lundi 22 novembre 2010

Quel centre ?


On a beaucoup disserté, et avec talent, sur la situation du centre ces derniers temps. Au Sénat, autour de Jean-Louis Borloo, à propos de la situation difficile de François Bayrou, des projets présidentiels d'Hervé Morin et du Nouveau Centre, de l'éclipse des centristes de l'UMP. Ces derniers ont été, en 2007, les grandes victimes de l'ouverture et du ralliement à Nicolas Sarkozy d'anciens bayrolistes dans l'entre-deux-tours. L'ouverture liquidée, ils n'ont pas retrouvé leur place. D'où une interrogation : ne pourrait-on réunir enfin tous les centristes dans une formation qui pourrait, à nouveau, peser véritablement sur la politique française ?

Commençons par le calcul de Nicolas Sarkozy. Il faudrait d'abord rappeler que Jean-Louis Borloo n'a pas été exclus du gouvernement, mais qu'il a refusé de continuer à y figurer. Cela dit, le resserrement sur l'UMP, et singulièrement sur ceux qui, à l'UMP, viennent du défunt RPR, est clair. Ce sont les gaullistes qui sont en ordre de bataille, avec, à la tête de l'UMP, un Jean-François Copé qui devrait se montrer actif et dynamique. Pourquoi le président n'a-t-il pas voulu s'appuyer sur le centre ?

Il faut rappeler qu'en 2002, le futur président n'était pas un enthousiaste du projet chiraquien de réunir dans une seule formation gaullistes et centristes. Et j'ajouterai qu'il n'est pas sûr que ce ne soit pas, au final, son intérêt d'avoir des personnes capables, au premier tour, de rassembler des centristes qui ne se rueront pas sur sa propre candidature, et constitueraient, dans une élection qui s'annonce serrée, des réserves de voix. Est-ce son calcul ? Je l'ignore.

D'autre part, ce centrisme divisé, que représente-t-il ? Les radicaux de Borloo, les anciens démocrates chrétiens de l'UMP, François Bayrou en cavalier solitaire qui poursuit son destin en prenant tous les risques et sans fédérer autour de lui, quelques orphelins prévisibles du rapprochement Europe Ecologie - Les Verts... Qui peuvent-ils unir autour d'eux ?

En effet, dans tous les propos qui bruissent, il manque pour moi quelque chose d'essentiel : quel est le contenu idéologique qui pourrait servir de base à l'unification centriste ? A priori, on pourrait dire : l'Europe, le libéralisme social (commun avec la droite du PS et une partie des gaullistes), et le goût du libéralisme politique (respect des institutions, pluralisme, rejet de ce qui ressemble au pouvoir personnel). Pour l'instant, on n'a pas entendu parler de tout cela. Les centristes les plus explicites se disent "sociaux" : peuvent-ils vraiment s'attribuer le monopole de ce qualificatif ? Les apprentis leaders d'un rassemblement centriste devraient, de ce point de vue, mettre en avant leur conception du centre, tout en disant clairement s'ils sont centre gauche ou centre droit (ce qu'on peut difficilement attendre des survivants du modem).

Si le centre veut qu'on compte avec lui, il faudrait savoir quelles sont ses demandes, et pour cela, quelles sont ses priorités. On attend donc un manifeste, un programme, une plate-forme. J'allais dire : "quelque chose, quoi )". L'habitude prise du silence, ou du renvoi dos-à-dos des grandes formations politiques, paraît avoir privé cette famille politique de toute lisibilité. Il est bon de vouloir être quelque chose, mais pour cela il faut déjà savoir ce que l'on veut être et plus profondément encore ce que l'on veut faire.

Je crois que dans les batailles qui s'annonce, chaque famille devra répondre à la question suivante : "où voulez-vous emmener ce pays?". Quelle place voulez-vous pour lui en Europe, dans la mondialisation ? ("La première!" ne sera pas une réponse suffisante.) Que pensez-vous de ses institutions, de l'évolution qu'elles ont ou non connue ? Ici, on attendra une réponse solide et balancée, capable de se décliner en réformes ou en vigilance. Où sont pour vous les forces inemployées jusque là ? Les recettes qui marchent et celles qui ne marchent plus ?

