vendredi 18 juin 2010

A propos de deux commentaires...


Gilles et Robin ont commenté mon dernier post en se complétant sans l'avoir projeté. Le premier pose la question du pessimisme, et le second voudrait savoir ce que je pense du projet d'interdiction du cumul des mandats, que la gauche française porte depuis longtemps sans avoir pu véritablement le faire aboutir.

Penser que la question du régime n'est pas réglée en France, penser même que nous avons un véritable problème de régime, c'est en partie donner un diagnostic pessimiste, puisque nous pouvons classer le régime au nombre des facteurs "structurels" qui déterminent fortement la vie politique française. Penser que nous avons un problème de régime, c'est bien sûr limiter les possibles à l'intérieur de ce régime, puisque c'est estimer que certaines réformes nécessaires, que certaines décisions courageuses ne pourront pas être menées ou prises à l'intérieur de nos institutions.

Le seul optimisme possible serait-il celui du révolutionnaire, version apocalyptique de la célèbre "politique du pire" : l'écroulement est nécessaire, fatal, il va engendre un "mieux inévitable", marchons donc sereinement vers l'avenir en prophétisant la nécessaire et féconde catastrophe? On aura compris que ce n'est pas mon optique.

Je crois que nous devrions chercher une voie étroite entre pessimisme et lucidité. Le révolutionnaire a en partie raison puisque tout blocage saute un jour ou l'autre. (Il a tort en ce qu'il s'en crée toujours de nouveaux.) Je la combinerais l'entremêlerais volontiers avec une autre voie étroite, pour nous dévider un fil d'Ariane : celle qui chemine entre la politique que nous rêvons et celle que nous pouvons faire ou favoriser. Sur le papier, je suis pour un changement de régime ; je pense que la Ve République version post-1962 est en bout de courses et que le rêve même du discours de Bayeux est inapplicable. Dans la pratique, je constate que si ce régime dure, tout en ne satisfaisant personne, c'est bien qu'il doit correspondre à quelques attentes, quelques besoins de la communauté nationale. Ce que je voudrais, c'est que l'on pose la question de nos institutions, que l'on poursuive le brossage entamé par la réforme constitutionnelle récente. Mais aussi qu'on laisse le temps aux réformes déjà faites de produire leurs effets, sous peine de rentrer dans la fébrilité bureaucratique que nous connaissons bien, qui conduit, comme dans l'Education nationale, à multiplier les réformettes irritantes sans plus savoir où l'on va.

La suppression du cumul des mandats, pure et simple, radicale, me paraît la plus intelligente des réformes à réaliser. Difficile sans doute autrement que par référendum, et à la suite d'une campagne présidentielle où elle serait annoncée. Elle favoriserait une bonne gestion des finances publiques : les députés qui prescrivent les dépenses ne seraient plus en même temps les représentants des communautés locales qui, bien souvent, en bénéficient. Elle conduirait à une prise en compte plus grande, face à l'exécutif central et dans les médias, des différentes assemblées : quand on n'a qu'un mandat à la fois pour construire sa carrière politique, on le valorise. Elle favoriserait enfin mécaniquement un renouvellement raisonnable de la classe politique.

Je ne vois pas d'inconvénient à cette réforme. L'enracinement du député me paraît un argument très faible, et je me suis étonné de voir Christophe Barbier, d'ordinaire si lucide, le défendre. En ce moment, c'est la nation qui n'est pas représentée, pas le Tarn-et-Garonne, l'agglomération liloisse ou la région Ile-de-France. Je pense que cette réforme, parce qu'elle donnerait une visibilité plus grande à tous les échelons de la vie politique, en engendrerait d'autres, et permettrait de mieux démêler l'écheveau des compétences entremêlées. On pourra préférer une démarche plus progressive que celle que je préconise : la direction m'importe plus que la vitesse.

