mardi 20 novembre 2012

Le malheur des uns...


L’UMP paie par la crise qu’elle vient de traverser (et qui n’est pas terminée) ses faiblesses originelles. Créée en 2002 pour rassembler la droite et le centre, elle n’y a pas réussi, du fait de la résistance de François Bayrou pour une part, mais aussi parce qu’on n’y a pas organisé les tendances initialement prévues. Alain Juppé apparaît aujourd’hui comme un pacificateur, mais, premier dirigeant du nouveau parti, il porte, ainsi que Jacques Chirac, une lourde responsabilité. 

On a ironisé sur les propos du président de la fameuse COCOE, selon lequel les statuts de l’UMP n’étaient pas prévus pour qu’il y ait plusieurs candidats : c’est parfaitement exact. Le système des parrainages, très lourd, a empêché qu’une compétition ouverte fasse ressortir les enjeux idéologiques et stratégiques qui seuls auraient pu donner à la compétition pour la présidence du parti un intérêt réel. La réduction à deux candidats a fonctionné comme un étouffoir du débat : qui ne sait que la campagne du second tour des élections présidentielles, par exemple, est généralement beaucoup moins intéressante, par son contenu, que la campagne du premier tour ? Deux tours auraient bien évidemment mieux convenu.

Il ne faut cependant pas mésestimer la performance de Jean-François Copé, souvent donné battu avant l’élection, quand bien même sa victoire est plus que courte, et peut-être même contestable. Elle est le fruit d’une mobilisation importante (on parle de 170 000 votants, ce qui est considérable). Cette victoire du partisan d’une « droite décomplexée » confirme une tendance lourde de la vie politique : les militants sont généralement plus radicaux que les sympathisants, plus consommateurs de slogans, plus friands de la désignation d’adversaires caricaturés (la « gauche bien-pensante » dont on nous rebat les oreilles). 


La confusion des enjeux (prendre simplement la direction du parti ou se placer pour la présidentielle de 2017 alors que des primaires seront organisées) brouille la portée du résultat. Il n’est pas sûr que François Fillon soit vraiment marginalisé, peut-être même est-il préservé pour la future compétition, avec cependant une difficulté pour lui : comment maintenir une présence médiatique d’ici là ? On ne peut pas dire, cependant, que son discours ait été limpide durant cette campagne, et que des perspectives claires pour la droite française aient été tracées. Ce travail, pour lui et son équipe, reste à faire.

Je ne crois toujours pas à l’éclatement de l’UMP, que le Front national appelle fort logiquement de ses vœux. Un parti tient, surtout en France, par ses élus. Ceux-ci attendent de bons résultats aux futures élections locales, en faisant fonds sur l’impopularité actuelle du président de la République et du premier ministre. Il n’est donc pas évident que le Front national tire bénéfice de la victoire de Jean-François Copé.

L’UDI de Jean-Louis Borloo est potentiellement la grande bénéficiaire du triste spectacle donné ces derniers jours. Aucun des deux candidats n’a clairement critiqué, pour des raisons que nous avons dites plus tôt sur ce blog, la droitisation de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, et celle-ci semble en quelque sorte validée par le résultat des courses. La moitié de la base militante la soutient clairement, et il n’est pas sûr que l’autre la rejette clairement. Il est difficile pour un centriste de se reconnaître dans les horizons de la « droite décomplexée ».

En effet, les centristes, quand bien même ils se situent au centre droit (mais où exister ailleurs ? Il faudra bien tirer les leçons de l’expérience Bayrou) ne se reconnaissent pas dans les discours de guerre civile, et surtout pas dans l’invocation d’un « peuple de droite » alors même que les socialistes ne brandissent plus l’étendard du « peuple de gauche ». Le ressort de la peur n’est pas celui qu’ils affectionnent en politique, leur rêve est, jusqu’à la naïveté parfois, l’édification d’une politique rationnelle et raisonnable. Leur souci actuel est sans doute bien davantage de combattre la montée, perceptible partout actuellement, non seulement dans le monde politique, mais aussi dans la presse et jusqu’à l’Université, des discours réactionnaires et sloganiques de gauche et de droite, qui mènent d’autant plus sûrement à l’impuissance qu’ils sont globalisateurs et défoulants.

