mercredi 31 décembre 2008

Retour subjectif sur les années 1980


Les approches d’une nouvelle année, les promenades le long de la Manche, sur quelques-unes des plages du Débarquement, la lumière à la fois pâle et dorée de Normandie, un œil jeté l’autre soir sur une émission « rétrospective » des années 1980… Il n’en faut pas plus pour se sentir convié, quand on avait vingt ans dans ces années-là, à faire le bilan d’une décennie.
On ne peut pas vraiment compter sur la télévision pour cela : le monde de l’image ne revient jamais que sur sa propre écume, que sur les schémas de l’époque qu’il a déjà produit à l’époque même, par simplification. Au mieux, il saisit certains signes d’évolutions profondes (et pour cela son travail propre n’est ni à négliger ni à mépriser), au pire il réanime les vieilles illusions. Le temps ne suffit pas au monde de l’immédiat pour se donner une profondeur : on peut être vieux sans avoir rien appris. Les bonnes enquêtes, approfondies, ouvertes, que l’on rencontre parfois à la télévision ne se retrouvent jamais dans les rétrospectives : elles s’étaient elles-mêmes, déjà, inscrites dans la durée et écartées de la norme.
Quand j’avais vingt ans, il y avait une foule de gens pour m’expliquer ce que c’était qu’avoir vingt ans dans les années 1980. Je les retrouve aujourd’hui m’expliquant mon passé avec la même tranquille certitude, que seule une bonne dose d’ignorance peut conforter. Ce qu’ils disent n’est pas toujours idiot, mais la vérité leur passe entre les lèvres comme par accident… Et surtout je vois naître ce phénomène pénible, l’autoglorification d’une génération à la face des autres, précédentes et suivantes. On entendait heureusement, au hasard de l’émission, quelques voix dissonantes. Mais au-delà de l’encensement ou de la critique, maintenant que depuis quelques années, j’ai rejoint ce que Péguy appelait les parti des hommes de quarante ans, l’âge où l’on est bien obligé de comprendre, intimement, qu’on ne fera pas tout, celui où l’on ressent plus vivement, dans cette incomplétude, le besoin de se situer dans une histoire plus vaste, de sentir nos efforts relayés et compris par d’autres, j’aimerais revenir sur quelques aspects des années 1980, sur quelques chantiers, qui n’apparaissent bien que maintenant, avec le recul.
Tout d’abord, le rapport au libéralisme économique et à l’argent. On n’a pas tout dit en étiquetant « années fric » les années 1980. À l’époque, on disait souvent que dans une France qui avait connu l’alternance, les Français allaient se « réconcilier » avec le monde de l’entreprise, et même avec la compréhension de l’économie. La fin des années 1970 avait enclenché un renouveau de la pensée libérale. Il aurait fallu pour que cela soit durable deux efforts politiques, à droite et à gauche. Deux efforts qui auraient préparé l’assimilation complète de la chute du communisme, coup de tonnerre de 1989.
À droite (au sens large), de la part des gaullistes et des centristes, une intégration de la nouvelle donne libérale au patrimoine politique préexistant, c’est-à-dire l’effort intellectuel d’analyser son rapport avec l’idée de nation et/ou ave l’idée européenne. À gauche, l’effort nécessaire était la redéfinition d’une politique sociale (et même économique) efficace une fois le principe de l’économie de marché reconnu. Mais cela signifiait bien connaître les libéralismes économique et politique, leur portée et leurs limites, et de prendre le risque d’une pensée positive : or, on a à gauche et à droite développé dans les années 1980 une bonne critique du totalitarisme, dont nous saisissons encore aujourd’hui toute la richesse, mais quand cette pensée s’est tournée vers la démocratie, on en est largement resté à une approche critique.
D’où un éclatement persistant : les nationaux d’un côté, les libéraux de l’autre, les européens (plus ou mois libéraux modérés, plus ou moins sociaux-démocrates) d’un troisième, les socio-étatistes de l’autre, sans qu’émergent vraiment deux blocs intégrateurs, capables de réguler leurs extrêmes tout en les laissant exister.
Pour dire le fond de ma pensée, j’aimerais employer une distinction saint-simonienne, entre le « critique » et l’ « organique ». Je crois que depuis les années 1980, nous manquons d’une pensée organique de la démocratie libérale. Ce qui s’en est peut-être le plus approché est le néo-conservatisme américain, et ce au prix de réductions et de simplifications qui apparaissent clairement aujourd’hui. Un penseur comme François Furet sentait des les années 1980, on le voit bien dans le recueil paru en 2007 chez Laffont et intitulé Penser le XXe siècle, quand on suit ses articles du Nouvel Observateur, que cette tâche était devant nous.
La réflexion sur le religieux, qui s’affirmait aussi dans les années 1980, pouvait y aider. Elle s’est peut-être enfermée dans une impasse, en considérant parfois que les années 1960 n’étaient qu’une parenthèse, et que la critique du totalitarisme aurait pour horizon une « chrétienté démocratique » (rêve de Jean-Paul II, à mon sens). Alors que pendant ce temps, la société de consommation, qui avait été contestée par nombre d’intellectuels des années 1960 et 1970, continuait de s’imposer comme modèle. L’écologie politique, autre grande illusion des années 1980, nous voyons bien aujourd’hui qu’elle n’a pas réussi à proposer un modèle social alternatif : tout comme le socialisme et le catholicisme social du XIXe siècle ont eu au final pour effet d’instaurer la préoccupation du social dans les démocraties, l’écologie politique n’a pu que contribuer à nicher dans la démocratie la préoccupation environnementale (ce qui n’est bien sûr pas négligeable, mais demeure fort éloigné des ambitions de départ).
Mais un ensemble de préoccupations, d’inquiétudes, de constats, de critiques, cela ne fait pas encore des pensées fortes et nourrissantes. Bien sûr, la politique peut s’en passer, et quand bien même ces fortes pensées existent, elles ne lui font que des emprunts sectoriels. La politique démocratique comporte toujours une dose d’opportunisme, de compromis et même de démagogie – ce prix à payer ne me semble pas trop fort pour acheter la liberté. Elle ne suit pas les prescriptions des penseurs (d’où la posture volontiers oppositionnelle de ceux-ci, souvent critiques impitoyables et guetteurs de faillites) ; mais ceux-ci jouent un rôle stabilisateur, modérateur, diffusent parfois dans la société du recul critique ou de l’espérance raisonnée par de multiples canaux. Il y a un équilibre à trouver entre la compréhension et la critique du système dans lequel nous vivons, un équilibre dont la pensée de Tocqueville peut fournir un exemple. Ce travail, je crois, a déjà commencé (il suffit de lire un Daniel Cohen, un Rosanvallon), car on n’est jamais seul à prendre conscience d’une nécessité (si on ne la fantasme pas, ce qui est toujours possible…). Les côtés « ma belle conscience démocratique », « mon corps, ma santé », « mon éternelle jeunesse », « je suis richissime, mais regardez comme je suis provocateur », montrent leurs limites, et on entend ça et là le vent souffler parmi le ruines. Laissons les morts enterrer leurs morts, et remettons-nous en marche, en recevant, transmettant et développant ce qui en vaut la peine.

