mardi 14 avril 2009

élucubrations historiennes en Normandie


Toutes les temporalités forment des strates qui constituent notre paysage. Le village où je séjourne souvent est divisé en deux petites agglomérations, C.-Bourg et C.-Plage, séparées de deux ou trois kilomètres, avec, entre les deux, un petit groupe de maisons. Pour un achat, je prends parfois la voiture et cette route qui traverse presque tout le territoire communal. On quitte le bord de mer, on passe près d’une grande surface, symbole s’il en est de la société de consommation et de ses facilités que nous ne voyons plus. Puis, on longe des champs. Plusieurs siècles de culture. Sur la gauche, un marais où l’on doit chasser depuis plusieurs centaines d’années. À cause du décalage des vacances de printemps, je croise de nombreuses voitures au chauffeur solitaire, homme ou femme qui rentre du travail caennais.
La rurbanisation, qui s’est amplifiée dans les années 1970, a ainsi modifié C.-Bourg ; j’y entre pourtant par le côté ancien, dominé par un bâti de pierres beige foncé. Si je poursuivais sur deux-cents mètres, je pourrais parcourir la grosse moitié sud du village (la Commune a passé les 2000 habitants, seuil fatidique et assez arbitraire, il faudrait s’habituer à parler d’une ville) ; les maisons y ont moins de trente ans, les jardins y sont soigneusement entretenus.
La course faite, je me gare une nouvelle fois sur le parking de la mairie. De là, on peut entrer dans la vieille église. Dans ce pays, les cimetières sont restés serrés autour des églises, ils ont échappé à la grande et nécessaire mise à l’écart du XVIIIème siècle. Une tombe datant de la monarchie de Juillet s’orne d’un monument curieux. On pousse une vieille porte…
La passion romantique des vieilles églises n’est pas nouvelle.

« Elle était triste et calme à la chute du jour,
L’église où nous entrâmes ;
L’autel sans serviteur, comme un cœur sans amour,
Avait éteint ses flammes. »

L’église de C. n’en est pas là où était celle d’Hugo en 1834, quand bien même on n’y dit plus la messe chaque semaine. Qu’importe, nombreux sont ceux qui préfèrent, sans toujours se l’avouer, les églises vides et sombres. Je me dis parfois qu’ils forment une Église invisible, aux autres contours. L’édifice, au style indéfinissable, est d’une obscurité remarquable que combat en vain (et heureusement) une petite ampoule s’allumant automatiquement quand la lourde porte ce referme. Un « clic », puis le silence… On entre dans un autre temps, plus long, qui pour beaucoup se fond dans l’éternité. Je ne sais pas quand cette église a été construite, peut-être est-elle encore médiévale ici où là, tel pan de mur, telle statue… Elle témoigne du temps où cette commune était une paroisse, quand bien même aujourd’hui, parce que j’ai d’autres pensées et d’autres soucis en tête, elle me dit autre chose.
Si l’histoire est une expérience spirituelle, c’est-à-dire si elle engage toute la personne, alors je ne suis pas le seul à ressentir un sentiment d’apesanteur, dû au va-et-vient permanent avec toutes ces temporalités. Solidité d’une continuité, deuil d’une rupture, joie d’une nouveauté et d’une renaissance. Tout cela nous guette de manière permanente. Les émotions, les insatisfactions de la politique s’impriment dans le quotidien des activités, le virtuel se retrouve de temps à autre brutalement plaqué contre le réel, les ornières nous guident ou nous font basculer. Les espérances et les angoisses ont la vie dure.

samedi 11 avril 2009

Du besoin d'une "certaine idée de la France"