Quelle que soit la qualité du résultat, les socialistes et les gaullistes fourniront au moins des ébauches de réponse à ces questions. Les centristes ne peuvent se contenter de les critiquer.

Au total, j'avoue rester pour l'instant sceptique face au(x) centre(s) français, et aux centristes indignés qu'on se passe d'eux sans qu'ils nous montrent vraiment en quoi leur semi-éviction est une grosse perte.

jeudi 4 novembre 2010

La politique désenchantée : une mauvaise chose ?


Un long échange sur facebook, à propos du précedent post. Je m'en étais pris au slogan du Parti socialiste en 1981, "changer la vie", en m'étonnant du nombre de nos concitoyens qui croyaient encore (ou voulaient croire, car il y a des convictions chancelantes) que telle pouvait être la mission de la politique. Un de mes correspondants avait une lecture plus modérée que la mienne du slogan, et le rattachait au projet d'améliorer la vie des gens. Un autre pensait que le véritable objet était de changer non pas la vie mais l'homme. Tandis qu'une correspondante penchait plutôt pour "changer la société", une autre disait qu'au fond, le problème était que la politique n'améliorait les choses qu'à la marge en se bornant à gérer, et que cela était difficile à vendre à l'opinion. Et puis, était posée la question de ce rythme démocratique qui alterne espérances et désenchantements.

Qu'un échange comme celui-là ait lieu sur le statut même du politique, en gros sur sa marge de manœuvre, révèle peut-être, à notre petit niveau, et dans sa richesse même, une des racines de la morosité française. Je pense que nous avons, dans ce pays, beaucoup réfléchi sur le fascisme, sur le nazisme et sur leur nocivité, ce qui est une chose excellente dans la mesure où cela aboutit à un "plafonnement" obligé du racisme, et à des réactions assez saines quand tel ou tel groupe se trouve stigmatisé - quand bien même racisme et antisémitisme sont toujours aptes à trouver de nouveaux visages.

Inversement, je pense que nous n'avons pas mené une réflexion de même ampleur sur le bilan du communisme. Bien sûr, elle a existé, sous la forme très intellectualisée du Passé d'une illusion de François Furet (sous-titré Essai sur l'idée communiste au XXe siècle et paru en 1995), dans le débat très vif autour du Livre noir du communisme. Elle a surtout touché, à mon sens, la génération qui avait un temps communié à l'idée révolutionnaire quand celle-ci avait encore une once d'effectivité historique, et qui faute d'une URSS encore vendable, s'était prise de passion pour la Chine, l'Albanie, le Cambodge, le Vietnam, ou, en version plus soft, la Yougoslavie. Mais tout cela a vite semblé appartenir au passé : la France n'a jamais connu de pouvoir communiste, si des communistes ont parfois participé au gouvernement, elle a regardé à la télévision la chute du mur de Berlin, et n'a jamais eu, à la différence des Etats-Unis, le sentiment d'avoir gagné la guerre froide.

Bref, faute de se sentir concernée directement, la France n'a pas vu se développer une réflexion que pourtant l'expérience communiste aurait dû favoriser : une réflexion sur les limites (pour ne pas dire plus) du volontarisme politique. Sur ce que cela coûte de ne pas laisser respirer la société civile. Sur la somme de violence qu'il faut entasser quand on entreprend de transformer de fond en comble le mode de fonctionnement d'une société. Sur l'incapacité d'un développement planifié de l'économie à l'heure des sociétés de l'information. Sur les dangers de l'enchantement politique. Sur la manière dont la concentration du pouvoir et la myopie idéologique permettent de vider de leur contenu des idéaux démocratiques dont on conserve l'enveloppe. Il est tout de même extraordinaire que le bilan d'une aventure qui a coûté la vie à plusieurs dizaines de millions de personnes (Chine incluse) soit d'amères complaintes sur les illusions perdues et les bonnes intentions qui auraient été mal mises en œuvre.

