vendredi 12 décembre 2008

Panorama chaotique


Le paysage politique est en miettes et cela est très « Vème République ». Ce paysage m’offre une possibilité d’articuler approches pessimiste et optimiste, ce qui reste toujours un enjeu du commentaire. Le pessimiste et l’optimiste croient qu’ils peuvent prévoir l’avenir, tous deux réduisent l’avenir au présent, c’est bien connu. Tous deux aplatissent les choses, sans le goût du bouillonnement, de l’incertain, sans le goût mais aussi sans l’inquiétude… celui qui aime analyser son temps les envoie promener et s’assied sur le rivage : il lui faut les jaillissements de l’écume tout comme le pressentiment des courants profonds, et même le sentiment que peut surgir une lame qui l’emporte. Il lui faut l’espoir et la crainte, pour pouvoir les éprouver tous deux, les soupeser, les relativiser souvent.
Le paysage politique est en miettes, parce que les forces structurantes que sont les partis politiques sont plus mal en point que jamais.
Le PS dont les dirigeants sont divisés en deux camps, dont l’un a un leader imprévisible et l’autre associe la chèvre et le chou, est dans la pire des situations pour délivrer un message « audible »… voire même un message qui mérite d’être entendu. Bien sûr, on peut toujours s’opposer par une sorte de contestation grincheuse, à la manière de l’adolescent dans ses mauvais jours. Sans tri, sans hiérarchisation, parce que tout cela ne peut sortir que d’un projet, d’une analyse des priorités, d’un ensemble de choix susceptible de s’exprimer au sein d’un programme.
Bien sûr, le PS n’a pas eu besoin d’un programme crédible pour emporter les élections législatives de 1988 et de 1997, mais il était dans le premier cas sur la lancée d’une victoire aux présidentielles, et dans le second cas, il bénéficiait d’un rejet de l’opinion touchant Jacques Chirac et Alain Juppé. Il ne lui reste donc plus qu’à compter sur un rejet de l’équipe Sarkozy…
L’UMP, dont on confie la direction à Xavier Bertrand, dont le moins qu’on puisse dire est que les orientations idéologiques sont discrètes, reste dans la tradition gaulliste des partis godillots, qui peuvent se muer en officines et en boîtes à idées pour les gouvernements, mais là aussi, rien qui annonce une réflexion de fond.
Il y a bien sûr des tentatives de renouvellement à gauche et à droite, et il serait injuste de ne mentionner ni les tentatives d’organisation souverainiste, ni le Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier Besancenot. On tente ici de redonner vie à un nationalisme républicain, alors que le Front National paraît fort mal en point, et en mordant plus que lui sur les élites, là d’organiser les forces contestataires pour fédérer la « gauche de la gauche » et présenter une alternative antilibérale. Mais de part et d’autre, les contours restent flous et on se cantonne pour l’instant à la réaction elle-même inachevée face à un supposé consensus libéral lui-même embryonnaire.
Et le centre, me direz-vous ? Éclaté en quatre familles (trois si on exclut les anciens radicaux de gauche)… Les centristes sont soit noyés parmi les « démocrates contestataires », souvent issus de l’écologie, chez François Bayrou, dont le discours en 2007 alliait lui-même contestation fondamentale et modération centriste, visibles certes, mais peut-être minoritaires dans leur propre parti ; soit peinant à exister dans le Nouveau Centre dès lors que celui-ci veut être autre chose qu’une force d’appoint ; soit absorbés dans l’UMP dont on ne peut pas dire qu’ils orientent en quoi que ce soit le devenir.
Champ de ruines ou chantier ? Il faudrait ajouter au tableau la fragmentation du paysage syndical pour montrer à quel point l’image d’un fourmillement stérile peut parfois s’imposer. Mais tout cela n’est que la surface. Les grands courants sont là : la mondialisation qui interconnecte les économies tout en mettant plus que jamais les pays en compétition, l’explosion de l’information et des communications, la redéfinition permanente des diverses identités, entre fidélités et ruptures. La modernité reste cette totalité imprévisible que personne ne maîtrise, où nulle règle traditionnelle n’indique de manière incontestable ce qui doit être contrôlé ou laissé libre. Où la finitude de l’action humaine apparaît à nu.
Nous sommes en quelque sorte sommés d’en finir avec l’illusion d’une maîtrise intégrale de notre devenir historique. C’est pour cela que nous n’avons plus d’Auguste Comte ni de Karl Marx : l’avalanche d’’informations rend impensable même l’illusion d’une synthèse totale. Mais cette conscience même de la finitude redonne aux choix politiques une dimension héroïque : à chaque instant, c’est le choc de la liberté et de la nécessité, et l’usage de la raison critique redevient indispensable pour inventorier les possibles. Si j’en appelais dans la dernière livraison de ce blog à la modération dans le jugement, c’est bien dans ce sens là. La vraie question reste celle-ci : que voulons nous faire de ce pays ? Tout en sachant qu’elle est suivie par celle-ci : que sommes-nous prêts à payer pour cela ? Connaître la contrainte n’est de ce point de vue pas une perte, c’est un vrai gain démocratique, au sens le plus noble du terme, surtout si on garde à l’esprit cette citation de Péguy : « la démagogie repose essentiellement sur l’exploitation de l’idée de miracle ».