samedi 20 décembre 2008

Gambetta et nous


Ceux qui lisent depuis quelque temps ces billets savent ce que je recherche : une conciliation entre la prise en compte de l’aspect pragmatique, limité de l’action politique, telle que la tradition « libérale-humaniste » l’a mise en relief, si on ose l’anachronisme, de Cicéron à Tocqueville en passant par Montesquieu, et les exigences toujours renouvelées de la politique démocratique, reposant sur la conviction de l’égalité de dignité de tous les humains et la quête de la justice (forte chez Proudhon, Michelet, Péguy d’une certaine manière, la philosophie spiritualiste, la démocratie chrétienne et le protestantisme libéral). J’ai bien conscience de ne pas être le premier à chercher un équilibre, une articulation entre libéralisme et volontarisme. C’est bien pour cela que mes investigations me conduisent au sein de toutes les familles politiques qui animent la démocratie libérale.
Ne pas être le premier, c’est en fait un atout : nous disposons de l’expérience d’innombrables et parfois d’illustres prédécesseurs, assez proches de nous et assez différents pour nous apprendre des choses – si l’histoire est bien le dialogue du même et de l’autre. Jean-Marie Mayeur vient de nous donner un Léon Gambetta. La Patrie et la République (Paris, Fayard, 2008) qui est roboratif et réconfortant, chaleureux et émouvant sous la volontaire sobriété du style.
Il nous montre un Gambetta démocrate au sens où il ambitionne de tirer toutes les conséquences politiques du suffrage universel ; qui s’adresse à l’électorat, directement, le plus possible, pas seulement pour manipuler, mais aussi, profondément, pour convaincre. Il comprend ainsi que le temps des notables est passé : il célèbre les « couches nouvelles » (nos futures classes moyennes, car de son temps ce mot désigne la bourgeoisie), aime à parler aux paysans et aux ouvriers. Jean-Marie Mayeur montre très bien ce que son radicalisme initial comporte déjà de libéralisme ; Gambetta a l’intuition que les idées libérales, pour durer, doivent se combiner à la démocratie, il sent qu’elles seront autrement condamnées à demeurer confinées dans des cénacles éclairés, mais sans prise sur le pays. Il les connaît bien, ces idées libérales, parce qu’il maîtrise bien l’histoire des grands débats parlementaires français depuis la Restauration, débats qu’il évoque aisément et qui enracinent fortement certaines de ses convictions. Certes, son ralliement au parlementarisme est le fruit d’une évolution ; mais il conçoit très tôt, en vrai libéral, la nécessité de l’alternance. Son rêve est bien, à partir d’une acceptation générale de la République, l’alternance entre un parti progressiste et un parti conservateur, dont il espère qu’elle garantira l’ équilibre et le progrès.
Contre la « république conservatrice » des notables… Il n’y a plus de notables aujourd’hui, mais il y a bien des élites closes sur elles-mêmes. (On peut même se demander si les tentatives d’ « affirmative action » ne sont pas pour ces élites un moyen de reprendre le rêve d’une « aristocratie ouverte » et ainsi pleinement légitime, à la Guizot. Pour sympathiques qu’elles puissent être, ces tentatives n’éviteront pas de repenser l’ensemble des procédures de sélection précoces qui montrent de plus en plus leurs limites.) Et le libéralisme politique, le goût du débat rationnel, risque bien de se confiner dans ces « milieux d’élites » autoproclamés, les « masses » étant abandonnées aux coups de boutoir de la communication politique.
Le patriotisme de Gambetta est décisif pour comprendre la manière dont il refuse et la clôture du libéralisme sur lui-même et la guerre des classes ; il y a une connexion intime chez lui entre démocratie, patriotisme et libéralisme. La patrie est un principe de cohésion ; et Gambetta a pu expérimenter lors de l’épisode de la Défense nationale, alors que les descendants des aristocrates vendéens, comme Cathelineau, combattaient à ses côtés, que la nation était un principe d’unité supérieur à l’adhésion complète au régime politique. Il ne pouvait trop le dire : les impératifs du combat politique lui dictaient d’associer de manière exclusive France et République tant que le régime n’était pas encore enraciné, mais je suis frappé par cet extrait d’une lettre à Ranc (extrait cité p. 285) : « Ce qui manque, je vous l’assure, dans notre parti, c’est le mens divinior de la politique républicaine, l’amour sans borne de la France.»