Aussi l’UDI devra-t-elle veiller, pour grandir et rallier une part de la droite républicaine sans perdre la possibilité de s’adresser à une fraction de la gauche modérée, à avoir un discours mesuré, y compris sur l’action de l’actuel gouvernement. À clairement dire ce qu’elle refuse et ce qu’elle accepte : la place d’une opposition responsable me paraît encore à prendre.

dimanche 4 novembre 2012

Et L'UDI ?

Le débat fantomatique de l'autre soir, entre François Fillon et Jean-François Copé, a fait couler beaucoup d'encre pour dire qu'il ne s'y passait rien. Pourtant, une question aurait sans doute permis qu'il en sorte quelque chose : que comptez-vous faire, si vous êtes élu, par rapport à la nouvelle UDI ?

En effet, la fondation de l'Union Des Indépendants ressuscite bien l'ancienne UDF. Les centristes sont été les grands sacrifiés de la dernière campagne, et il n'est pas étonnant que, cantonnés au choix entre la stratégie suicidaire de François Bayrou et le rôle d'"idiots utiles" au sein de l'UMP, ils aient sauté sur l'occasion que leur offrait Jean-Louis Borloo.

Le nouveau dirigeant de l'UMP devra en fait choisir. S'il opte pour un franc partenariat avec l'UDI, incluant des négociations électorales, n'importe quel centriste de l'UMP comprendra qu'il vaut mieux être hors de l'UMP que dedans. (Encore que.. Alain Juppé affirmait que le principal parti de droite peinait à trouver pour toutes les élections des candidats de niveau suffisant.) Inversement, si le nouveau patron  de l'UMP se maintient dans la ligne de déploration adoptée jusque là par Jean-François Copé, il devrait alors refuser toute négociation d'ensemble avec les centristes indépendants.

En fait, la question de fond était : l'UMP reste-t-elle sur les bases du projet de 2002, cherche-t-elle toujours à unir toute la droite et le centre ? N'est-il pas trop tard pour y organiser des courants ? On aurait pu encore demander aux deux candidats ce qu'ils pensaient du scepticisme initial de Nicolas Sarkozy lors de la création de l'UMP, du refus chiraco-juppéiste d'y organiser les fameux courants....

Outre le peu de goût pour le débat dans la famille gaulliste, on mesure ici à quel point l'habitude des élections présidentielles a profondément simplifié (pour ne pas dire plus) les émissions politiques autour des personnalités en vue du moment. Il devient difficile de penser en terme de familles politiques, de partis, voire même de stratégie. La communication est essentielle, son analyse passionnante, mais elle ne peut tenir lieu de tout.

Prendre un parti suppose que l'on lui impulse une stratégie. Les alliances en font partie. Nos institutions supposent l'organisation de deux camps, elles semblent postuler un bipartisme qui nous échappe, tout simplement parce que le clivage droite/gauche n'est pas le seul en France. Il y a la frontière qui passe entre le PS et le Front de gauche, et celle qui traverse en partie l'UMP aujourd'hui, séparant pro- et antieuropéens.

Et c'est cela qui explique les échecs récurrents du bipartisme... aujourd'hui dimanche 4 novembre, sur Canal +, Anne-Sophie Lapix, en excellente professionnelle a posé la question des rapports avec l'UDI à Bruno Lemaire (qui refuse de prendre position entre Jean-François Copé et François Fillon)... et la réponse de celui-ci a été symptomatique : le nouveau président de l'UMP devra se déterminer. On pourrait penser qu'en ce moment précis, l'élection du président allait être l'occasion d'un choix clair.

Mais il faut dire que tout conspire à l'opacité : la tradition de non-débat des gaullistes, la courte défaite de Nicolas Sarkozy et les débuts très difficiles du tandem François Hollande- Jean-Marc Ayrault. Il faut de grandes défaites, et l'impression que tout est à reconstruire pour que de fortes propositions puissent naître dans un parti. L'heure n'est pas à l'autocritique, quand on a pour dans quelques années la perspective de succès électoraux faciles. 

lundi 15 octobre 2012

L'Europe : une cause plaidable sans avocat ?


