume, et s'il vient, il viendra d'ailleurs. Le progrès auquel nous pouvons encore croire, c'est l'accroissement de ce que nous pouvons faire pour les hommes tels qu'ils sont vivent mieux. De ce point de vue, on pourrait séculariser la maxime évangélique et affirmer que le Royaume est au milieu de nous, dans les relations que nous nouons et les services que nous pouvons nous rendre.

Il y a des progrès dans la lutte contre nos ennemis éternels. Il n'y a pas de victoire finale. Nombre de nos ancêtres se sont battus en tâtonnant, ont accumulé nombre de ressources pour nous permettre de moins tâtonner, mais si nous tâtonnons moins, nous tâtonnons encore. Si l'idée de progrès est en crise, c'est que le progrès ne se comprend pas dans un regard enchanté vers l'avant, mais dans un regard global, unissant passé, présent et futur espéré, de la marche de l'humanité.
 

jeudi 29 août 2013

Considérations à chaud sur le vote britannique


Le vote du Parlement britannique sonne le glas des projets syriens de David Cameron.

Il nous rappelle d'abord ce qu'est un vrai régime parlementaire, où la politique étrangère elle-même est l'objet de véritables débats. Nous nous rapprochons, en France, progressivement de ce modèle. La réforme constitutionnelle de 2008 prévoit que le gouvernement, quand il engage une intervention militaire, doit en informer le Parlement dans les trois jours. Un premier débat peut être organisé, mais il ne donne pas lieu à un vote. Ce vote est par contre obligatoire au bout de 4 mois d'intervention.

Cependant, le contraste demeure fort entre le consensus hâtivement construit en France et la rapide implication du Parlement britannique.

Ensuite, il est clair que malgré son soutien traditionnel à la politique extérieure américaine, la classe politique britannique, y compris chez les conservateurs, a été échaudée par l'affaire irakienne de 2003. Il est vrai que quand on entendait hier le gouvernement américain expliquer qu'il fournirait les preuves de l'utilisation d'armes chimiques, cela rappelait de sinistres souvenirs.

Historiquement, d'ailleurs, la situation est inédite : la France se retrouve plus proche des positions américaines que le Royaume-Uni.

Enfin, on note le retour de l'unilatéralisme américain : Barak Obama était prêt à se passer de l'ONU, et il est prêt à se passer de l'allié britannique, dont l'appui avait pourtant était très recherché en 2003. Cela rend rétrospectivement surréaliste, pour ne pas dire ridicule, l'octroi du Prix Nobel de la paix au président américain au lendemain de sa première élection.

Il faut rappeler que, contrairement à ce qu'on croit souvent, l'unilatéralisme américain n'et pas une invention des Républicains ni de George W. Bush : il est issu du tournant de 1994.

L'intervention onusienne en Somalie avait alors mal tourné, le spectacle de cadavres de soldats américains traînés par des émeutiers devant les caméras avait traumatisé l'opinion. L'administration Clinton avait alors décidé que les USA devaient retrouver une autonomie vis-à-vis de l'ONU, pour s'abstenir ou pour intervenir sur des théâtres d'opération extérieurs.

Il est donc logique que la rupture avec l'unilatéralisme soit moins complète qu'espéré.

L'histoire de ces vingt dernières années pèse lourd dans cette affaire. La Syrie n'est pas le Mali, et on attend de Laurent Fabius, homme d'expérience, une clarification de la position française.

mercredi 14 août 2013

Méditation bretonne sur les fractures françaises

J'aime bien tout ce qui affleure de notre histoire nationale, de ses tensions internes qui trouvent aujourd'hui leur prolongement. Ce qui se révèle au fil de la moindre promenade, pour peu que l'on prenne le temps d'observer.

Ce matin, mon fils m'a réveillé tôt, et c'est derrière une poussette que je marche vers le centre historique de Vannes. Nous passons devant la prison, dont deux grands corps de bâtiments sont aujourd'hui abandonnés. L'effet est sinistre, jour jeté sur les à-côtés de la grande histoire, sur toutes ces histoires particulières qui s'échouent, sur cet envers de tous les ordres sociaux. Les Lumières et l'époque romantique se sont passionnées pour le problème des prisons, et, depuis la vague de contestation globale de l'univers carcéral de la fin des années 1960 et des années 1970, il s'en faut de beaucoup pour que ces problèmes très concrets et très inconfortables passionnent autant le milieu intellectuel contemporain (dont je ne m'excepte pas).

Peu de temps après, nous passons, mon fils endormi et moi, devant le collège Jules Simon. La devise inscrite au fronton de ce collège public attire l'oeil : « Dieu, patrie, liberté ».

