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lundi 13 mai 2013

Du négatif en politique.


Depuis qu’il y a une opinion politique – et cela fait bien longtemps – la tentation est grande de souffler sur les braises, d’attiser les mécontentements, de surfer dessus pour parvenir au pouvoir. Mobiliser contre, la chose est relativement aisée. On agrège ainsi tous les sujets de mécontentements. Je me souviens d’une discussion au café, en 2005, avec un ami universitaire, en plein cœur de la campagne sur le traité constitutionnel. Cet homme de droite, à égale distance du libéralisme et du conservatisme, illustration de  ce catholicisme traditionnel qui a survécu aux assauts de «  l’év-angélisme » politique des années 1970 et 1980, militait pour le « non » et me disait à peu près ceci :

« Nous allons poser les bases d’un rassemblement politique du camp du « non ». Il nous faut plus de libéralisme à l’intérieur et plus de protectionnisme à l’extérieur, et remettre en chantier un nouvel ordre monétaire mondial. »

Mis en regard de la composition du camp du « non », ces espérances me semblaient irréalistes. Qu’y trouvions-nous alors ? Les troupes de la CGT, le parti communiste, la gauche sincère ou stratégico-stratégique du parti socialiste, qui affichaient une hostilité au libéralisme ; des tenants d’une laïcité de combat et des catholiques bouillants, qui ne se retrouvaient que dans l’hostilité à l’Islam ; des souverainistes qui se réclamaient de l’héritage gaulliste, des membres de l’extrême droite hostiles à toutes les formes de mondialisation ; quelques libéraux anti-keynésiens et quelques orphelins du « libéralisme d’État » à la française (dont mon interlocuteur) ; des démocrates sincères hostiles au côté technocratique de la construction européenne.

Parmi les électeurs, des citoyennes et des citoyens troublés par la complexité du traité, inquiets de son éventuelle irréversibilité,  déçus par les partis de gouvernement dont les dirigeants prônaient le « oui », gênés de ne pas avoir le choix entre deux projets (ce qui aurait été diplomatiquement impossible). Pas mal de dynamisme et de créativité (je me souviens du clip où l’on voyait une jeune mariée coiffée d’un bonnet phrygien, demandant pourquoi on lui demandait de dire « oui » alors qu’elle n’avait pas le droit de dire « non »).

Face à cela, un camp du « oui » se contentant de marteler que le « non » serait une catastrophe, sans mesurer le besoin de se désennuyer, de se changer les idées, de se défouler qui peut tarauder des électeurs et qu’ils attisaient involontairement. Un camp du « oui » (et j’en sais quelque chose, j’en étais) qui à force de se présenter comme celui de la responsabilité et de l’intelligence sans faire campagne sur le fond des choses se mettait bien des gens à dos. Un camp appuyé sur un secrétaire général du PS (François Hollande) ouvertement désavoué par une partie de ses troupes « nonistes » (Jean-Luc Mélenchon, Laurent Fabius), sur un président de la République arrivé à l’âge où l’on sait trop de choses pour avoir l’influx nécessaire à la lutte et un premier ministre carbonisé.
Un camp qui en outre devait accomplir la tâche la plus difficile : défendre ce qui existe, avec son lot d’imperfections, face à ceux qui pouvaint se dispenser de toute perspective réaliste et vendre des « plans B ».

J’interrogeai mon interlocuteur : au-delà de la victoire « noniste » qui était déjà largement prévisible, comment pouvait-on rassembler un camp sans leader, sans organisation stable, sans projet défini ? Au-delà du « formidable moment de démocratie » que l’on nous sert pour qualifier les moments où tout le monde se hurle à la face  et où les énormités volent bas, il était peu probable qu’on ait jamais l’occasion de célébrer rétrospectivement 2005 comme l’an I d’une nouvelle  ère de la politique nationale.  Mais mon collègue m’avait redit son optimisme. Il sentait bien qu’il allait gagner la première manche.