Le traité européen de stabilité est ratifié depuis plusieurs jours, et cela est sans doute beaucoup plus important que l’octroi à l’Europe du prix Nobel de la paix. Après tous les débats et retournements que  l’adoption éventuelle du traité : suscitait depuis quelques mois, on est presque surpris de constater que selon un sondage BVA publié le 1er octobre par le Parisien et effectué les 27 et 28 septembre, 64% des Français y seraient favorables - qu'on compterait même 72% de nos compatriotes parmi les partisans de la règle d'or qui limite un éventuel déficit budgétaire.

Pourtant, les résultats de ce sondage paraissent logiques. On peut considérer que les deux tiers de l'électorat, comme on pouvait le constater en suivant la campagne présidentielle, acceptent globalement les règles de la vie économique, considérant qu’un État doit être bien géré et que l’endettement excessif est un problème.

D’où vient l’impression qu’il s’agit d’une majorité silencieuse ? Le traité a trouvé finalement peu d’avocats en France, qui auraient pu y voir une étape décisive dans la résolution d’une question cruciale : comment doter la zone euro des outils d’élaboration d’une politique économique compatible avec l’existence d’une monnaie unique ? La discipline budgétaire ne fait pas tout, certes, mais comment envisager de concilier l’exigence d’une monnaie unique avec une liberté budgétaire inconditionnelle des États membres ?

Autant de constats simples et peu excitants. Le débat, pour les partisans de la construction européenne, se joue pourtant dans ce cadre, dans la quête d’un équilibre entre les exigences d’une saine gestion, le maintien d’une politique d’investissement tournée vers l’avenir, et les exigences de la solidarité sociale. Ce cadre contraignant est, à bien y regarder, celui de la politique contemporaine depuis la fin du XIXe siècle. La construction européenne conduit à dégager et formaliser cette contrainte à l’intérieur de laquelle s’exerce l’action des pouvoirs publics. Il le fait d’ailleurs avec une souplesse (possibilité de porter le déficit à 1 %, prise en compte des situations exceptionnelles, agenda plus souple pour les pays dont la dette est supérieure à 60 % du PIB depuis 2011) que l’on sait peu – faute que les « Européens » aient été audibles.

Depuis une trentaine d’années en France, la croissance de la dépense publique a servi soit à éviter de faire des réformes d’adaptation, soit à « faire passer » les réformes que l’on parvenait à faire, soit à financer le versant démagogique des campagnes électorales. Il est amusant de relire aujourd’hui les critiques que l’on adressait au livre de Nicolas Baverez, La France qui tombe, paru en 2003. Au moins sur un point, son diagnostic était juste : nous avons progressivement consacré la dépense publique de moins au moins aux investissements d’avenir et de plus en plus au maintien de l’existant. Sans réduire la voilure, l’État est devenu ainsi de moins en moins efficace pour accomplir les missions qu’il se donnait. Quand on ne réforme pas l’outil, il n’est plus adapté – on rougit de devoir rappeler de tels truismes.

Encore un : si la France veut pouvoir donner une orientation plus volontariste à la politique européenne, cela ne peut commencer pour elle par un signal de laxisme budgétaire chronique envoyé à ses partenaires.

Oui, les partisans du traité avaient bien des arguments à développer. Mais ils ne sont pas enthousiasmants et nécessitent un certain courage. Les élus, et plus généralement les gouvernants, et plus généralement encore les commentateurs, sont à la charnière entre les requêtes multiformes de l’opinion et la réalité comme contrainte. Ils sont de ce point de vue des médiateurs. Cela, ils doivent l’assumer – et le refus de le faire devient parfois comique, quand par exemple on fait de la rigueur, parce qu’il le faut bien, mais qu’on ne veut pas le dire…

Les opposants au traité restent largement, malgré quelques défections et ralliements, le front du refus du référendum de 2005. Et les partisans de la solution miracle, tout comme les patients qui ratent leur psychanalyse en cherchant la clef de leurs problèmes. Donnez-nous de la démocratie directe, et tout ira bien. Rendez-nous le franc, refusez toute limitation de la souveraineté nationale dans le domaine budgétaire, et tout ira bien. Faites du respect de l’environnement l’alpha et l’oméga de la politique, et tout ira bien. Laissez-nous dépenser l’argent que le pays n’a pas, et tout ira bien. Ils sont au maximum de leur efficacité dans un rôle : celui de porte-voix des difficultés et des frustrations du pays. En théorie, cela pourrait les mener au pinacle.