Je sais que les élus n'y sont pas favorables, et c'est normal : le système actuel offre plus de sécurité. Tout groupe d'autre part a tendance à organiser sa propre clôture, quitte à ensuite clamer sur tous les chemins sa soif de diversité. J'insiste surtout sur le découplage entre le national et le local : de même que la construction européenne et la montée en puissance des organisations internationales supposent des objectifs nationaux clairement formulés, la décentralisation, même inachevée, rend plus que jamais nécessaire que des personnes se sentent investis de la représentation du pays dans son ensemble.

samedi 29 mai 2010

La "question du régime" n'est pas réglée



La fracture est grande, finalement, entre gouvernants et gouvernés, depuis la Révolution française, probablement même, si l'on suit François Furet, depuis la fin du règne de Louis XV. La légitimité royale est entrée en crise, et cette histoire s'est terminée dramatiquement le 21 janvier 1793. L'instabilité révolutionnaire et post-révolutionnaire a fait le reste.


La république a bien pu finir par s'imposer : les Français restent fondamentalement des monarchistes déçus. Je an Tulard l'avait mis en lumière : depuis le glorieux consulat de Napoléon Bonaparte, la quête d'un "sauveur" est récurrente. Une figure glorieuse, ou, sans être médiocre, portée par un nom, comme Louis-Napoléon Bonaparte. Glorieuse et âgée, comme Pétain en 1940 et de Gaulle en 1958. Expérimentée et énergique malgré les ans, comme Thiers en 1871 et Clemenceau en 1917.


Point n'est besoin d'une longue analyse psychanalytique pour voir là la figure du père, celle qu'on ne pardonne pas aujourd'hui à Nicolas Sarkozy de ne pas incarner. La majorité des Français politisés font ainsi profession, depuis plus de deux siècle, de détester le pouvoir exécutif, avec quelques poussées d'idolatrie compensatoire (et le plus souvent rétrospective). Les présidents sont aimés morts ou au moins à la retraite, plus ou moins méprisés quand ils exercent le pouvoir. Et sous la Cinquième république, c'est sans issue : l'impopularité générale des parlementaires permettait à quelques présidents du Conseil et ministres, pourtant issus de ce monde, de bénéficier d'un effet repoussoir : Antoine Pinay et Mendès-France en ont un temps profité. Les présidents n'ont comme fusible ou comme parapluie que des premiers ministres qui couvrent au mieux l'électorat qui les a portés au pouvoir.


Depuis les années 1770, les Français politisés n'aiment plus leur roi ; comment aimeraient-ils durablement l'élu d'une moitié de France contre l'autre ?


On peut aborder les choses d'un point de vue républicain : le gouvernement majoritaire requiert une sorte d'ascèse citoyenne, par laquelle on reconnait la légitimité de l'élu du "camp d'en face" parce que l'on se sent directement relié à la communauté nationale. Ce point de vue n'existe en France que marginalement.


Reste la solution monarchique ou quasi-monarchique : on distingue soigneusement entre le représentant de l'Etat et le chef du gouvernement. Le premier, s'abstenant de descendre dans l'arène politique, incarne l'unité symbolique de la nation et le respect des règles normant la compétition politique. Il incarne aussi, en dernière analyse, la permanence de l'Etat de droit et le respect dû à l'ordre légal. Le second assume la dimension conflictuelle, clivante de l'action politique et assume le fait d'être chef d'une majorité, avec toute la fragilité que ce dernier terme masque.


La cinquième république n'est pas dans cette logique, même dans l'utopie du discours de Bayeux : le président, investi par de grands électeurs, est bien une figure consensuelle et que l'on souhaite dépolitisée, le premier ministre est bien l'homme qui représente la majorité parlementaire, mais le chef de l'Etat oriente l'action gouvernementale.


Finalement, le discours républicano-républicain mettant du "citoyen" (en adjectif) partout et le discours monarchico-mystique sommant le président "d'incarner" veulent tous deux surmonter le hiatus entre les citoyens et le pouvoir et échouent tous deux.


Ils sont portés par de puissants vecteurs, l'éducation nationale pour le premier, une large part des médias pour le second. Ils trouvent de puissants échos dans l'imaginaire national. Mais le républicanisme se heurte à la confusion générée par nos institutions entre l'Etat et le gouvernement, et la figure promue du citoyen se dégrade en manifestant sloganophore, cantonné à la contestation infantile, et glissant parfois de là à la stricte défense de ses intérêts catégoriels. Qui dira jamais la mélancolie qui peut saisir un historien quand il voit le "socialisme des professeurs" aboutir à faire des lycéens ou des étudiants la piétaille de manifestations contre tel ou tel projet ministériel ? La retombée dans le catégoriel, la défense parfois légitime des acquis, si elle est menée sans perspective, ne nourrit que la peur de l'avenir et la dépression collective.