La confusion entre la sensibilité démocratique et le pouvoir transformateur de l'Etat était aussi en France ancrée plus profondément que cela. Alors même que sous la coupe d'Alain Madelin, le libéralisme, à droite, prenait la forme d'un marxisme retourné et caricatural, la marginalisation des libéraux (même sociaux) par les gaullistes , l'étouffement de la "deuxième gauche" plus sociétale qu'étatiste dans les années 1970 et 1980 n'ont pas fait beaucoup de ronds dans l'eau. Je pense aussi que paradoxalement, l'effondrement du marxisme, dans ce contexte, a réenchanté une partie de la gauche : plus besoin d'analyser la société, de regarder l'évolution des classes sociales, de scruter le capitalisme ou au moins de faire semblant : les bonnes intentions et le refus du monde tel qu'il est suffisent.

C'est que pour beaucoup, la politique habite un "autre monde", qu'elle est quelque chose qui doit venir d'ailleurs et nous soulever. Je sais bien que la lucidité politique est parfois amère, qu'elle nous expose souvent à dire des choses désagréables à entendre, mais je me demande ce que nous avons fait de l'héritage des lumières : "Ose te servir de ton entendement", dit Kant en 1784 quand il répond à la question "Qu'est-ce que les Lumières?". Non pas : "fais-toi enchanter".

Personnellement, j'avoue ne pas souhaiter que la politique "change ma vie" ni ne "change l'homme" en moi, et je ne lui fais pas confiance pour cela. J'ai parfois l'impression qu'en ce moment, sur tout l'échiquier politique, la peur est tellement dominante que les rêves de s'abandonner aux promesses des uns et des autres semblent un alcool désirable. Ne devrions-nous pas par dessus-tout désirer la lucidité, la responsabilité, et la souplesse pour pouvoir agir ? Cela ne peut-il se décliner en mesures concrètes ?

Peut-on faire semblant de croire à l'enchantement politique quand on sait que ce n'est qu'un enchantement ? Et quel est l'intérêt ? Voulons-nous de cette enfance perpétuelle ?

Au final : est-ce que la politique n'est pas avant tout là, au lieu de réorganiser les choses plus mal qu'elles ne le sont déjà, pour proposer des réponses ciblées (et concurrentes dans un cadre pluraliste) à des défis qui existent, dont les sociétés ont elles-mêmes, largement, conscience ?

mercredi 3 novembre 2010

Une désillusion recherchée ?


Les enchantements sont plus forts à distance. Nous avons tous vu, en 2008, des amis devenir fous d'enthousiasme à propos de Barack Obama. Il y avait certes de quoi se passionner : les origines du candidat, la perspective d'une rupture avec la politique de George W. Bush dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne soulevait pas l'enthousiasme en France, et puis ce que j'avais qualifié dans ce blog de "lyrisme démocratique", une capacité d'orateur et de communiquant, de la part du candidat Obama, à trouver les formules aptes à parler au coeur de l'électorat, et à donner chair à cette grande abstraction qu'est le peuple démocratique.

Une autre chose m'avait frappé alors : le contraste frappant entre l'enthousiasme de la gauche française et le contenu au fond très modéré du discours de Barack Obama. On ne pouvait reprocher au candidat de promettre l'impossible, et il était remarquable de voir qu'il allait chercher l'électorat sans trop se lier les mains par avance. Il semblait davantage porteuse d'une dynamique à la Kennedy que d'un bouleversement total.

On pouvait d'avance voir les limites que son action pouvait avoir : deux guerres à mener, en Irak et en Afghanistan, un Proche-Orient où la paix manque d'avocats sur place, tant le conflit israelo-palestinien est sérieux et enraciné, la crise financière à surmonter - et le "surmontage" à financer ensuite. La difficulté de faire passer des réformes de santé (même avec une majorité démocrate au Congrès) : Kennedy s'y était cassé les dents pour Medicare et Medicaid, et c'est son successeur Johnson qui avait réussi le tour de force parlementaire.

Quelques observateurs en France ont aussi critiqué l'indifférence de la nouvelle administration pour la question des droits de l'homme en matière diplomatique, et y ont vu une manière excessive de prendre le contrepied du côté "croisade pour la démocratie" de la politique Bush.
Cependant, il est curieux de voir des analystes se présenter en déçus d'un candidat qui n'avait pas promis la lune, malgré son "Yes we can".