Grand personnage des débuts de la Troisième République, républicain spiritualiste, disciple en philosophie de Victor Cousin, Jules Simon avait obtenu l'inscription des « devoirs envers Dieu » dans les programmes scolaires de l'instruction morale et civique.

Il s'agissait du Dieu des philosophes, celui présent dans la première édition du Tour de France par deux enfants, d'un Dieu qui pouvait être celui de Voltaire, de Rousseau, de Kant, l'Être Suprême de Robespierre, mais qui pouvait aussi rassurer les catholiques s'ils n'y regardaient pas de trop près.
Cette devise, c'est le reste d'une tentative, celle d'une laïcité spiritualiste qui rêvait de conciliation.

Depuis l'échec de cette tentative, la laïcité reste en tension entre conciliation et affrontement. Que penserait Jules Simon d'un projet autoritaire d'interdiction du foulard islamique à l'Université ? Il y verrait sans doute la conséquence logique de son échec, mais peut-être aurait-il la finesse de ne pas mettre dans le même sac ses anciens adversaires républicains, et suivrait-il avec intérêt l'actuel débat sur cette question, qui oppose les tenants de la ligne Combes et ceux de la ligne Ferry, les autoritaires et les libéraux.

Devant le collège, sur la grille, une plaque d'hommage à Jules Simon posé par l'association bretonne-angevine. Le terme m'intrigue – j'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'une association républicaine et libre-penseuse, qui se réclame de l'héritage de la fédération bretonne-angevine de 1790. Le grand mouvement qui a culminé au 14 juillet 1790 dans la Fête de la Fédération, sur le Champ-de-Mars, est en effet parti des provinces. C'est au républicain Jules Simon qu'on rend ici hommage.

Vannes, ville bleue en pays blanc, comme tant d'autres dans l'Ouest. S'y juxtaposent références républicaines et héritage de la chouannerie. Les deux France s'entremêlent ici. Face au rempart, dans un parc au centre duquel se trouve le monument aux morts de 1914-1918, et où les  combattants des guerres et expéditions françaises sont honorés, sur un vieux mur, une plaque : ici ont été fusillés les prisonniers de l'infortuné débarquement de Quiberon, sorte de baroud d'honneur de l'émigration. On voit encore, dans la vieille ville, la maison où fut arrêté le prêtre réfractaire Pierre-René Rogue, jugé et exécuté en 1796.

Il est tôt encore, les touristes sont rares dans les quartiers anciens comme autour des remparts. Les camionnettes qui ravitaillent les boutiques se vident, les employés s'acheminent vers leurs bureaux, les petits cafés se prennent en terrasse. Qui parmi ces gens est croyant, qui ne l'est pas ? Qui vote à droite, à gauche, au centre ? Cela ne se voit guère aujourd'hui ; nos désaccords peuvent être spectaculaires, ils ne sont plus des déchirements, et la « majorité silencieuse » est finalement peu touchée par leurs prolongements dans les France militantes. Mon petit bonhomme qui s'accorde un supplément de sommeil, que verras-tu sortir de cette France apaisée et peut-être un peu ensommeillée elle-même ?

Il reste pourtant bien des fractures à réparer. Près des remparts, une plaque rappelle que c'est à Vannes que fut scellée l'union de la Bretagne et de la France. Elle est bilingue, en breton et en français. J'entends déjà mes amis souverainistes... À Rennes, en 1932, un groupe autonomiste pulvérisa le monument qui rappelait l'événement et représentait Anne de Bretagne à genoux devant François Ier. Je m'arrête devant cette plaque bilingue. Elle est peut-être une solution. Depuis trente ans (eh oui) que je m'intéresse à la politique, après quelques années d'initiation radicale et d'incursion dans les constellations révolutionnaire et conservatrice, je n'ai rien trouvé de mieux que la perspective d'associer la nation, l'Europe et la région. C'est autour de cela que nous tournons, même si c'est souvent de manière peu claire.

La lumière réchauffe Vannes, le silence des morts se fait moins présent dans la ville qui s'anime. Nous rentrons.

lundi 29 juillet 2013

L'UMP entre deux lignes

L'UMP aurait déjà récolté les deux tiers de la somme lui permettant de faire face à ses frais de campagne après la décision du conseil constitutionnel. Les circonstances lui ont donné une cause mobilisatrice, qui signale que nombre de personnes restent attachées à son existence. Mais tous ses problèmes sont loin d'être réglés.