dimanche 30 novembre 2008

Aimer la politique


Aimer la politique, c’est aimer la décision, l’incertain, le risque, le tâtonnement même… Les grands schémas du XIXe siècle, libéralisme et socialisme, étaient cependant assis sur une volonté, née d’une partie de la philosophie des Lumières : rationaliser la politique.
Le socialisme a basculé dans le mythe pendant toute une partie de l’histoire contemporaine, et nous ne savons pas encore s’il va être capable de produire autre chose : si oui, il aura toute sa place dans les démocraties de demain, sinon, il se fondra dans un libéralisme de gauche égalitaire (sur le modèle du radicalisme anglais du XIXe siècle) en laissant derrière lui des résidus contestataires sans projet. Quand je dis « nous ne savons pas », c’est une vraie interrogation, une question d’historien qui regarde vers le futur… Rien ne dit que la pensée socialiste ne recèle pas des potentialités « réactivables ».
Le libéralisme oscille quant à lui entre un système complet (version Hayek) et un pragmatisme politique dont Montesquieu a fourni le premier exemple.
Dans le premier cas, il tend à construire un système clos, qui évacue la politique réelle, tout comme le socialisme l’évacuait quand il attendait tout d’une hypothétique révolution, guetteuse inlassable tapie dans le futur. L’État réduit à un cadre légal, spectateur impassible, ou l’État qui ne sait pas trop quoi faire dans le présent, mais qui, un jour fera tout… cela revient au même.
Dans le second cas, le libéralisme est sensibilité au pluralisme, aux mouvements de la société, à la vie quotidienne, à l’indispensable oxygène de la liberté… Ce que le libéralisme garde d’inépuisable fécondité, à mon sens, c’est un sens des limites du politique, limites obligées et limites souhaitables… et une méfiance irréductible face à toutes les quêtes effrénées de consensus.
Mais il y a de la place à l’intérieur des limites. Il y a l’espace propre, irréductible, du politique. De ce choix permanent des priorités, de cet État qui essaie d’incarner l’intérêt national (ou le bien commun, comme on voudra…), qui accompagne ou contrebalance les évolutions spontanées de la société. Et toutes les discussions à partir de chacun des choix opérés par les gouvernants. Il y aussi cette lutte pour la conquête du pouvoir, ce choc incessant des personnalités et des valeurs (simplement invoquées ou sincèrement vécues). Que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ? Dès qu’on en discute, même sur un zinc, on fait de la politique.
Aimer la politique, c’est aussi aimer que les choses ne soient jamais comme on s’y attendait, être prêt aux échecs, aux déceptions dans ce que Max Weber appelait le « combat des dieux ». C’est pourquoi tous les « déçus de la politique », qui nous assomment de leurs leçons de morale et de leurs phrases d’imprécateurs, laissent une impression de vide. Ils sont sur la grève, ils ne sont plus dans cette histoire. Ils nous bloquent parce qu’ils ont acclimaté dans notre pays une attitude que je rencontre maintenant partout, y compris dans mon milieu professionnel : nombre de nos contemporains n’approuvent plus une action, une loi, une mesure, que s’ils sont à 100% d’accord avec l’ensemble du texte. Ils ne sont prêts à marcher qu’avec eux-mêmes, mais sont disponibles pour pétitionner avec tous les opposants…
Ici, les universitaires auraient du travail à faire : apprendre à prendre du recul, à démêler le bon grain de l’ivraie, à exprimer parfois des jugements balancés sans renoncer à conclure dans un sens ou dans l’autre. Cette loi, cette mesure, cette décision, va-t-elle pour moi dans le bon ou dans le mauvais sens ? On pourrait à partir de cela même lire les imprécateurs les plus terribles, les révolutionnaires les plus absolus, les réactionnaires les plus fanatiques, et dominer tout cela parce que l’on est prêt à prendre et à en laisser. Parfois, nous laisserions tout, mais après examen !
Les « grands politiques » que j’ai pu étudier (Thiers, Gambetta, Ferry, Clemenceau, de Gaulle, Pompidou…), ou ceux qui sans être de grands politiques, on pu peser un temps (Jean Jaurès, Poincaré, Giolitti, Stolypine, Jean Monnet, Paul-Henri Spaak…), ou même les grands observateurs comme Raymond Aron me paraissent avoir un point commun dans la manière dont ils articulent ce qu’ils souhaitent (la politique rêvée) et les contingences et nécessité de la situation présente (la politique réelle). C’est ce qui les distingue de lot des purs opportunistes ou des sectaires plus ou moins violents. On peut être en désaccord avec eux, mais on peut toujours reconstituer leur analyse et en saisir la cohérence, s’appuyer même sur cette cohérence pour envisager d’autres choix et d’autres analyses. Il n’y a qu’ainsi que l’on peut envisager la politique sans s’en dégoûter.
Il y a un vrai plaisir de l’analyse politique, de la discussion politique, et j’ose dire que c’est un plaisir utile. Nous avons besoin d’intellectuels qui soient des médiateurs, d’une communauté dans le recul. Qui instillent, si faire se peut, du calme et du pluralisme. Nous avons donc du pain sur la planche…

lundi 24 novembre 2008

La politique du pire...