Peut-être au fond l'enthousiasme des Français pour Obama venait-il d'un besoin d'aimer l'Amérique, de l'impression de retrouver une Amérique plus ouverte, moins arrogante. D'un besoin de rêve aussi, d'une projection sur les Etats-Unis de l'attente de l'homme providentiel. Du symbole, sans doute. Le curieux a été de les voir s'imaginer que tout cela allait suspendre les contraintes qui pèsent sur les politiques extérieure et intérieure américaines.

Péguy disait que la démagogie reposait toujours sur l'exploitation de l'idée de miracle. Je ne crois pas qu'Obama ait mis en oeuvre cette exploitation. Par contre, je crois qu'au fond beaucoup de nos contemporains, singulièrement parmi les intellectuels, n'acceptent pas le désenchantement de la politique, et voient des miracles là où on ne cherche pas à leur en montrer. Le lyrisme démocratique d'Obama était simplement une manière à la fois intelligente et dynamisante de chercher l'adhésion populaire. Laissons-le affronter les difficultés du pouvoir, et les renversements d'opinion : la retombée dans la réalité et ses problèmes était inévitable.

Le mystère n'est pas là. Il est dans la réponse à cette question : comment se fait-il que tant de nos concitoyens croient encore que la politique peut, pour reprendre une vieille formule, "changer la vie" ?

mercredi 27 octobre 2010

Sortie de crise ou retour à 2002 ?


On commence à entendre la formule rituelle : « le mouvement va prendre d'autres formes ». Traduire : le mouvement se finit mais nous ne le dirons pas, de peur de hâter la démobilisation. Sauf incident grave jamais souhaitable et toujours possible, les vacances de la Toussaient aidant (elles ont donné la mesure de la profondeur de l'engagement lycéen) nous devrions connaître, comme on dit, une « sortie de crise ».

Quelques amendements au projet, une grande concertation pour l'évolution du système des retraites en 2013, la démonstration que des syndicats même très minoritaires peuvent être assez longtemps soutenus par l'opinion – quand bien même on aimerait en savoir plus sur le chiffrage des manifestations, on ne peut pas dire que le bilan de cette mobilisation est nul du point de vue de ceux qui l'ont soutenu.

Je ne suis donc pas sûr du perdant-perdant que l'on nous annonce partout. Nicolas Sarkozy, en ayant « tenu bon », peut reconquérir une partie de l'électorat de la droite et du centre. Si le travail collectif et les réformes de fond ne sont pas son fort, on ne peut lui nier un certain courage, qui a pu donner d'heureux résultats en certaines occasions (lors de sa présidence européenne, ou lors de la crise financière). Il a encore dans sa manche la carte trop tôt montrée, mais pas encore jouée, du remaniement.

Le parti socialiste peut-il tirer partie de la situation ? Rien n'est moins évident. Son projet ne diffère pas substantiellement de celui du gouvernement, avec un gros flou sur la nature du financement fiscal ; il n'est manifestement pas prêt à abroger une réforme qu'il se contentera de brosser. Son candidat pour l'heure le plus crédible, à la tête du FMI, a d'ailleurs approuvé (ou dû approuver ?) la réforme. Il n'en va pas de même du Front de gauche, qui pourrait se donner la posture d'héritier du « mouvement ».

Une chose est certaine : on va vers un nouvel éclatement du paysage politique, qui pourrait bien au premier tour, en 2012, faire le jeu du président actuel. Redisons-le : le système des primaires adopté par le parti socialiste est suicidaire, tant il empêche l'émergence d'un projet crédible à gauche. Quant au centre, il reste en miettes, et le devenir du centre gauche est largement conditionné par celui d'Europe Ecologie qui tente une périlleuse symbiose avec les Verts.
Je me demande désormais si 2007 a vraiment exorcisé 2002. De ce que les Français ont pu enfin suivre une vraie campagne électorale, on en avait vite conclu que le lien était renoué entre les politiques et l'électorat et que les forces gouvernementales retrouvaient du crédit. Mais il ne faut pas oublier que, fondée en 2002, L'UMP n'a pas réussi à intégrer le rassemblement durable de la droite et du centre. Que le Modem n'était pas vraiment une force gouvernementale et que François Bayrou a fait un bon score au premier tour avec un discours d'une étonnante véhémence pour un centriste. Que le parti socialiste et sa candidate bénéficiaient d'un « vote utile » et du souvenir de 2002. Qu'enfin la synthèse des droites opérée avec maestria par Nicolas Sarkozy en 2007 est un fusil à un coup, car elle ne peut résister à l'exercice du pouvoir, ni à la désillusion des électeurs populaires du Front National.