Le mouvement n'a toujours pas de ligne politique, et de ce point de vue ne s'est pas remis de l'ère Sarkozy. Fondé en 2002, il ambitionnait d'être une synthèse de la droite républicaine et du centre, quand bien même on savait dès le départ que les hommes de l'ancien RPR y occupaient une place prépondérante.

Dès le départ, l'UMP a dû faire face à deux handicaps : le refus de François Bayrou et d'une partie de l'UDF de la rejoindre, et le refus de Jacques Chirac et d'Alain Juppé (son premier dirigeant) de constituer des tendances pourtant prévues par les statuts.

Certes, François Bayrou à échoué dans l'édification d'un centre indépendant. Mais au final, nombre des élus qui l'ont d'abord suivi se retrouvent aujourd'hui dans l'UDI de Jean-Louis Borloo, du fait de la constitution, en 2007, du Nouveau Centre.

D'autre part, le refus de la constitution de tendances rendait difficile non seulement l'intégration du centre, mais le maintien des souverainistes dans l'UMP. Si l'existence de Debout La République ne constitue pas encore une concurrence politique sérieuse pour l'UMP sur le plan électoral, le souverainisme a une influence non-négligeable sur l'opinion. Il installe une partie des républicains de droite dans une défiance systématique vis-à-vis de l'UMP, et a développé des arguments qui, repris par le Front National, permettent à ce dernier d'élargir son influence, et de toucher des milieux qui jusque là lui étaient fermés.

Nicolas Sarkozy était sceptique en 2002 quant au projet chiraquien de rassembler le centre et la droite. Il a cependant su conquérir la machine, indispensable à l'accomplissement de ses ambitions présidentielles, et développer pendant la campagne de 2007 un discours à la fois clivant sur le plan droite/gauche et fédérateur pour les différentes familles politiques présentes à l'UMP.

Les choses ont été différentes à partir de 2010 et du discours de Grenoble. La stratégie de Nicolas Sarkozy était toujours de creuser le clivage droite/gauche, mais cette fois en jouant une partie de l'UMP contre l'autre, et en laissant de côté les centristes.

L'UMP est donc depuis 2010 partagée en deux sensibilités, qui s'expriment à la fois idéologiquement et stratégiquement.

L'une est de type populiste : anti-establishment, hostile aux corps intermédiaires, critique vis-à-vis des institutions, prenant à partie à tout propos un "politiquement correct" supposé omniprésent, estimant que la reconquête de l'électorat parti vers le FN passe par un discours musclé. On reste dans la ligne du discours de Grenoble.

L'autre insiste sur l'aspect "républicain" de la droite républicaine. Elle cherche à donner une image de sérieux, de crédibilité, estime que c'est sur le terrain des propositions concrètes que l'UMP peut se démarquer à la fois des socialistes et du FN.

Les deux sensibilités, comme Laurent de Boissieu l'avait fort bien montré (je renvoie à son blog www.ipolitique.fr) ne recoupent pas exactement les camps Copé/Fillon. La seconde ne s'est d'ailleurs pas clairement exprimée dans les débats internes des derniers mois. C'est qu'elle se sait minoritaire chez les militants.

L'existence de l'UDI est finalement pour elle un handicap : la sensibilité populiste a pour elle de clairement identifier l'UMP face à l'UDI.

Pas de leader, pas de ligne, pas de projet. Tout cela pourrait conduire à l'éclatement du mouvement. Je n'y crois pas, et ce pour deux raisons.

La première, c'est que ce sont les élus qui font un parti. Or, ceux-ci veulent une investiture, pas de rivaux autres que ceux que, parfois, ils rencontreront avec les candidats UDI, et ils attendent le succès dans les élections locales que l'on pressent difficile pour l'actuelle majorité.

La seconde, c'est que l'incapacité à élaborer un projet crédible n'est pas, ces dernières décennies, un obstacle pour retrouver le pouvoir.

1) Depuis 1986, et sauf le tour de passe-passe réalisé par Nicolas Sarkozy en 2007, aucune majorité sortant n'a été reconduite aux élections législatives . Le rejet des sortants est la motivation déterminante de l'électorat.