À la suite d’un mouvement amorcé par l’antifascisme des années 1930 et amplifié par la Libération, le monde intellectuel français a son centre de gravité à gauche. Il suffit de fréquenter les milieux universitaires pour s’en rendre compte. Si l’on prend en compte cet état de fait, rien de ce qui se passe au PS n’est indifférent pour l’avenir du pays. Il est tout à fait possible qu’un jour la droite modérée retrouve une fécondité intellectuelle suffisante peser fortement dans la vie intellectuelle, mais elle n’en est pas là.
Ainsi, le débat entre libéralisme et socialisme s’est joué largement, à partir des années 1970, au sein de la gauche modérée, alors même qu’il se nourrissait largement des analyses de Raymond Aron, qui avait rompu avec la gauche en 1947. Le parti socialiste, quand bien même le débat idéologique n’y a pas été spécialement fourni depuis vingt ans, se trouve occuper le lieu où toutes les contradictions, tous les non-dits du paysage idéologique français peuvent éclater. On l’a vu avec la campagne du référendum de 2005.
Cet arrière-plan éclaire la situation actuelle. Elle est la pire qui puisse être. Si Ségolène Royal l’avait emporté d’une courte tête, la victoire aurait quand même été incontestable, car elle se présentait seule contre tous les autres leaders. La moitié du parti l’ayant soutenu, elle pouvait obtenir des ralliements d’une opposition fragmentée et idéologiquement incohérente (fabiusiens, « delanoïstes, » « hamoniens »…), certains leaders étant contraint de suivre une partie de leurs troupes. Une victoire nette (au moins 55%) de Martine Aubry cantonnait les « royalistes » dans une situation de « forte minorité », et les obligeait à quelques accommodements. Ajoutons que l’opacité de certaines fédérations rend tout vote serré très problématique… Mais toute formation qui a un fonctionnement démocratique prend le risque du 50/50. De même, je ne suivrai pas l’indignation feinte et démagogique de nombre de commentateurs, du type : « le PS s’occupe de ses problèmes internes au lieu des vrais problèmes des Français », « les questions de personne ont pris le pas sur les questions de principes »… dire tout cela, c’est à mon sens réactiver la vieille culture de l’antiparlementarisme, et ignorer ce qu’est un parti politique : un lieu où s’organise la compétition politique. Le PS lui-même a involontairement alimenté cela en affectant de placer au second plan la question des personnes. C’est bien connu, qui fait l’ange fait la bête…
Dans le cas de figure idéal, aux personnes correspondent des programmes et des équipes s’apprêtant à les mettre en œuvre. Et aussi des orientations stratégiques. L’aspect très « personnel » de Ségolène Royal (mais il est difficile de se frotter à la compétition présidentielle si on n’est pas un peu autocrate et un peu mégalomane, c’est un des vices à peine cachés de notre système), l’aspect « coalition contre » du camp « aubryste » ont sans doute brouillé le débat, alors même que la question stratégique était réduite à celle d’une éventuelle alliance avec Modem, sans doute moins cruciale et au fond moins clivante que celle de la stratégie politique à observer face à Olivier Besancenot. En outre, les personnalités en lice ont joué : Ségolène Royal paraît s’estimer confirmée dans son originalité mystico-charismatique par la campagne présidentielle, et le « profil bas » ou le changement de style (l’habile autant que fictionnel « j’ai changé » de Nicolas Sarkozy en 2007) ne sont pas dans son programme ; cela peut rendre plus difficile les ralliements. Martine Aubry traîne comme un boulet la loi des 35 heures, que plus personne ne défend économiquement et (plus important sans doute pour les militants socialistes) qui est liée au désastre de 2002. C’est l’affrontement Delanoë/Royal qui était attendu… Seule une minorité de militants a voté dans l’enthousiasme, et cela compte en politique…
Mais tout cela mis à part, c’est un choix clair par rapport à la cinquième république qui était proposé. Le PS, après trois défaites consécutives aux présidentielles, et alors même qu’il accepte majoritairement la logique des institutions (difficile de remettre en cause l’élection à laquelle les Français sont le plus attachés comme d’en minimiser les conséquences dans un vieux pays monarchique), va-t-il adapter son organisation interne à notre régime ? Cette adaptation est-elle possible sans changer profondément le fonctionnement du parti ? C’est bien sur ces questions que les militants socialistes sont divisés. Et il n’est pas scandaleux qu’ils le soient, malgré les clameurs qui s’élèvent de toute part. Ce vieux pays monarchique est aussi un pays qui renferme beaucoup de républicains. Ils sont particulièrement nombreux au centre gauche et au centre droit. Ils sont coincés entre les monarchistes inavoués de diverses variantes et les révolutionnaires (on peut être révolutionnaire sans révolution, il suffit de se renfermer dans la contestation), et laminés par la bipolarisation post-1962. Mais ils sont là…
Si le parti socialiste doit se rénover, ce sera à la condition que quelqu’un, à la tête d’une équipe, puisse proposer une adaptation de ce parti à la contrainte institutionnelle tout en garantissant un minimum de fonctionnement démocratique. Aucun parti n’a réussi à le faire depuis 1962. Mais personne n’a intérêt à l’échec ou à l’éclatement du PS ; j’y insiste, parce que la tentation est forte à droite de chercher à faire avec Olivier Besancenot ce que certains dirigeants socialistes ont fait avec le Front National. C'est-à-dire : favoriser sa montée pour bloquer l’alternance. On oublie dans ces milieux que le NPA aura des répondants syndicaux et une capacité de blocage que le Front National n’avait pas, sans parler de son influence culturelle. Et que l’affaire, pour le Parti socialiste, s’est terminée en 2002, avec un candidat du FN passant devant le sien. En politique comme ailleurs, la politique du pire donne toujours le même résultat : le pire…

dimanche 16 novembre 2008

Un tournant historique pour le parti socialiste ?