A droite, la quête frénétique du grand homme conduit à rêver de 18 juin 1940 en pleine paix et à suivre avec plus ou moins de conviction des hommes qui, même énergiques, se heurteront vite au mur de l'opinion. Au total, la fracture entre gouvernants et gouvernés ne pourrait être un peu réduite, me semble-t-il, qu'en posant la question institutionnelle.

lundi 17 mai 2010

La fracture


Pendant un mois, je n'ai pas touché à ce blog. J'ai esquissé quelques posts, qui me paraissaient tous ne pas s'élever au-dessus de ce que l'on entend partout. Chacun a rencontré ces friches de la pensée; derrière la lassitude, il y a une frustration, et derrière cette frustration, la volonté d'aller plus profond.


La politique française est en ce moment écartelée, et plus encore démantelée, entre la surface ultra-réactive, régie par la communication et les querelles d'image de gouvernants en permanence en campagne et ne saisissant en fait jamais vraiment les rênes du pouvoir, et des forces profondes comme celles que la crise de 2007 a manifesté. Régulièrement, mais de manière imprévisible, ces dernières dictent des réponses de court terme, tout aussi nécessaires qu'improvisées.


La crise de 2007 est bien à deux étages, comme pouvaient le redouter ceux qui ne jetaient pas l'économie politique avec l'eau du bain : d'abord bancaire, puis liée aux finances publiques. Le remplacement d'un argent virtuel par un autre a joué son rôle d'amortisseur, mais tout se paie. Comme disait Péguy, l'économie est bien le domaine où il n'y a pas de miracle.


Dans ces urgences successives, Nicolas Sarkozy regagne toujours du crédit, son dynamisme et sa ténacité donnent l'impression d'une prise sur les événements. Mais la fracture entre le microcosme communicationnel et la véritable nécessité politique reste béante à l'arrière-plan.


Mon insatisfaction intellectuelle : ne pas mieux discerner ce qui relève d'une situation, lieu et moment, et ce qui relève d'une vérité porfonde de la politique moderne, et peut-être de la politique tout court. Au fond, que le gouvernant en démocratie cherche à satisfaire les caprices de l'opinion, ou doive tenir compte de réactions plus légitimes, mais épidermiques et irraisonnées (les fameuses "peurs"...), quid novi ? Que pendant ce temps les sociétés, ensembles interconnectés, complexes et incontrôlables au fond, préparent de nouveaux coups de boutoirs, que les mouvements de fonds se fassent de temps à autre sismiques, quid novi ?


On peut tenter d'avancer en se disant que nous disposons, selon les périodes et les situations, de réponses plus ou moins satisfaisantes à la question du rapport entre pouvoir et société civil, une fois sorti du mythique "ordre traditionnel".


La réponse totalitaire : le pouvoir va "informer" la société civile, créer une communauté sans tensions, sans incohérences, sans conflits d'intérêts, prévisible enfin car toute entière tendue vers un but.


La réponse révolutionnaire : à un moment, tout va changer. Un choc au niveau du pouvoir, ou un choc dans la société, ou encore la combinaison éventuelle des deux (comme le pensait Marx) refera coïncider pouvoir et société, définitivement (Marx encore) ou en ouvrant une nouvelle période. La réponse révolutionnaire peut être égalitaire, issue d'un idéal démocratique extrêmisé (extrême gauche), elle peut-être religieuse, issue d'une tradition radicalisée, systématisée et ainsi modernisée (catholicisme intransigeant, islamisme).


Les limites prévisibles de la seconde réponse peuvent conduire à glisser vers la première... ou à se résigner à la troisième.


La troisième réponse n'en est pas une, et c'est la seule. Elle intègre à une dose variable le point central du libéralisme : le pouvoir et la société ne peuvent se confondre, et doivent passer l'un et l'autre un contrat. On reconnaît l'idéal "démocratique libéral". Mais cette réponse elle-même renferme une part d'utopie : ce contrat même, supposé transparent, explicite, satisfaisant pour les deux parties. Et il ne peut jamais être tout cela, puisqu'il relie un pouvoir divisé, animé de tensions, à une société elle-même tiraillée. Et dans un cas comme dans l'autre, ces contradictions peuvent être motrices ou paralysantes.


