
Jean-Louis Borloo, le 7 avril dernier, a tenu un discours qu’on n’avait pas entendu depuis longtemps de manière aussi audible : un discours modéré. Ce discours se définit d’abord par de grands refus : refus d’entonner l’air de la guerre civile franco-française, refus de fustiger toute dissidence, refus de se croire infaillible et de faire croire que l’on va très vite résoudre tous les problèmes de l’heure. Aussi par un goût affiché du pragmatisme, des solutions concrètes, des avancées raisonnables, qui compense le flou relatif du positionnement.
Ce discours a disparu en 2007, parce que le candidat qui alors incarnait le centre, François Bayrou, avait choisi une ligne contestataire, condamnant le « système », refusant tout compromis, instruisant le procès global de ses adversaires. Le couplage entre intransigeance du discours et posture solitaire, évoquant le de Gaulle des grandes années, séduit aisément ceux qui misent tout sur l’élection présidentielle et communient à la mystique de la rencontre entre un homme et un peuple ; il gagne aujourd’hui cet autre aspirant aux suffrages du centre qu’est Dominique de Villepin.
Mais outre qu’elle rend difficile la tenue d’un discours vraiment centriste, cette stratégie isole son homme. François Bayrou a fait, Dominique de Villepin commence à faire le vide autour d’eux par leur refus obstiné du travail en équipe. Dans cette optique, on ne cherche pas à constituer des équipes, à rassembler des collaborateurs, mais à grouper des partisans, dont on exige une foi à toute épreuve dans le destin national du leader. Et le centre visé alors devient non pas un lieu de rencontre, mais un « ni droite ni gauche », un au-delà de la politique usuelle stigmatisée pour sa médiocrité.
Pourtant, le centre, s’il est plus un espace qu’une famille politique, a sa spécificité. Ce n’est pas seulement un « ailleurs » politique. Depuis les débuts de la Quatrième République, il rassemble les démocrates-chrétiens, héritiers du catholicisme social, les radicaux attachés à l’héritage de la république parlementaire, et des libéraux. Les années 1990 et 2000 ont vu s’y installer une nouvelle composante, avec l’aile modérée de l’écologie politique.
Toute personne qui aspire au leadership centriste devra donc unir ces composantes. La référence au « social » leur est commune, quoique vague dans un pays où il est peu « d’ultralibéraux ». La référence au libéralisme politique serait sans nul doute porteuse : respect des libertés, des institutions qui les garantissent, du droit, du pluralisme, goût du dialogue et acceptation du compromis, sens des évolutions spontanées de la société civile. Elle est implicite dans le discours de Jean-Louis Borloo, peut-être sera-t-elle mise plus explicitement en avant, au-delà du concept un peu vague « d’humanisme ». L’écologie modérée (en considérant que les Verts représentent une écologie plus contestataire) s’était retrouvée un temps dans le Modem, avant de se sentir plus à l’aise dans Europe Écologie. Reste à connaître les effets de la fusion Europe Écologie – les Verts, et la fortune éventuelle (pour l’heure peu évidente), des candidatures Eva Joly et Nicolas Hulot, pour savoir si l’électorat de cette tendance est ou non disponible pour soutenir un candidat centriste.
Compte-tenu de ce qu’est aujourd’hui le centre, l’itinéraire de Jean-Louis Borloo, ce que nous pourrions appeler son « équation personnelle », lui donnent de sérieux atouts. Ancien chef scout, il ne devrait pas avoir trop de mal à nouer alliance avec les démocrates-chrétiens et à toucher l’électorat catholique. Dirigeant du parti radical, il a ainsi des assises dans les milieux laïques. Surtout, le fait d’avoir été en 1990 parmi les fondateurs de Génération Écologie, ainsi que son engagement dans le Grenelle de l’environnement, peuvent lui donner un certain crédit auprès de ceux, parmi les électeurs d’Europe Écologie, qui ne sont pas satisfaits du rapprochement avec les Verts. Ajoutons enfin que sa formation, qui l’a vu passer par HEC où il a enseigné, peut séduire ce que reste de libéraux parmi les centristes.
Jean-Louis Borloo colle donc à la configuration du centre. Mais cette famille est confrontée de manière récurrente à trois difficultés. Les centristes sont des notables et peinent à apparaître comme « proches du peuples » ; ici encore, Jean-Louis Borloo, fort de son expérience valenciennoise et d’une image simple et bonhomme, peut apparaître comme porteur d’une réponse. La seconde est plus embarrassante : les centristes manquent de militants, et il en faut pour mener une campagne présidentielle. François Bayrou avait su, le temps d’une campagne, attirer une jeunesse dynamique qu’il n’a pas su retenir ensuite. Un tel élan existera-t-il autour de Jean-Louis Borloo ? La troisième difficulté tient à la désorganisation structurelle de la mouvance centriste. Ici, tout reste à faire : alors que sur son site, le Parti Radical annonce qu’il met au point son manifeste et qu’il appelle à des contribution, Rama Yade, qui a rejoint ce parti en décembre 2010, évoquait il y a peu sur Canal + le lancement de son propre club de réflexion…