Dans ce climat de neurasthénie stérile, je ne peux m’empêcher de me faire une remarque. Les amis les moins systématiquement pessimistes, les moins désintéressés de l’avenir que je fréquente sont des hommes et des femmes qui suivent ce qui se passe à l’étranger. Qu’il s’agisse du monde anglo-saxon, de l’ancienne Europe de l’Est, de l’Asie, ou même de pays en grande difficulté, qui quelque part n’ont presque rien à perdre au jeu de l’avenir… D’autres (parfois les mêmes) échappent à la déprime franco-française parce qu’ils ont ce que j’appellerais un « arrière-plan », philosophique ou religieux. J’ajouterais : ou artistique, dans la mesure où l’art est une expérience spirituelle.
Dans le premier cas, on mesure l’importance de se faire une idée, même approximative, même indécise, de l’histoire universelle. Cette idée, elle était plus simple à concevoir pour nombre de Français du XIXe siècle : la France était en tête de l’humanité, à l’avant-garde. Rien de ce qui la concernait ne pouvait laisser le reste du monde indifférent. Par la Révolution française, elle avait élaboré la nouvelle formule qui conduirait le monde au bonheur. Elle avait commencé d’élaborer, comme le disait Jules Michelet dans les premiers temps de la monarchie de Juillet, « l’Évangile social » du nouveau monde.
Cette idée là a mal résisté aux épreuves de l’histoire : le vieux Michelet déjà, comme le montre Paule Petitier (dans Michelet, l’homme-histoire, Paris, Grasset, 2006) était pessimiste, brisé par la défaite de 1870. La Première guerre mondiale a marqué comme une flambée, comme un ultime et long sursaut de cette conviction que la France s’identifiait de manière privilégiée au destin du monde : la victoire de la « guerre pour le droit » devait aboutir à la construction d’un ordre international cohérent, du règne du droit après l’écrasement du « militarisme prussien ».
L’effondrement de 1940, les capitulations vichystes et la collaboration, les guerres d’Indochine et d’Algérie ont achevé de laminer cette idée, malgré la splendeur de la geste gaullienne. Comment les Français peuvent-ils concevoir la place de leur pays dans l’histoire universelle ? Peut-être faudrait-il pour cela passer de « l’exception » française à la singularité française, dont le concept n’uniformise pas le monde environnant. Réfléchir, un peu à la manière d’Hubert Védrine, à la place de notre pays, à la manière dont il s’inscrit ou pas dans certaines évolutions globales, à la manière dont il peut les infléchir, réfléchir sérieusement à ce qu’il veut pour l’Europe, au-delà du conte à dormir debout de la construction européenne « destinée à redonner à la France son rang de grande puissance » dont on a bercé nos enfances… Au fait que toutes les contraintes internationales ne sont pas forcément des contrariétés dont un pays-enfant s’impatiente, mais parfois des disciplines qui nous permettent d’avancer. Personne, parmi ceux qui regardent un peu ce qui se passe ailleurs, ne se demande s’il est « pour » ou « contre » la mondialisation, mais comment la France peut s’y insérer sans perdre ses atouts, et ce qu’elle peut y apporter.
Et on en vient au second vaccin : l’arrière-plan métaphysique. Je pense que si nous nous livrons pieds et poings liés à l’Histoire, si nous considérons que seuls les phénomènes historiques comptent, les réussites et les échecs, la prospérité et les crises, et que la seule mesure de la réussite humaine est le succès, nous ne pouvons que devenir rapidement déçus et amers, devant ces conflits durables, ces crises régulières, et toute la dose d’hypocrisie qui cimente les relations sociales. Il y a toujours au moins besoin de postuler un lieu de la permanence, de l’authenticité, un lieu où certaines valeurs qui nous sont chères sont hors d’atteinte de la médiocrité. Ce peut être une idée de la démocratie, une idée de la liberté, une idée de la justice, une idée de la dignité humaine, l’idée d’une immense pitié, d’une immense indulgence, peut-être même d’un immense humour par rapport à nos petitesses. Ce peut-être l’idée d’un lieu où tout cela se concilierait. Chez le général de Gaulle, c’était une idée de la France.
« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a en moi d'affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J'ai d'instinct l'impression que la Providence l'a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. S'il advient que la médiocrité marque, pourtant, ses faits et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des Français, non au génie de la patrie. Mais aussi, le côté positif de mon esprit me convainc que la France n'est réellement elle-même qu'au premier rang : que seules de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même ; que notre pays tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur. »
Ce qui me frappe, en relisant ce début célébrissime des Mémoires de guerre, c’est l’oscillation entre l’objectif et le subjectif, entre le « sentiment » et la « raison », l’ « affectif » et le « positif ». Je pense que d’une certaine manière, c’est ce qui permet à ce texte d’être reçu aujourd’hui encore : au-delà de l’invocation de la Providence, et alors même que le « premier rang » n’est pas toujours accessible, il respire l’amour de son pays, un amour qui distingue les médiocrités de la vie quotidienne et l’immensité des possibles. Ce balancement entre le subjectif et l’objectif participe, sans s’y réduire, d’un balancement entre l’idéal et la réalité. Rien n’y évoque une France frileuse, repliée sur elle-même et son passé. La France y est « parmi les autres » pays. La « grandeur » qu’elle doit chercher n’est pas un attendrissement larmoyant sur ses splendeurs passés, mais une ambition, un projet qui seul permet d’unir, même temporairement, ce pays ingouvernable et plein de ressources.