2) Les élections législatives ont disparu en même temps que la probabilité de cohabitation avec la réforme du quinquennat adoptée en 2000. Le choix déterminant se fait aux élections présidentielles ; hors, les primaires conduisent chaque candidat à bricoler un programme dans l'urgence, sans que le programme du parti ait alors une importance réelle.
Il n'en reste pas moins que l'état de l'UMP, comme celui du PS d'ailleurs, est préoccupant...

samedi 15 juin 2013

En quête d'une espérance raisonnable

Nous nous heurtons toujours aux limites de l’action personnelle. Les intellectuels, d’une certaine manière, essaient d’être des militants de la raison critique, c’est-à-dire de proposer des analyses dont ils espèrent toujours qu’elles seront diffusées et qu’elles  peuvent être, au moins partiellement, valables. Croire qu’elles seront reprises telles quelles est utopique ; mais il est permis d’espérer qu’elles vont en rencontrer d’autres, les renforcer, et qu’elles peuvent contribuer à nourrir, à leur toute petit échelle, la vie nationale. Il faut donc souvent se résigner à creuser son petit tunnel, en joignant à la satisfaction d’exprimer un point de vue argumenté l’espérance que dans l’esprit de certains lecteurs, certaines des idées avancées, se combinant avec d’autres dont l’auteur ignore tout, peuvent servir à un travail utile. C’est une des raisons pour lesquelles il me semble qu’en « sciences humaines » au moins, la recherche ne me semble pas dissociable de l’enseignement.

Les petits articles que je publie dans La Croix sont ainsi comme des lettres dont je ne sais pas à qui je les envoie, dans l’espoir d’une réponse diffuse, aléatoire et surprenante. Mais aussi l’occasion de poursuivre une sorte de méditation personnelle sur la politique française. Comme je l’avais fait il y a quelques mois, je voudrais faire ici le point sur le chemin parcouru.

Le 7 mars 2013, est paru un article intitulé : « Et s’il n’y avait plus d’idéologies ? ». L’idée avancée est que l’explosion de l’information rend impossible l’édification d’une théorie globale prétendant donner la clef de l’action politique. Ainsi, s’il y a encore des idéologies au sens faible (ensemble d’idées autour desquelles se produit la mobilisation politique), il ne peut plus y avoir de grandes idéologies comme celles qui se sont exprimées dans le phénomène totalitaire. Nous savons trop de choses, dans trop de domaines, et la connaissance est trop éclatée désormais pour qu’une synthèse sur le modèle du marxisme puisse paraître crédible. L’économie politique elle-même ne fournit plus de modèle global.

Je m’en prenais à l’idée selon laquelle une « idéologie libérale », voire « ultralibérale » règnerait aujourd’hui, et essayais de montrer les limites de ceux qui voient la réalité politique actuelle comme la lutte entre « le modèle républicain » ou « le socialisme » contre « l’idéologie libérale » :

« Comme toute doctrine, comme toute religion, le libéralisme peut bien sûr se dégrader en idéologie. De ce point de vue, « l’ultralibéralisme » n’est pas un fantasme. Quand on lit Capitalisme et liberté de Milton Friedman, ou l’œuvre fascinante de Hayek, c’est bien une théorie globalisante qui nous est proposée. Mais Friedman ou Hayek ont peu de défenseurs en France, et ce n’est pas eux que visent ceux qui voient partout des « ultralibéraux ».

" Ce qui est rejeté, c’est justement le point le plus fort de la tradition libérale : la mise en avant des limites de ce que l’État peut imposer à une société, le respect de l’autonomie de la société civile. La limitation obligée du choix des possibles en politique. La nécessaire prise en compte des contraintes économiques, de ce domaine où, comme disait Charles Péguy, « il n’y a pas de miracles ».  L’idée que le progrès est issu autant de la société que des grands projets politiques, et que, finalement, une politique ne marche que si elle correspond aux attentes et aux initiatives d’une partie significative du pays. En cela, un certain libéralisme est la démocratie de la « majorité silencieuse ». »

Le 2 mai 2013, je revenais à la politique concrète en m’interrogeant sur les chances de l’UDI (« L’UDI peut-elle changer la donne ? ») ; je me suis demandé si le nouveau parti centriste pouvait répondre à la crise des idées modérées qui sévit depuis trente ans et qui me préoccupe, parce que j’y vois une des sources de notre incapacité à mener des réformes profondes et pas trop déséquilibrantes. Après une description de cette crise, je mettais en avant trois conditions au renouvellement de la culture politique française par une contribution de l’UDI.

La première était la production d’un véritable discours sur l’Europe, capable non pas de se cantonner à l’incantation fédéraliste parfois aussi « hors sol » que le souverainisme, mais d’articuler les dimensions nationales et européennes : Qu’est-ce que la France peut attendre de l’Europe ? Qu’est-ce qu’elle peut lui apporter ? Des réponses à ces questions existent, il faut les rassembler et les présenter clairement.