Pourtant, ils n’entraînent pas la majorité de leurs concitoyens. D’où un rêve plus ou moins conscient de grande catastrophe. Que l’euro s’écroule, ils exulteront. Mais ce ne sont pas les problèmes du présent qu’ils cherchent vraiment à régler. Ils se croient en avance d’une apocalypse – je crains qu’ils ne soient plutôt en retard d’une guerre.

lundi 24 septembre 2012

Impressions rémoises

Discussion dans la nuit rémoise, en marchant avec un ami. Expert en politique extérieure, éminent observateur et analyste de la politique intérieure française, riche d’une expérience diplomatique, j’ai la surprise de voir qu’il partage mon inquiétude, et qu’il lui donne de nouveaux aliments. La conversation sinue entre le passé et l’avenir, entre la chute du communisme, les ratés de la politique française face à la réunification de l’Allemagne (que tant de bons esprits essaient aujourd’hui de camoufler habilement), et l’actuelle politique européenne de François Hollande.

La nuit serait douce si un petit vent coupant ne rappelait qu’on entre dans l’automne. La vie française de ces années est peut-être ainsi. 

J’essaie depuis longtemps de me garder du pessimisme à long terme, qui me semble une attitude de défiance a priori par rapport à mon pays ; pendant l’été,  j’ai attendu de voir se dessiner les contours de la nouvelle politique du pays en Europe. Dans cette attente, une impression s’est formée, pas très agréable, mais très persistante. Je voudrais savoir si mon compagnon de promenade, esprit incisif, la partage.

Il me semble que l’expression pompeuse de « réorientation de la politique européenne » masque un abandon du leadership partiel de la France en Europe. 

« Leadership partiel »… Le tandem franco-allemand a structuré la construction européenne jusqu’à la chute du mur de Berlin. Certes, Georges Pompidou avait voulu se donner une possibilité de sortir du tête à tête exclusif avec la République Fédérale Allemande en acceptant enfin, rompant avec le veto du Général, l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe. Il n’en reste pas moins que les progrès de la construction européenne ont dû beaucoup aux tandems Helmut Schmidt / Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Kohl / François Mitterrand.

Même après la réunification, le tandem s’était ressoudé, autour du troc historique de l’abandon du mark contre la perspective d’une union européenne rigoureuse. Nicolas Sarkozy a su nouer également, malgré des débuts un peu difficile, une relation de confiance (pour autant que le mot ait un sens en politique) avec Angela Merkel, après, semble-t-il, avoir connu quelques tentations d’alliances de revers avec l’Europe latine.
Il y avait peu de franche démagogie dans la campagne de François Hollande, qui a visiblement cherché à limiter les dégâts. Malheureusement, cette démagogie portait sur le point central de l’Europe. Dans la nuit rémoise, la conversation nous emmène en un autre point, il a quelques mois, au Maroc, à Rabat. Un remarquable historien du socialisme, proche de François Hollande, avait bien voulu répondre à ma question sur ce point. En gros, il m’avait dit : nous savons que nous ne pourrons pas renégocier le traité. Nous le ratifierons, mais nous obtiendrons en échange quelques mesures sur la croissance. Nous étions quelques semaines avant l’élection…

Il m’apparaissait alors évident que la manœuvre, avec ce qu’elle supposait de duplicité électorale, serait difficile à « faire passer » auprès de l’électorat de gauche, très divisé, comme on sait, sur la question  européenne. Je sous-estimais par contre grandement la dégradation pourtant prévisible des rapports franco-allemands qui s’ensuivrait.

On a voulu nous rassurer par la compétence linguistique d’un premier ministre germanophone. Faible argument, d’autant plus que ce dernier est déjà marginalisé. Et argument qui en dit long sur la vision des relations internationales, et des Allemands, qui le sous-tend.

