mardi 18 mars 2014

La crise ukrainienne : situation révolutionnaire et perspectives pratiques


L’affaire de la Crimée montre à quel point nous distinguons souvent mal deux notions pourtant essentielles : la légalité et la légitimité. Cette  distinction est fondamentale en démocratie, et cruciale dans les situations révolutionnaires.
La diplomatie européenne était parvenue à imposer un accord en Crimée. Celui-ci supposait un certain statu quo politique (la violence en moins) jusqu’à l’élection d’un nouveau président. Celui-ci a volé en éclat lorsque le Parlement a destitué le président Ianoukovitch.
Vladimir Poutine subissait ainsi un échec, puisque le rapprochement avec l’UE était désormais l’horizon des nouveaux maîtres de l’Ukraine. Mais lui était loisible de transformer cet échec en succès partiel, en se focalisant sur l’Ukraine où la population russophone est majoritaire.
En organisant très rapidement un référendum, dont personne ne remet en question qu’il confirme au minimum le souhait d’une majorité d’habitants de la Crimée de s’associer avec la Russie, il crée un état d’aussi  grande portée que sa présence militaire dans ce territoire.
Dans les deux cas, l’Ukraine et la Crimée, nous nous trouvons face à un processus révolutionnaire et à une sortie du cadre légal existant, qu’il soit national ou international.
Dans les deux cas, une majorité impose à une minorité sa manière de voir, en passant par des procédures contestables au regard de la loi.
Aussi, quand bien même le cadre légal induit le maintien de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, de principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes conduit à la partition. Et aucun des deux camps ne peut s’ériger en porte-parole de la légalité, que le propre d’une situation révolutionnaire est précisément de suspendre.
Dès lors, nous nous trouvons devant trois possibilités : épreuve de force, négociations, nouveau statu quo.
La première peut difficilement être choisie, parce que les buts de guerre seraient obscurs pour celui qui en prendrait l’initiative. Les Occidentaux veulent-ils vraiment maintenir de force la Crimée dans l’Ukraine ? Seraient-ils alors assurés de leur bon droit ? Vladimir Poutine a-t-il intérêt à relancer la pression sur l’Ukraine au lieu de « digérer »  tranquillement la Crimée, où les minorités peuvent d’ailleurs déjà lui créer des difficultés ?
Par contre, cette première option peut surgir  de deux manières : chaque camp peut être entraîné par sa propre rhétorique d’affrontement, refuser de perdre la face ou croire que l’autre se prépare au conflit et ne pas vouloir lui laisser les avantages militaires d’une certaine avance. Les occidentaux peuvent être incapables de freiner les nouveaux dirigeants ukrainiens. Un scénario type « été 1914 » me paraît peu probable, mais on ne peut en nier la possibilité.
La seconde solution, les négociations, paraît difficilement praticable dans le climat où nous nous trouvons. Les déclarations de Barack Obama, de John Kerry, le début de sanctions économiques, et surtout le fait que cette perspective n’ait pas été évoquée rendent les choses difficiles. Peut-être au bout d’un certain temps, pour sortir de l’impasse ? Pour l’instant, nul ne propose une quelconque médiation. Mais on ne peut exclure que la violence de ton des déclarations d’un côté, la prise de gages des deux côtés (référendum, accord prochain d’association UE-Ukraine) soient en fait des préalables. Vision optimiste, tout de même.
La troisième, celle du statu quo, correspondrait à des quasi-négociations : chacun ayant obtenu globalement ce qu’il voulait, les deux camps se bornent les uns à des sanctions symboliques, d’autre à un triomphalisme masquant sa semi-défaite. Les inconvénients de cette solution sont d’une part la fragilité d’une situation non garantie par un accord prenant en compte la nouvelle donne ; d’autre part la perte de crédit d’une diplomatie occidentale prise entre le radicalisme de son discours et l’aspect peu glorieux d’un compromis non assumés. Si le manque d’une ligne claire ne conduit pas toujours aux grandes catastrophes, il rend impossible de tirer auprès de l’opinion le bénéfice de quelque politique que ce soit.
 

dimanche 2 mars 2014

Sur la crise de Crimée

Raymond Aron disait que quand il analysait un problème politique, il essayait toujours de se placer du point de vue des décideurs. Il ne s'agissait pas pour lui de se transformer en avocat du pouvoir, mais d'inventorier les possibles et de comprendre les contraintes. Cela l'amenait à être parfois sévère pour certains discours qui ne pouvaient pas avoir de débouché pratique, et parfois indulgent pour certaines actions peu glorieuses, mais limitées par ce que la situation imposait.
 