Les tensions du pouvoir sont arbitrées par la nécessité sociale : en dernière analyse, on ne l'emporte politiquement que si on paraît, à tort ou à raison, répondre aux aspirations dominantes. Être ce que l'on appelait dans la politique parlementaire du XIXe siècle "l'homme nécessaire".


Les tensions de la société requièrent elles aussi un arbitrage du pouvoir. Beaucoup d'arbitrages, à tort et à travers. Combien de fois, soumis à cette nécessité, un homme ou une femme politique peut-il (ou elle) avoir envie de dire : ce n'est pas dans mon programme, laissez-moi, je ne veux pas de vos querelles... - Il faudra pourtant prendre position.


Les idées politiques surgissent ici. Si elles ne sont pas simplement des divagations de théoricien, des marottes d'universitaires, elles sont tout ce qui permet dans la durée les rapports du pouvoir et de la société civile. Elles ne sont pas, dans le contexte de la "troisième réponse", des diktats auxquels l'humanité devrait se plier. Elles sont des régulatrices et des stimulants.


Le socialisme, le libéralisme, le gaullisme s'il existe encore, l'écologie politique, le nationalisme, ce dont des traditions politiques plus ou moins anciennes qui tentent d'ordonner le chaos obligé des relations entre pouvoir et société civile. Les idées ne doivent pas gouverner, mais on ne gouverne pas sans elles. C'est pourquoi sur le plan politique, le premier, le véritable engagement des intellectuels, c'est, tout simplement, de penser. Il y a là une place, une mission, à remplir par la plume/le clavier et la parole.


Mais revenons à la France : la fracture y est tout particulièrement à inventorier, parce qu'elle est plus ample qu'ailleurs et qui depuis les années 1960, elle tend à s'élargir - ce sera l'objet d'un prochain post.



mardi 6 avril 2010

Le vide et le panache


Dominique de Villepin a décidé de fonder un mouvement politique. Cela ne frappe personne – pas même moi sur le coup, mais, au fond, la chose est énorme. Un homme, seul, qui n'a jamais été élu, fonde un mouvement politique. Il est vrai qu'il est ancien premier ministre, il est vrai que Raymond Barre, de même, avait ses clubs. C'est la particularité de la cinquième république : on peut avoir dirigé le gouvernement de la France sans avoir jamais donné au moindre électeur l'occasion de vous accorder ou de vous refuser sa confiance. Georges Pompidou, dont l'oeuvre politique est considérable et méconnue, est arrivé au pouvoir ainsi, après tout. Les IIIe et IVe républiques étaient des régimes d'élus, la cinquième république est, en partie, un régime de hauts fonctionnaires. Un défi de plus à l'idée de la permanence d'un « modèle républicain » fixe.
Un homme seul fonde un mouvement politique. Ici, on n'objectera plus à ma surprise un peu hypocrite Raymond Barre, mais Charles de Gaulle. Grande référence, grand modèle pour Dominique de Villepin. Mais cela pose deux problèmes : un problème de légitimité du fondateur, et un problème tenant au type de mouvement que l'on veut fonder. Légitimité : de Gaulle se réclamait, selon ses propres termes, d'une « légimité historique » née le 18 juin 1940. Cela se comprend. Quand dans son allocution de 1969, celle où il annonçait qu'il partirait en cas d'échec du référendum sur la décentralisation et la réforme du Sénat, il évoquait la fin d'une page qu'il avait ouvert depuis bientôt trente ans dans notre histoire, il pouvait le faire sans que l'on s'esclaffe.


Mais qui peut le faire aujourd'hui ? Vouloir, mieux encore, réussir, au moins pour un temps, à incarner la France qui se bat aux yeux de l'opinion, voir la France tout court, cela n'est possible que lorsqu'un homme à la puissance de décision exceptionnelle rencontre des circonstances exceptionnelles. On peut alors fonder un mouvement, et encore.