Cet amour inquiet, on le sent en permanence chez lui, sans qu’il prenne figure de passion aveugle. Gambetta refuse toute concession sur l’Alsace-Lorraine, mais envisage de se prêter à une rencontre avec Bismarck tant qu’il estime que le tour des provinces perdues par voie diplomatique est possible… Méfiant envers la perspective d’une alliance russe, il incline plutôt à une alliance franco-anglaise. Il est contre le nationalisme agressif, ne veut pas pousser à une guerre de revanche.
Certes, il sait manœuvrer : il fait tout pour éviter, dans les années 1870, la conjonction des centres (centre gauche autour de Thiers, centre droit orléaniste) qui fonderait une république conservatrice et élitiste, tout en poussant les républicains à la prudence, alors même qu’ils sont en progrès électoral. L’anticléricalisme lui sert souvent pour rassembler les républicains rétifs à se grouper sous sa férule, et il est mi-sincère, mi manœuvrier, mi-libéral, mi-sectaire à ce sujet. Il sait s’entourer et pousser ses amis, il sait écouter de remarquables conseillers comme Eugène Spuller. Mais rien de tout cela n’est un vaccin contre l’échec en politique…
On sait les échecs de Gambetta : il ne parvint pas à faire l’union des républicains, et le système d’alternance à l’anglaise dont il rêvait ne se mit pas en place. Mais sa mort prématurée a sans conteste diminué son influence.
Nul doute qu’il ne serait dépaysé dans notre France manifestante, lui qui oppose « la politique du suffrage universel » aux « tumultes » de la rue ; mais dans le même discours de 1876, adressé à des ouvriers, il insiste sur l’importance de la vie associative, lieu de la réflexion, de la concertation, de la délibération. Et il ajoute quelque chose de remarquable, en retournant pour récupérer le terme le reproche d’opportunisme qu’on lui fait : il ne faut selon Gambetta « s’engager jusqu’au bout dans une question que lorsqu’on est sûr d’avoir, sans conteste, la majorité du pays avec soi » (cité p. 238), après avoir rassuré les intérêts et rallié les esprits. Énorme exigence… On ne peut pas dire que la politique coloniale des années 1880 lui ait répondu. Mais la formule est très riche, parce qu’elle dit d’une part l’importance, en démocratie, des programmes, des partis politiques, de la construction d’une adhésion, de la clarté dans les choix proposés au pays, et d’autre part elle indique involontairement que tout ne peut se passer ainsi, que l’urgence ou les opportunités peuvent pousser un gouvernant à prendre des initiatives toujours périlleuses.
Ce démocrate veut, en positiviste, une démocratie « organique », régulée, progressive, non-crisique. Et c’est ce qui le différencie tôt de l’extrême gauche républicaine de l’époque. Il cherche incessamment l’appui du suffrage universel, en lequel il voit à la fois une garantie d’ordre et de progrès. On l’accuse d’aspirer au « pouvoir personnel », de pousser à la guerre… Il est mort alors qu’il commençait peut-être à prouver qu’il n’en était rien. Avec lui disparaît peut-être l’espoir d’une Troisième République plus incarnée, moins hésitante, plus démocratique, peut-être plus ouverte. Mais quelle leçon d’énergie ! Quelle capacité de rebond après chaque déception, quelle passion de la politique, de la France et de la République. C’est un bon remontant en ces temps de déprime politique que cette étude patiente, modérée et qui va bien plus loin qu’elle n’y paraît, tant elle esquisse un autre modèle républicain, bien plus passionnant, bien plus vivant que celui que nous avons l’habitude de voir invoqué.