Aujourd'hui, sur la question de la Crimée, ce type d'analyse me vient à l'esprit au fur et à mesure que les nouvelles tombent, et que je vois défiler les commentaires de ceux qui souhaitent une confrontation avec Vladimir Poutine et/ou qui fustigent la diplomatie européenne.
 
La Russie ne peut admettre qu'une région où elle a une base maritime importante reste, malgré son autonomie relative, contrôlée par un pouvoir ukrainien qui, dorénavant, se fonde sur un rejet des précédents gouvernants pro-russes et souhaite arrimer l'Ukraine à l'Europe. Elle n'a pu empêcher la révolution de Kiev de se faire, et d'une certaine manière, elle s'est rabattue sur la Crimée pour sauver les meubles, par réalisme. Il y a bien un échec partiel de Poutine, mais ce dernier a tout de suite joué le coup d'après.
 
La position occidentale est plus compliquée. Officiellement, le discours identifie, on voit chez Barack Obama, le respect de l'intégrité de l'Etat ukrainien avec le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, mais cela ne colle pas. Nous nous retrouvons dans une situation qui évoque celle des minorités nationales après le Traité de Versailles. Nous ne nous retrouvons pas tant en guerre froide que dans des problèmes de découpage des frontières. Nous sommes sortis de cela en Europe (j'espère définitivement) quand Helmut Kohl et Lech Walesa ont décidé, juste après la réunification allemande, de conserver l'absurde frontière germano-polonaise issue de la Seconde guerre mondiale pour ne pas ouvrir la boîte de Pandore des querelles de bornage.
 
L'issue logique de l'application du principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes serait l'organisation, en Crimée, d'un référendum sur l'avenir de cette région autonome, et les Russes sont près de 60% de la population. De fait, cela rend de toute manière problématique le maintien de l'intégrité territoriale de l'Ukraine.
 
On voit mal comment, au-delà de la rhétorique d'intimidation, la diplomatie américaine et européenne peut viser un autre objectif qu'une consultation démocratique en Crimée négociée avec la Russie. Une partition s'ensuivrait probablement, et il faudrait y joindre une vraie garantie de sécurité pour l'Ukraine diminuée.
 
Le rattachement artificiel de la Crimée à l'Ukraine en 1954 et la composition de sa population, ainsi que l'existence de la base de Sébastopol, sont des réalités qui limitent le champ de possibles, mais qu'il faut prendre en compte pour pouvoir travailler effectivement à la stabilisation du nouveau pouvoir ukrainien, qui est un enjeu considérable.
 
Entre l'Occident et la Russie, la question ukrainienne peut aboutir à une situation ou chacun a atteint partiellement ses objectifs, ou à une surenchère verbale où le plus réaliste des deux tirera les marrons du feu.

dimanche 23 février 2014

Le long chemin de l'Ukraine

Nous avons toujours besoin d'une sorte de grammaire des révolutions. Comme beaucoup, je suis avec intérêt ce qui se passe en Ukraine. Tout comme Alexandre Terletzski (http://iphilo.fr/2014/02/21/ukraine-un-chemin-etroit-entre-romantisme-revolutionnaire-et-prudence-politique/) je suis parfois atterré de voir que le romantisme révolutionnaire, dont l'essor est bien compréhensible chez les manifestants, chez les insurgés ukrainiens, sert ici de grille d'analyse pour nombre de commentateurs.

Historien, j'ai tendance à accuser la méconnaissance générale de l'histoire de nos révolutions nationales, et en particulier de la Révolution française et de 1848. Il suffit de suivre leur histoire fascinante, charriant grandeur, héroïsme et mécomptes, pour se convaincre de certaines vérités que nous oubliions déjà avec enthousiasme au moment des révolutions dites du "printemps arabe".

1. Une révolution n'entraîne jamais l'ensemble d'un peuple. Un pouvoir qui tombe garde toujours des partisans. Elle met donc toujours en question l'unité nationale, qu'il faut se préoccuper de rétablir d'une manière ou d'une autre.

2. Une révolution porte l'espoir d'un changement total et du règlement de tous les problèmes aux yeux de ses partisans. Elle est donc conduite à décevoir rapidement ses soutiens les plus enthousiastes, parce qu'un changement politique, même désirable, ne suffit jamais à régler tous les problèmes auxquels une société est confrontée.