Quel type de mouvement ? Celui que Charles de Gaulle envisagea, avec le lancement du RPF, en 1947 était un Rassemblement Pour la France, rassemblement autour d'une personnalité éminente, la sienne. Il prévoyait la double appartenance avec tous les partis politiques à l'exclusion, guerre froide oblige, du parti communiste. Par la suite, il fallut bien faire des partis gaullistes, de l'UDR au RPR, mais ces partis ne purent jamais développer une véritable existence comme force de débat et de proposition, ni comme lien entre la société civile et la classe politique. Un mouvement politique ne peut avoir de consistance idéologique que s'il correspond à une tradition politique (socialisme, républicanisme, démocratie chrétienne) ou à une aventure collective qui devient une tradition politique (l'écologie politique).


Dans la mesure où le gaullisme a été une aventure collective, où il a synthétisé de multiples apports, il a pu avoir une certaine consistance, à mon sens bien incertaine depuis les années 1960. Quelle peut être la consistance idéologique du mouvement fondé par Dominique de Villepin ? Aucune, me semble-t-il, sauf un mélange de rhétorique sur la grandeur française et d'anti-sarkozysme qui risque d'être aussi éclectique que le sarkozysme lui-même.


Pourtant, on comprend que Dominique de Villepin tente sa chance, tant tout le monde ressent un grand vide à droite.Le sarkozysme n'était qu'une stratégie audacieuse de conquête du pouvoir pour un exercice entre pr!agmatisme, audaces fugitives et opportunisme pur. Nul autre que Nicolas Sarkozy, avec son talent et ses limites, ne peut emprunter ce chemin là. Le pont de bois brule derrière ses pas. L'UMP est devenue illisible: les inconvénients d'être un parti "au pouvoir" sont doublés par l'absence de tendances : nul ne peut incarner une éventuelle relève. Xavier Bertrand, idéologiquement peu charpenté, idéal pour faire une soudure parti/Elysée, donnerait-il même prise à une opposition interne? Les centristes ne sont pas regroupés, en partie par tempérament, en partie faute d'un leader. Et quel leader pourrait se dégager quand il n'y a plus d'espace pour être un grand ministre? Seul un François Fillon pourrait jouer ce role. Encore faudrait-il qu'il parte et cesse d'assumer des choix qui ne sont que faiblement les siens. Bref, entre l'enlisement de François Bayrou et le flou de l'UMP, il y a théoriquement de la place à droite. Dominique de Villepin tente de l'occuper à coup de panache.

samedi 20 mars 2010

La République au milieu du fleuve


Depuis les années 1990, il me semble avoir assisté à deux mouvements dans les milieux intellectuels, deux courants de fond qui affleurent dans les conversations de café, dans les éditoriaux, dans les brefs échanges des périodes électorales. Ces deux courants d'ailleurs se côtoient et souvent d'entremêlent, et leur zone de contact, assez large, dessine une ambiance.

Le premier est celui d'un net refus du monde « comme il va », et en partie, de l'Histoire avec un grand H, comme processus collectif et largement incontrôlable, au prix de la célébration inconditionnelle du volontarisme politique.

A gauche, c'est l'altermondialisme, au sens le plus large, dans sa version réformiste (ATTAC) ou dans sa version « révolutionnaire » (NPA). « Un autre monde est possible » = celui-là ne nous convient pas, nous n'avons pas confiance dans la manière dont il évolue, Il faut faire machine arrière et prendre un autre embranchement. Ajoutons à cet altermondialisme un mouvement de réaffirmation identitaire perceptible dans les forces qui animent le « front de gauche ».

A droite, c'est le souverainisme: le pouvoir politique appuyé sur la souveraineté nationale doit retrouver le contrôle des grandes évolutions collectives. La construction européenne, la mondialisation, le libre échange, ont miné la seule autorité vraiment démocratique et légitime, celle de la nation. Il faut retrouver le sens perdu de l'identité politique nationale.

Ces deux tendances, en même temps qu'elles sont culturellement très influencte, peinent à s'unifier politiquement. Les élections régionales semblent indiquer que pour l'instant, Olivier Besancenot ne parvient pas à accomplir le vieux rêve de l'extrême gauche française : récupérer ce qui reste du Parti communiste et de son implantation. Les souverainistes n'ont pas trouvé de leader et restent divisés en petits cénacles, quitte à s'enthousiasmer de temps en temps pour des personnages en lesquels ils rêvent de voir de nouveaux de Gaulle (comme Jean-Pierre Chevènement en 2002 ; certains d'entre eux subiront peut-être l'attraction d'un Dominique de Villepin qui vient pourtant d'autres sphères).

