dimanche 1 juillet 2012

La politique française présentée aux Sud-coréens....

Grâce à la bienveillance d'une amie, je présente lundi 2 juillet, à l'ambassade de Corée du Sud, le paysage politique français à une délégation de responsables politiques sud-coréens. Je reproduis ici le texte de mon intervention : c'est amusant de devoir décrire, en termes simples, les caractéristiques de notre vie politique. On ne dit rien de vraiment nouveau, mais les paradoxes et les lignes de force apparaissent plus clairement.


Le paysage politique français est par certains côtés très classique : une droite et une gauche qui, depuis 1981 alternent au pouvoir. Tout au plus peut-on remarquer que cette alternance a été très rapide : depuis 1981, toutes les majorités sortantes ont été battues aux législatives, sauf en 2007. Cette alternance a par contre été très difficile pour le Sénat, qui a été à droite de 1958 à 2011, et n’est à gauche que depuis cette dernière année. Mais la France est clairement une démocratie à alternance, une démocratie libérale.

Par contre, il y a des particularités, comme dans tous les pays, de la vie politique française. La droite est marquée par une tradition particulière, celle du gaullisme. A gauche, le parti socialiste, actuellement au pouvoir depuis les dernières élections, a eu une histoire particulière, qui l’a longtemps contraint à faire le grand écart entre son idéologie et son action au gouvernement. Enfin, si les institutions favorisent la bipolarisation, aucun des partis de gouvernement (le parti socialiste à gauche depuis 1969-1971, l’UMP à droite depuis 2002), ne parvient à représenter vraiment l’ensemble de la gauche ou l’ensemble de la droite.

Rappelons avant de développer ces points particuliers la contrainte institutionnelle : nos institutions de la Cinquième République remontent à 1958, mais en 1962, il y a eu une réforme très importante. Le président de la République, d’abord élu par un collège de 80 000 grands électeurs (donc au suffrage universel indirect) est depuis cette année 1962 élu au suffrage universel direct.

L’élection présidentielle est très vite devenue l’élection la plus importante aux yeux des Français. Cependant, au départ, le mandat présidentiel était de 7 ans, alors que les députés sont élus pour 5 ans. En 1986 et en 1993, l’opposition avait gagné les élections et il y avait eu à chaque fois une cohabitation de 2 ans : le premier ministre et le gouvernement n’étaient pas du même « bord » que le président. En 1997, le président de droite, Jacques Chirac, avait dissous l’Assemblée nationale et la gauche avait gagné. La cohabitation avait duré 5 ans. Au départ, l’opinion avait apprécié le fait que gauche et droite travaillent ensemble, mais rapidement, l’ambiance s’était dégradée. En 2000, les Français ont approuvé par référendum la réduction du mandat présidentiel de 7 à 5 ans. Les présidentielles précèdent de quelques semaines les législatives, et le risque de cohabitation est moins important.

Deux grands partis de gouvernement, l’UMP et le parti socialiste

Les socialistes ont d’abord été divisés, à la fin du XIXe siècle, en petits groupes, et puis ils se sont unis en 1905 pour former la SFIO, Section Française de l’Internationale Ouvrière, membre de la Seconde internationale. En 1920, ce parti éclate pour donner deux partis : la SFIC (Section Française de l’Internationale Communiste), qui devient le Parti communiste, et un autre parti qui garde le nom de la SFIO, qui refuse de rejoindre le camp communiste.

Officiellement, la SFIO, comme beaucoup de partis socialistes avant le denier tiers du XXème siècle, reste un parti révolutionnaire, où Marx reste une référence, et qui veut collectiviser l’économie. Si les militants de la SFIO ne sont pas communistes, c’est qu’ils sont attachés à la démocratie, et qu’ils pensent soit qu’on peut transformer l’économie dans le cadre de la démocratie, soit que la révolution viendra d’elle-même, plus tard, quand l’économie sera suffisamment développée. Le principal homme politique de la SFIO, Léon Blum, en 1926, avait formulé une distinction très subtile entre « l’exercice » et la « conquête » du pouvoir. La SFIO peut exercer le pouvoir, si le résultat des élections le lui permettent, mais si l’heure de la grande transformation de la société n’est pas venue, elle se contentera de faire une politique sociale sans remettre en question les bases du capitalisme, de l’économie de marché. La « conquête du pouvoir », ce sera plus tard, au moment où se produira la grande Révolution, pacifique ou non, qui changera toute la société. La SFIO au pouvoir sera donc un parti qui fait des réformes en faveur des ouvriers sans changer le système économique, la Révolution est toujours là, mais dans un horizon lointain.

La SFIO va exercer le pouvoir à plusieurs reprises : en 1936-1937, et pendant quelques années de la Quatrième République (1946-1958). Mais les socialistes n’aiment pas cela, et pensent toujours qu’ils risquent d’y perdre leur âme. D’ailleurs, avec Guy Mollet (février 1956-1957) elle se compromet dans la guerre d’Algérie. Marginalisé par le retour de Charles de Gaulle en 1958, la SFIO est mourante en 1969. Elle est remplacée par un nouveau parti, le Parti socialiste, celui qui est au pouvoir actuellement.

Un homme a permis à ce parti de devenir véritablement un parti de gouvernement. Cet homme, c’est François Mitterrand. Il vient du centre, et il a été candidat unique de la gauche aux élections présidentielles de 1965 (les premières au suffrage universel direct) face à Charles de Gaulle. En 1971, il rejoint le parti socialiste et en prend le contrôle au congrès d’Épinay. Pour lui, le Parti socialiste doit viser à conquérir le pouvoir. S’il parle encore de Révolution, s’il veut la « rupture avec le capitalisme », il ne sépare pas cette idée de la victoire électorale et de la conquête légale du pouvoir. Il faut unir la gauche, faire alliance avec les communistes, remporter les présidentielles (ou les législatives, à défaut) nationaliser les plus grandes entreprises, planifier l’économie, donner plus de pouvoir aux syndicats, créer une société d’économie mixte où l’État dominera le marché.