lundi 30 mars 2009

Ce qui est vivant et ce qui est mort


Le philosophe et historien libéral Benedetto Croce avait publié en 1907 un ouvrage dont le titre me ravit toujours : Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel. Je préfère cette terminologie à celle de Victor Cousin, qui disait chercher parmi les débris épars de la philosophie du passé ce qui peut encore servir pour construire la philosophie nouvelle. « Ce qui est vivant et ce qui est mort »… Distinguer ce qui a disparu à tout jamais, ce qui était lié à un moment précis de l’histoire de l’humanité, ce qui à vues humaines est englouti dans l’irréversible, de ce qui peut encore nous nourrir. Peut-être ce qu’il y a dans une pensée d’éternel, en tout cas ce qui dure assez pour être actuel. Ce qui nous parle encore, si nous prenons le temps d’écouter.
Distinguer ce qui est vivant et ce qui est mort dans un héritage, c’est souvent la tâche de chacun de nous. C’est aussi une forme de rapport vivant et critique à la tradition.
Bien sûr, nous pouvons aussi choisir d’être nés d’hier, dans un déni violent de tout héritage : ce n’est pas seulement le cas des révolutionnaires, quand bien même ce sont eux qui nous viennent le plus vite à l’esprit. C’est aussi le cas des « modernisateurs » abstraits et/ou bureaucrates, qui ne voient dans toute réalité préexistante qu’un fatras d’absurdités. Il nous est aussi loisible d’être des défenseurs intransigeants de grands « modèles » issus d’un passé mythique (comme le « modèle républicain » ou le « modèle français », à droite le « gaullisme authentique », à gauche le « socialisme à la française ») et de demander à la « tradition » considérée comme un bloc des réponses automatiques. Mais on constate alors que ce recours traditionnel sert surtout à déplorer les malheurs des temps : tout changement ne peut plus être pensé que comme déviation, dénaturation.
Il en va des traditions politiques comme des traditions religieuses : elles offrent à l’esprit d’infinies ressources, à condition de n’en être pas esclaves. Nous ne sommes pas condamnés à être indéfiniment nés de la dernière pluie. Si j’ai un problème avec la bipolarisation à la française (placage artificiel sur un paysage politique éclaté) c’est précisément parce qu’elle favorise un certain analphabétisme politique : à force de se définir exclusivement contre l’autre, on en vient à méconnaître sa propre tradition. J’aimerais entendre et lire plein de choses du type : « ce qui est vivant et ce qui est mort dans le libéralisme », « ce qui est vivant et ce qui est mort dans le socialisme », « ce qui est vivant et ce qui est mort dans le gaullisme », « ce qui est vivant et ce qui est mort dans l’écologie politique », « ce qui est vivant et ce qui est mort dans le patriotisme », « ce qui est vivant et ce qui est mort dans la démocratie représentative ». Une tradition ne vit qu’en se développant, et elle ne se développe que par sa critique sélective. Bien sûr, nos arrêts de mort sont parfois tout relatifs, et nous n’avons pas tous les mêmes. Il y a bien des résurrections inattendues et bien des zombies idéologiques… mais il s’agit plus ici d’évoquer un cadre de pensée que d’avancer des résultats.
Mais les traditions meurent parfois aussi. Le marxisme-léninisme en est une et plus personne, même parmi les anticapitalistes les plus motivés, ne cherche à la ressusciter. D’autres naissent : pour ne prendre un exemple que dans le domaine culturel, qui ne voit que la culture pop-rock a conquis une mémoire, des standards, un patrimoine souvent ré-exploré et réactivé de cent manières différentes ? C’est aussi parce que toute culture est traditionnelle d’une certaine manière que toute culture politique doit, si elle veut vivre, entretenir un rapport critique avec sa tradition. On peut étendre cela aux doctrines économiques : la crise financière actuelle ne mettra pas à bas le libéralisme économique (sauf à le confondre avec une de ses écoles), mais il lui faudra savoir pour poursuivre sa route « ce qui est vivant et ce qui est mort » dans la pensée monétariste, comme il a dû dans les années 1970 apprendre « ce qui était vivant et ce qui était mort » dans la pensée de Keynes. On touche du doigt toute l’illusion des « retours ». Si on ne veut pas avoir à régresser purement et simplement (et on le croirait en entendant des gens qui s’imaginent 1) que le New Deal était keynésien 2) qu’il aurait relancé l’économie américaine), il faut en permanence actualiser le courant de pensée dans lequel on se situe.

mercredi 18 mars 2009

Kant vs pessimisme politique ?