Léon Blum écrivait dans son ouvrage À l’échelle humaine, publié en 1945 et rédigé en 1941 : « Si le parlementarisme a réussi en Angleterre et échoué en France, c'est essentiellement parce qu'il existe en Angleterre une ancienne et forte organisation de partis et que - hors de rares exceptions qui confirment la règle - on n'a jamais rien pu créer de pareil en France depuis un siècle et demi. » Il visait bien sûr les expériences de monarchie constitutionnelle et surtout la IIIe République. Les partis n’ont pu ni organiser ni stabiliser le parlementarisme – et il en fut de même sous la IVe République. La Ve République proclame dans sa constitution l’utilité des partis politiques. On lit à l’article 4 que « les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage », ce qui n’est en fait qu’une partie de leur rôle : ils organisent également la compétition politique…
On sait que de Gaulle lui-même n’aimait pas les partis, et qu’il fut toujours réticent à l’idée d’un parti gaulliste : le RPF devait être un « rassemblement » qui par la double appartenance coifferait les partis démocratiques, et plus tard, il ne se remit jamais tout à fait de ne plus vraiment incarner l’union nationale. D’où le vécu particulier les partis gaullistes successifs. La réforme de 1962, dans la pensée du Général, qui confiait au suffrage universel direct la désignation du président, était faite pour que son successeur concentre une légitimité telle qu’il puisse s’imposer face à toute coalition des partis traditionnels. Ce que de Gaulle ne pensait sans doute pas (mais cela l’aurait-il gêné ?), c’est que cette réforme allait dynamiter de l’intérieur les partis politiques, l’enjeu présidentiel brouillant tout le reste.
François Mitterrand parut éviter cela au parti socialiste : il était l’homme de la IVe République qui comprenait le mieux la contrainte politique crée par la Ve. Sa stratégie de l’union de la gauche, rôdée en 1965, échouant de peu en 1974, sabotée par le parti communiste en 1978, victorieuse en 1981, était la plus efficace dans un paysage politique dominé par l’élection présidentielle. Son habileté manœuvrière, issue probablement d’un itinéraire idéologique particulièrement complexe, le rendant étranger à certaines des pudeurs républicaines de la gauche, et à son expérience politique précoce, lui permit de s’emparer avec audace du jeune parti socialiste en 1971 et de maintenir son leadership sans entraver le développement des différentes tendances du PS. Au contraire, il savait admirablement jouer de leurs divisions, en vrai parlementaire chevronné ayant fait ses armes au centre gauche. Avec l’appui de deux chocs pétroliers et des divisions de la droite post-gaulliste, il put ainsi profiter de l’appui d’une force politique assez nombreuse et dynamique, dont un long séjour loin du pouvoir avait stimulé l’imagination.
Depuis 1981, le parti socialiste n’arrive pas à organiser en son sein la compétition présidentielle, sauf quand, comme en 1995, personne ne veut y aller parce que l’élection paraît ingagnable. On se souvient des infortunes de Rocard, éphémère candidat « virtuel » qui ne parvint pas à prendre le parti. Lionel Jospin parut avoir réglé le problème, mais c’est parce qu’il était premier ministre de cohabitation, ce qui lui conférait une sorte de leadership « à l’anglaise ». Le retour à la logique normale des institutions en 2002 lui fut fatal. François Hollande pouvait incarner un itinéraire logique : assurer d’abord son autorité sur le parti, puis apparaître comme l’homme le mieux apte à le représenter dans sa diversité en 2007. La victoire du « non » en 2005 remit en question cette stratégie : l’autorité de Hollande n’était pas assez « extérieure » au parti pour se remettre d’un tel échec. Le candidat « extérieur » (profitant assez largement pourtant au sein de l’appareil du retrait de son compagnon) fut Ségolène Royal. Et maintenant, c’est Reims…
Pour le Parti Socialiste, aujourd’hui, il vaut peut-être mieux une bonne crise qu’une décadence tranquille. J’ai déjà dit dans ce blog que la « synthèse » est dans un parti la pire des choses ; idéologiquement, « programmatiquement », elle est désastreuse et endort un parti dans les vieux travers identitaires. La formule d’un leader candidat naturel à la présidentielle, entouré d’une équipe restreinte pour gérer le parti, semble la mieux adaptée à la logique de la Ve République post-1962, et la mieux faite pour obliger le PS à une certaine lisibilité. Elle peut placer une équipe en position de mettre à profit les années qui viennent pour mener un travail de fond, idéologique et stratégique.
Ceci dit, on voit bien les risques : je conçois volontiers que le vécu des partis gaullistes (même élargis) n’ait rien de bien enthousiasmant. Ces derniers fonctionnent bien pour préparer les élections présidentielles et comme pourvoyeur d’un ensemble de conseillers du prince, mais on y chercherait en vain de vastes débats politiques. Or, je crois que la droite française peut encaisser (pour l’instant) une plus grande dose de pragmatisme pur que la gauche, qui a à conjurer son péril propre : l’invasion d’un moralisme à courte vue qui ne s’exprime que dans le discours et peine à déboucher sur des propositions concrètes, et même sur des propositions en lesquelles ceux qui les formulent croient vraiment.
Ségolène Royal et son équipe tentent quelque chose, et ils paraissent avoir une stratégie « semi-révolutionnaire », mi-contrôlant, mi-contournant l’appareil. S’ils réussissent, une période se dégagera dans l’histoire politique française, qui commencerait avec la prise de l’UMP par Sarkozy et se clorait avec la prise du PS par Ségolène Royal : deux personnages de la même génération imposent une politique fortement personnalisée avec l’intention proclamée de faire bouger les lignes, et un souci constant de la communication. L’inconnue serait alors de savoir si, de part et d’autre, des projets vraiment cohérents pour accompagner, favoriser et orienter dans la mesure du possible l’évolution de la France parviennent à se dégager…