La seconde était l’élaboration d’un véritable discours économique. C’est le lien avec l’article précédent. Il n’y a plus de modèle global immédiatement opérant en économie politique, mais un ensemble de constats partiels assez bien étayés : c’est donc au politique qu’il appartient de présenter un diagnostic, de montrer ce qui est possible et ne l’est pas, et de définir une action cohérente. En particulier, de cesser d’isoler des variables, comme celle du chômage, pour inscrire la lutte pour l’emploi dans le long terme et dans une politique économique globale.

La troisième est la sortie de la rhétorique de la guerre civile, inaudible et sans crédibilité quand elle oppose des partis de gouvernement. Alors que l’UMP s’y enlise d’autant plus qu’elle ne parvient pas à définir une ligne politique, faute d’avoir réglé son problème de leadership.

L’histoire était plus présente dans l’article du 6 mai 2013, intitulé : « Les années 1930, vraiment ? ». J’y mettais en avant l’aspect artificiel du rapprochement fait entre notre époque et celle-ci.  Après avoir noté quelques similitudes, comme la crise économique et la dégradation du climat public, je montrais tout ce que ce rapprochement avait de forcé. Voici la fin de l’article :

« Où est aujourd’hui la menace extérieure ? Où est la perspective de la guerre qui fut dans les années 1930 si mal préparée stratégiquement, déclarée à contretemps et menée en dépit du bon sens ? Où est l’équivalent de l’épouvantable tenaille géostratégique dont les deux pinces étaient l’URSS de Staline et l’Allemagne de Hitler ?

" Certains esprits de 2013 annoncent l’apocalypse pour ne pas affronter le problème d’un déclin. Ce dernier est pourtant relatif et réversible. Alors qu’il fallut l’horreur d’une guerre pour que la France, blessée par le désastre de 1940 dont elle ne s’est qu’à moitié remise, sorte de la « décadence » vivement sentie par Raymond Aron pour connaître un spectaculaire relèvement.

" Mais revenons dix ans en arrière : en 2003, Nicolas Baverez publiait un ouvrage dans lequel il tentait d’inventorier le décrochage français . Son diagnostic pouvait être discuté et nuancé, les propositions de réforme qu’il formula débattues : on préféra largement alors stigmatiser le « déclinisme ». Son livre vaut pourtant d’être relu aujourd’hui.

" Aujourd’hui comme dans les années 1930, on préfère l’outrance oratoire à la défense de solutions concrètes et courageuses. Mais comme le débat politique est moins violent ! La dérision et l’irrespect, l’indignation aveugle ont beau être corrosifs,  l’insulte est rare, et quand elle surgit elle est très majoritairement stigmatisée.  La crise est préoccupante, mais les systèmes de solidarité sociale et internationale sont tout autres qu’avant 1940. Les hommes politiques des années 1930 avançaient dans le brouillard, alors que la connaissance des réalités économiques, si elle ne dicte pas une seule politique, permet d’élaborer des orientations stratégiques.

L’apocalypse de 1940 ne nous guette pas. Nous n’aurons pas à tout reconstruire à neuf, mais nous ne serons pas dispensés de l’inventaire des forces et des faiblesses actuelles du pays. »

Enfin, le 5 juin 2013, je tentais de répondre à la question suivante : « Le mur de Berlin est-il tombé en France ? » : j’y défendais l’idée selon laquelle nous n’avions pas totalement tiré la leçon de l’échec du communisme soviétique. Ce dernier aurait dû, selon moi, conduit à s’interroger sur les limites du volontarisme politique, et conduire à redéfinir ce qui est possible ou pas en termes d’amélioration de la société. Et donc infuser une solide dose de pragmatisme dans la culture politique française. Tout au contraire, le discours politique a eu tendance à rester ultra-volontariste, et à faire le grand écart avec les pratiques gouvernementales.

Deux causes selon moi expliquent ce phénomène : le maintien d’une tradition républicaine « rouge » visant à construire une société égalitaire et fraternelle (le pire et le meilleur de l’idée républicaine, sa ressource mystique et la source possible d’un déchaînement de violence), et d’autre part la faiblesse numérique du nombre des militants de tous les partis, peuvent d’autant plus vivre dans l’enchantement que leurs organisations sont peu ancrées dans la société. Finalement, c’est peut-être maintenant, sous la pression de la dure nécessité, que la culture politique française est en train de muter.


Ces articles sont une goutte d’eau dans un océan ; ils espèrent participer à un courant d’idées, ou au moins à une tendance qui tente de concilier lucidité et refus de la dépression collective où nombre d’entre nous sont tombés, et de faire qu’une politique désenchantée ne soit pas une politique sans valeurs, sans conviction et résignée d’avance à l’impuissance. Qui veut tout pouvoir, au fond, ne peut rien.