vendredi 12 décembre 2008

Panorama chaotique


Le paysage politique est en miettes et cela est très « Vème République ». Ce paysage m’offre une possibilité d’articuler approches pessimiste et optimiste, ce qui reste toujours un enjeu du commentaire. Le pessimiste et l’optimiste croient qu’ils peuvent prévoir l’avenir, tous deux réduisent l’avenir au présent, c’est bien connu. Tous deux aplatissent les choses, sans le goût du bouillonnement, de l’incertain, sans le goût mais aussi sans l’inquiétude… celui qui aime analyser son temps les envoie promener et s’assied sur le rivage : il lui faut les jaillissements de l’écume tout comme le pressentiment des courants profonds, et même le sentiment que peut surgir une lame qui l’emporte. Il lui faut l’espoir et la crainte, pour pouvoir les éprouver tous deux, les soupeser, les relativiser souvent.
Le paysage politique est en miettes, parce que les forces structurantes que sont les partis politiques sont plus mal en point que jamais.
Le PS dont les dirigeants sont divisés en deux camps, dont l’un a un leader imprévisible et l’autre associe la chèvre et le chou, est dans la pire des situations pour délivrer un message « audible »… voire même un message qui mérite d’être entendu. Bien sûr, on peut toujours s’opposer par une sorte de contestation grincheuse, à la manière de l’adolescent dans ses mauvais jours. Sans tri, sans hiérarchisation, parce que tout cela ne peut sortir que d’un projet, d’une analyse des priorités, d’un ensemble de choix susceptible de s’exprimer au sein d’un programme.
Bien sûr, le PS n’a pas eu besoin d’un programme crédible pour emporter les élections législatives de 1988 et de 1997, mais il était dans le premier cas sur la lancée d’une victoire aux présidentielles, et dans le second cas, il bénéficiait d’un rejet de l’opinion touchant Jacques Chirac et Alain Juppé. Il ne lui reste donc plus qu’à compter sur un rejet de l’équipe Sarkozy…
L’UMP, dont on confie la direction à Xavier Bertrand, dont le moins qu’on puisse dire est que les orientations idéologiques sont discrètes, reste dans la tradition gaulliste des partis godillots, qui peuvent se muer en officines et en boîtes à idées pour les gouvernements, mais là aussi, rien qui annonce une réflexion de fond.
Il y a bien sûr des tentatives de renouvellement à gauche et à droite, et il serait injuste de ne mentionner ni les tentatives d’organisation souverainiste, ni le Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier Besancenot. On tente ici de redonner vie à un nationalisme républicain, alors que le Front National paraît fort mal en point, et en mordant plus que lui sur les élites, là d’organiser les forces contestataires pour fédérer la « gauche de la gauche » et présenter une alternative antilibérale. Mais de part et d’autre, les contours restent flous et on se cantonne pour l’instant à la réaction elle-même inachevée face à un supposé consensus libéral lui-même embryonnaire.
Et le centre, me direz-vous ? Éclaté en quatre familles (trois si on exclut les anciens radicaux de gauche)… Les centristes sont soit noyés parmi les « démocrates contestataires », souvent issus de l’écologie, chez François Bayrou, dont le discours en 2007 alliait lui-même contestation fondamentale et modération centriste, visibles certes, mais peut-être minoritaires dans leur propre parti ; soit peinant à exister dans le Nouveau Centre dès lors que celui-ci veut être autre chose qu’une force d’appoint ; soit absorbés dans l’UMP dont on ne peut pas dire qu’ils orientent en quoi que ce soit le devenir.
Champ de ruines ou chantier ? Il faudrait ajouter au tableau la fragmentation du paysage syndical pour montrer à quel point l’image d’un fourmillement stérile peut parfois s’imposer. Mais tout cela n’est que la surface. Les grands courants sont là : la mondialisation qui interconnecte les économies tout en mettant plus que jamais les pays en compétition, l’explosion de l’information et des communications, la redéfinition permanente des diverses identités, entre fidélités et ruptures. La modernité reste cette totalité imprévisible que personne ne maîtrise, où nulle règle traditionnelle n’indique de manière incontestable ce qui doit être contrôlé ou laissé libre. Où la finitude de l’action humaine apparaît à nu.
Nous sommes en quelque sorte sommés d’en finir avec l’illusion d’une maîtrise intégrale de notre devenir historique. C’est pour cela que nous n’avons plus d’Auguste Comte ni de Karl Marx : l’avalanche d’’informations rend impensable même l’illusion d’une synthèse totale. Mais cette conscience même de la finitude redonne aux choix politiques une dimension héroïque : à chaque instant, c’est le choc de la liberté et de la nécessité, et l’usage de la raison critique redevient indispensable pour inventorier les possibles. Si j’en appelais dans la dernière livraison de ce blog à la modération dans le jugement, c’est bien dans ce sens là. La vraie question reste celle-ci : que voulons nous faire de ce pays ? Tout en sachant qu’elle est suivie par celle-ci : que sommes-nous prêts à payer pour cela ? Connaître la contrainte n’est de ce point de vue pas une perte, c’est un vrai gain démocratique, au sens le plus noble du terme, surtout si on garde à l’esprit cette citation de Péguy : « la démagogie repose essentiellement sur l’exploitation de l’idée de miracle ».