vendredi 7 novembre 2008

Du lyrisme démocratique : Obama et Hugo


A six heures du matin, le mercredi 5 novembre, en allumant la radio, je suis tombé sur le discours de Barack Obama à Chicago. Au-delà de ce que représente cette élection (il sera d’ailleurs intéressant de voir réagir les professionnels français de l’anti-américanisme, ou plus exactement de voir combien de temps ils vont tenir, réfugiés sur la ligne de crête d’une distinction simpliste entre une « bonne » et une « mauvaise » Amérique, qui rend mal compte du fait national américain), j’ai été frappé par le lyrisme démocratique du nouveau président. Ce qui m’a frappé, c’est que ce discours restait relativement modeste, en ne promettant pas la lune, en admettant que tout ne serait pas possible et que tout ne serait pas forcément réussi, tout en demeurant assez enthousiasmant.
Partant pour mes cours, j’ai emporté, comme « lecture de RER » le volume des œuvres complètes de Victor Hugo intitulé tout simplement Politique (présentation de Jean-Claude Fizaine, Paris, Laffont, 1985). De la banlieue sud au nord de Paris, j’ai pu ainsi lire les pages qu’Hugo avait rédigées en 1875, sous le titre « le droit et la loi », pour présenter les trois volumes d’Actes et Paroles recueillant ses discours.
Le discours d’Obama ne contenait pas de promesses utopiques, et pourtant il était de nature à soulever l’enthousiasme. En cela, il évoque bien sûr Kennedy. Hugo m’aide à m’interroger sur la source de ce lyrisme démocratique, et cette interrogation même peut permettre de répondre à une question : que pouvons-nous opposer au déferlement des grands mythes, mobilisateurs de passions parfois peu éclairées, aux schémas simplistes qui gênent le pragmatisme et ruinent toutes les chances d’avancées concrètes, au profit de la réaction aveugle ou d’utopies pseudo-révolutionnaires ?
Bien sûr, la raison. L’analyse, la synthèse, la distinction du certain et de l’hypothétique, l’argumentation fine, l’examen patient et respectueux des raisons des uns et des autres… Et ce d’autant plus que l’on se définit comme (ou que l’on essaie d’être) un intellectuel, c’est-à-dire une sorte de clerc au service de la raison critique (ce qui ne veut pas dire être forcément rationaliste au sens philosophique du terme). Oui, mais la raison est sèche, peu enthousiasmante, et par le recul qu’elle procure, elle rend l’adhésion totale à un projet quasiment impossible, et donc la mobilisation plus difficile. Vouloir servir la raison en politique, c’est être prêt à la solitude, et consentir d’avance à bien des défaites. Dans le long terme, c’est un pari gagnant : en témoigne la gloire de Raymond Aron. Mais peut-on abandonner le court terme aux divers démagogues ? Je repense souvent à cette belle phrase de Péguy : « le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles ». Il faut donc aussi être capable de trouver l’enthousiasme qui mobilise, mais où cela ?
Victor Hugo distingue le « droit » et la « loi » : le droit, c’est l’absolu, la loi, le relatif. « Le droit parle et commande du sommet des vérités ; la loi réplique du fond des réalités ; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible ; le droit est divin, la loi est terrestre. » Par la suite, il force l’antagonisme, et se présente souvent comme le serviteur du « droit » contre la « loi »… mais peu importe : Hugo touche du doigt quelque chose d’essentiel pour la politique démocratique. L’équilibre que nous devons chercher, pour chacun de nous, est entre les principes qui nous paraissent absolus, ceux sur lesquels nous ne voulons pas transiger, et tout ce qui est l’objet d’entente, de compromis possibles.
« Ce que je crois » était le titre d’une célèbre collection éditoriale des années 1960 et 1970… c’est aussi une question que nous ne devons pas oublier de nous poser. Le libéralisme et la démocratie, leur fusion dans la démocratie libérale, posent un certains nombre de principes. Que l’on les réinvestisse par le « droit naturel », par les convictions religieuses, par un mélange des deux, par une réflexion philosophique différente, qu’importe. « La foi fait le dieu et l’idole », disait Luther, une manière de dire que chacun d’entre nous doit savoir où il place sa foi et aussi ce qui n’est pas objet de foi, mais de pur examen. Le drame, la beauté, l’incertitude de l’action politique, de la prise de position politique, c’est que nous y servons nos convictions, notre Dieu pour certains, nos dieux pour d’autres, plus relativistes, comme Max Weber, mais que ce service est nécessairement, toujours imparfait. Nous ne réussissons jamais qu’en partie, et l’échec, au moins partiel, fait toujours partie de la vie politique. D’où l’importance d’avoir placé assez haut, et d’une certaine manière assez hors d’atteinte nos valeurs fondamentales, pour que l’aspect relatif et confus de la mêlée politique ne les atteigne pas et qu’elles puissent demeurer pour nous des moteurs. Le discours démocratique n’exclue jamais que l’on invoque des valeurs, des convictions ; les conditions de l’action politique en démocratie exigent qu’on les invoque avec modestie.