A partir de 1971 et du programme commun de la gauche signé en 1972, les socialistes, qui sont dans l’opposition depuis les débuts de la Cinquième République, ont bien un parti de gouvernement, mais ils n’en ont pas encore une idéologie de parti de gouvernement. Alors que l’économie française s’est ouverte après la Seconde guerre mondiale, ouverture accrue par la construction européenne et le Marché commun mis en place après le Traité de Rome de 1957, les socialistes, pour la plupart, pensent désormais qu’une victoire électorale suffit pour transformer la société.

Quand François Mitterrand devient président de la République en 1981, il y a beaucoup de réformes importantes, comme l’abolition de la peine de mort ou la décentralisation (les départements et les régions sont désormais gérées par des élus) mais les socialistes se heurtent à la réalité du pouvoir. Ils comptaient sur les nationalisations pour changer le mode de fonctionnement des entreprises, sur le plan pour relancer l’économie, sur la relance par la consommation. La relance économique échoue, les entreprises nationalisées sont dirigées comme les autres, la France dépend beaucoup de ses échanges extérieurs, il faut lutter contre l’inflation, le commerce extérieur se dégrade, les dépenses publiques (déjà) pèsent lourd : ils prennent en 1983 ce qu’on a appelé le « tournant de la rigueur ». Ils découvrent qu’ils ne vont pas rompre avec le capitalisme.

Ils ont prouvé qu’ils pouvaient exercer le pouvoir, mais c’est aux dépends de beaucoup de leurs anciennes idées. Le parti socialiste évolue idéologiquement, mais non pas, comme la social-démocratie allemande (qui a changé son idéologie au congrès de Bad Godesberg de 1959) avant d’exercer le pouvoir, mais après, sous la pression de la réalité.

La chute du mur de Berlin, en 1989, marque le début de l’écroulement du communisme en Europe, en 1991, l’Union soviétique s’effondre. Au parti socialiste, on songe même à abandonner l’adjectif de « socialiste ». En 1990, la déclaration de principes du congrès de Rennes reconnaît que toutes les libertés se tiennent, et qu’on ne peut donc séparer la liberté économique des autres. Mais c’est véritablement en 2008, alors que l’actuel président de la République, François Hollande, est premier secrétaire du PS, qu’une nouvelle déclaration de principes du parti déclare que son idéal social est désormais « l’économie sociale et écologique de marché ».

Quand on compare les campagnes socialistes de 1981 et de 2012, on mesure le changement : on invoquait en 1981 le « peuple de gauche », en 2012 la patrie et la République.

La droite française a elle aussi beaucoup évolué depuis les débuts de la Cinquième République. Auparavant, on y trouvait essentiellement les démocrates-chrétiens du MRP (Mouvement Républicain Populaire), parti de centre droit, et la droite républicaine marquée par le libéralisme. Mais une nouvelle force avait fait son apparition en 1947 avec le RPF (Rassemblement du Peuple Français) : les gaullistes.

Le milieu d’origine de Charles de Gaulle est catholique et monarchiste. Lui-même a été marqué dans sa jeunesse par des auteurs nationalistes : le monarchiste Charles Maurras, les républicains Maurice Barrès et Charles Péguy.  Il ne croit pas possible un retour de la monarchie et a retenu des deux derniers la volonté d’un rassemblement national. Militaire, il a cherché en vain pendant l’entre-deux-guerres à faire évoluer la doctrine stratégique de la France pour la préparer au choc avec l’Allemagne, a rencontré beaucoup d’hommes politiques, en a conclu qu’ils étaient en général médiocres, et cela a renforcé sa critique d’une Troisième République jugée trop parlementaire.

De 1940 à la Libération, à la tête de la France Libre, il a fédéré les résistants à l’occupation allemande. De 1944 à 1946, il est à la tête de la coalition qui dirige la nation, mais en 1946, il a démissionné, refusant l’emprise des « partis », les partis politiques qui, à ses yeux, divisent la nation. Au printemps 1946, il a expliqué dans un discours célèbre chez nous, le discours de Bayeux, la République qu’il voulait. C’est un mélange entre un régime parlementaire et un régime présidentiel. Le président de la République devrait être un grand personnage prestigieux, au-dessus des partis, qui ne se contente pas d’être le gardien des institutions, mais donne les grandes orientations nationales, rend les grands arbitrages, en travaillant avec le premier ministre qui lui, représente la majorité parlementaire.
Un proche de de Gaulle, Michel Debré,  son premier ministre de 1958 à 1962, a explicité cela par une formule frappante : « dépolitiser l’essentiel national ». Le président de la République doit incarner l’unité nationale de manière active, comme un monarque en fait, qui ne serait pas qu’un monarque comme au Royaume-Uni.

De Gaulle veut rassembler les Français autour de trois axes :
-          L’unité nationale autour d’un État fort
-          Une politique extérieure de prestige
-          La modernisation pour le progrès économique et social.

Mais il est difficile de se réclamer de l’unité nationale, de vouloir rassembler, dépasser le clivage droite-gauche et de rassembler ses partisans dans un parti. Quand, en 1947, le général de Gaulle avait fondé le RPF (Rassemblement pour la France), il voulait que ses adhérents puissent en même temps demeurer membres d’un  autre parti, sauf le parti communiste (la guerre froide commençait). Mais cela n’avait pas fonctionné, et le RPF, qui a duré jusqu’en 1953, est devenu un parti comme les autres.

Quand le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, et fonde la Cinquième République, il faut bien rassembler ses partisans pour les élections législatives : c’est la fondation de l’UNR, Union pour la Nouvelle République, qui changera de nom plusieurs fois, mais vivra jusqu’en 1976.