dimanche 30 novembre 2008

Aimer la politique


Aimer la politique, c’est aimer la décision, l’incertain, le risque, le tâtonnement même… Les grands schémas du XIXe siècle, libéralisme et socialisme, étaient cependant assis sur une volonté, née d’une partie de la philosophie des Lumières : rationaliser la politique.
Le socialisme a basculé dans le mythe pendant toute une partie de l’histoire contemporaine, et nous ne savons pas encore s’il va être capable de produire autre chose : si oui, il aura toute sa place dans les démocraties de demain, sinon, il se fondra dans un libéralisme de gauche égalitaire (sur le modèle du radicalisme anglais du XIXe siècle) en laissant derrière lui des résidus contestataires sans projet. Quand je dis « nous ne savons pas », c’est une vraie interrogation, une question d’historien qui regarde vers le futur… Rien ne dit que la pensée socialiste ne recèle pas des potentialités « réactivables ».
Le libéralisme oscille quant à lui entre un système complet (version Hayek) et un pragmatisme politique dont Montesquieu a fourni le premier exemple.
Dans le premier cas, il tend à construire un système clos, qui évacue la politique réelle, tout comme le socialisme l’évacuait quand il attendait tout d’une hypothétique révolution, guetteuse inlassable tapie dans le futur. L’État réduit à un cadre légal, spectateur impassible, ou l’État qui ne sait pas trop quoi faire dans le présent, mais qui, un jour fera tout… cela revient au même.
Dans le second cas, le libéralisme est sensibilité au pluralisme, aux mouvements de la société, à la vie quotidienne, à l’indispensable oxygène de la liberté… Ce que le libéralisme garde d’inépuisable fécondité, à mon sens, c’est un sens des limites du politique, limites obligées et limites souhaitables… et une méfiance irréductible face à toutes les quêtes effrénées de consensus.
Mais il y a de la place à l’intérieur des limites. Il y a l’espace propre, irréductible, du politique. De ce choix permanent des priorités, de cet État qui essaie d’incarner l’intérêt national (ou le bien commun, comme on voudra…), qui accompagne ou contrebalance les évolutions spontanées de la société. Et toutes les discussions à partir de chacun des choix opérés par les gouvernants. Il y aussi cette lutte pour la conquête du pouvoir, ce choc incessant des personnalités et des valeurs (simplement invoquées ou sincèrement vécues). Que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ? Dès qu’on en discute, même sur un zinc, on fait de la politique.
Aimer la politique, c’est aussi aimer que les choses ne soient jamais comme on s’y attendait, être prêt aux échecs, aux déceptions dans ce que Max Weber appelait le « combat des dieux ». C’est pourquoi tous les « déçus de la politique », qui nous assomment de leurs leçons de morale et de leurs phrases d’imprécateurs, laissent une impression de vide. Ils sont sur la grève, ils ne sont plus dans cette histoire. Ils nous bloquent parce qu’ils ont acclimaté dans notre pays une attitude que je rencontre maintenant partout, y compris dans mon milieu professionnel : nombre de nos contemporains n’approuvent plus une action, une loi, une mesure, que s’ils sont à 100% d’accord avec l’ensemble du texte. Ils ne sont prêts à marcher qu’avec eux-mêmes, mais sont disponibles pour pétitionner avec tous les opposants…
Ici, les universitaires auraient du travail à faire : apprendre à prendre du recul, à démêler le bon grain de l’ivraie, à exprimer parfois des jugements balancés sans renoncer à conclure dans un sens ou dans l’autre. Cette loi, cette mesure, cette décision, va-t-elle pour moi dans le bon ou dans le mauvais sens ? On pourrait à partir de cela même lire les imprécateurs les plus terribles, les révolutionnaires les plus absolus, les réactionnaires les plus fanatiques, et dominer tout cela parce que l’on est prêt à prendre et à en laisser. Parfois, nous laisserions tout, mais après examen !
Les « grands politiques » que j’ai pu étudier (Thiers, Gambetta, Ferry, Clemenceau, de Gaulle, Pompidou…), ou ceux qui sans être de grands politiques, on pu peser un temps (Jean Jaurès, Poincaré, Giolitti, Stolypine, Jean Monnet, Paul-Henri Spaak…), ou même les grands observateurs comme Raymond Aron me paraissent avoir un point commun dans la manière dont ils articulent ce qu’ils souhaitent (la politique rêvée) et les contingences et nécessité de la situation présente (la politique réelle). C’est ce qui les distingue de lot des purs opportunistes ou des sectaires plus ou moins violents. On peut être en désaccord avec eux, mais on peut toujours reconstituer leur analyse et en saisir la cohérence, s’appuyer même sur cette cohérence pour envisager d’autres choix et d’autres analyses. Il n’y a qu’ainsi que l’on peut envisager la politique sans s’en dégoûter.
Il y a un vrai plaisir de l’analyse politique, de la discussion politique, et j’ose dire que c’est un plaisir utile. Nous avons besoin d’intellectuels qui soient des médiateurs, d’une communauté dans le recul. Qui instillent, si faire se peut, du calme et du pluralisme. Nous avons donc du pain sur la planche…

lundi 24 novembre 2008

La politique du pire...