lundi 27 octobre 2008

La panique contre la pensée


J’ai une impression très forte autour de cette crise financière et des rumeurs de récession. L’impression que ce ne sont pas seulement les places boursières qui paniquent (après tout, on sait que les limites de l’homo oeconomicus sont entre autres la panique et les phénomènes de contagion émotionnelle, et la bourse est le lieu idéal pour ça), mais aussi les commentateurs. Au point de revenir à une célébration inconditionnelle de l’interventionnisme étatique, de ne même plus se poser la question du coût financier des différents plans échafaudés à la hâte, de voir, comme autour du 11 septembre 2001, des tournants décisifs là où il n’y en a pas toujours.
Quand l’événement paraît énorme, il paralyse non seulement le jugement, mais les conditions intimes du jugement sain. La panique pousse les commentateurs à se raccrocher à n’importe quelle idée dès qu’il voit trois autres naufragés de la pensée s’y agglutiner… elle permet aussi d’éprouver ses propres certitudes. Je vais me permettre de tester les miennes :
Première conviction : le marché reste le meilleur incitateur à produire des richesses. Les principaux acteurs, producteurs, consommateurs, intermédiaires, y sont motivés comme Smith le disait non pas par la bienveillance, mais par le souci de leur intérêt financier. L’alternative communiste est morte de ne pas avoir su motiver (autrement que par la terreur) les acteurs économiques. Les penseurs socialistes du XIXe siècle sentaient bien que le problème de la motivation des acteurs économiques était le plus redoutable dès lors que l’on voulait proposer une nouvelle organisation de l’économie : Fourier croyait avoir trouvé un système qui permettait à chacun de contribuer au bien commun en suivant en tout domaine l’inspiration de sa fantaisie, Owen croyait au poids de la pression sociale, du regard louangeur ou désapprobateur d’autrui, Cabet voyait ses Icariens stimulés en permanence par des chants patriotiques, et même Proudhon était obligé de prévoir dans ses ateliers coopératifs un « surveillant » afin qu’il soit clair que chacun faisait sa part de travail, ni plus ni moins…
Il faut donc prendre à leur juste valeur les propos de ceux qui affirment qu’ils vont, ou qu’il faut « refonder le capitalisme », car le marché restera son fondement, et ceux qui affirment qu’ils vont le « moraliser », car la quête du profit restera à sa base.
Seconde conviction : le capitalisme génère régulièrement des crises. Celles-ci commencent comme la sanction de comportements économiques aberrants, de prises de risques inconsidérées (la crise des subprimes en est une illustration). Il y a une affirmation de Péguy que j’aime beaucoup, selon laquelle il n’y a pas de miracle en économie (on peut y joindre une autre du même auteur, selon laquelle la démagogie est essentiellement une exploitation politique de l’idée de miracle). Tout se paie, le drame étant que les fautes des uns sont en outre payées par les autres. Les phases de récession (relative ou absolue) paraissent inévitables : le tout est de savoir si elles sont sectorielles ou générales, et surtout quelles sont leur portée et leur ampleur. On avait cru pendant les Trente Glorieuses avoir trouvé la formule de la croissance régulière et indéfinie : le premier choc pétrolier avait alors fait déchanter les décideurs.
Troisième conviction : il y a toujours dans la vie économique un certain degré de régulation, au sens où les acteurs exercent leur liberté dans un cadre institutionnel (l’entreprise, la bourse…). L’hypothèse selon laquelle l’économie de marché serait la forme « naturelle » de l’économie ne veut pas dire qu’elle s’exerce à l’état sauvage, mais qu’elle convient le mieux à la « nature » de l’homme, si tant est qu’on puisse la cerner. Le vrai débat porte donc sur le type de régulation que l’on peut effectivement exercer et sur le degré de régulation au-delà duquel on entraverait les initiatives et on gênerait l’innovation.
Ces trois convictions me donnent, actuellement, quelques inquiétudes liées à la manière dont les débats contemporains se présentent et à la situation française.
Tout d’abord, il ne faut pas confondre le débat sur la régulation et celui sur les interventions ponctuelles des États afin de garantir le système bancaire. Rien ne nous dit aujourd’hui que ces interventions seront suffisantes. Je pense que derrière la nécessité régulatrice et derrière la légitimité d’interventions ponctuelles, et en confondant les deux, on réintroduit en France, à la fois chez les socialistes (Arnaud Montebourg en est un bon témoin) et chez les néogaullistes, l’idée d’un pilotage de l’économie par l’État, en oubliant 1) que le degré d’interpénétration des économies le rend impossible 2) que l’État en France a déjà bien du mal à se piloter lui-même 3) que la situation des finances publiques limite considérablement l’indépendance d’un État lui-même tributaire des banques 4) que le capitalisme français, du fait de l’interpénétration de la haute fonction publique et du haut patronat, présente déjà un fort degré de symbiose entre l’État et le monde de la finance. Présenter la situation en mettant face à face un libéralisme absolu et un interventionnisme auquel on ne demande aucun compte, c’est l’occasion pour tous ceux qui refusent la modernisation de l’État d’achever leur fuite en avant. Je ne donne pas cher d’une France émancipée des obligations européennes auxquelles elle avait librement souscrit et qu’elle a déjà atténué en 2003 (voir l’essai très stimulant et volontiers provocant de Philippe Riès, L’Europe malade de la démocratie, Paris, Grasset, 2008), quand on sait que le déficit ne sert pratiquement qu’à couvrir des dépenses courantes.
Second point : dans la mesure où la crise financière est en partie (mais en partie seulement) psychologique, l’aspect « communicateur –réactif » du président Sarkozy peut être un atout et se révéler précieux. Mais nous risquons de payer très cher un aspect particulier de la composition gouvernementale : l’élément centriste, et donc européen, y est faible, on a fait place a des ralliés qui peinent à s’imposer dans la majorité en laissant dehors des politiques mieux ancrés dans la majorité présidentielle. D’autre part, le bilan le plus clair (pour l’instant) de l’action de François Bayrou a été de parachever l’émiettement de la famille centriste. Le poids politique du centre aurait pourtant en ce moment deux vertus : empêcher que l’ancrage européen de la France ne soit mis en péril et introduire un gros bon sens qui, certainement, ne suffit pas à lui seul à faire une politique, mais peut jouer un rôle pondérateur.
Ma dernière inquiétude porte enfin sur les effets paradoxaux du discours volontariste en politique. À proclamer à tout bout de champ que l’on peut tout, à donner une image absolument plastique de la réalité économique, on triomphe facilement quand les élites économiques paraissent disqualifiées dans l’opinion. Mais il est alors bien difficile justifier les efforts que l’on peut être obligé de demander au pays. La crise permet au gouvernement de prolonger son jeu d’équilibre entre la ligne réformatrice-libérale et la ligne Guaino, sans chercher une synthèse cohérente qui nécessiterait de renoncer consciemment à certains projets, à certaines ambitions. Elle renforce pour l’instant tous les écrans de fumée du paysage politique français…