Je laisse de côté, à gauche, la question des écologistes, qui, du fait de leur électorat et de leur environnementalisme, semblent plus que les autres voués à être une force d'appoint de la gauche réformiste, et dont la mesure du succès politique sera sans doute l'influence qu'ils auront ou non sur le parti socialiste, leur partenaire privilégié.

Revenons au courant que nous venons de détailler, celui du refus du monde comme il va. Son émiettement n'est à mon sens pas dû au hasard. Il vient de l'absence d'une vision de l'avenir. Il vient précisément de son incapacité, dans chacune de ses variantes, à s'enter sur quelques unes des grandes évolutions qui travaillent l'humanité. Il vient du postulat de la toute-puissance du politique, que rien, dans l'Histoire, ne vient confirmer. Rien d'étonnant d'ailleurs à ce qu'à chaque crise, qu'à chaque difficulté, les militants du grand refus rêvent d'un retour en arrière, sans voir que chaque phase, chaque train de réformes politiques s'adaptant aux mouvements de la société (par exemple les politiques de libéralisation des années 1980-1990) a changé la donne. Le refus de combiner les héritages idéologiques et la prise en compte des mutations concrètes du monde, c'est au fond le refus d'édifier un projet politique.

Le second courant est celui de la désillusion mélancolique. Perceptible dans certains propos de François Furet à la fin de sa vie, dans les travaux de Marcel Gauchet, on sent que c'est contre lui que Pierre Rosanvallon essaie de lutter. Il va probablement se renforcer par l'échec des néo-conservateurs américains. La démocratie libérale est alors présentée comme un régime désespérement prosaïque, seul encore debout après la fin des « utopies », mais correspondant à une sorte de fin programmée de la politique. Vision très franco-française, à mon sens, qui ne distingue pas crise globale de la démocratie et marasme spécifique de la politique française. Nous serions alors condamné à un inventaire mélancolique, dans une société, au fond, sans histoire.

Ce second courant n'a pas réussi à vaincre le premier. Mais il a malgré lui contribué à une évolution fâcheuse : à n'insister que sur l'inachèvement de la démocratie libérale, que sur la faiblesse et la non-crédibilité des alternatives qui lui ont été opposées, on favorise le basculement des partis de gouvernement vers l'opportunisme pur et simple. Ici, on admet les évolutions du monde tel qu'il va, et on se borne à réagir quand on s'écarte trop des principes fondateurs de la démocratie. On essaie de prévenir les requêtes contestataires, vues ainsi comme a-priori légitimes. On ne construit finalement pas un projet. Les forces de gouvernement reste unies, mais c'est en raison de nécessités pratiques, liées à l'organisation de la compétition politique et à la conquête concertée du pouvoir. Cette unité minimale est fragile : elle ne se marque qu'autour d'un leader en ascension, elle ne permet pas de partir des rivalités de personne pour aboutir à une actualisation du fonds commun.

Les idées ne font pas tout, et n'expliquent pas tout. Mais elles contribuent à dessiner notre paysage politique. Nos deux courants ont souvent un horizon commun, qui est la République. Le « modèle républicain » est invoqué par les uns et les autres. Le « décanoniser », le rendre moins figé, montrer ses tensions internes, sa dynamique, ses capacités d'adaptation, sa capacité même à contourner ses propres limites, ce serait se situer au coeur du problème de la politique française, à l'articulation de son unité et de sa pluralité. Envisager ses mutations, la manière dont il se confronte aux expériences étrangères, saisir sa présence ou son éloignement, oser parfois dire ce qui est mort et vivant en lui. Vaste chantier, que de grandes oeuvres (je pense par exemple aux livres de Jean-Marie Mayeur) on déjà préparé.

mercredi 3 mars 2010

Des Puces aux Lumières


Un après-midi d’hiver,(la lumière est grise dans mon souvenir), alors que j’avais une quinzaine d’années, ma mère me fit découvrir le marché aux puces. Monde des vieux objets et des dimanches désœuvrés, mélancolique et fascinant, comme si une vie sourdait de dessous ces objets morts...