Pessimisme ou optimisme ? Un ami disait de mon dernier post qu’il était d’un « pessimisme noir ». C’est un peu le lot du commentaire politique : on se trouve souvent inventorier des problèmes, des difficultés et comme l’on n’est pas en position d’agir, cela peut devenir irritant, voire franchement déprimant. Dans mon dernier post, je cherchais à comprendre pourquoi le discours politique et le discours médiatique (si tant est qu’ils aient une unité) étaient d’une tonalité assez négative, dans un pays dont on sait qu’il a bien des atouts. J’inventoriais ce qui dans nos institutions me paraissait y pousser. Je suis à cent lieues de penser qu’il n’y a rien à faire contre cela ; aussi suis-je ravi de répondre à un commentaire qui pose une bonne question en me demandant du positif.
On ne reviendra pas sur la désignation du président de la République au suffrage universel à laquelle les Français sont très attachés, tout simplement parce qu’on ne reprend jamais au suffrage universel ce qu’on lui a donné. En 1850, les conservateurs du Parti de l’Ordre avaient amputé le suffrage universel du tiers de ses électeurs. Il avait ainsi sottement libéré un espace pour le président Louis-Napoléon-Bonaparte qui, le 2 décembre 1851, pouvait alors même qu’il procédait à un coup d’État annuler cette loi et se donner ainsi un air démocratique. Tout ce qui ressemble à de la défiance par rapport au suffrage universel se paie comptant en démocratie. Par contre, il y a bien des moyens, me semble-t-il pour rééquilibrer le système.
Interdire purement et simplement le cumul des mandats permettrait que les députés ne soient pas à la fois décideurs et bénéficiaires (par le biais des mandats locaux) des dépenses publiques. Supprimer le scrutin d’arrondissement leur permettrait de se placer sur le plan national, et rendrait moins utile le cumul des mandats. La proportionnelle (on peut infiniment discuter des éventuelles prime à la majorité) déverrouillerait certainement le débat politique, obligerait le gouvernement à certaines transactions avec l’Assemblée, et redonnerait un peu de crédibilité au régime parlementaire… Faire une place au Sénat à des représentants des régions ne me paraît pas non plus idiot, et rééquilibrerait un peu les choses.
Pour le reste, je ne suis pas pessimiste. On peut être critique, quand on commente, c’est inévitable. On n’est pessimiste que si l’on pense que la politique est toute-puissante. Si on la voit comme une négociation constante entre des principes et la réalité, alors le jugement à long terme dépend d’un point de vue sur le devenir du monde. D’une attente ou d’une peur de l’avenir. Personnellement, le fait de fréquenter des étudiants depuis maintenant dix ans m’a vacciné contre la posture pessimiste du type « les jeunes n’ont plus de valeurs », « l’individualisme a tout gangrené », etc. Voir de jeunes esprits se saisir des problèmes éternels de l’humanité, parfois tâtonner, parfois fulgurer, parfois faire preuve d’une maturité tranchante et surprenante, cela suffit à me convaincre que ni le pays ni l’humanité n’ont dit leur dernier mot.
Enfin, inventorier de grands basculements, des événements qui ont surgi, comme la chute du mur de Berlin, sans qu’aucun esprits raisonnables ne les ait vu venir, constater que la France se modernise « en escalier », des phases de stagnation boudeuse succédant à des périodes de dynamisme qui vont bien au-delà d’un simple rattrapage, tout cela prémunit contre le désespoir, parfois si tentant comme choix esthétique.
Même quand les évolutions en cours ne sont pas ce qu’on attend, ni ce qu’on espère, il nous reste toujours la feuille de route obligeamment fournie par Emmanuel Kant en 1784 dans le superbe «Qu’est-ce que les Lumières ?» :
« Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières.
La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant mineurs ; et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. »
Ce texte incite à ne pas avoir peur d’être parfois seul de son point de vue ; quand notre diagnostic n’est pas rassembleur, quand on ne sait pas même s’il a une chance de trouver un débouché, nous essayons quand même de suivre notre raisonnement. D’une certaine manière, essayer de poser un diagnostic, c’est faire preuve d’une certaine foi en l’avenir. Nous pouvons nous tromper : si par hasard nous avons raison, il se trouvera bien quelqu’un, tôt ou tard, pour récupérer notre idée ou la retrouver par ses propres moyens. Nous sommes dans une chaîne, dans une trame d’humanité et quand nous pensons par nous-mêmes, il se peut toujours que nous pensions pour les autres. Et pour l’avenir.