dimanche 19 octobre 2008

Que reste-t-il de Marx ?


La liquidation de l’expérience du communisme soviétique a, entre autres avantages, celui de nous permettre de lire Marx comme on lit Saint-Simon, Auguste Comte, Hegel, Tocqueville, comme un de ces auteurs de grandes synthèses qui ont su apercevoir quelques traits pertinents de la modernité – qui ont eu aussi leurs points aveugles. Cela ne veut pas dire que nous placerons tous ces auteurs au même niveau, ou que nous leur apporteront in fine notre adhésion au même degré : sur bien des points, entre Tocqueville, Saint-Simon et Marx, il faut choisir.
Comme à chaque fois que le capitalisme rencontre des difficultés, on ressort Marx du placard. Mais quel Marx ? Jai été frappé par le fait qu’Olivier Besancenot comme Alain Badiou insistent, dans une logique qui est aussi celle de l’altermondialisme, sur le fait qu’on peut faire autre chose, envisager autrement l’économie. C’est le fameux « un autre monde est possible ». Ni l’un ni l’autre ne semblent considérer comme fatal ou inévitable l’écroulement du capitalisme et son remplacement par le communisme. L’appel à la « mobilisation » est assourdissant au sein de leur discours. Quant à l’analyse factuelle, elle est (héritage du communisme soviétique) remplacé par des mots d’ordres et des considérations stratégiques. Il y a ici une réduction de la pensée de Marx à un anticapitalisme mobilisateur.
Or l’analyse était essentielle pour Marx et Engels (ne négligeons pas la contribution intellectuelle de ce dernier). Marx commence, par le célèbre Manifeste du parti communiste, par donner sa vision d’ensemble du devenir historique. Qu’il ne remet ensuite pas en question, même dans les développements beaucoup plus touffus du Capital. Il propose bien un système. Bien sûr, il a dit à plusieurs reprises qu’il n’était pas « marxiste » ; mais c’est surtout parce que son système n’était pas pour lui une approche parmi d’autres, mais l’approche la plus « réaliste » possible du devenir historique. Il savait bien d’autre part que son explication n’était pas achevée ; mais les grandes lignes qu’il avait dégagées, il estimait qu’elles étaient définitives. Au mieux, il pouvait envisager que cette explication pourrait être englobée dans une autre, plus vaste, mais le démenti était impossible.
Le système d’Hegel se voulait à la fois spiritualiste et réaliste. Marx pensait s’être débarrassé de la dimension spiritualiste en attribuant le premier rôle, dans le processus historique, aux rapports de production et à la lutte des classes qu’ils engendraient – donc à la lutte de l’homme pour s’approprier la nature. Donc, au travail, en dernière analyse. Cependant, aujourd’hui encore, la pensée économique de Marx, comme celle de Proudhon dont il s’est en partie inspiré, apparaît aux économistes comme un mélange indissociable de considérations morales (la plus-value est vue comme une spoliation) et de jugements de faits (comme le pronostic de la baisse tendancielle du taux de profit).
L’expression de « socialisme scientifique » est de Engels, mais rien n’indique que Marx (qui qualifie sa doctrine de « réalisme ») l’aurait repoussée. Marx avait saisi bien des choses, ce que la simple lecture du Manifeste suffit à confirmer : le caractère central du capitalisme dans la modernité, la logique de la diffusion du salariat, l’aspect inéluctable de ce que nous appelons la mondialisation, le fait que la bourgeoisie industrielle avait une action véritablement révolutionnaire… Il prenait en compte à sa manière ce que nous appelons la « réalité économique ». L’idée qu’un « autre monde est possible » lui était étrangère : il n’y en avait qu’un à ses yeux, et c’était du développement même du capitalisme que devait sortir une nouvelle organisation de l’économie. Les failles du système, qui allaient engendrer sa fin, c’était dans la lecture critique des économistes que Marx les cherchait. Le marxisme ne voulait pas être une doctrine de réaction, mais une doctrine de progrès mélangeant « réalisme » et attente messianique de l’avènement d’une humanité réconciliée.