3. Une révolution doit savoir se terminer rapidement, sous peine de voir monter dans le pays qui la touche une requête d'ordre qui peut être politiquement traduite et utilisée.

Les diplomates européens ont bien compris cela, mais la journée du 22 février a montré toute la difficulté d'une stabilisation. Au moins ont-ils montré que l'Europe, dans sa double dimension confédérale et fédérale, pouvait être acteur et pacificatrice, et qu'elle était présente sur le terrain. Quand bien même ils n'ont pas pu freiner la dynamique révolutionnaire, ils ont pu poser une échéance électorale, seul moyen sans doute de dénouer la crise.

Maintenant, plusieurs questions se posent : tout d'abord celle de l'unité du mouvement de la place Maïdan et de ses prolongements sur l'ensemble du territoire. Le ralliement à Ioulia Timochenko était concerté, est-il unanime ? Celle-ci gèrera-t-elle un rôle symbolique en passant le relais à une nouvelle génération politique ? 

Ensuite, celle du devenir de l'Est du pays. Il aurait été touché par la contestation, mais le risque d'une sécession de la Crimée demeure. En ce cas, Vladimir Poutine transformerait sa défaite en victoire.

Enfin, comment gérer les liens de l'Ukraine avec l'Union Européenne d'une part et la Russie d'autre part, si l'on évite la partition du pays ? 

Tout cela nécessite la poursuite du travail diplomatique, et la construction d'un nouvel ordre politique en Ukraine, avec toute la difficulté, perceptible dans le discours de Ioulia Timochenko hier, d'une mise en procès de l'ensemble d'une classe politique corrompue et de s'appuyer uniquement sur la poursuite d'une mobilisation populaire. Acter ce qui doit l'être, et construire un ordre démocratique : les difficultés commencent, quand bien même ce sont des problèmes qu'on est heureux de se poser. La révolution promet des raccourcis, et parfois elle en offre ; mais la politique, dans sa vérité, est un long chemin.

jeudi 6 février 2014

L'histoire, l'âge et l'espérance


J’ai terminé il y a quinze jours mon cours de l’interâges. La Sorbonne, comme nombre d’universités, organise ces cours où un public composé essentiellement de retraités suit un cycle de conférences sur un thème choisi par l’enseignant. Je suis toujours touché par ces gens qui acceptent de se faire enseigner par de plus jeunes qu’eux, qui sortent de chez eux, et parfois viennent de loin, pour entendre ce que nous pouvons avoir à dire.

Ils sont notre public. L’histoire a d’abord été un des plus délicieux loisirs du grand âge. Il faut avoir vécu, vu changer bien des choses, avoir mesuré, parfois à ses dépens, la formidable résistance ou la force d’entraînement de l’Histoire, fait les deuils de bien des illusions et connu bien des surprises pour acquérir cette curiosité informée et doucement sceptique qui fait apprécier l’histoire écrite ou parlée.

Combien, parmi les historiens de métier, ont d’abord compris l’épaisseur du temps en faisant parler un de leurs grands-parents. Combien, dans leur innocence, étaient dévorés de l’étrange appétit d’avoir vécu afin de pouvoir raconter ? Je me souviens avoir dit un jour à un collègue avec qui je discutais de l’interâges, que notre discipline était à l’origine un « loisir de vieux » (et je ne mettais pas de mépris dans ce terme). Il avait pris la mouche et m’avait asséné un « nous n’avons pas la même conception de notre métier » qui avait clos l’échange.

Écouter nos aînés et lire de l’histoire, c’est au fond la même chose. Ici, les « sciences humaines », dont je ne suis pas bien sûr qu’elles soient des sciences, sont très différentes des sciences où le laboratoire révolutionne périodiquement le savoir et périme vite les théories antérieures. Nous inventorions certes des ruptures, nous historiens, mais nous constatons aussi bien des permanences. Porte-paroles, quand nous en sommes conscients, de la finitude humaine et de la relativité, nous tombons parfois sur de redoutables constantes. Il est dommage que la spécialisation, qui nous cantonne dans des périodes étroites, ne nous permette pas de les constater davantage.

Il y a une humanité dispersée dans l’espace. Nous en sommes conscients. Il y en a une dispersée dans le temps, nous l’oublions bien plus facilement. Peut-être parce que l’échange entre générations, dépouillé des vieux codes, est devenu plus brutal, à la fois plus franc et moins profond. Pourtant, chaque fois que j’enseigne à l’interâges, chaque fois que des questions, des remarques et des échanges d’après-cours se prennent place dans le grand amphi de l’Institut de géographie, je me dis que c’est dans notre rapport au passé et à l’expérience accumulée que se noue notre perception de l’avenir – et donc une partie de  la dépression collective où se morfond et se complait notre pays depuis bientôt trente ans.

dimanche 12 janvier 2014

Liberté, liberté chérie...

