Affichage des articles dont le libellé est mai 68; de Gaulle; Pompidou; jerome grondeux. Afficher tous les articles
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vendredi 9 mai 2008

Libres propos sur 1968


On n’échappe pas à la célébration univoque de 1968, et à la désagréable sensation qu’une génération s’autocélèbre tandis que les suivantes règlent ses comptes avec elle. On tente manifestement de faire de 1968 un mythe fondateur, celui de l’émergence d’une société à la fois antiautoritaire et antitotalitaire, tolérante et non-sexiste, en repliant sur l’événement toutes les évolutions des sociétés occidentales dans les années 1960-1970, évolutions dont notre société contemporaine est largement issue. Choc en retour prévisible : le piètre bilan des quarante dernières années, en terme de modernisation et de place de la France dans le monde, est collé un peu vite sur le dos des soixante-huitards. On oublie que seule une partie de cette génération a participé au mouvement, et que les soixante-huitards n’étaient pas encore vraiment « au pouvoir » dans les années 1980.
Simultané dans de nombreux pays, le mouvement de 1968 (je pense par exemple à la Tchécoslovaquie) n’a pas manqué de grandeur, et nul ne peut méconnaître ses effets sociétaux dans les pays développés – de ce point de vue, il n’y a pas de restauration possible : un vieux monde a bien craqué, et l’on a vu une nouvelle société, avec d’autres lumières et d’autres ombres, faire son entrée sur le théâtre de l’Histoire. Mais passant sur la place de la Sorbonne, et regardant la petite exposition qui s’y déploie fièrement et montre des photos du mois de mai, je ne peux m’empêcher de poser une question iconoclaste et un peu décalée : que peut-on admirer là-dedans ?
Comme historien, je suis souvent impressionné par des personnages du passé, quand bien même je ne les approuve pas tous. Bismarck, Lamartine durant les premiers mois de 1848, Victor Hugo et son ignorance de la peur en politique, Tocqueville, Poincaré, Léon Blum et Clemenceau à certains moments, et bien d’autres me donnent envie de bien les comprendre et me donnent le sentiment de me rehausser en le faisant. Et je pense à Charles de Gaulle, et au sang-froid de Georges Pompidou dans ces journées de mai 1968…
Une chose me frappe chez De Gaulle, chez ce républicain de raison qui vient du monarchisme catholique, qui a été influencé par Barrès, par Péguy, et même par Maurras : c’est l’indépendance d’esprit, un mélange étonnant de liberté intellectuelle et de sens des responsabilités, de mégalomanie et de recul, de sensibilité conservatrice et d’audace révolutionnaire, de nostalgie du passé et d’ouverture vers l’avenir, de convictions et de pragmatisme. Cela ne m’empêche pas d’être critique vis-à-vis de son bilan institutionnel, et, globalement, de bien des aspects de la Ve République… mais ce chêne qu’on abat en 1968 pensait à une autre altitude que ceux qui le renversent. Il était à mille lieues de la sinistre « mort du sujet », comme d’un structuralisme dont il ne reste rien aujourd’hui… Vous comprenez ce qui m’empêche de passer du « dont acte » qu’un historien ne peut refuser à mai 1968 à la célébration enthousiaste que l’on semble exiger de nous.
Parce qu’il croyait en des choses, en même temps qu’il pouvait être d’un pragmatisme féroce (les relations entre communisme et gaullisme en disent long à cet égard), De Gaulle a construit et laissé sa marque. On me dira que les soixante-huitards aussi croyaient en des choses : c’est vrai. Le seul problème est que, dix ans après, ils n’y croyaient plus. Ils ont bien réussi à mettre à mal les mystiques traditionnelles : nation, religion, famille… mais je ne peux me déprendre du sentiment (et je rejoins ici, pour une fois, Régis Debray) qu’ils ont surtout fait place nette à la société de consommation qui a bien des mérites (quel historien peut dire que ce n’est rien, de faire reculer la faim, la maladie et la misère ?), mais qui, tout particulièrement en France, où 68 a été plus radical qu’ailleurs, est spirituellement muette.
Les soixante-huitards n’ont rien voulu hériter de leurs pères, et n’ont rien eu à transmettre à leurs enfants, parce que la seule tradition à laquelle ils se rattachaient, la révolutionnaire, s’est effritée entre leurs mains. Quand est venue leur heure d’exercer sur la société une influence, un pouvoir spirituel comtien, si l’on veut, ils n’ont eu à livrer que la détestation du passé et la peur de l’avenir, ces redoutables jumelles.
Devenir un vrai réformiste, quand on a connu le nihilisme révolutionnaire, est très difficile, parce que l’esprit de réforme suppose que l’on veuille changer des choses pour en sauvegarder d’autres, dans une démarche d’adaptation. Que l'on reçoive donc une partie du patrimoine national. La vraie victoire, chez les anciens soixante-huitards, a été remportée par ceux qui ne sont pas devenus des cyniques et ont trouvé d’autres causes à défendre.
Comprendre mai 1968 demeure un enjeu décisif : inventorier les aspirations, les frustrations, les blocages d'une société politique et même d'un régime, cela est utile et peut-être le flot éditorial sur 1968 y aidera-t-il. Célébrer mai 1968 est au mieux paradoxal, au pire ridicule : cette espèce de demande de respect et de reconnaissance de la part de ceux qui ont violemment dénoncé ce type de valeurs fait sourire.
Les fils à retisser sont ceux d’une pensée du progrès, d’une histoire de la construction, de ce qui avance, petit à petit, par un examen lucide de toutes nos traditions, nationales, européennes, religieuses, culturelles, comme par un dialogue avec les autres cultures. Je suis profondément convaincu que l’on ne peut envisager l’avenir qu’à partir d’un libre rapport à notre passé. C’est la logique profonde des sociétés que ce dialogue incessant entre passé et présent, que cet échange entre ce que l’on reçoit, ce que l’on modifie, ce qu’on crée : si 1968 a politiquement échoué et est resté culturellement stérile, c'est qu'il l'a oublié.