Comment devient-on historien, comme voue-t-on, dès sa jeunesse, sa vie à un loisir qui, dans les sociétés traditionnelles, était bien souvent celui du grand âge ? Une sensibilité particulière au temps, au passé, à la manière d’être de ce qui n’est plus, doit jouer un rôle préparateur ; tout ce qui la nourrit compte. Je revois, au fond d’un hangar, quelques étagères de vieux livres auxquelles on accédait par un parcours sinueux, faute de pouvoir enjamber des canapés défoncés. Des volumes disparates d’une ancienne édition de Zola me semblaient un trésor… marquée par son enfance tourangelle, ma mère m’offrit un volume, petit, maniable, des plus grandes œuvres de Paul-Louis Courier, pamphlétaire libéral et anticlérical (avant la lettre) de la Restauration.

Je ne suis jamais devenu bibliophile. Les livres anciens, quand j’en déniche, je les lis. Je les aime vecteurs des voix du passé, qui s’offrent à notre critique et parfois (souvent à notre insu) nous éclairent. J’ai donc lu celui-là.

Ces pamphlets d’un style limpide, d’une clarté ligérienne, que pouvaient-ils me dire alors ? Que pouvait représenter pour un lycéen l’anticléricalisme du XIXe siècle ?

Un renouveau religieux avait déjà commencé à toucher une partie de ma génération ; il devait irriguer le catholicisme, le protestantisme, le judaïsme. L’Islam avait déjà recommencé à compter. Durant les années 1980, ce que j’appellerai faute de mieux les « droites religieuses » rêvaient que les années 1960 n’aient représenté qu’une parenthèse malheureuse. Et au-delà des espérances et des craintes, le « fait religieux » était bien présent. Il me semble que c’est aujourd’hui que les pamphlets de Courier nous parlent, parce que nous sommes dans un autre moment historique, parce que nous sommes dans la retombée d’un élan religieux.

Dans les années 1990, j’avais déjà retrouvé Paul-Louis Courier dans mes recherches, cette fois en héritier du déisme du XVIIIe siècle, qui invoquait une « religion naturelle », sans dogme, sans surnaturel, sans pénitence, et s’en prenait au catholicisme. Avec ce balancement et cette admiration que m’inspirent les Lumières : parfois irritantes dans leur ironique arrogance, parfois insuffisantes, mais au fond puissamment nécessaires. Notre socle indispensable, notre tuf, et notre croix seulement quand on en tire une orthodoxie au lieu d’en recueillir et d’en prolonger l’ambition. Vraiment intéressantes, les Lumières, non pas pour ceux qui les invoquent sans les lire, mais pour ceux qui veulent en vivre, ou tout au moins les recevoir. Ce qui est né au XVIIIe siècle, ce qui avait déjà bien commencé au XVIIe siècle, comme le rappellent souvent les historiens modernistes, ce n’est certes pas le remplacement de la foi par le raison, tout le monde sent bien que l’affaire est plus complexe : c’est le début d’une confrontation, peut-être d’une dialectique entre la raison universelle et nos enracinements religieux, nationaux, affectifs. Les Lumières ne prennent tout leur sens que quand elles défient, relativisent ou bousculent des options fondamentales qui leur échappent en grande partie.

Et puis Paul-Louis Courier, maintenant que nous pouvons lire sa vie dans l’œuvre d’Alain Dejammet (Paul-Louis Courier, vies…, Paris, Fayard, 2009) nous place aussi au cœur d’une autre grande tension, peut-être de la modernité, peut-être de la condition humaine, entre l’individu qui veut s’affirmer et la société qui le porte. Alain Dejammet nous montre en Courier un individualiste à la Brassens, avec à l'arrière-plan pourtant un immense désir de reconnaissance qui le jette dans les conflits et fait de lui un provocateur né.

Féru de grec, Courier se bat pour être reconnu, face à la postérité, comme le découvreur d'un passage manquant de Longus. Il enrage de ne pas être élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Avec tout cela, classique jusqu'au bout des ongles, ennemi des excès, cet homme qui a connu une "sale guerre", celle des Calabres, s'insurge contre les excès d'après les Cent Jours, et oppose au catholicisme dévot des Missions jésuites la religion naturelle des philosophes des Lumières. Belle figure, au total, du libéralisme d'opposition qui connaît son premier âge d’or sous la Restauration, celui du "citoyen contre les pouvoirs", à la manière du philosophe Alain.