Nous continuons à marcher sous les arbres, dont l’alignement évoque une cour de récréation. Cette image continue bien à m’obséder : j’ai l’impression que dans l’Union Européenne, en ce moment, les Français se sont transformés en chef de file des élèves en difficulté et des élèves turbulents. En porte-parole des élèves en difficulté et des élèves turbulents. Au mieux, ils parviendront peut-être à être élus délégués de classe. Mais ils ne seront pas « tête de classe », encore moins professeurs. Ils peuvent défendre les intérêts des uns ou des autres, mais l’initiative, l’élaboration de la ligne leur échappe. Ils s’expriment, ils peuvent contrebalancer : ils ne pèsent plus.

L’illusion d’un bras-de-fer avec l’Allemagne masque cet abaissement. Nombre de ceux qui sont inquiets du statut de la France sont distraits par le souverainisme. Les souverainistes rejouent, en 2012, la carte de 2005 : ils estiment que du rejet du traité de souveraineté, ou de l’effondrement de l’euro, la France sortirait à terme libre et agrandie.

Amoureux de la grandeur française, amoureux de la souveraineté nationale française, ils ne saisissent pas que cette grandeur et cette souveraineté se jouent en partie à l’intérieur de la construction européenne ; que dans un organisme en perpétuelle évolution, c’est en se plaçant en tête, non en queue, que l’on peut orienter les autres. Fondamentalistes conséquents de la souveraineté nationale, c’est finalement en elle, dans une sorte d’ultra-démocratisme patriote, qu’ils placent toutes les solutions. Sincères, logiques, ils se condamnent, me semblent-ils, à l’impuissance.

Le vent balaie plus fortement la ville, la nuit est un peu plus noire. Malgré le vent, la douceur refuse décidément de disparaître. Une impression fugace de ce que nous vivons. Entre les renoncements des uns et la myopie des autres, la France recule en Europe. Mais elle est là. J’aimerais que ces impressions nocturnes prennent un jour la figure d’un simple mouvement de doute.

mardi 11 septembre 2012

Méditation Estonienne pour mes amis souverainistes et du Front de gauche



Le XIXe siècle a vu se multiplier les récits de voyages, les enquêtes et les essais de comparaison internationale tournées vers la France. Nos grands ancêtres, confrontés aux conséquences des grands bouleversements révolutionnaires, aux mutations spectaculaires de la société, à la difficulté, en France, de mettre en place un régime garantissant à la fois l’ordre et la liberté, cherchaient, quand ils se rendaient à l’étranger, à guetter des expériences profitables, mais aussi à saisir de l’extérieur la clef d’une énigme, l’identité française. Ils cherchaient des exemples et des contre-exemples, et cherchaient aussi à ramener dans leur bagage des plantes dont ils pensaient qu’elles pourraient d’enraciner dans le terreau national. Ils voulaient élargir leur espace d’expérience sans perdre de vue le souci de leur pays. Guizot, Victor Cousin, Tocqueville avaient leur manière à eux d’être Français, Européens et, comme on ne disait pas encore, citoyens du monde, quand bien même certains de leurs aperçus nous semblent aujourd’hui schématiques ou caricaturaux.

Aujourd’hui encore, nous n’en avons pas fini de chercher, pris que nous sommes dans le courant de la mondialisation et engagés que nous sommes dans l’aventure de la construction européenne – car cela demeure une aventure -, le point d’équilibre entre le souci de notre pays et le péril de l’étroitesse nationaliste. Et j’ai personnellement l’impression d’être souvent coincé entre des souverainistes qui regardent vers le passé et des modernisateurs béats qui oublient au passage notre « cher et vieux pays », obsédés par le « mal français » qu’Alain Peyrefitte stigmatisait en 1976 dans un essai célèbre.
Une délicieuse escapade d’une grosse semaine en Estonie a fait rejouer ces vieilles interrogations. Affranchie de la domination russe est enfin indépendante en 1920, l’Estonie, comme les autres pays baltes et comme la Pologne, a été victime des accords secrets du pacte germano-soviétique de 1939. Champ de bataille entre les Allemands et les Russes de 1941 à 1944, elle a connu jusqu’en 1991 la domination soviétique. « L’occupation », tel est le mot qui désigne cette longue période. Les logements collectifs isolés en pleine campagne, non loin de grands bâtiments d’exploitation en tôle, sont les témoins kolkhoziens et dégradés de cette époque, avec les monuments à la gloire de la lutte soviétique contre l’Allemagne nazie.