lundi 2 mars 2009

Bipolarisation imparfaite et discours politique


En 1981, la Vème République est entrée dans l’ère de l’alternance. S’agissait-il d’une «normalisation» de la France ? Plusieurs signes le donnaient à penser, dont l’accélération du déclin du parti communiste (commencé en fait bien plus tôt, avec la déstalinisation). La bipolarisation imposée par la réforme de 1962, dégageant une majorité présidentielle et une opposition, rompant avec une tripartition relative assez prégnante sous les IIIème et IVème Républiques (les gauches, les centres, les droites), semblait aboutir à l’émergence de deux rassemblements des droites et des gauches dominés par des modérés. Le vieux rêve de Gambetta – un bipartisme à l’anglaise en France – était peut-être en voie de réalisation. Il me semble cependant que nous nous en éloignons, pour en demeurer à ce que j’appellerais une bipolarisation pathologique.
Les grands partis de gouvernement font depuis longtemps défaut à la France. Léon Blum, dans son ouvrage À l’échelle humaine, publié en 1945, a ainsi estimé que c’est le manque de partis politiques structurés et rassembleurs qui expliquait l’échec du régime parlementaire en France : « Si le parlementarisme, écrivait-il, a réussi en Angleterre et échoué en France, c'est essentiellement parce qu'il existe en Angleterre une ancienne et forte organisation de partis et que - hors de rares exceptions qui confirment la règle - on n'a jamais rien pu créer de pareil en France depuis un siècle et demi. (…) La précarité ministérielle, que les mollesses ou les vacillations de l'action gouvernementale, que la lenteur ou le désordre des débats, bref que les défaillances ou les à-coups de la machine parlementaire en France procèdent avant tout de l'absence de partis suffisamment homogènes et disciplinés. Il en fut ainsi sous la Restauration, sous Louis-Philippe, sous l'Ordre Moral comme depuis vingt ans. Ni autour de Thiers, ni autour de Gambetta, ni autour de Clemenceau n’ont pu se constituer des partis de gouvernement solides, disciplinés et durables. Les efforts obstinément employés depuis le début du siècle présent pour extraire un véritable parti politique de « l'état d'esprit » radical n'avaient abouti qu'à de pures apparences. (…) La tentative faite au lendemain des élections de novembre 1919 pour fonder un grand parti conservateur avait échoué bien plus rudement encore, puisqu’au bout d’une législature il n'en restait même plus de trace. M. Tardieu, dix ans plus tard, a essayé de la renouveler et a dû renoncer presque aussitôt. A la veille de la Guerre, il n'existait pas de parti modéré. Les éléments disparates du Centre et de la Droite étaient incapables de s'unir sur autre chose que sur des votes d'opposition systématique. »
Le gaullisme a pu rassembler des militants, mais l’idéologie gaulliste même était incompatible avec une véritable vie partisane. Le parti socialiste n’a pas atteint la taille qui permet d’assumer jusqu’au bout tous les risques du débat interne et de la compétition pour le leadership. Surtout, depuis les années 1980, l’accélération du déclin du parti communiste, dont on pouvait penser qu’il gelait, neutralisait et d’une certaine manière intégrait démocratiquement l’électorat protestataire (la fameuse « fonction tribunicienne » de Georges Lavau) n’a pas donné lieu à un élargissement de la base des partis de gouvernement.
L’essor du Front National dans la seconde moitié des années 1980 et son affirmation des années 1990, la remontée de l’extrême gauche depuis une dizaine d’années sont des phénomènes bien connus. Le parti socialiste n’a pas récupéré l’électorat communiste, et la fondation de l’UMP en 2002 n’a pas abouti à une véritable fédération des droites et du centre.
Au total, une proportion assez importante d’électeurs votent pour des partis qui contestent le «système» et pour qui cette contestation est une fin en soi, privés qu’ils sont de toute doctrine proposant un futur tant soit peu crédible. La contestation est pour l’instant leur force et leur limite. On peut mordre sur eux, comme Nicolas Sarkozy a mordu en 2007 sur l’électorat du Front national. La manœuvre demande pas mal de culot, de talent et de réussite – mais aussi une bonne dose de démagogie.