Marx pensait comprendre le fonctionnement du système, et il a aperçu quelques traits de sa logique. Ajoutons qu’on peut, comme cela a été le cas dans les années 1960, se replonger dans ses années initiales de formation philosophique (en oubliant que lui-même pensait avoir dépassé ce stade) pour tenter d’édifier une théorie de l’ « aliénation » sonnant comme une critique anticipée de la société de consommation.
Cela dit, sa théorie laisse de côté bien des choses qui ont construit l’histoire du XXe siècle et structurent encore la nôtre : l’État, par exemple. L’édification des États-providence est impensable en bonne logique marxiste où l’État n’est que l’instrument de domination d’une classe par une autre. La nation, également, pourtant fondamentale au siècle qui a suivi le sien, malgré les efforts des austro-marxistes pour comprendre le mouvement des nationalités. La religion : si la formule l’ « opium du peuple » fait de la religion l’expression poétique des malheurs populaires, la consistance propre du fait religieux, inévacuable pour qui analyse un peu sérieusement le monde contemporain (ou écrit l’histoire du totalitarisme), échappe totalement à Marx. Le religieux se venge en réenchantant sa propre doctrine, devenue « religion séculière » (Raymond Aron).
Les erreurs de pronostic de Marx sont certes excusables : tous les grands penseurs du XIXe siècle en font. Mais elles ont des conséquences incalculables : le salariat serait pour lui toujours associé à la misère (que la paupérisation des prolétaires soit absolue ou relative), ce qui l’empêche d’anticiper l’émergence d’une classe moyenne salariée, la législation sociale serait impuissante à améliorer la situation matérielle des travailleurs, et le capitalisme serait autodestructeur, menant fatalement à une apocalypse économico-sociale, après avoir créé toutes les conditions de son remplacement par un autre système.
Dès les années 1890, la nécessité de « réviser » la théorie apparaît, avec l’œuvre du socialiste Eduard Bernstein. Mais son « révisionnisme », s’il ancre dans le socialisme allemand une tendance réformiste, échoue à s’imposer à l’ensemble du SPD et des partis de la Seconde Internationale fondée en 1889. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’une telle « révision » soit possible sans mettre à bas l’ensemble de la doctrine : la conviction et l’espérance révolutionnaires sont au cœur du marxisme, et la certitude que la lutte des classes est au cœur de l’histoire (avec de terribles ambiguïtés sur ce qui fait l’unité d’une classe et même sur combien de classes il y a au total) est indispensable pour faire du marxisme un « réalisme ». Les « marxiens », du XXe siècle n’ont jamais réussi à donner à leurs marxismes révisés la moindre crédibilité. Marx aurait sans doute souri de pitié devant sa doctrine réduite à un ensemble de slogans sans unité théorique, et ne l’aurait pas reconnue. Il n'aurait pas davantage était convaincu, lui qui voulait unir théorie et "praxis", non plus penser le monde, mais le penser et le transformer d'un même mouvement, par les efforts des théoriciens de l'école de Francfort, ou de Schumpeter, pour réemployer quelques élements de son système en les combinant avec d'autres, pour construire une théorie de la modernité ou du capitalisme.
Il reste de sa doctrine une vaste tentative de penser le capitalisme, une volonté de prendre en compte la réalité économique dans toute sa pesanteur avant que d’écouter les souhaits de son cœur, quelques pronostics qui se sont réalisés (l’inéluctable mondialisation du système), et d’autres qui ont été très rapidement démentis par l’Histoire. Le drame est sans doute (je pense à l’aventure léniniste) que vouloir maintenir en l’état une doctrine manifestement inapte à rendre compte de pans entiers de la réalité, et surtout vouloir en faire le fondement d’une pratique révolutionnaire, puis d’une pratique du pouvoir, ne peut se faire qu’en comblant par la violence l’intervalle entre la théorie et la réalité.
Mais croire que, par un anticapitalisme sentimental et, étymologiquement, réactionnaire, on ressuscite un penseur de l’ampleur de Marx, c’est transformer un philosophe en un fétiche inopérant.