Très tôt, on se rend compte que l’espoir d’un rassemblement national tourne court : dès 1959, il n’y a plus de socialistes dans le gouvernement du général de Gaulle. En 1962, les démocrates-chrétiens le quittent à cause de ses réserves sur la construction européenne. L’élection du président de la République au suffrage universel, qui se tient pour la première fois en 1965, accentue et confirme cela : le général de Gaulle n’est élu qu’au deuxième tour, face au candidat unique de la gauche, et en rassemblant essentiellement des voix de droite.

C’est donc un paradoxe : malgré l’action du petit groupe des « gaullistes de gauche », assez marginalisés, le général de Gaulle, qui voulait dépasser le clivage droite-gauche qui n’aimait pas les partis politiques, a donné naissance au parti politique le plus nombreux et le plus organisé de la droite française.

Les gaullistes ont l’habitude de se rassembler derrière un leader sans trop discuter, et la démocratie interne, dans le parti, est très faible. Bien sûr, les gaullistes vont connaître des divisions, des rivalités, mais ils se rassemblent toujours derrière leur chef. Quand, en 1976, Jacques Chirac fonde le RPR, Rassemblement Pour la République, qui succède à l’ancien parti gaulliste et vit jusqu’en 2002, rien ne change de ce point de vue : son autorité sera parfois contestée, mais il gardera toujours un contrôle sur le parti.

Le gaullisme a changé durant cette période : Charles de Gaulle avait accepté le traité de Rome qui fondait le Marché commun européen, mais il voulait une «Europe des nations ». Jacques Chirac, en 1992, est favorable à la ratification du traité de Maastricht, qui mène à la création de l’euro. Les gaullistes étaient plutôt des dirigistes, qui, sans être socialistes, voulaient un État modernisateur impliqué dans la conduite et la stimulation de l’économie : ils deviennent plus libéraux à partir des années 1980. Ceux qui contestent ces virages vont se retrouver dans la mouvance dite « souverainiste », mais ils ne sont jamais parvenus à fonder de grands partis politiques.

En 2002, au lieu du traditionnel affrontement droite-gauche, le second tour de l’élection présidentielle a vu le président sortant, Jacques Chirac affronter non pas son premier ministre socialiste, Lionel Jospin, mais le leader de l’extrême-droite, Jean-Marie Le Pen. Après une facile victoire, Jacques Chirac a cru l’heure venue de créer une nouvelle force politique, qui rassemblerait les gaullistes, les centristes et les libéraux-non gaulliste, l’UMP (Union pour la Majorité Présidentielle, puis Union pour un Mouvement Populaire). Nous verrons que la tentative de rassemblement des droites a échoué, mais il faut noter que les gaullistes sont demeurés dominants dans ce mouvement : il était prévu d’y créer des tendances qui n’ont jamais vu le jour.

En 2004, Nicolas Sarkozy s’est emparé de l’UMP, et cela a été déterminant pour sa marche vers la présidentielle. Aujourd’hui, après l’échec de sa réélection, ce mouvement dominé par les gaullistes se trouve dans une situation inédite : il n’a plus de leader incontesté : Jean-François Copé, qui ene st à la tête, l’ancien premier ministre François Fillon et l’ancien ministre Xavier Bertrand s’affrontent pour le leadership.

Parmi les forces de gouvernement, il en est une qui a quasiment disparu : les centristes. Dans les années 1960, ceux-ci se sont divisés sur la question du soutien à apporter au général de Gaulle. Un homme va les réunir dans une grande formation de centre droit : Valéry Giscard d’Estaing. Venu de la droite républicaine, il a longtemps été ministre des finances, sous de Gaulle et sous le successeur de celui-ci, Georges Pompidou. Après la mort de ce dernier avant la fin de son septennat, en 1974, il a été, avec l’appui de Jacques Chirac, élu premier président non-gaulliste de la Cinquième République. Jacques Chirac est devenu premier ministre, mais les deux hommes ne sont pas entendus, et le premier ministre a démissionné en 1976. Pour contrer le RPR, VGE, qui avait cru pouvoir se rallier durablement les gaullistes, crée en 1978 l’UDF (Union pour la Démocratie Française). Elle rassemble des libéraux, d’anciens démocrates-chrétiens, des radicaux. C’est plus une fédération qu’un parti.

L’UDF, parti de centre droit, ne s’est jamais vraiment remise de la défaite de VGE en 1981, mais elle est restée jusqu’en 2002 un indispensable partenaire des gaullistes. Un homme, François Bayrou, a refusé que les centristes rejoignent l’UMP en 2002. Il a d’abord maintenu une UDF diminuée, misant tout sur une éventuelle victoire à l’élection présidentielle. Déjà candidat en 2002, il se représente aux élections de 2007. Arrivé en troisième position au premier tour, il n’appelle pas à voter au second pour Nicolas Sarkozy, provocant le départ de la plupart des élus du mouvement qui fondent le Nouveau Centre.  Il poursuit le projet de la construction d’un centre indépendant de la droite et de la gauche. En 2012, il ne donne pas de consigne de vote pour le second tour, mais déclare qu’à titre personnel il votera pour le candidat socialiste, François Hollande. Les élections législatives ne donnent que deux députés au Modem.

Les centristes aujourd’hui sont donc principalement partagés entre l’UMP, où ils constituent une minorité, le Nouveau Centre, allié à l’UMP, dont l’audience est assez faible, et le Modem en voie d’extinction. Ils n’ont pas réussi à trouver un candidat aux dernières présidentielles : le radical Jean-Louis Borloo, issu de l’UMP, a renoncé à poser sa candidature, Hervé Morin, du Nouveau Centre, a jeté l’éponge durant la campagne du fait de ses faibles scores dans les sondages, et François Bayrou n’a pas entraîné derrière lui l’ensemble des centristes. Il ne reste donc pas grand-chose de ce qui fut, autrefois, l’UDF.