Chaque camp tente une alliance de revers en favorisant la croissance des extrêmes de l’autre : une partie de la gauche l’a fait avec le Front national, ce qu’elle a lourdement payé en 2002. Du côté de l’UMP, on voudrait bien rééditer la manœuvre en jouant la carte Besancenot – mais la facture sera alors sociale, l’extrême gauche (ou la gauche radicale) pouvant s’appuyer sur une mouvance syndicale dynamique.
Cette situation d’une bipolarisation inachevée, dans un pays où la culture du consensus n’existe pas et où le libéralisme politique a été écrasé par le socialisme et le gaullisme, a de terribles effets déformants sur le discours politique.
Chaque camp court après ses extrêmes, et les déformations inévitables de la vie politique démocratique sont accentuées hors de toute mesure ; on a ainsi des modérés qui entretiennent le mythe de la toute-puissance du politique, mythe auquel ils ne croient pas, et qui tapent sans discernement sur le camp d’en face de peur d’être « débordés ». Qui ne combattent politiquement leurs extrêmes qu’en adoptant d’abord leur discours. Jusqu’au centriste François Bayrou qui, pour tenter de faire émerger un centre indépendant, allie en une rhétorique improbable condamnation globale du « système », attaques violentes ad hominem et maintien de quelques orientations modérées, obligé qu’il est de montrer qu’il s’oppose alors qu’il voudrait conserver une liberté de parole qu’il estime propre au centre…
Car dans ce contexte, les oppositions ne sont pas tant tenues de construire des alternatives que de montrer qu’elles s’opposent. Que les majorités au pouvoir aient peu d’idées nouvelles, c’est normal. Théoriquement, c’est en réfléchissant quand elles étaient dans l’opposition qu’elles ont renouvelé leur stock et construit un programme pour articuler théorie et pratique. Que l’opposition soit enfermée même hors des campagnes électorales dans la critique minutieuse et absolue de la politique gouvernementale, c’est plus tragique : outre le fait que cela prend tout le temps de son mince personnel, elle ne peut construire un projet crédible, puisqu’elle se prive d’avance de certaines rencontres avec ce que fait ou ce qu’essaie de faire plus ou moins adroitement la majorité. Sauf à laisser totalement à la majorité le monopole d’un réalisme minimum. Et à s’enfermer tranquillement dans le radicalisme verbal.
Or, il est normal que la majorité et l’opposition se rencontrent parfois dans leurs projets : cela nous prouve que la coupure n’est pas absolue et qu’il n’y a pas deux France (ou deux humanités). Ce sont des priorités, des accents qui font souvent la différence, si on n’est pas dans la perspective « révolution contre réaction ». Je crois même que nombre d’électeurs le savent….
De ces affrontements autour de la moindre réforme, de la moindre mesurette, naissent deux discours négatifs : celui des gouvernants sur le thème « ce pays est à changer de fond en comble, rien ne va, personne ne fait correctement son travail », celui des opposants sur le thème « au secours, l’essentiel est en péril ». On se trouve ainsi insulter à la fois le présent, le passé et l’avenir. La modernisation comme les atouts traditionnels du pays ne trouvent pas place dans ce s discours ultra-volontariste ou apocalyptique, destiné à renforcer artificiellement les clivages dans le but de souder deux camps disparates. Le discours politique se trouve ainsi produire en permanence du négatif, et éviter en permanence le débat profitable, celui où l’on est toujours, tôt ou tard, conduit à concéder quelque chose à l’adversaire.
Si la faiblesse des partis politiques en France est structurelle, s’il faut tenir compte d’un radicalisme politique persistant, alors il faut se poser le problème de la bipolarisation institutionnelle post-1962 et donc le problème des institutions. On connaît la ritournelle des hommes politiques à ce propos : « cela n’intéresse pas les Français ». Est-ce véritablement un argument ?