À la suite d’un mouvement amorcé par l’antifascisme des années 1930 et amplifié par la Libération, le monde intellectuel français a son centre de gravité à gauche. Il suffit de fréquenter les milieux universitaires pour s’en rendre compte. Si l’on prend en compte cet état de fait, rien de ce qui se passe au PS n’est indifférent pour l’avenir du pays. Il est tout à fait possible qu’un jour la droite modérée retrouve une fécondité intellectuelle suffisante peser fortement dans la vie intellectuelle, mais elle n’en est pas là.
Ainsi, le débat entre libéralisme et socialisme s’est joué largement, à partir des années 1970, au sein de la gauche modérée, alors même qu’il se nourrissait largement des analyses de Raymond Aron, qui avait rompu avec la gauche en 1947. Le parti socialiste, quand bien même le débat idéologique n’y a pas été spécialement fourni depuis vingt ans, se trouve occuper le lieu où toutes les contradictions, tous les non-dits du paysage idéologique français peuvent éclater. On l’a vu avec la campagne du référendum de 2005.
Cet arrière-plan éclaire la situation actuelle. Elle est la pire qui puisse être. Si Ségolène Royal l’avait emporté d’une courte tête, la victoire aurait quand même été incontestable, car elle se présentait seule contre tous les autres leaders. La moitié du parti l’ayant soutenu, elle pouvait obtenir des ralliements d’une opposition fragmentée et idéologiquement incohérente (fabiusiens, « delanoïstes, » « hamoniens »…), certains leaders étant contraint de suivre une partie de leurs troupes. Une victoire nette (au moins 55%) de Martine Aubry cantonnait les « royalistes » dans une situation de « forte minorité », et les obligeait à quelques accommodements. Ajoutons que l’opacité de certaines fédérations rend tout vote serré très problématique… Mais toute formation qui a un fonctionnement démocratique prend le risque du 50/50. De même, je ne suivrai pas l’indignation feinte et démagogique de nombre de commentateurs, du type : « le PS s’occupe de ses problèmes internes au lieu des vrais problèmes des Français », « les questions de personne ont pris le pas sur les questions de principes »… dire tout cela, c’est à mon sens réactiver la vieille culture de l’antiparlementarisme, et ignorer ce qu’est un parti politique : un lieu où s’organise la compétition politique. Le PS lui-même a involontairement alimenté cela en affectant de placer au second plan la question des personnes. C’est bien connu, qui fait l’ange fait la bête…
Dans le cas de figure idéal, aux personnes correspondent des programmes et des équipes s’apprêtant à les mettre en œuvre. Et aussi des orientations stratégiques. L’aspect très « personnel » de Ségolène Royal (mais il est difficile de se frotter à la compétition présidentielle si on n’est pas un peu autocrate et un peu mégalomane, c’est un des vices à peine cachés de notre système), l’aspect « coalition contre » du camp « aubryste » ont sans doute brouillé le débat, alors même que la question stratégique était réduite à celle d’une éventuelle alliance avec Modem, sans doute moins cruciale et au fond moins clivante que celle de la stratégie politique à observer face à Olivier Besancenot. En outre, les personnalités en lice ont joué : Ségolène Royal paraît s’estimer confirmée dans son originalité mystico-charismatique par la campagne présidentielle, et le « profil bas » ou le changement de style (l’habile autant que fictionnel « j’ai changé » de Nicolas Sarkozy en 2007) ne sont pas dans son programme ; cela peut rendre plus difficile les ralliements. Martine Aubry traîne comme un boulet la loi des 35 heures, que plus personne ne défend économiquement et (plus important sans doute pour les militants socialistes) qui est liée au désastre de 2002. C’est l’affrontement Delanoë/Royal qui était attendu… Seule une minorité de militants a voté dans l’enthousiasme, et cela compte en politique…
Mais tout cela mis à part, c’est un choix clair par rapport à la cinquième république qui était proposé. Le PS, après trois défaites consécutives aux présidentielles, et alors même qu’il accepte majoritairement la logique des institutions (difficile de remettre en cause l’élection à laquelle les Français sont le plus attachés comme d’en minimiser les conséquences dans un vieux pays monarchique), va-t-il adapter son organisation interne à notre régime ? Cette adaptation est-elle possible sans changer profondément le fonctionnement du parti ? C’est bien sur ces questions que les militants socialistes sont divisés. Et il n’est pas scandaleux qu’ils le soient, malgré les clameurs qui s’élèvent de toute part. Ce vieux pays monarchique est aussi un pays qui renferme beaucoup de républicains. Ils sont particulièrement nombreux au centre gauche et au centre droit. Ils sont coincés entre les monarchistes inavoués de diverses variantes et les révolutionnaires (on peut être révolutionnaire sans révolution, il suffit de se renfermer dans la contestation), et laminés par la bipolarisation post-1962. Mais ils sont là…
Si le parti socialiste doit se rénover, ce sera à la condition que quelqu’un, à la tête d’une équipe, puisse proposer une adaptation de ce parti à la contrainte institutionnelle tout en garantissant un minimum de fonctionnement démocratique. Aucun parti n’a réussi à le faire depuis 1962. Mais personne n’a intérêt à l’échec ou à l’éclatement du PS ; j’y insiste, parce que la tentation est forte à droite de chercher à faire avec Olivier Besancenot ce que certains dirigeants socialistes ont fait avec le Front National. C'est-à-dire : favoriser sa montée pour bloquer l’alternance. On oublie dans ces milieux que le NPA aura des répondants syndicaux et une capacité de blocage que le Front National n’avait pas, sans parler de son influence culturelle. Et que l’affaire, pour le Parti socialiste, s’est terminée en 2002, avec un candidat du FN passant devant le sien. En politique comme ailleurs, la politique du pire donne toujours le même résultat : le pire…

dimanche 16 novembre 2008

Un tournant historique pour le parti socialiste ?