La résistance au bipartisme et les nouvelles forces politiques

Les institutions de la Cinquième République poussent au rassemblement de la droite et de la gauche et mènent la vie dure aux centristes. Le mode d’élection du président de la République et celui des députés, qui est le scrutin d’arrondissement uninominal à deux tours (sauf un essai de proportionnelle en 1986-1988) favorisent donc nettement le parti socialiste et la droite gaulliste. On le voit bien aujourd’hui où le PS est majoritaire dans toutes les instances nationales. Cependant, ni l’UMP ni le PS n’ont réussi à rassembler l’ensemble de la droite et de la gauche.

En effet, le bipartisme se heurte dans notre pays à une forte résistance. Si les partis de gouvernement acceptent l’économie de marché, s’ils acceptent la construction européenne et la monnaie unique, ils n’ont pas réussi à entraîner l’ensemble du pays dans ce choix. Nous ne nous intéresserons plus ici à la tentative de François Bayrou, finalement héritière de l’ambition première du gaullisme : rassembler la droite et la gauche. Mais à ceux qui, à gauche et à droite, échappent aux grands partis.

À gauche, le Parti communiste a profondément marqué la culture politique française. Il rassemble environ un tiers des électeurs à la Libération. Il a une bonne implantation dans le monde ouvrier, et contrôle jusque dans les années 1970 le principal syndicat ouvrier, la CGT (Confédération Générale du Travail). Et puis, en France, une partie de l’opinion est très attachée à l’idée d’une révolution qui amènerait une vraie égalité, c’est un des souvenirs, avec les droits de l’homme, laissés par la Révolution française. Il a connu un déclin avec la perte d’attraction du modèle soviétique. A partir du milieu des années 1970, il est dominé par le Parti socialiste, et son déclin s’accélère dans les années 1980. La participation au gouvernement en 1981-1984 ne lui a pas profité.
Mais le parti communiste conserve une forte implantation locale (en particulier dans la région parisienne) et des militants. Par exemple, dans la dernière élection présidentielle, il s’est rangé derrière un ancien socialiste, Jean-Luc Mélenchon. Le « parti de gauche » que celui-ci a fondé en 2008 après son départ du parti socialiste a constitué avec le Parti communiste le « Front de gauche ». Il est anticapitaliste, mais se place sur le terrain légal. Par contre, il ne se réclame plus de l’héritage de l’URSS.

Enfin, les années 1960 ont vu apparaître en France, comme dans d’autres pays très développés économiquement, une contestation de la « société de consommation ». Elle a donné lieu d’un côté à un certain renouveau de l’extrême gauche, c’est-à-dire ceux qui étaient plus à gauche que le parti communiste. Ils ont trouvé un leader populaire aux élections de 2002 et surtout de 2007 en la personne d’Olivier Besancenot, mais le parti ensuite lancé par celui-ci, le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) n’a pas rencontré de succès. De l’autre côté, on a vu surgir dans les années 1970 et 1980 une nouvelle sensibilité, les écologistes, qui veulent remettre en question le « système » en se plaçant surtout dans la perspective de la défense de l’environnement. Les Verts ont été fondés en 1984 et ils ont hésités entre deux stratégies : refuser de se situer entre la droite et la gauche (Antoine Waechter) ou s’allier avec le parti socialiste (Dominique Voynet). C’est la seconde qui l’a finalement emporté.
A droite, c’est le Front national qui représente la principale menace pour les partis de gouvernement. Elle gêne beaucoup plus l’UMP que les écologistes ou le Front de gauche ne sont en mesure de gêner le PS, parce que l’alliance électorale avec lui ne semble pas possible.

Le Front national est né en 1972 sous la férule de Jean-Marie Le Pen, dont la fille Marine dirige aujourd’hui le parti et dont la petite-fille vient d’entrer à l’Assemblée nationale. C’est au départ le rassemblement de groupuscules d’extrême droite nationalistes. Il commence à gagner des électeurs dans les années 1980, en prenant position contre l’immigration, contre l’insécurité et en critiquant la les partis de gouvernement. Il inquiète beaucoup la majorité de l’électorat, beaucoup voient alors en lui un parti « fasciste » et, en France, les souvenirs de l’occupation allemande et de la période du régime de Vichy et de la collaboration sont très vifs. Marine Le Pen, président depuis 2011, voudrait en faire un parti de droite populiste, comme il en existe aux Pays-Bas, en Autriche, en Suisse… Elle critique la politique migratoire, les élites, la construction européenne et la mondialisation.

En conclusion, si on regroupe les Français en oubliant la frontière entre droite et gauche, on pourrait dire qu’environ 70 % des électeurs acceptent la mondialisation, la construction européenne, l’économie de marché, et (globalement) les institutions. Et que d’un autre côté, environ 30% des électeurs les remettent en question, soit parce qu’ils veulent avant tout émettre un vote contestataire, soit parce qu’ils veulent effectivement une transformation de la politique et de la société.

Si la frontière entre droite et gauche, entre le PS et l’UMP n’est pas toujours aussi claire que le disent leurs leaders, c’est parce que l’Etat-Providence existe en France depuis 1945. La Sécurité sociale a été mise en place en 1945, théoriquement financée par les cotisations des entreprises et des salariés, en fait, parce que le système est déficitaire, financé en grande partie par l’impôt. Le PS et l’UMP sont en désaccord sur les moyens de financer le système, sur la manière de le réformer, pas sur son existence. Ils sont également d’accord sur l’euro et sur le fait que la France doit rester dans l’Union européenne. Ils s’opposent sur les choix budgétaires, sur le nombre de fonctionnaires, sur le fait d’augmenter les recettes de l’Etat ou de réduire les dépenses. La gauche est un peu plus dirigiste et la droite un peu plus libérale. La gauche insiste un peu plus sur la réduction des inégalités, la droite sur la sécurité… mais tout cela est plutôt, en fait, une question de dosage. Cela ne facilite pas les choix politiques, et rend parfois difficile de mettre en place des réformes courageuses, d’autant plus que les forces de contestation sont parfois vives dans le pays. Mais est aussi la source d’une certaine stabilité.



samedi 16 juin 2012

Jour de vote ou d'abstention

Plus d'un électeur sur trois ne s'est pas senti concerné par les élections législatives de 2012. Et ce dans un contexte décisif, où la crise européenne fait rage, où le couple franco-allemand connait des difficultés, où le redressement des finances publiques impose des choix difficiles, où l'enracinement du Front national devient une réalité indéniable.