Comme beaucoup de gens qui ont à la fois la fibre républicaine et la fibre libérale, l’affaire Dieudonné m’a plongé dans un malaise certain. Pourtant, je comprends ce que Manuel Valls essaie de faire à gauche : une espèce de retour aux sources républicaines qui ne soit pas l’archéologie chevènementiste, une conciliation de l’ordre républicain et des valeurs progressistes, susceptible, espère-t-il, de sortir le socialisme du deuil interminable des perspectives de changement social global sans le cantonner aux revendications sociétales. Mais j’ai mieux saisi la source de mon malaise quand le ministre de l’Intérieur a qualifié la décision du Conseil d’État relative au spectacle de Nantes de « victoire de la République ».
Dans cette remise au goût du jour du patrimoine républicain, c’est donc la « défense républicaine » qui est aujourd’hui mise en avant. Cela me paraît à la fois disproportionné et peu opportun.
La défense républicaine, c’était sous la Troisième République l’union des républicains quand le régime semblait en péril pour prendre des mesures exceptionnelles. Je dis bien « semblait ». Nous ne sommes pas sûrs que quand Jules Ferry expulsait les Jésuites au début des années 1880, quand le ministre de l’Intérieur Constans fait arrêter les comparses de Boulanger, quand Waldeck-Rousseau relance l’anticléricalisme en 1899 pour réprimer l’agitation antidreyfusarde en épargnant l’armée, quand Émile Combes fasait expulser les congrégations religieuses (l’image des Chartreux marchant dans la neige au milieu des soldats…), nous ne sommes pas sûrs que ces mesures étaient indispensables au salut du régime.
Dans un excellent ouvrage[1], Jean-Pierre Machelon avait autrefois inventorié ces mesures d’exception, et avait conclu que la politique de défense républicaine avait généré des entorses aux libertés publiques, mais que ces entorses ne suffisaient pas à faire oublier que le régime était, en fonctionnement normal, d’un libéralisme remarquable (il suffit de rappeler la loi de 1881 sur la liberté de la presse). L’anticléricalisme (à l’exception de la répression antiboulangiste) en était la source principale.
Au moins la République s’en prenait-elle, occasionnellement, à une force organisée, influente, qui était l’Église catholique de l’époque, avec laquelle elle avait fini d’ailleurs, par la loi de 1905 et par sa prudence dans son application difficile (puisque l’affaire ne se termine qu’en 1924, après des négociations avec Rome) par trouver un modus vivendi remarquable. Une force collective qui, officiellement, se réclamait encore, au moins à Rome, de principes antagonistes de ceux sur lesquels la République était fondée.
Dans l’affaire Dieudonné, nous sommes dans une forme atténuée de défense républicaine. Aucune loi d’exception n’a été prise. Nous sommes dans une initiative politique, celle du ministre de l’Intérieur, visant à mobiliser l’arsenal législatif existant pour empêcher une tournée de spectacles d’avoir lieu. La question n’est pas celle de la liberté d’association, mais celle de la liberté d’expression. En fait, on a lancé de nouvelles procédures pour empêcher un spectacle d’avoir lieu, au lieu de se contenter d’obtenir de Dieudonné le paiement des amendes auxquelles il a été condamnées.
Pour justifier l’entreprise, c’est la République qu’on invoque. Contre un homme seul, qui pour l’instant n’a fait que parler et se présenter, sans aucun succès, à quelques élections. Si ses opinions sont répréhensibles ou délictueuses, il peut tomber, et est déjà tombé d’ailleurs, sous le coup de la loi, qui encadre et limite déjà la liberté d’expression. Mais dans le cadre du contrôle a posteriori, véritable garant de la liberté. Ce que Manuel Valls a tenté était juridiquement possible, comme le prouvent les décisions du Conseil d’État dont l’indépendance en l’espèce est indiscutable. Mais croire que la République est menacée par les sketches de Dieudonné, c’est en avoir une piètre idée.
Nous ne sommes pas des enfants prêts à se ruer sur des idées nauséabondes. Nous sommes capables d’attendre que les propos de Dieudonné soient condamnés quand ils sont condamnables, et nous sommes en droit d’attendre que les peines prononcées contre lui soient exécutées. S’il structure son mouvement, nous sommes capables d’arracher le masque de l’antisionisme, et de montrer qu’on retrouve derrière ce masque tous les poncifs, toutes les structures idéologiques de l’antisémitisme. Si ce mouvement représente une vraie menace pour les principes républicains, il pourra être dissous. Nous sommes capables de combattre le complotisme, nous n’avons pas besoin qu’on en fasse l’objet d’un délit d’opinion.