Il faut donc nous faire au fait qu'à nouveau, comme en 2002, rien ne fédère vraiment une fraction importante de l'opinion, et que les grands courants de celle-ci ne sont que des courants de rejet, dont l'unité est factice et la motivation autant individuelle que civique. Les quelques atouts conquis par les uns ou les autres ne les porteront pas jusqu'au prochain mandat présidentiel.

vendredi 22 octobre 2010

Où les emmenons-nous ?


Dire aux lycéens qu'ils ne savent rien et qu'ils sont trop jeunes pour s'exprimer, c'est sans doute le plus sûr moyen de les jeter dans la rue. On oublie trop souvent , surtout à droite, que les questions de dignité sont fondamentales dans tous les mouvements sociaux, et qu'elles sont au moins aussi mobilisatrices que les questions d'intérêt. Cela dit, le simplisme de certains slogans terrifie. Voir resurgir l'idée selon laquelle les départs massifs en retraite libéreraient massivement des emplois, selon laquelle il y aurait un "gâteau" de stocks d'emploi qu'il faudrait simplement partager, c'est tout de même très décourageant.

Je me demande souvent si nous tous, qui travaillons en "sciences humaines", mettons assez en avant les choses que l'on sait, sur lesquelles tous sont d'accord. On ne trouverait pas un économiste pour défendre cette théorie du gâteau, de même qu'il suffit de lire la presse économique ou les pages économiques des grands quotidiens, voir d'écouter la radio ou de regarder la télévision, pour savoir que les choses ne marchent pas ainsi. Les pays développés où on travaille le plus longtemps sont ceux où le chômage des jeunes est le plus faible, on rougit d'avoir à rappeler cela.

On parle beaucoup de "dialogue" en ce moment. Un bloqueur du centre de Clignancourt (Paris IV) m'expliquait même sans rire qu'il avait fallu qu'il bloque le centre pour que nous puissions discuter et réfléchir. J'ai déjà dit dans ce blog tout ce qu'il manquait en terme de dialogue dans la démarche du gouvernement. Oui, un grand round de négocation avec les syndicats, une rencontre officielle et globale avec les partis d'opposition, quand bien même tout cela aurait abouti pour le gouvernement au constat que, définitivement, il n'y avait pas d'autre moyen que "d'y aller tout seul", cela aurait solidifié la démarche et peut-être amélioré la réforme. Maintenant, l'heure est passée ; politiquement, et pour reconquérir l'électorat de la droite classique et du centre, le gouvernement a même sans doute intérêt à tenir bon, dès lors qu'il n'y a pas de morts... Le maintien de l'ordre devient un enjeu à la fois délicat et politique. Le temps du dialogue est sans doute passé, et c'est dommage qu'il n'ait pas eu lieu.

Cela dit, le dialogue suppose une référence commune minimale au réel. Nous pouvons discuter des manières de régler le problème des retraites s'il est clair qu'il y en a un. Si l'on suit les analyses de l'excellent spécialiste du monde syndical Michel Noblécourt, un tel consensus sur le problème existait au moment où le gouvernement élaborait son projet. Or, précisément, les lycéens et certains des étudiants (les plus radicaux) entrent dans ce mouvement à partir d'un déni du réel. On leur reproduit en petit, et en plus mesquin parce que c'est pour eux qu'ils se battent, pas pour les opprimés de la terre, l'expérience des soixante-huitards : croire que le réel est plastique et se plie à nos désirs, croire qu'il suffit de contester pour que tout s'arrange. On ne les politise pas : on leur vend la politique pour ce qu'elle n'est pas. Sous la fête du blocage, la gueule de bois prend racine. Contester sans penser, c'est le chemin le plus court vers le cynisme ou l'amertume.