La réforme du quinquennat adoptée en 2000, le choix de Lionel Jospin et Jacques Chirac de placer les élections présidentielles de 2002 avant les élections législatives ont conduit à placer les législatives dans une situation subordonnée par rapport à l'élection présidentielle - ce que la "campagne" que nous venons de vivre a amplement confirmé. 

Le référendum de 2000 obtenu la participation que de... 30,19 % de l'électorat : il faut dire que la campagne référendaire avait à peu près aussi intense que la campagne législative que nous venons de vivre. Et surtout, elle n'avait pas permis aux grandes alternatives de se dégager : tout le monde voyait bien que la réforme proposée avait pour but d'empêcher autant que faire se pouvait les cohabitations. Mais personne, parmi ceux qui défendaient le quinquennat, n'indiquait clairement si la synchronisation des mandats présidentiel et législatif avait pour objet de présidentialiser ou de parlementariser le régime.

L'inversion du calendrier prévisionnel de 2002, qui plaçait originellement les législatives avant la présidentielle, n'avait pas posé de problème à l'époque. Comme pour le quinquennat, il ne s'agissait pas d'une décision susceptible de susciter l'enthousiasme des foules, mais chacun en comprenait la logique : depuis 1958, et plus encore depuis 1962, le président de la République est au coeur des institutions, et ni sa marginalisation dans les périodes de cohabitation, ni son élection dans la foulée des législatives ne correspondent à l'importance que la grande majorité des électeurs lui reconnaît.

Je ne veux pas dire ici que le système post 1962 est en soi rationnel. Je veux dire qu'il l'est relativement, parce qu'il est manifestement adapté au tempérament monarchico-républicain français, qui s'exprime dans la tension entre l'exigence de moments de décision populaire forte et celle d'une forte incarnation politique. Il est vain de vouloir revenir sur l'élection présidentielle au suffrage universel (on ne reprend jamais au suffrage universel ce qu'on lui a donné, et encore moins quand il s'agit de l'élection à laquelle les Français sont le plus attachés), il est vain de vouloir revenir sur la réforme du quinquennat (que Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing avaient déjà envisagées), il est vain de vouloir faire des élections législatives le moment décisif aux dépends de l'élection présidentielle.

Mais qui peut se résigner, dans un pays où longtemps, en particulier sous la Troisième République, la souveraineté nationale s'est exprimée par le choix des législateurs, non seulement à voir plus d'un tiers des électeurs bouder les élections législatives, mais au vide intersidéral de la campagne que nous venons de vivre ?

Il faut à mon sens épouser et amplifier la tendance historique qui s'exprime depuis les années 1970, non pas comme un mouvement irrésistible, mais comme une tâche toujours reprise, et qui porte des résultats : la revalorisation des contrepouvoirs. Tout d'abord, le Conseil constitutionnel, qui en 1971, au moment où il s'est réclamé des "principes fondamentaux reconnus par les lois de la République", en 1974 quand l'opposition a eu la possibilité de le saisir, enfin en 2008, quand les justiciables ont pu lui poser la question prioritaire de constitutionnalité (la fameuse "QPC"), est devenu un véritable outil au service de la défense des libertés. Ensuite, on peut beaucoup attendre des nouveaux droits (fixer par exemple son ordre du jour) qui ont été accordés au Parlement par la réforme constitutionnelle de 2008. Enfin, je pense que la suppression du cumul des mandats, demande historiquement portée par la gauche française, devrait pousser les députés à s'affirmer plus encore.

Mais tout cela n'est pas suffisant. Si le moment décisif reste l'élection présidentielle, le seul moyen de revaloriser vraiment les élections législatives et de donner à l'Assemblée nationale plus de représentativité. Le seul moyen en est le recours au scrutin proportionnel. 

Il faut bien mesurer qu'actuellement, dans les circonscriptions "très à gauche" ou "très à droite", le vote des opposants ne sert à rien d'autres qu'à nourrir les statistique, sauf à voir s'affirmer des rivalités personnelles internes à l'un ou l'autre camp. Cela n'est guère motivant. Quant aux électeurs du Front de gauche, des écologistes ou du Front national, ils sont bien souvent absents du second tour, et le prévoient dès le premier. Inversement, socialistes et UMP s'installent souvent dans une sécurité trompeuse, tant le système électoral est censé les favoriser. 

Les législatives pourraient, à la proportionnelle, devenir le moment où les forces politiques mesurent leur audience. Bien sûr, la présidentielle pèserait encore sur cette élection, mais comme un argument parmi d'autres. 

Je n'ignore pas les obstacles : tout d'abord, la mauvaise réputation du scrutin proportionnel depuis la Quatrième République : mais aujourd'hui, par l'élection présidentielle au suffrage universel, par les prérogatives du président dans la Constitution, l'exécutif est renforcé, et n'a pas besoin d'un Parlement servile. Le mauvais souvenir aussi de la manœuvre de François Mitterrand en 1985, qui recourrait au scrutin proportionnel pour contrer la probable victoire de la droite aux législatives de 1986 et avait fait entrer le Front National à l'assemblée.

Autre reproche souvent fait à la proportionnelle : donner une audience aux mouvement radicaux de gauche et de droite, faire le jeu des "extrêmes". Mais peut-on se résigner à ce que près de 20% des citoyens soient absents ou quasiment absents de la représentation nationale ? Et le scrutin majoritaire ne donne-t-il pas aux "extrêmes" des moyens de pression, obligeant les uns à "droitiser", les autres à "gauchir" leur discours ?

Certes, les majorités seraient plus fragiles. Inversement, dans les moments de crise, l'union nationale deviendrait possible. 