[1] Jean-Pierre Machelon, La République contre les libertés ?, Paris, Presses de la FNSP, 1976.

samedi 4 janvier 2014

Contrainte économique, contrainte politique

L'audience des "antisystèmes" se nourrit bien sûr des mécontentements liés à la crise qui nous frappe depuis 2008. On nous pardonnera d'aligner ici des évidences.
 
Cette crise a un double aspect : elle est à la fois liée à une conjoncture défavorable et à un endettement excessif des Etats. Les pouvoirs publics paraissent donc dépourvus des moyens d'agir à court terme et ne peuvent injecter grand chose dans l'économie sans que cela soit comme épongé par les propres besoins de financement de l'Etat et des collectivités locales.
 
Elle frappe dans un contexte de mondialisation/globalisation :  beaucoup des leviers d'action auxquels nous sommes habitués de recourir non pas pour sortir des crises (qui se terminent d'elles-mêmes au bout d'un certain temps parce qu'elles correspondent à des phases de transformation de l'activité économique), mais pour les accompagner et empêcher qu'elles ne soient trop désastreuses socialement, voire pour favoriser la reprise quand elle se dessine, échappent de facto aujourd'hui à l'Etat-nation.
 
En 1981-1982, il y a donc plus de trente ans, et bien avant l'euro, on a pu mesurer qu'une politique de relance par la consommation était vaine quand elle était pratiquée dans un seul pays. Le formidable accroissement des dépenses publiques décidé alors, comme cela avait été prévu par de nombreux économistes, n'avait abouti qu'à dégrader la balance du commerce extérieur : le pouvoir d'achat distribué avait servi à acheter des produits étrangers, sans que les entreprises nationales ait eu le temps d'en profiter, et le chômage n'avait pas reculé.
 
Le débat de politique économique est aujourd'hui en partie transféré autour de la gestion de l'euro, mais la contrainte est la même que celle qui pesait sur la politique nationale : une monnaie trop forte peut décourager l'investissement et pénaliser les exportations, une monnaie trop faible lance l'inflation qui pénalise le pouvoir d'achat des salariés et renchérit les importations. Le débat autour du mandat de la Banque Centrale Européenne, limité pour l'instant à la lutte contre l'inflation, est donc crucial.
 
Les Etats européens sont donc liés entre eux pour la politique conjoncturelle face à la crise, sans que leur déliaison éventuelle puisse leur apporter de solution : elle ne supprimerait pas l'interpénétration des économies et ne leur offrirait pas de choix qui puissent être différents de ceux de leurs principaux partenaires. Ils n'ont les mains entièrement libres que pour la politique structurelle : celle qui porte sur l'organisation du marché du travail, sur une partie très importante de la fiscalité, sur la manière d'aider les chômeurs à retrouver un emploi, sur l'éducation, sur les retraites, sur les aides aux entreprises... autant de domaines où les résultats d'une action difficile ne portent leurs fruits qu'au bout de plusieurs années.
 
Ajoutons à tout cela une spécificité française : le peu de croissance que nous avons pu avoir ces dernières années est tirée par la consommation des ménages, elle-même liée aux transferts sociaux, transferts eux-mêmes financés par le déficit et l'endettement. Le rétablissement des comptes publics gênera donc ainsi la croissance.
 
Donc, pas de miracle à attendre dans le court terme, et nécessité profonde d'avancer sur la voie de réformes souvent impopulaires - de celles que l'on peut se résigner à subir tant qu'on ne demande pas de les approuver, et dont les effets ne seront pas immédiatement perceptibles.
 
Je crois n'avoir dit que des évidences, mais elles ne sont, je crois, pas assez dites. Et je crois que quand une nation est dans ce type de situation, les dirigeants doivent le dire et les opposants en avoir conscience. Pas la peine de promettre "du sang et des larmes", simplement dire ce qu'il y a à faire, ce que l'on va faire et ce qu'on peut raisonnablement en attendre, en accomplissant la tâche difficile et noble d'élever la collectivité au-dessus du quotidien pour la projeter dans un avenir non fantasmé. 

dimanche 15 décembre 2013

À propos d'un grand historien.