Je repense souvent à cette conversation pourtant peu mémorable, parce qu’elle illustre l’éternelle tentation de la politique du pire. Attiser les mécontentements, s’en faire le porte-parole, cela n’est pas simple, mais c’est faisable. Accroître les divisions de la nation, faire monter l’exaspération plus ou moins désintéressée des électeurs, cela peut être utile pour faire échouer un projet ou chuter un gouvernement. Auguste Comte le savait déjà : il faut moins d’énergie pour désorganiser que pour organiser. Si la politique du pire donne bien souvent le pire des résultats, c’est qu’au moment de profiter du désordre ainsi attisé, les Machiavels d’estrade mesurent leur solitude et la difficulté de faire adhérer à un projet précis la foule des mécontents. Tout le monde n’est pas le général de Gaulle après la crise du 13 mai 1958.

On les retrouve alors guettant des catastrophes, de grandes crises qui les dispenseraient d’avoir à s’immerger dans le négatif, des situations cataclysmiques qui valideraient d’un coup toutes les critiques qu’ils ont émises, et feraient d’eux des recours. Il est facile de leur jeter la pierre. Peut-être ont-ils raison de se confier ainsi à la fortune, qui sait ?

Mais dans le cours de la politique « normale », face à des problèmes qui sont souvent très prosaïques, face aux soins continuels que requièrent la sauvegarde d’une communauté nationale toujours au bord de l’éparpillement et glissant sur la pente douce d’un déclin relatif, l’énergie qu’ils mettent à souffler sur les braises me semble bien perdue pour le pays.

mercredi 13 octobre 2010

Ce qui était évitable et ce qui ne l'était pas...


Dans les manifestations actuelles, il y a ce que le gouvernement aurait pu éviter et ce qu'il n'aurait pas pu éviter.

Commençons par la nécessité, qui tient la place de Dieu pour les politiques comme pour les historiens.

Nécessité financière d'abord, surtout en économie ouverte où les possibilités de fiscalisation du capital sont très limitées. Le déficit de l'Etat, qui finance lui-même le déficit des caisses de retraites, rend le statu quo intenable.

Contrainte politique : le plus souvent, faute d'un projet capable de coupler le nécessaire et le souhaitable, la gauche laisse la droite faire les réformes d'adaptation tout en les contestant et en ne revenant dessus, ensuite, qu'à la marge. Si la droite a peur depuis 1995, la gauche modérée aussi, qui craint d'être débordée. Le fait que le PS s'aligne désormais plus sur la CGT que sur la CFDT en dit long : la CGT, ou le modéré Thibaud a du fil à retordre avec un Le Reste plus dur, est elle-même tiraillée entre le réformisme négociateur et la contestation cherchant l'épreuve de force.

Ce qui était évitable : tout d'abord, faire croire que cette réforme est suffisante pour rééquilibrer le système, ce qui n'est manifestement pas le cas. Ensuite, l'arrogance tranquille d'Eric Woerth, sûr de sa compétence et que je n'ai pas même entendu remercier, alors même qu'il se présentait comme un nouveau Dreyfus, le président et le premier ministre d'un soutien qui pourtant leur coûte politiquement très cher.

Surtout, il aurait fallu laisser aux syndicats le bénéfice des avancées sur la pénibilité, au terme de négociations.

Aucun leader de confédération ne peut se présenter devant ses adhérents en disant qu'il faut accepter un texte qu'il n'a pas fait modifier. De même, la brièveté du débat parlementaire prête le flanc pour une réforme aussi lourde. Il est trop facile de dire que le camp d'en face ne se prête pas à l'entente quand on se borne avec lui à des rencontres informelles et des débats tronqués.

Il est curieux de cumuler l'intransigeance des combats ultimes et le goût des demi-mesures. Il faudra d'autres réformes du système de retraite, on peut craindre que la méthode adoptée ne les rende encore plus difficiles. Cela dit, ce n'est pas comme si nous avions le choix entre une demi-douzaine de projets crédibles. N'empêche : depuis l'échec du référendum de 2005, on pourrait penser que les réformateurs auraient fini par comprendre tout ce qu'il en coûte de mettre en scène et de radicaliser un face à face "raison vs démagogie".