Telle qu'elle est, la situation se prête plus aux grandes oppositions schématiques qu'au dialogue. On commence à voir resurgir, du côté des partisans même mitigés de la réforme, l'idée que la France serait irréformable. La une de L'Express va dans ce sens. Je crois qu'il faut refuser ce diagnostic. Dans le passé, la France s'est déjà réformée et elle se réformera encore... Ce genre de propos me fait penser à certains collègues qui arguent du "niveau" trop faible des étudiants pour justifier d'avance les échecs de notre enseignement. Revenons aux lycéens : avons-nous vraiment envie de faire croire à cette génération qu'il n'y a le choix qu'entre des réformes peu enthousiasmantes et l'enlisement dans le négatif contestataire ? Ce serait deux manières d'affirmer que la politique est morte. Il est certain que ce qui reste à construire, à gauche ou à droite, c'est un projet capable de donner au pays des orientations, qui mêle le nécessaire et le souhaitable. Pour le faire, il faudrait sans doute commencer par aimer ce pays et croire en lui. Cesser de n'offrir à la France que le choix entre s'aligner sur l'ensemble des pays développés ou cultiver frileusement son "exception". Mais le rapport des politiques et des intellectuels à la réalité nationale est une question bien vaste, sur laquelle nous reviendrons...

La politique, surtout la politique qui se veut progressiste, c'est une manière à la fois d'accepter le réel, de chercher à le connaître, à s'informer de toutes les manières, et une manière de guetter les possibilités d'amélioration, un art du possible et un art du souhaitable. La contestation pure, sans rapport au réel, ce n'est pas de la politique. C'en est la caricature. Ceux qui veulent la mobilisation lycéenne ou qui la soutiennent en l'état, croient favoriser une politisation ; c'est en fait à une "dérépublicanisation" qu'il procèdent. Mépris de la loi, absence de projet, pessimisme noir, absence de pensée du progrès, pensée sloganique plus que goût du dialogue, refus de penser la société moderne dans sa spécificité : rien de tout cela ne relancera, au fond, le débat/droite gauche.

mercredi 13 octobre 2010

Ce qui était évitable et ce qui ne l'était pas...


Dans les manifestations actuelles, il y a ce que le gouvernement aurait pu éviter et ce qu'il n'aurait pas pu éviter.

Commençons par la nécessité, qui tient la place de Dieu pour les politiques comme pour les historiens.

Nécessité financière d'abord, surtout en économie ouverte où les possibilités de fiscalisation du capital sont très limitées. Le déficit de l'Etat, qui finance lui-même le déficit des caisses de retraites, rend le statu quo intenable.

Contrainte politique : le plus souvent, faute d'un projet capable de coupler le nécessaire et le souhaitable, la gauche laisse la droite faire les réformes d'adaptation tout en les contestant et en ne revenant dessus, ensuite, qu'à la marge. Si la droite a peur depuis 1995, la gauche modérée aussi, qui craint d'être débordée. Le fait que le PS s'aligne désormais plus sur la CGT que sur la CFDT en dit long : la CGT, ou le modéré Thibaud a du fil à retordre avec un Le Reste plus dur, est elle-même tiraillée entre le réformisme négociateur et la contestation cherchant l'épreuve de force.

Ce qui était évitable : tout d'abord, faire croire que cette réforme est suffisante pour rééquilibrer le système, ce qui n'est manifestement pas le cas. Ensuite, l'arrogance tranquille d'Eric Woerth, sûr de sa compétence et que je n'ai pas même entendu remercier, alors même qu'il se présentait comme un nouveau Dreyfus, le président et le premier ministre d'un soutien qui pourtant leur coûte politiquement très cher.

Surtout, il aurait fallu laisser aux syndicats le bénéfice des avancées sur la pénibilité, au terme de négociations.