Un ami m'a demandé un hommage à Jean-Marie Mayeur. Je le reproduis dans ce blog, surtout pour ce que je dis sur son dernier ouvrage...

Jean-Marie Mayeur nous a quittés le 8 octobre 2013. Pour plusieurs d’entre nous, c’était un maître qui ne voulait pas être un maître, mais qui l’était, à sa manière discrète et exigeante. Quand on était son thésard, ou son ancien thésard, et qu’on le disait autour de soi, on se rendait vite compte qu’il existait autour de lui un consensus, qui passait assez largement les frontières des querelles historiographiques et politiques. Dans un milieu où l’on parle beaucoup et où les susceptibilités sont chatouilleuses, je ne lui ai pas rencontré de véritable ennemi.

Et cela était d’autant plus étrange qu’il disait nettement ce qu’il pensait. Qu’il avait une sorte de culte naturel pour l’indépendance d’esprit, qu’il aimait aussi chez les autres. Qu’il avait exercé beaucoup de responsabilités, et eu dans les années 1970 le redoutable honneur de commenter dans Le Monde les publications des autres Fils d’inspecteur général, il avait, je crois, une sorte de religion du service public, fortifiée par cette alliance devenue rare, mais qui l’était moins dans sa génération, de patriotisme, d’esprit républicain, de foi catholique et de libéralisme intellectuel. Son goût des responsabilités, sa curiosité pour la politique lui avaient donné une autre sensibilité rare : un sens du concret et des arrangements nécessaires. La conception de la laïcité qui irrigue les études rassemblées dans La Question laïque (Fayard, 1997), originale et pragmatique, en témoigne. C’est peut-être à cause de cela, qui lui permettait de ne pas perdre de temps sur les débats secondaires, d’aller droit à ce qui comptait, qu’il générait du consensus.

Il avait pu prendre place dans le monde des contemporanéistes avec une biographie parue chez Casterman en 1968, celle de l’abbé Lemire, sans trop se préoccuper de l’air du temps, et rester attentif au développement de la recherche sans jamais cesser de lire les anciens. Je le revois expliquer, se moquant de lui-même, qu’il avait écrit sur l’esprit républicain dans un ouvrage publié en 1963 sans avoir encore lu… Gabriel Hanotaux. Il aimait se définir comme un « lecteur », ce qui était bien réducteur, mais rendait compte du prix qu’il accordait, et qu’il nous apprenait à accorder, aux témoignages, aux divers points de vue des contemporains d’un événement. Cela lui donnait une humilité profonde, et aussi cette familiarité avec les milieux républicains et catholiques des années 1870 à nos jours qui nous impressionnait tant. Elle explose dès 1966 dans ce petit volume réédité en 2005 sur la Séparation des Églises et de l’État, elle se donne libre carrière dans  Les Débuts de la IIIe République 1871-1898 (Seuil, 1973), Des partis catholiques à la démocratie chrétienne (Colin, 1980) ou La Vie politique sous la IIIe République (Seuil, 1984), ou dans Catholicisme social et démocratie chrétienne. Principes romains, expériences françaises (Cerf, 1986).

Une conversation avec lui pouvait être d’une brièveté touchant au laconisme ou donner lieu à des échappées délicieuses. Elle ne pouvait jamais être vaine. Le jugement était rapide, éclairant, suffisamment pour que l’on se sente un peu soulagé de converger avec lui. Il n’y avait pas de solution de continuité entre la manière dont Jean-Marie Mayeur envisageait le passé, le milieu universitaire dont il avait une expérience variée (Nanterre, Saint-Étienne, Lyon II, Paris XII, Paris IV) et le milieu politique contemporain. Une seule chose lui manquait : le souci de mettre en valeur sa propre pensée. Je reste persuadé qu’on n’a ainsi pas pleinement reçu son dernier ouvrage, Léon Gambetta. La Patrie et la République (Fayard, 2008): par-delà l’approche biographique, l’auteur y bouscule énormément de poncifs historiographiques. Comme pour la laïcité, il n’y livre pas sa théorie, il faut la chercher entre les lignes. On est sûr de l’y trouver.

S’imposer en restant discret sur soi n’est pas chose facile. Mais l’œuvre est là, et nous sommes nombreux à penser qu’elle se révèlera durable. Quant à l’homme, je crois n’avoir pas été le seul à penser, en l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, que son mélange de distance et de vraie passion pour l’histoire, de culture et d’engagement manquera aux années qui viennent.