Enfin, reste la question de "l'enracinement" des députés, de leur ancrage sur le terrain. L'argument n'est pas sans valeur. Mais les lois de décentralisation de 1982 donnent quand même beaucoup de poids aux communes, aux départements, aux régions - bref, aux élus locaux. Et les députés ont vocation à représenter la nation. Chez moi, la droite et le centre sont représentés par Jean-Pierre Gorges, maire de Chartres, et la gauche par David Lebon, socialiste aubryste. Leur campagne mêle en permanence enjeux nationaux et locaux, au point qu'on a l'impression qu'ils ne s'apprêtent pas seulement à représenter la nation à l'Assemblée, mais finalement, une partie de l'Eure-et-Loir. 

François Hollande s'est engagé, comme le candidat Nicolas Sarkozy s'y était engagé, à donner une "dose" de proportionnelle. Tout ou partie, il y a urgence, je crois, à se pencher sur notre système électoral.

mercredi 30 mai 2012

Une règle absurde


Je reviens sur la question des ministres candidats aux élections législatives. Il faut d’abord souligner que dans la logique des institutions de la Cinquième République, ces candidatures paraissent parfaitement absurdes. L’article 23 de la Constitution  prévoit l’incompatibilité des fonctions de ministre et de député : quand les électeurs votent pour un candidat ministre, ils savent déjà que ce sera son suppléant qui siègera à l’Assemblée nationale. Cela ne facilite pas la campagne du candidat, et, pire encore, cela en déplace l’enjeu : le scrutin décidera du fait qu’il ou elle restera ou non ministre.

Les législatives sont déjà handicapées par le système du scrutin d’arrondissement, qui fait du député dans la pratique le représentant d’intérêts locaux (il suffit de lire la littérature de campagne pour s’en convaincre) autant que nationaux, alors même que le député doit représenter la nation. Je respecte parfaitement les électeurs du Doubs, mais doivent-ils à eux seuls décider si Pierre Moscovici, doit rester ou non ministre de l’Économie, des Finances et du commerce extérieur ?

L’esprit gaullien des institutions de 1958 repose sur une forte séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif. Il s’agissait de rompre avec les régimes d’élus qu’étaient la Troisième et la Quatrième République. On peut s’en réjouir ou le déplorer, mais il faut savoir respecter la logique d’un système institutionnel, et le réformer si besoin est, ou en changer franchement, sous peine de plonger rapidement dans la confusion.

C’est en théorie le premier ministre qui compose le gouvernement, quand bien même il est manifeste, au moins depuis le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, commencé en 1974, que le président met largement la main dans cette composition. La réforme de 1962 a déjà rendu nécessaire une redéfinition pratique des rapports entre le président de la République, chef effectif de la « majorité présidentielle » (expression de Georges Pompidou), et le premier ministre, théorique chef et représentant de la majorité parlementaire.  Le quinquennat adopté en 2000 y a contribué. Il est dommage d’ajouter à ces évolutions nécessaires des pratiques inutiles.

C’est Georges Pompidou, le premier, qui a fait le choix, dans une campagne difficile pour la majorité, en 1967, de jeter les ministres dans la bataille législative, première entorse à la logique institutionnelle et au projet gaullien, mis à mal il est vrai par le ballotage de 1965. C’était comme une sorte de compensation, puisqu’en janvier 1966, formant un nouveau gouvernement, Georges Pompidou n’avait pas demandé la confiance de l’Assemblée nationale. Un peu comme si on jouait les électeurs contre les députés, en jetant tout le poids du gouvernement dans la balance, en cherchant à susciter d’étranges mini-référendums locaux.

Comme le rappelle David Valence (http://www.trop-libre.fr/paradoxa/quelque-chose-de-sarkozy), l’idée qu’un ministre battu doit démissionner ne s’est cependant pas imposée tout de suite. Par exemple, Maurice Couve de Murville, battu, est resté ministre des Affaires Étrangères. Il est même devenu Premier ministre en juillet 1968 ! Par contre, René Pleven, battu en 1973, n’a pu rester garde des Sceaux. Tout cela se passe à droite, mais en 1988, Catherine Trautmann, secrétaire d’Etat chargée des Personnes âgées et des Handicapés, cesse d’être membre du gouvernement après sa défaite aux législatives qui ont suivi la réélection de François Mitterrand. Elle ne sera restée en place qu’un mois et demi, alors que René Pléven, au moment de sa démission de 1973, était ministre de la Justice depuis 1969 !

C’est donc Catherine Trautmann qui fut la première victime de cette sorte de nomination conditionnelle dont je peine toujours à saisir l’intérêt.

En 2007, Nicolas Sarkozy systématise le principe, qui aboutit au départ du gouvernement d’Alain Juppé. Ici, la chose devient plus grave : le ministre de l’Ecologie était un des rares hommes d’expérience du gouvernement, et, ancien Premier ministre, un des rares qui aurait pu donner de l’équilibre au gouvernement balloté par « l’hyper-présidence ». On le vit bien lors de son retour au gouvernement en 2010 – sans d’ailleurs que de nouvelles élections législatives générales aient eu lieu, et sans qu’ils soit revenu par une élection partielle au Parlement.

Cette règle curieuse s’est imposée par son apparence démocratique – mais elle ne procède pas d’une véritable réflexion sur nos institutions ni d’un vrai souci de rééquilibrage.

lundi 21 mai 2012

Les bons côtés de l'alternance


Il flotte encore dans l’air comme les lambeaux d’une atmosphère, celle de ces quelques semaines où les sensibilités, les susceptibilités, les exaspérations, les jugements à l’emporte-pièce se sont donnés libre carrière. Où les pronostics assurés des militants visaient tout autant à créer qu’à commenter l’événement. Où l’attente se faisait rageuse.

Nous sommes retombés dans le convenu, mais aussi dans une certaine tranquillité ; manifestement, l’opinion peine encore à se passionner pour les législatives. Ici où là, quelques piques encore : à droite, on peine à reconnaître la défaite, trop courte pour que tous se résignent, à gauche, on a du mal à se passer de Nicolas Sarkozy – mais ce ne sont au fond que des sensations résiduelles.