Léon Blum écrivait dans son ouvrage À l’échelle humaine, publié en 1945 et rédigé en 1941 : « Si le parlementarisme a réussi en Angleterre et échoué en France, c'est essentiellement parce qu'il existe en Angleterre une ancienne et forte organisation de partis et que - hors de rares exceptions qui confirment la règle - on n'a jamais rien pu créer de pareil en France depuis un siècle et demi. » Il visait bien sûr les expériences de monarchie constitutionnelle et surtout la IIIe République. Les partis n’ont pu ni organiser ni stabiliser le parlementarisme – et il en fut de même sous la IVe République. La Ve République proclame dans sa constitution l’utilité des partis politiques. On lit à l’article 4 que « les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage », ce qui n’est en fait qu’une partie de leur rôle : ils organisent également la compétition politique…
On sait que de Gaulle lui-même n’aimait pas les partis, et qu’il fut toujours réticent à l’idée d’un parti gaulliste : le RPF devait être un « rassemblement » qui par la double appartenance coifferait les partis démocratiques, et plus tard, il ne se remit jamais tout à fait de ne plus vraiment incarner l’union nationale. D’où le vécu particulier les partis gaullistes successifs. La réforme de 1962, dans la pensée du Général, qui confiait au suffrage universel direct la désignation du président, était faite pour que son successeur concentre une légitimité telle qu’il puisse s’imposer face à toute coalition des partis traditionnels. Ce que de Gaulle ne pensait sans doute pas (mais cela l’aurait-il gêné ?), c’est que cette réforme allait dynamiter de l’intérieur les partis politiques, l’enjeu présidentiel brouillant tout le reste.
François Mitterrand parut éviter cela au parti socialiste : il était l’homme de la IVe République qui comprenait le mieux la contrainte politique crée par la Ve. Sa stratégie de l’union de la gauche, rôdée en 1965, échouant de peu en 1974, sabotée par le parti communiste en 1978, victorieuse en 1981, était la plus efficace dans un paysage politique dominé par l’élection présidentielle. Son habileté manœuvrière, issue probablement d’un itinéraire idéologique particulièrement complexe, le rendant étranger à certaines des pudeurs républicaines de la gauche, et à son expérience politique précoce, lui permit de s’emparer avec audace du jeune parti socialiste en 1971 et de maintenir son leadership sans entraver le développement des différentes tendances du PS. Au contraire, il savait admirablement jouer de leurs divisions, en vrai parlementaire chevronné ayant fait ses armes au centre gauche. Avec l’appui de deux chocs pétroliers et des divisions de la droite post-gaulliste, il put ainsi profiter de l’appui d’une force politique assez nombreuse et dynamique, dont un long séjour loin du pouvoir avait stimulé l’imagination.
Depuis 1981, le parti socialiste n’arrive pas à organiser en son sein la compétition présidentielle, sauf quand, comme en 1995, personne ne veut y aller parce que l’élection paraît ingagnable. On se souvient des infortunes de Rocard, éphémère candidat « virtuel » qui ne parvint pas à prendre le parti. Lionel Jospin parut avoir réglé le problème, mais c’est parce qu’il était premier ministre de cohabitation, ce qui lui conférait une sorte de leadership « à l’anglaise ». Le retour à la logique normale des institutions en 2002 lui fut fatal. François Hollande pouvait incarner un itinéraire logique : assurer d’abord son autorité sur le parti, puis apparaître comme l’homme le mieux apte à le représenter dans sa diversité en 2007. La victoire du « non » en 2005 remit en question cette stratégie : l’autorité de Hollande n’était pas assez « extérieure » au parti pour se remettre d’un tel échec. Le candidat « extérieur » (profitant assez largement pourtant au sein de l’appareil du retrait de son compagnon) fut Ségolène Royal. Et maintenant, c’est Reims…
Pour le Parti Socialiste, aujourd’hui, il vaut peut-être mieux une bonne crise qu’une décadence tranquille. J’ai déjà dit dans ce blog que la « synthèse » est dans un parti la pire des choses ; idéologiquement, « programmatiquement », elle est désastreuse et endort un parti dans les vieux travers identitaires. La formule d’un leader candidat naturel à la présidentielle, entouré d’une équipe restreinte pour gérer le parti, semble la mieux adaptée à la logique de la Ve République post-1962, et la mieux faite pour obliger le PS à une certaine lisibilité. Elle peut placer une équipe en position de mettre à profit les années qui viennent pour mener un travail de fond, idéologique et stratégique.
Ceci dit, on voit bien les risques : je conçois volontiers que le vécu des partis gaullistes (même élargis) n’ait rien de bien enthousiasmant. Ces derniers fonctionnent bien pour préparer les élections présidentielles et comme pourvoyeur d’un ensemble de conseillers du prince, mais on y chercherait en vain de vastes débats politiques. Or, je crois que la droite française peut encaisser (pour l’instant) une plus grande dose de pragmatisme pur que la gauche, qui a à conjurer son péril propre : l’invasion d’un moralisme à courte vue qui ne s’exprime que dans le discours et peine à déboucher sur des propositions concrètes, et même sur des propositions en lesquelles ceux qui les formulent croient vraiment.
Ségolène Royal et son équipe tentent quelque chose, et ils paraissent avoir une stratégie « semi-révolutionnaire », mi-contrôlant, mi-contournant l’appareil. S’ils réussissent, une période se dégagera dans l’histoire politique française, qui commencerait avec la prise de l’UMP par Sarkozy et se clorait avec la prise du PS par Ségolène Royal : deux personnages de la même génération imposent une politique fortement personnalisée avec l’intention proclamée de faire bouger les lignes, et un souci constant de la communication. L’inconnue serait alors de savoir si, de part et d’autre, des projets vraiment cohérents pour accompagner, favoriser et orienter dans la mesure du possible l’évolution de la France parviennent à se dégager…