Quitte aussi à mythifier un peuple des campagnes qui n'aspirerait qu'à la paix civile, alors que lui, Courier, mourra assassiné par ces mêmes villageois. Courier individualiste et libéral, qui croit n'aspirer qu'à une tranquillité qui le fuit toujours, et ne trouve en fait le succès qu'en tant que polémiste. Courier figure de l’intellectuel, qui est capable de s’extasier indéfiniment sur les amours de Daphnis et Chloé décrits par Longus, mais laisse sa jeune femme en Touraine pour soigner sa popularité parisienne… Les pamphlets de Paul-Louis sont beaux, mais, aujourd'hui que son monde s'éloigne, son destin nous donne plus encore à penser.

samedi 6 février 2010

La course à l'inconscient collectif


Il suffit de suivre régulièrement un grand média pour saisir une difficulté particulière qui gêne, en démocratie, l'analyse de la vie politique: les nécessités mêmes de l'action politique rendent celle-ci comme illisible. Un projet doit se frayer un chemin au travers des compromis utiles, des détours indispensables qui ne lient pas seulement les mains du pouvoir pour faire le mal, comme le croyait Voltaire admirant les institutions britanniques et reprenant un mot de Fénelon, mais aussi parfois pour faire le bien. Cela est irritant, mais la seule alternative étant l'autoritarisme, voire le totalitarisme, les amis de la liberté s'y résignent (et l'on comprend pourquoi le libéralisme est le plus souvent soit dans l'opposition, soit simple composante ou nuance d'une autre doctrine d'action).
Mais le déficit de lisibilité ne guette pas seulement le projet par ces indispensables et souvent contradictoires modifications, qui atteignent sa force et, souvent, sa cohérence. Ce déficit tient encore à la manière dont il faut le vendre à l'opinion. Jouer sur la raison présente à dose variable en chacun d'entre nous, chercher l'assentiment raisonné est loin d'être la voie la plus efficace, et c'est ce qui explique la réticence de tant de libéraux du XIXe par rapport à une démocratie qu’ils ne pouvaient pourtant refuser qu'au prix de contorsions ou d'inconséquences logiques qui surprennent chez un esprit de l’envergure d’un François Guizot.
Il y a bien en effet, affleurant nettement dans nos démocraties, quelque chose que l’on peut appeler « l’inconscient collectif ». Ses structures nous échappent largement, on n’est pas même sûr qu’il en ait. Mais nous pouvons imaginer tout ce qui s’y trouve : les réflexes élémentaires de l’espèce humaine, les grands instincts, mais aussi la mémoire, les références collectives, les spécificités communautaires (ce qui peut spécifier bien des inconscients collectifs), tout ce que les hommes des Lumières appelaient les « préjugés » en pensant qu’ils étaient tous absurdes et qu’on pouvait aisément s’en débarrasser. Or, ce substrat est là, et contribue d’ailleurs à nous tenir ensemble.
Or chaque fois qu’un projet est présenté, qu’il soit bon ou mauvais, il y a entre le monde politique et le monde médiatique une véritable course à l’inconscient collectif. C’est à qui réussira le premier à faire la soudure avec les grandes peurs, plus souvent qu’avec les grands espoirs, les grandes représentations. Partisans, opposants à un projet et journalistes de tout média cherchent l’image frappante, le résumé suggestif, la forme sous laquelle une mesure suscitera l’enthousiasme ou l’indignation. Chacun tente de fondre le projet dans un des moules de l’inconscient collectif, pour parler à l’opinion. Le binôme rationnel « Quel(s) problème(s) cherchons-nous à résoudre ? / Quels moyens proposons-nous ? », qui en théorie devrait être la base de discussion de la pertinence d’un projet, passe très vite à l’arrière-plan, et très rapidement, celui qui y reste attaché n’a pas grand-chose à dire dans le débat public.
Pourtant, quand le brouhaha s’apaise, c’est ce binôme là qui reste la vraie base du jugement politique. Le seul qui permet de penser en termes de bilan.