Une nouvelle équipe est en place. J’avoue avoir du mal à comprendre la règle, commune à la gauche, comme à la droite, qui veut qu’un ministre battu à une législative doive démissionner ; elle me paraît la survivance de la IIIe et de la IVe républiques, régimes d’élus. Une défaite, même courte, aurait donc le pouvoir de transformer quelqu’un qu’on a jugé compétent en personnage à fuir. On le comprend mieux quand le ministre a un bilan, mais là ? Je me souviens du départ précipité d’Alain Juppé en 2007, dans ces circonstances, qui n’a pas porté chance à Nicolas Sarkozy et a contribué à déséquilibrer le gouvernement.

J’ai un peu l’impression d’être en face, avec cette pratique, d’un fétiche parlementaire, destiné à compenser le rôle longtemps subordonné du Parlement dans notre régime. Est-il encore nécessaire alors que le Parlement, du fait de la réforme constitutionnelle de 2008, va pouvoir relever la tête ?

La campagne législative a peu de chance d’être passionnante : que peut dire d’autre le Parti socialiste que « donnez au candidat élu les moyens de gouverner ? » ? Que peut entonner l’UMP, sinon un soudain hymne aux contrepouvoirs ? Il me semble aujourd’hui que seul le scrutin proportionnel pourrait permettre de redonner un intérêt à ces législatives qui suivent de si près les présidentielles : aucune voix ne serait perdue, et un paysage politique s’inscrirait vraiment dans les institutions, au lieu de disparaître au soir du premier tour de l’élection déterminante de l’hôte de l’Élysée (quand bien même ce dernier n’y réside pas). Ne donnant aucune majorité absolue, il offrirait aussi au gouvernement une  marge de manoeuvre, et une possibilité pour les citoyens d'orienter davantage (quoiqu'indirectement) la politique de celui-ci, loin de l'ordinaire pratique du chèque en blanc.

Nous n’en sommes pas encore là. Bornons-nous à saluer la poursuite de l'avancée de la parité, le surgissement, peut-être provisoire au vu de l'étrange coutume sur laquelle je m'interrogeais tout à l'heure, de nouvelles têtes, le retour aux affaires de Laurent Fabius dont le troisième débat des primaires de 2006 avait montré qu'au delà de ses manœuvres "européennes", il avait une vraie maîtrise des relations internationales... mais dans cette attente, une certitude : les années qui viennent feront du bien à la droite et à la gauche.

La droite avait pu croire, remportant toutes les présidentielles de 1995 à 2007, restant dix ans au pouvoir de 2002 à 2012, ayant été, aux législatives de 2007, la seule majorité sortante reconduite depuis... 1981 (!) qu'elle avait une sorte de vocation naturelle à gouverner. Elle va devoir retourner vers ses électeurs, et prendre conscience que les problèmes idéologiques, que les gouvernants de longue date ont une tendance naturelle à voir comme secondaires, sont déterminants, et expliquent la plasticité suicidaire dont elle fait preuve depuis 2010.

La gauche s'était installée dans une posture qui évoquait celle des conservateurs des années 1880, à la fois effarouchés et choqués moralement par des évolutions qui lui échappent. Elle a grand besoin de retrouver l’ambiguïté du pouvoir, et de troquer les leçons de morale contre une prise limitée, mais authentique, sur la réalité. Les débats idéologiques qui la traversent, sur l'Europe, le rapport aux milieux populaires, le choix entre une politique de l'offre et de la demande, recuits jusque là en vase clos, vont trouver la dimension concrète qui leur manque.

Bien sûr il reste toujours la possibilité, peu probable au vu des triangulaires version 1997 qui s'annoncent, d'une très courte victoire de la gauche ou d'une défaite surprise. Nous plongerions alors dans un jeu complexe, et les clarifications réciproques seraient remises à plus tard.

dimanche 13 mai 2012

Deux présidents citoyens ?

Il est bien tôt pour se faire une idée sur une nouvelle équipe qui n'est pas encore constituée, et qui va se heurter à une situation européenne très difficile, qui imposera plus de continuité que l'on croit dans la politique française. 

Mais une continuité paradoxale m'apparaît, concernant le style présidentiel. Au-delà du contraste prévisible entre les personnalités de Nicoals Sarkozy et de François Hollande, une certaine "normalisation" se poursuit. La présidence "monarchique" n'est plus de saison. Finalement, François Mitterrand aura été le dernier président de ce type ; Jacques Chirac avait amorcé la transition par une certaine bonhommie, et ce n'est qu'une certaine retenue, due en partie au fait qu'il "passait mal" à la télévision et le savait, qui expliquait que cette bonhommie n'ait pas été davantage visible.

D'une certaine manière, il y a une continuité entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, l'un dans une version plus énergique, voire agressive, l'autre dans une version plus calme, voire modeste : ni l'un ni l'autre ne cherchent à construire une image de président de la République, ils cherchent tous deux à rester eux-mêmes.

La politique est tributaire des mutations de la société : Nicolas Sarkozy comme François Hollande sont des personnages qui incarnent à leur manière la quête qu'une génération qui a grandi dans les années 1960, quand la société française s'est plus transformée que durant les cent années précédentes. Cette quête est celle d'un épanouissement personnel et d'un accord avec soi-même ; elle est celle aussi d'un équilibre entre vie privée et vie publique. Elle n'est pas une quête de majesté, pas une quête de grandeur personnelle. 

Non pas qu'ils ne puissent, à certains moments, être "grands" ou à la hauteur d'événements historiques ; mais ils ne visent pas aux apparences de la grandeur, à une grandeur comme état permanent, à une sorte de "grandeur d'établissement" personnelle. Ils acceptent les hiérarchies qui structurent la vie sociale, mais ils n'intériorisent pas leur position hiérarchique. On peut se demander si, de ce point de vue, Nicolas Sarkozy n'a pas essuyé les plâtres.