vendredi 7 novembre 2008

Du lyrisme démocratique : Obama et Hugo


A six heures du matin, le mercredi 5 novembre, en allumant la radio, je suis tombé sur le discours de Barack Obama à Chicago. Au-delà de ce que représente cette élection (il sera d’ailleurs intéressant de voir réagir les professionnels français de l’anti-américanisme, ou plus exactement de voir combien de temps ils vont tenir, réfugiés sur la ligne de crête d’une distinction simpliste entre une « bonne » et une « mauvaise » Amérique, qui rend mal compte du fait national américain), j’ai été frappé par le lyrisme démocratique du nouveau président. Ce qui m’a frappé, c’est que ce discours restait relativement modeste, en ne promettant pas la lune, en admettant que tout ne serait pas possible et que tout ne serait pas forcément réussi, tout en demeurant assez enthousiasmant.
Partant pour mes cours, j’ai emporté, comme « lecture de RER » le volume des œuvres complètes de Victor Hugo intitulé tout simplement Politique (présentation de Jean-Claude Fizaine, Paris, Laffont, 1985). De la banlieue sud au nord de Paris, j’ai pu ainsi lire les pages qu’Hugo avait rédigées en 1875, sous le titre « le droit et la loi », pour présenter les trois volumes d’Actes et Paroles recueillant ses discours.
Le discours d’Obama ne contenait pas de promesses utopiques, et pourtant il était de nature à soulever l’enthousiasme. En cela, il évoque bien sûr Kennedy. Hugo m’aide à m’interroger sur la source de ce lyrisme démocratique, et cette interrogation même peut permettre de répondre à une question : que pouvons-nous opposer au déferlement des grands mythes, mobilisateurs de passions parfois peu éclairées, aux schémas simplistes qui gênent le pragmatisme et ruinent toutes les chances d’avancées concrètes, au profit de la réaction aveugle ou d’utopies pseudo-révolutionnaires ?
Bien sûr, la raison. L’analyse, la synthèse, la distinction du certain et de l’hypothétique, l’argumentation fine, l’examen patient et respectueux des raisons des uns et des autres… Et ce d’autant plus que l’on se définit comme (ou que l’on essaie d’être) un intellectuel, c’est-à-dire une sorte de clerc au service de la raison critique (ce qui ne veut pas dire être forcément rationaliste au sens philosophique du terme). Oui, mais la raison est sèche, peu enthousiasmante, et par le recul qu’elle procure, elle rend l’adhésion totale à un projet quasiment impossible, et donc la mobilisation plus difficile. Vouloir servir la raison en politique, c’est être prêt à la solitude, et consentir d’avance à bien des défaites. Dans le long terme, c’est un pari gagnant : en témoigne la gloire de Raymond Aron. Mais peut-on abandonner le court terme aux divers démagogues ? Je repense souvent à cette belle phrase de Péguy : « le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles ». Il faut donc aussi être capable de trouver l’enthousiasme qui mobilise, mais où cela ?
Victor Hugo distingue le « droit » et la « loi » : le droit, c’est l’absolu, la loi, le relatif. « Le droit parle et commande du sommet des vérités ; la loi réplique du fond des réalités ; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible ; le droit est divin, la loi est terrestre. » Par la suite, il force l’antagonisme, et se présente souvent comme le serviteur du « droit » contre la « loi »… mais peu importe : Hugo touche du doigt quelque chose d’essentiel pour la politique démocratique. L’équilibre que nous devons chercher, pour chacun de nous, est entre les principes qui nous paraissent absolus, ceux sur lesquels nous ne voulons pas transiger, et tout ce qui est l’objet d’entente, de compromis possibles.
« Ce que je crois » était le titre d’une célèbre collection éditoriale des années 1960 et 1970… c’est aussi une question que nous ne devons pas oublier de nous poser. Le libéralisme et la démocratie, leur fusion dans la démocratie libérale, posent un certains nombre de principes. Que l’on les réinvestisse par le « droit naturel », par les convictions religieuses, par un mélange des deux, par une réflexion philosophique différente, qu’importe. « La foi fait le dieu et l’idole », disait Luther, une manière de dire que chacun d’entre nous doit savoir où il place sa foi et aussi ce qui n’est pas objet de foi, mais de pur examen. Le drame, la beauté, l’incertitude de l’action politique, de la prise de position politique, c’est que nous y servons nos convictions, notre Dieu pour certains, nos dieux pour d’autres, plus relativistes, comme Max Weber, mais que ce service est nécessairement, toujours imparfait. Nous ne réussissons jamais qu’en partie, et l’échec, au moins partiel, fait toujours partie de la vie politique. D’où l’importance d’avoir placé assez haut, et d’une certaine manière assez hors d’atteinte nos valeurs fondamentales, pour que l’aspect relatif et confus de la mêlée politique ne les atteigne pas et qu’elles puissent demeurer pour nous des moteurs. Le discours démocratique n’exclue jamais que l’on invoque des valeurs, des convictions ; les conditions de l’action politique en démocratie exigent qu’on les invoque avec modestie.