mercredi 18 février 2009

La spirale infernale


Je n’avais pas prévu d’écrire sur la crise universitaire ; une de mes grandes craintes est en effet que l’Université se renferme sur elle-même, renonce à jouer un rôle dans le débat, ou à répondre aux interrogations du pays, dans une posture boudeuse et internaliste. Ici Londres, à vous Paris, les universitaires parlent aux universitaires… De plus, les différents milieux professionnels sont devenus experts depuis une trentaine d’années, depuis que la défense sectorielle du statu quo est devenue le type de projet collectif le plus durablement mobilisateur, dans le grand écart de la rhétorique corporatiste : expliquer que les intérêts de tel ou tel groupe coïncident avec ceux de l’humanité dans son ensemble, de la civilisation, de l’identité française, etc.
De l’autre côté, les gouvernants ont une partition toujours disponible, une véritable rhétorique de la réforme totalement indépendante de la qualité des mesures projetées : la réforme proposée est toujours vitale, propre à empêcher le décrochage du pays, ne s’y opposent que d’obtus conservateurs, aux motifs toujours bas et intéressés, la situation actuelle est inacceptable… quitte à noircir le tableau et à disqualifier l’interlocuteur – le discours de Nicolas Sarkozy le 22 janvier ne fait pas exception à la règle.
Cependant, la crise que nous vivons me semble instructive, et je vais essayer, sans prétendre représenter personne, d’en tirer quelques enseignements, dont je me doute qu’ils paraîtront discutables à plus d’un.
Pour situer mon propos, je fais partie de ceux qui ne sont pas hostiles aux principes de base de la réforme, tout comme je n’étais pas hostile à l’autonomie des universités. L’idée d’une évaluation régulière de ma recherche ne me pose pas de problème, pas plus que celle d’une modulation, selon les moments, de ma charge d’enseignement. L’affaire cependant me paraît mal engagée, pour deux raisons :
La première est une question de gestion du temps. La loi LRU (sur l’autonomie des universités) est récente, le début de sa mise en œuvre a montré qu’elle recélait des défauts (comme par exemple un système électoral qui conduit maîtres de conférences et professeurs des Universités à s’opposer sans profit pour personne, et aboutit à une trop faible représentation des listes battues…). Il aurait fallu veiller à cela, et dans cette perspective laisser un peu de temps et « réformer la réforme », ou au moins la retoucher. D’autre part, je n’apprendrai rien à personne en disant que l’élaboration du fameux décret sur les enseignants-chercheurs a été hâtive, et qu’on pose maintenant des questions qu’il aurait fallu avoir le temps de se poser auparavant… Je crois qu’on touche ici les limites de la méthode Sarkozy : tout faire en quelques mois quand on a plusieurs années devant soi conduit à se trouver acculé à des demi-réformes ou à la capitulation en rase campagne dans des enjeux qui ne sont pas vitaux.
En effet, une évaluation des enseignants-chercheurs peut être très positive (elle existe d’ailleurs déjà au CNRS) et même stimulante, mais il ne faut pas en attendre des miracles. Les chercheurs ne sont ni les saints de la gauche mythologique ni les fainéants de la droite anti-intellectuelle. Ils sont recrutés à la suite de concours où il y a une concurrence très sévère, et ils travaillent. Être évalué permet de mieux penser sa recherche, de faire le point ; cela peut améliorer à terme les performances globales mais dans un premier temps, l’effet sera léger. On a donc le temps pour mettre au point des procédures souples et assez largement acceptables.
La seconde raison qui me fait penser que l’affaire est mal engagée et le combat douteux, c’est que la modulation du temps d’enseignement a été comprise comme la mise en place d’une sanction : le mauvais chercheur ou le chercheur peu productif doit enseigner beaucoup, le bon chercheur peu. Cela est véritablement indéfendable. C’est déjà, à mes yeux, le défaut majeur de notre enseignement supérieur, que de placer nombre d’étudiants, et parmi les plus doués, à l’écart des chercheurs. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les gouvernants français sont si incompétents en matière de politique de la recherche ; seuls des gens qui ont rencontré très peu de chercheurs durant leur formation peuvent croire qu’on « pilote » la recherche, qu’un chercheur trouve ce qu’on lui dit de trouver, ou ignorer à la fois la distinction et la complémentarité de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée. D’autre part, le système universitaire français, refondu par Napoléon comme une administration et ayant rompu de longue date avec le modèle traditionnel de l’Université (une communauté regroupant enseignants et enseignés) resté vivace ailleurs, n’a que trop tendance à sous-évaluer la dimension formatrice, enseignante. L’enseignement y est parfois vécu non comme une formidable opportunité intellectuelle, mais comme une contrainte liée au malheur des temps pour pouvoir faire de la recherche. Il s’agit de réconcilier enseignement et recherche, ce que nombre d’universitaires savent déjà faire, et on oppose recherche et enseignement en valorisant la première aux dépens du second.
Je resterai fidèle à l’esprit de ce blog (s’il en a un) en proposant également une analyse politique de la crise. Je crois que le milieu universitaire étant très majoritairement à gauche, c’est la gauche qui y est le plus implantée. Ce serait sa tâche historique que de moderniser ce milieu, de l’adapter ; elle y a des réseaux abondants, et tel ou telle de mes collègues déborde d’idées à ce propos. Cependant, la gauche de gouvernement se replie sur des appuis syndicaux, ce dont l’organigramme du PS témoigne admirablement. Nous retrouvons là une tentation peut-être mortelle pour le PS : s’appuyer strictement sur la contestation au risque de se faire déborder, et au dépend de l’édification d’un véritable projet.
C’est donc la droite qui s’est lancée. Mais elle connaît mal ce milieu, et ne peut y avancer qu’avec l’appui de la gauche modérée. C’est ainsi qu’était passée la loi LRU. Le débat autour du statut des enseignants-chercheurs a cassé cette alliance, j’ai pu le constater tout à loisir au cours de ces semaines. Or, cette alliance est forcément fragile, et il faut sans doute y faire attention : les universitaires de la gauche modérée ne se transformeront jamais en soutiens inconditionnels du gouvernement, or ils sont l’élément central et pondérateur du monde universitaire. Le côté apprenti-sorcier du gouvernement en cette affaire éclate quand on voit que sont remises en questions par les plus bouillants de mes collègues jusqu’aux implications du fameux « LMD », c’est-à-dire notre insertion croissante dans le paysage universitaire européen.
J’ai donc le sentiment d’une spirale infernale : d’un côté, la négociation vient trop tard à la suite du choix d’un calendrier trop serré, et les maladresses rendent les propositions indéfendables. De l’autre, le mouvement de protestation, si le gouvernement laisse pourrir la situation, mouvement dont je sens l’ancrage et la profondeur, risque de revenir sur tout le chemin parcouru par l’Université depuis 1969 et la loi Faure. Car l’Université bouge, même si on ne le dit pas. L’encadrement des étudiants de premier cycle a progressé sans commune mesure, grâce à l’afflux de jeunes doctorants qui apportent leur dynamisme et leur enthousiasme, alors même qu’ils sont en train d’écrire leur thèse, le contenu des enseignements et leur champ disciplinaire sont élargis. Les grandes écoles elles-mêmes sont pour certaines en voie de désenclavement. Il faudrait multiplier les contacts entre les deux premières années universitaires et l’univers des classes préparatoires… Il y a bien des choses à faire plus douces et plus utiles, peut-être aussi plus fédératrices, ce que ce à propos de quoi les esprits s’échauffent.