Cette modification d'attitude "républicanise" un peu notre cinquième République. La présidence de la République devient une fonction républicaine, elle est moins le legs historique de la monarchie. Peut-être est-elle ainsi plus vulnérable, mais cela est logique en période de transition.

dimanche 6 mai 2012

François Bayrou a donc tranché. Ou plus exactement, il a choisi. Il a choisi d'indiquer son vote personnel, et de ne pas donner de consigne de vote aux électeurs qui se sont portés sur son nom lors du premier tour. Il a présenté son choix comme une troisième solution à laquelle il se serait finalement comme résigné : la première possibilité était de voter pour Nicolas Sarkozy. Il l'écarte en raison de l'inflexion droitière de la campagne du président sortant. La seconde est le vote blanc, celui de "l'indécision" qu'il refuse. La troisième, "le choix que je fais", est le vote Hollande.

Plusieurs remarques me paraissent s'imposer.

1. D'abord sur ce découplage entre son choix personnel et le fait qu'il laisse ses électeurs libres de se déterminer. Cela est tellement caractéristique du mode de fonctionnement du président du Modem. François Bayrou reste un homme seul, et qui veut être seul. Lui qui aime Péguy a du goût pour le "poste de solitude". Théoriquement à la tête d'un mouvement politique, il raisonne et se détermine comme s'il était un citoyen ordinaire - mais c'est qu'il se pense en homme providentiel, qui construit sa stature, quelle part entre Pierre Mendès-France et Charles de Gaulle.

2. Ce choix personnel résulte d'un arbitrage entre les valeurs et le programme. L'idéal de rassemblement national lui a semblé mieux représenté par le souple et conciliant François Hollande que par le clivant et "bousculeur" Nicolas Sarkozy ; les appels déguisés à l'électorat FN ont fait le reste. L'aspect libéral (au sens politique du terme) de François Hollande, plus autoritaire de Nicolas Sarkozy entrent sans doute également en ligne de compte.

3. Je crois que ce choix est sincère, et issu d'une vraie réflexion personnelle. Je suis moins convaincu sur le fait que ce choix soit en soi "moral" ou force le respect. Une fois de plus, François Bayrou a choisi ses convictions et son image contre son mouvement. Et le souci de son mouvement et de son avenir me semble faire partie du "devoir d'état" du leader politique.

4. François Bayrou agit en simple citoyen explicitant son vote. Comme tel, cela est respectable. François Bayrou ne donne pas de consigne de vote, et n'agit pas en leader orientant son mouvement, lui proposant une stratégie, se souciant de lui conquérir des élus ou du devenir des élus qui se sont ralliés à lui. Cela est à mon sens beaucoup moins respectable.

5. Comme cela a été souligné, non seulement par Nicolas Sarkozy, mais aussi par un observateur comme Nicolas Beytout, le bilan de François Bayrou comme chef de mouvement est accablant. Partir d'une centaine de députés UDF pour finir avec 2 députés du modem, diviser par deux son pourcentage d'électeurs en cinq ans sans avoir gouverné... L'homme est courageux, mais on en revient à son aspiration à la grandeur solitaire et à une forme de solipsisme politique.

6. Fallait-il tant faire campagne sur la règle d'or et la réduction des déficits pour faire ce choix final ? Le choix des valeurs contre le programme se comprend - il n'exprime qu'en partie le tempérament politique centriste.

7. François Bayrou vient d'orchestrer son suicide politique. Le capitaine coule avec son navire qu'il a réduit aux dimensions d'un canot. Les socialistes n'ont pas besoin d'un centre gauche : ils sont déjà un parti de centre gauche, même s'ils ne l'assument qu'épisodiquement. Le président du modem ne pourra participer ni à la fédération des centres, ni à la reconstruction de la droite républicaine. On retrouve là une logique : vouloir un centre indépendant sans s'atteler à la construction d'une force politique à la fois organisée et démocratique, c'est se retrouver seul. Et, au fond, inutile.

mardi 1 mai 2012

Les leçons de la campagne

La Croix avait demandé à ses blogueurs de tirer les leçons de la campagne présidentielle. Voici les miennes.


Les sept leçons que l’on peut provisoirement tirer de cette campagne présidentielle
1. Plus de 60 % des électeurs sont conscients des contraintes financières et de la nécessité de réduire la dette publique, mises en avant par François Bayrou, François Hollande et Nicolas Sarkozy.
2. La mutation du Parti socialiste en force de gouvernement est achevée et elle a laissé des orphelins, qui expliquent le score relativement élevé de Jean-Luc Mélenchon, trop faible cependant pour la remettre en question.
3. Le bipartisme à la française est un rêve inaccessible. Ni le PS ni l’UMP ne parviennent à incarner l’ensemble de la droite et de la gauche. Les scores de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou en témoignent.
4. L’UMP est idéologiquement en ruine, partagée entre une orientation de centre gauche sur le plan économique et social et des incursions sur les terres du Front national. En cas de défaite du président sortant, la crise de leadership s’accompagnera d’une interrogation sur la ligne suivie depuis le discours de Grenoble.
5. Le non-dit a dominé la campagne des partis de gouvernement. Nul diagnostic complet de la situation, nul programme crédible au-delà du constat de base de l’endettement excessif. Pour faire comprendre les choix difficiles à faire, un travail collectif et long est nécessaire. Il n’a eu lieu ni au Parti socialiste ni à l’UMP. François Bayrou a bien réussi à inscrire quelques thèmes dans la durée, mais c’est le travail collectif qui lui fait défaut.
6. Plus que jamais, l’adhésion au vainqueur quel qu’il soit sera relative. Il n’y aura pas d’état de grâce.
7. Retrouver le sens républicain de la politique, aujourd’hui, c’est donc retrouver la dimension pédagogique de la politique – les idéologies globalisantes sont mortes mais la démagogie reste présente, comme côté obscur de la démocratie.