Aucun leader de confédération ne peut se présenter devant ses adhérents en disant qu'il faut accepter un texte qu'il n'a pas fait modifier. De même, la brièveté du débat parlementaire prête le flanc pour une réforme aussi lourde. Il est trop facile de dire que le camp d'en face ne se prête pas à l'entente quand on se borne avec lui à des rencontres informelles et des débats tronqués.

Il est curieux de cumuler l'intransigeance des combats ultimes et le goût des demi-mesures. Il faudra d'autres réformes du système de retraite, on peut craindre que la méthode adoptée ne les rende encore plus difficiles. Cela dit, ce n'est pas comme si nous avions le choix entre une demi-douzaine de projets crédibles. N'empêche : depuis l'échec du référendum de 2005, on pourrait penser que les réformateurs auraient fini par comprendre tout ce qu'il en coûte de mettre en scène et de radicaliser un face à face "raison vs démagogie".

jeudi 7 octobre 2010

La sécularisation, une exclusivité occidentale ?


Une conversation avec mon ami Dominique Avon mercredi matin rue des Saints-Pères. Il a sur sa table un exemplaire du Coran en arabe, et s'étonne, à bon droit, qu'un bon spécialiste occidental de l'Islam ne fasse pas le parallèle entre le verset coranique affirmant que Dieu est le seul juge et le seul souverain, et l'affirmation de saint Paul selon laquelle "tout pouvoir vient de Dieu".
Quand je dis "s'étonne", je devrais plutôt dire qu'il s'attriste. Il sait bien, pour avoir travaillé sur ces questions, à quel point nombre d'esprits cultivés préfèrent s'en tenir à l'opposition entre un monde chrétien où la sécularisation coulerait de source et un monde musulman qui ne pourrait que se la voir imposer...
Je repense à mes cours sur la condamnation de Lamennais en 1832 par le pape Grégoire XVI fustigeant la liberté de la presse et la liberté de conscience, au Syllabus de 1864 combattant toutes les formes de sécularisation, et au retournement final de... 1965 où, par l'adoption de la célèbre "Déclaration sur la liberté religieuse", le concile Vatican II entérine le ralliement du catholicisme a un point fondamental du libéralisme politique.
Il est décidément trop simple de voir dans le christianisme la "religion de la sortie de la religion", comme le fait parfois Marcel Gauchet. Le même n'indique-t-il pas d'ailleurs que ce fut l'Etat qui fut le principal agent de la sécularisation ? Ici encore, une pensée du progrès lent nous manque. La sécularisation fut progressive, complexe, diverse en Occident et le vieux rêve de la supériorité du pouvoir spirituel a perduré longtemps.
Non, ce n'est vraiment pas comme si tout cela avait été simple, comme si nous étions sortis absolument indemnes de l'affaire (quid des formidables "religions séculières" ou "religions politiques" que furent le fascisme et le communisme?), comme si nous avions trouvé du premier coup et définitivement l'équilibre entre l'affirmation de la liberté de conscience et le respect (minimal) des traditions religieuses. Les autorités ecclésiastiques n'ont accepté cela qu'en dernier recours, avec parfois bien des arrière-pensées, et alors, alors seulement, elles ont réinterprété le christianisme et y ont trouvé des ressources pour donner sens au phénomène, à leur manière, et surtout pour accepter ce qui s'était produit. On cherche en vain les traces d'une évolution purement autonome de la religion chrétienne à ce sujet.
Une pensée qui prend en compte l'épaisseur de l'Histoire rend moins sévère le jugement sur le monde musulman, et surtout ouvre la porte à des pensées plus subtiles ; elle refuse d'emprisonner toute une partie de l'humanité dans une impossibilité proclamée. Les traditions sont évolutives, elles s'adaptent, elles sont le théâtre de luttes de tendances, quand bien même elles aiment à se présenter comme unifiées, monolithiques. L'essai à paraître au début de l'année prochaine, l'essai ultime de Thierry Wanegffelen, son testament intellectuel, Le roseau pensant. Essai sur la ruse de la modernité occidentale, en dit long sur les chemins tortueux de l'affirmation de l'individu moderne, sur tous les asservissements qui le guettent. Je crois profondément que si les historiens ne se condamnaient pas si souvent à l'étude indéfinie du détail, ils auraient bien des choses à dire à ce propos.