Partout, le patrimoine médiéval est remis en valeur, et l’on trouve nombre de statues récentes des penseurs et héros de l’indépendance estonienne depuis le XIXe siècle. Et bien souvent on indique que l’Union européenne permet la mise en valeur des trésors du passé. On est en pleine affirmation culturelle d’une nationalité, sur le modèle quarante-huitard. De cette affirmation, sont exclus les 25% de Russes, mais le plus frappant c’est que l’on voit à quel point l’ancrage dans l’OTAN et la participation à l’Union européenne (depuis 2004, avec entrée dans la zone euro en 2011) est vue là-bas comme la plus sûre garantie de l’indépendance nationale.

Ce qui domine est un mélange de libéralisme et d’affirmation nationale combinée à une forte gratitude vis-à-vis de l’Union européenne et aux effets d’une vaccination durable contre la démagogie. On trouve ainsi dans le Baltic Times bien des choses qui donnent à réfléchir au lecteur français : on y explique que l’héritage du communisme ne doit pas conduire à croire que tout ce qui disfonctionne vient de l’Etat, les dirigeants expliquent au fonctionnaire qu’ils vont tenter de revaloriser leur salaire mais qu’ils ne faut pas s’attendre à des miracles, et le président social-démocrate IIves affirme que l’Estonie, qui a beaucoup reçu de l’Europe, doit  maintenant se préoccuper de ce qu’elle peut lui apporter.

Tout n’est pas rose en Estonie, bien sûr… mais face à ce mélange de sortie libérale du communisme, dans un pays dont certaines villes faisaient partie de la Hanse au Moyen Age, et d’affirmation d’une nationalité avec le soutien de l’Europe, au contact aussi de cette impression que pour les Estoniens, l’avenir vaut mieux que le passé, je pensais à mes amis, à mes collègues et à mes étudiants souverainistes et proches du Front de gauche. Je me disais qu’alors que nous avons (et c’est heureux) tiré moult leçons du cauchemar nazi, nous n’avons décidément pas tiré toutes les leçons de l’effondrement du communisme. Nous continuons à opposer nation et construction européenne quand il s’agit de les combiner, nous persistons à ne pas voir que l’effondrement du communisme soviétique n’a pas été seulement une formidable libération, la vraie reconquête des libertés démocratiques, mais aussi, par-delà la chute des illusions mortifères et du mensonge institutionnalisé, une formidable réouverture des possibles.




mardi 21 août 2012

Une opposition constructive et intelligente ?



"Pensez-vous que ce régime permette une "opposition intelligente" et réellement constructive ?" Cette question m'a été posée il y a déjà plusieurs semaines. Plus j'y pensais, et plus sa portée m'intimidait. Elle m'a beaucoup accompagnée durant cet été qui, sur le plan de la politique intérieure française, n'a pas été très motivant : au moins en apparence, nombre de grands arbitrages ont été renvoyés à la rentrée par le gouvernement, et la lutte au sein de l'UMP n'est pas encore très spectaculaire.


Il faudrait déjà nous faire une idée de ce qu'est une opposition intelligente et constructive. On supposera ici qu'intelligent est un peu le contraire de systématique : une opposition intelligente est parfois capable d'être favorable à ce que propose le gouvernement. Individuellement, de ce point de vue, les opposants sont parfois plus "intelligents" que collectivement. Que le gouvernement, par exemple, propose une loi sur la possibilité pour les homosexuels de se marier, il se trouvera probablement des députés de l'opposition pour voter avec la majorité son adoption. Les opposants sont parfois, à titre individuels, favorables à des mesures que leur camp ne peut porter électoralement : ainsi Jacques Chirac, qui vota l'abolition de la peine de mort.



Une opposition constructive, c'est certes une opposition assez intelligente pour ne pas être systématiquement hostile à tout acte gouvernemental, mais surtout une opposition capable d'articuler des contre-propositions. De ne pas se cantonner à la critique aisée, mais de s'essayer à l'art difficile de la proposition concrète.



Derrière cette volonté d'une opposition intelligente et constructive, se profile un vieux rêve, ô combien louable, celui d'une politique rationnelle, et, plus encore, raisonnable. Eh oui, souvent, nous sommes las de la rhétorique apocalyptique des uns et des autres, de ceux qui se croient en 1917 et de ceux qui se croient en 1940 ou qui font semblant - la question de savoir s'ils parviennent à se duper eux-mêmes étant insoluble, tant la sincérité est comme diluée dans l'énervement structurel du militantisme.