samedi 7 février 2009

conservateurs/réformateurs, révolutionnaires/réactionnaires


Une petite mise au point sur des termes redoutables, et qui ne prennent leur sens que les uns par rapport aux autres, ce qu’il faut toujours garder à l’esprit quand on les utilise isolément.
Derrière toute écriture historique, derrière toute tentative aussi de commenter notre présent, il y a une philosophie implicite, par forcément cohérente, mais structurante ; de grandes orientations, des choix, une sensibilité. L’aventure intellectuelle commence quand on les revisite, quand on les réexamine régulièrement. Je livre ici quelques unes des clefs que j’utilise – cela ne va pas plus loin, on n’y trouvera rien qui bouleverse la pensée politique contemporaine !
Répondant à un commentaire affuté, j’ai avancé l’autre jour l’idée que les « réactionnaires » pouvaient se trouver dans tous les camps. La réplique, fine elle aussi, me pousse à aller plus loin.
Durant tout le XIXe siècle, la « réaction » s’oppose à la « révolution ». Etre réactionnaire, c’est donc affaire de contexte. C’est refuser un changement brusque, ample et récent. Les grands écrivains réactionnaires du XIXe siècle, comme Barbey d’Aurevilly, se définissaient encore par rapport à la Révolution française. Ils refusaient la rupture brutale avec la société française traditionnelle. On n’est pas réactionnaire contre une révolution à venir, mais contre une révolution faite. D’où une parenté étrange entre le réactionnaire et le révolutionnaire (celui qui aspire à une révolution non encore advenue) : ils communient dans la détestation du présent. On peut se dégoûter d’un appartement parce qu’on regrette le précédent ou qu’on rêve du suivant ; et on peut dans les deux cas trouver le salon trop petit. Aussi, certains réactionnaires se trouvent-ils, dans leur critique du présent, avoir des intuitions fulgurantes, quasi-prophétiques, et certains révolutionnaires chanter la nostalgie conservatrice (me reviennent à l’esprit les paroles de La Montagne de Jean Ferrat, belle chanson sur le dépeuplement des zones montagneuses dans la grande modernisation des années 1960). D’une certaine manière, il y a de la réaction chez les « antimondialisation », qui l’ont bien senti eux-même en se baptisant altermondialistes.
L’autre binôme structurant serait le couple conservateur / réformateur. Le terme « conservateur » est sans doute le plus malmené en France. C’est un héritage de la rupture de 1789. Un conservateur est une personne attachée à certaines traditions ; en France, ceux qui étaient attachés aux traditions monarchique et catholique n’ont jamais vraiment réussi à rentrer dans le jeu politique, et le parti conservateur à l’anglaise dont beaucoup on rêvé, de Chateaubriand à Léon XIII, n’a pas réussi à s’imposer. Charles X et les catholiques intransigeants ont travaillé tant qu’ils ont pu à la marginalisation politique du catholicisme français, et ils ont réussi.
D’où, chez nous, l’acception ultra-péjorative du « conservateur », vu comme un être fondamentalement borné, opposé à tout changement, dominé par la peur ou animé par des motifs intéressés. Face à lui se dresse le « réformateur », paré dans le discours actuel de toutes les qualités, tant qu’il réforme le voisin ; les étatistes veulent réformer le capitalisme, les libéraux veulent réformer la fonction publique. Or, le conservatisme, au vrai sens, celui qu’il a au Royaume-Uni ou en Allemagne, représente, comme toutes les autres étiquettes analysées ici, une vraie forme de la sensibilité politique : le sens de la valeur des héritages. Les conservateurs britanniques ou allemands ne reculent pas devant les changements qui leur paraissent nécessaires, ils savent, selon la formule attribuée à Disraeli, « réformer pour conserver ».
Restent les « réformateurs ». La réforme, selon Littré, est l’ « action de ramener à l’ancienne forme ou de donner une forme meilleure ». Une institution que l’on réforme doit être plus fidèle à sa vocation traditionnelle, ou être capable de répondre à de nouvelles attentes. Alors que la révolution est un changement global, un bouleversement d’ensemble, la réforme est sectorielle. L’ampleur de la révolution peut « nécessiter » la violence aux yeux de ses partisans, la réforme requiert un mélange de fermeté et de négociation pour ceux qui la mettent en oeuvre.
Tout cela forme une polyphonie qui s’harmonise ou dissone en nous. Personne, sauf ceux qui veulent se mutiler intellectuellement ou sont des fanatiques maniaques de l’unité, n’est à 100% conservateur, réactionnaire, réformateur ou révolutionnaire. Cela supposerait un jugement a priori sur tous les aspects de la vie sociale et les degrés de changement et de permanence qu’ils nécessitent. Cependant, les attitudes révolutionnaires ou réactionnaires sont les plus globalisantes (on aspire à un changement global ou on refuse un changement global), tandis que les attitudes conservatrices ou réformatrices se laissent plus aisément colorer.
Une fois la démocratie installée (je sais bien que révolutionnaires et réactionnaires commencent par dire que nous ne sommes pas en démocratie), le binôme conservateur/réformateur se retrouve à l’avant-scène. La longue phase d’installation de la démocratie empêche même que ce binôme structure vraiment l’opposition gauche/droite. Chaque camp a ses traditions (ce qu’il veut conserver prioritairement dans l’héritage commun du pays) et les réformes qu’il veut promouvoir. Les deux camps sont obligés d’être réformateurs, car il faut proposer un minimum de changement pour être élu, et que l’Histoire va assez vite pour multiplier les défis nouveaux.
Les réformes elles-mêmes peuvent être conservatrices ou radicales. Elles sont conservatrices (ou, si l’on préfère, d’adaptation) quand elles visent avant tout à adapter une institution au contexte environnant, pour lui permettre de conserver une efficacité. Elles sont radicales quand elles visent à donner à une institution de nouveaux objectifs. Une même réforme peut parfois être lue de deux manières : l’instauration du PACS, par exemple, peut être vue comme une adaptation de la législation à l’évolution des mœurs ou comme un pas vers la reconnaissance pleine et entière d’une minorité. Mais on peut considérer par exemple que la mise en place du RMI est une réforme radicale, dans la mesure où on tente d’instaurer une situation nouvelle, où l’État garantit effectivement le revenu minimal dont Bentham avait rêvé. La refonte de la carte judiciaire se présente comme une réforme d’adaptation, qui vise à adapter le système judiciaire aux contraintes actuelles.
Bien d’autres caractères que la manière d’envisager les réformes permettent de distinguer la gauche, le centre et la droite, et il ne faut pas s’étonner que le critère des réformes soit peu efficace pour poser ces distinctions. Une réforme, pour avoir une chance d’être acceptée, doit être présentée clairement : quels sont les objectifs de la réforme ? que voulons-nous conserver ? que voulons-nous changer ? Il faut donc être capable de transcender le binôme conservateurs/réformateurs dans la démarche réformatrice elle-même…
Cette typologie schématique met en lumière, à l’arrière-plan de nos attitudes politiques, le rapport fondamental que nous entretenons avec la réalité historique de notre époque. Aspirons-nous à la maîtrise totale de cette réalité ? Nous serons révolutionnaires ou réactionnaires. Sommes-nous soucieux de discerner ce que nous pouvons changer et ce à quoi nous devons nous résigner ? Pensons-nous, comme les stoïciens, qu’il faut accepter ce que nous ne pouvons changer et changer le reste, nous serons réformateurs et nous pourrons l’être de bien des façons, selon nos sensibilités.
Chaque option a ses périls : révolutionnaires et réactionnaires sont guettés par le verbalisme impuissant, la contestation stérile ou le basculement dans la violence. Les réformateurs de tout bord, plus ou moins radicaux ou conservateurs, par l’impuissance et la compromission.