Pour bien répondre à la question, il faut distinguer ce qui relève du régime : est-ce que notre Cinquième République favorise ou défavorise l'aspect "intelligent-constructif" de l'opposition ?



Pour qu'une opposition soit intelligente et constructive, non pas dans quelques-uns de ses membres (en général les plus estimés et les moins souvent placés durablement dans un leadership d'ensemble), mais collectivement, il faut qu'elle y ait intérêt. C'est-à-dire que cette attitude la serve dans la conquête du pouvoir. Ou plus exactement, car les gens ne suivent pas toujours leur intérêt, que le sentiment domine, dans une opposition, que d'avoir une attitude raisonnable est un préalable indispensable à la conquête du pouvoir. 



Considérons que notre régime a été vraiment en place à partir de la réforme de 1962, et regardons si la conquête du pouvoir par une opposition a jamais été liée à l'exercice préalable par celle-ci d'une critique mesurée, circonstanciée et créative du pouvoir en place.



Il faut attendre 1981 pour une véritable alternance. La gauche qui l'emporte n'est plus vraiment unie depuis la rupture du programme commun en 1977. Les 110 propositions comportent des mesures importantes (décentralisation, abolition de la peine de mort, libéralisation des ondes) mais l'échec de la politique anti-crise et des transformations structurelles du capitalisme prévues est assez largement anticipé à l'époque, et le tournant de la rigueur de 1983 n'est pas véritablement une surprise quand on relit la presse de l'époque. La défaite de Valéry Giscard d'Estaing est plutôt l'expression d'un rejet, frappant un gouvernement qui a dû encaisser les effets de deux chocs pétroliers.



Quand la majorité de gauche est battue aux législatives de 1986, ce n'est pas en raison d'une adhésion au programme de la droite, mais l'effet direct des désillusions liées au tournant de la gauche au pouvoir, et à la disparition de la perspective d'une sortie rapide de la crise économique. La défaite de Jacques Chirac en 1988 montre assez qu'il n'y avait pas une adhésion majoritaire du corps électoral par rapport au programme libéral de la droite de l'époque.



La victoire de François Mitterrand en 1988 se fait au terme d'une campagne où les ambitions programmatiques sont très réduites. La défaite de la gauche en 1993 se fait dans un climat de décomposition du pouvoir en place, que l'on peut retrouver de manière frappante en lisant un livre que Franz-Olivier Giesbert avait rédigé alors, intitulé La fin d'une époque (1994). La victoire de la droite en 1995 est alors tellement prévisible que le grand combat oppose, au premier tour, Edouard Balladur et Jacques Chirac. 



Là encore, pas d'adhésion massive à un programme qui serait jugé crédible : c'est la gauche qui l'emporte, par rejet de l'équipe en place, aux législatives anticipées de 1997. Le programme de Jacques Chirac est dès plus ténu en 2002. 



On a cru un temps que la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 marquait le retour d'un vote d'adhésion. Ce fut une erreur ; l'antisarkozysme n'a, au final, pas si mal réussi à la gauche, face a une majorité qui a essuyé une double crise. Certes, François Hollande n'était pas (ce n'est pas dans sa manière) le plus violent des opposants. Cependant, l'incertitude où nous sommes de savoir ce que sera sa politique d'ensemble dit assez que ce n'est pas l'aspect constructif et intelligent de l'ancienne opposition qui l'a porté au pouvoir.



On peut compléter cette analyse trop rapide par le sort politique de ceux qui ont incarné l'attitude constructive au sein de l'opposition : Raymond Barre ou Michel Rocard furent populaires, mais ne parvinrent jamais à rassembler leur camp, doublés qu'ils furent par des opposants plus résolus.



Les gouvernements ont parfois voulu favoriser une mutation de l'opposition : le premier ministre Jacques Chaban-Delmas aurait voulu que son projet de "nouvelle société" rassemble au-delà de la droite et du centre, le président Giscard d'Estaing rêvait de "décrispation", et tout cela n'a guère fait évoluer les rapports droite-gauche. "L'ouverture" de François Mitterrand en 1988, celle de Nicolas Sarkozy en 2007, ont été des échecs notoires, ne parvenant pas à faire bouger les choses.



Il y a pourtant des espaces pour cette attitude : la vie parlementaire, le travail en commission, les débats du Sénat... mais ce ne sont pas les lieux où se jouent la conquête du pouvoir. L'expérience de ces trente dernières années en France pousse en fait les oppositions à se démarquer au maximum du pouvoir en place, sachant que celui-ci va être assez rapidement l'objet d'un rejet de la part de la majorité de l'opinion.



Il ne faut au final peut-être pas sous-estimer l'effet de la réforme constitutionnelle de 2008 : elle donne plus de poids au parlement. Comme l'avait remarqué Jean-Jacques Urvoas dans un excellent article de Commentaire, l'embouteillage législatif de la présidence précédente l'a empêché jusqu'à présent de produire tous ses effets. Elle peut contribuer à redonner progressivement au discours politique des oppositions une qualité qui lui a souvent manqué.

mardi 17 juillet 2012

Petit billet pour l'histoire politique


L’histoire politique est actuellement peu en vogue dans la communauté historienne. Bien des facteurs y concourent.

Tout d’abord, elle semble très traditionnelle, parce que, depuis Thucydide, le pouvoir a été au centre du discours historique. Quand on lit L’histoire des Francs, de Grégoire de Tours, on voit bien que s’y entremêlent des considérations très générales tenant au cadre chrétien de l’Histoire, vu comme une histoire du salut, et aussi comme une histoire où les « bons » sont récompensés et les méchants punis, et un récit très politique, où l’on voit à quel point l’évêque de Tours, héritier des élites gallo-romaines, juge de haut les actions des monarques mérovingiens, suit pas à pas ruses et compromis, et s’attache à l’idée que l’on peut les utiliser pour la « bonne » cause.

Déjà, on mesure que faire l’histoire du politique, c’est faire une histoire orientée vers un « mieux », vers un idéal, et suivre les méandres de manœuvres parfois peu édifiantes. Travailler à la charnière de l’idéal et de la réalité, entre rêve et prosaïsme. Avoir la tête dans la philosophie et les pieds dans l’intrigue. Cela ne gêne pas ceux pour qui l’histoire est une discipline culturelle, et tourmente ceux qui rêvent d’en faire une « science ». Une science qui ne se salirait pas les mains et trouverait dans ses procédures dominées sa propre justification.

Outre ce côté traditionnel, qui peut toujours la faire verser dans l’idéologie ou dans le moralisme, l’histoire politique souffre d’être une histoire de la réflexion, du calcul et de la décision, au milieu de sciences humaines parfois marquées par un déterminisme primaire. Pour ceux qui pensent que les structures socio-économique ou que la « culture » nous déterminent, pour ceux qui en sont restés à une lecture simple du premier Michel Foucault ou de Pierre Bourdieu, le politique n’est qu’une illusion, pas un objet d’étude en soi. On pourrait être tenté par réaction d’écrire une histoire politique « en l’air », faisant bon marché de toutes les déterminations, de toutes les contraintes, qui serait une erreur jumelle, quoiqu’inverse de la précédente.

Pourtant, l’histoire est un outil remarquable d’analyse politique : le poids des situations, des héritages, le choc des projets et de la réalité, la finitude de l’action humaine, la naissance des grandes catastrophes et des belles réalisations, cela mérite d’être replacé dans la profondeur du temporelle.

Toute cette curiosité de l’humain qui fait l’histoire, qui se penche inlassablement sur les rapports complexes entre l’individu et la collectivité, tout ce qui pousse à comprendre avant de juger – on sent bien que cela peut nous mener à une perception moins sectaire, plus pluraliste, plus profonde de notre vie politique.

À l’heure de la communication politique triomphante, je crois que l’histoire politique a aussi une autre mission, celle d’être démythificatrice. L’historien est là pour regarder derrière les slogans et les effets d’image, précisément parce que l’histoire repose sur un souci constant de distinguer le prouvé, le probable et l’hypothétique. De distinguer le fait et l’interprétation. Et, finalement, le possible et l’impossible : cette dernière distinction n’est-elle pas le meilleur des vaccins contre le démagogie ?